‹ Mélanges philosophiques et littérairesChapitre 23 sur 40 · CRITIQUE PAR L*ABBÉ MORELLET · texte numérisé non relu

CRITIQUE PAR L*ABBÉ MORELLET

On pouvoît faire un excellent livre sur le Dictionnaire de l'Académie Françoise. Quelques efforts, quel* ques lumières qu'aient reunis les auteurs de ce Dictionnaire pour le porter à sa plus grande perfection possible , il donnoit nécessairement matière à de justes et nombreuses observations . Chaque jour la langue fait , en bien ou en mal , des progrès qui , pour être beaucoup moins sensibles que dans lavant- dernier siècle, n'en sont pas moins réels. Des expressions que l'usage sembloit avoir consacrées, et que, par conséquent , l'Académie a recueillies , tombent en désuétude et doivent être retranchées du dictionnaire. D'autres expressions, que le bon goût et la raison grammaticale elle-même ont long-temps repoussées ^ s'introduisent dans la langue, pour ainsi dire, en vertu d'un plébiscite , et doivent être enfin reconnues par le tribunal académique. Des acceptions de mots s'étendent ou se resli*eignent , se détournent ou dis-

paroissent , passent du propre au figuré ou du figuré au propre. On pouvoit noter utilement toutes ces choses. Diaprés ce principe de logique et de grammaire y qu'une définition doit renf^mer tout le défini et convenir à lui seul, on pouvoit relever quelques définitions du Pictionnaire comme vagues ou incomplètes ; mais, comme une bonne définition est un problème difficile et souvent impossible à résoudre, la justice auroit voulu qu'en attaquant les mauvaises définitions de l'Académie , on en proposât de meilleures , ce qui auroit vraisemblablement réduit beaucoup le nombre des critiques sur cet objet. On pouvoit remarquer encore que l'Académie semble avoir quelquefois franchi la ligne qui doit séparer la langue usuelle de celle des arts et métiers , en admettant des termes techniques d'un emploi trop particulier, et qu'elle a peut-être aussi le tort d'avoir consigné des locutions et des proverbes d'un usage trop rare ou d'une nature trop basse , quoiqu'à dire le vrai , un dictionnaire ne doive point être un livre de morale ni de goût , mais un répertoire complet de tous les mots et de toutes les phrases faites qui composent la langue , et que, d'un autre côté, les expressions qui se présentent le moins souvent , mais que pourtant on est autoris^ à employer, soient peut-être celles dont l'explication est le plus nécessaire. On pouvoit observer surtout que la partie de la syntaxe a été un peu trop négligée dans le Dictionnaire, et que, si un verbe, dans quelques uns de ses temps ou de ses rapports avec les autres mots, offre une difficulté réeUe, on trouve tous les exemples, hors celui-là

précisément qui devroit résoudre celte difTicnllé. Un tel travail, fait avec les lumières et la bonne foi nécessaires, auroit pu être utile et même agréaUe à PÂcadémie, qui s'est aperçue aussi bien que nous des vices du Dictionnaire, et qui sans doute s^oceupe en ce moment de les faire disparoitre. Il est inutile de dire qu'en relevant les fautes de ce grand ouvrage, il auroit fallu s'exprimer avec cette réserve modeste dont personne n'est dispensé, et avec ce ton de décence auquel on est obligé envers un corps aussi respectable que l'Académie françoise*

L'auteur des Remarques morcdesy philosophiques et grammaticales^ a suivi un plan et pris un ton tout différents. D'abord la plus grande partie de ses Remarques portent sur des mots de vénerie , de fiiuconnerie, d'équitaiion , de zoologie, d'ornithologie, de botanique, etc., puis sur des termes de maçonnerie, de serrurerie, de pâtisserie, de cuisine, etc., puis enGn sur certaines expressions de la langue familière, mais souvent de peu d'usage , qui désignent des parties d'habillement , des jeux , des imperfections morales ou physiques, etc., etc. C'élott le sûr moyen d^ètre le moins utile possible au plus grand nombre , puisque l'homme du monde et l'écrivain ne doivent peut-être de leur vie entendre ou prononcer une seule fois la plupart de ces termes. D'un autre coté, c^étoit se réserver la faculté de dire avec assurance beaucoup de choses fausses et absurdes , puisqu'on n'aperçoit l'erreur que dans les objets connus, et que ni la raison, ni l'usage, ni l'analogie, ne peuvent la laire découvrir dans la définition ou dans l'orthographe

de mois forgés, inusités dans les livres, même dans la conversation, et écrits par rÂcadémie, pour ainsi dire, sous la dictée des artisans qui les emploient. L'auteur des Remarques change la manière d'écrire les mots dont Torthographe est le mieux fixée , au moins par l'usage, et il ne daigne presque jamais rendre compte du motif de ces changements. Ce qu on peut supposer de plus favorable pour lui, c'est que, dans les vieux auteurs de notre langue , il a trouvé ces mots écrits de la manière qu'il le propose ; mais il ignore donc alors que l'usage qui décide de l'existence et de la signification des termes est , à plus foil'e raison , le maître d'en reformer, ou , s'il le veut , d'en altéi*er l'orthographe, et qu'après tout, l'Académie, comme on Fa dit, n'est que le secrétaire de l'usage.

Un académicien, respectable par son grand âge, ses talents et son courage , a fait à l'auteur des Remarques l')ionneur de le réfuter dans une brochure. Il ne falloitni sa grande érudition lexicographique , ni sa dialectique vigoureuse, pour démontrer des absur* dites palpables qu'aucun art ne déguise. Il a eu luimême quelque honte de s'être commis avec un adversaire si peu sensé. Mais voici comme il s'en excuse: « Outre qu'il est bon, en général, que justice se fasse, c et que l'ignorante présomption ne prenne pas le « silence du dédain peur l'impuissance de lui répon- « dre , l'intérêt de la raison et du goût, et celui des

• lettres, nous ont. déterminé à rassembler, sur les « décisions du critique , quelques réflexions qui con-

• vaincront, je pense, nos lecteurs, que l'auteur « des Remarques philosophiques et grammaticales y

« n'est ni bon ^mmaîrien ni bon philosophe ; que « son savoir est mal digéré , son esprit faux , et son « goût très mauvais ; et nous avons espéré aussi faire « connoître et signaler par cet exemple l'esprit qui « anime aujourd'hui un parti d'hommes conjurés con- « tre les lettres , et qui paroissent sérieusement occu- « pés de décourager ceux qui les cultivent , de flétrir « les noms de ceux qui ont obtenu quelques succès < dans cette carrière, et d'étouffer les talents nais- « sants de ceux qui se proposent d'y entrer. »

Nous avons laissé entrevoir que l'auteur des Bemarques avoit pris dans son ouvrage un ton messéant et injurieux; mais nous n'en avons point fourni la preuve. Il falloit en laisser le soin à l'académicien , auteur des Observations y lequel s'en est acquitté d'une manière fort piquante. « La plupart des leçons « de l'auteur des Bemarqucs nouvelles, dit-il, sont « accompagnées d'injures , comme on va en juger par « la liste que nous avons mise en ordre alphabétique, a pour prévenir la confusion que peut causer l'abon- « dance de la matière. Cette liste pourra être utile « aux critiques moderaes qui voudroient s'en servir a encore , ou qui , disposés à en imaginer dans le « même genre , voudroient éviter de répéter cellesa là. » Vient ensuite un petit vocabulaire de deux pages , dont voici le premier article :

« ARGOT, de joueurs et de joueuses , des cavernes de voleiu's...., des cabarets*. «, des mignons

d'Henri III Articles hideux à lire, rédigés par

la coiffeuse d'ime académicienne, ou par la gouvernante d'un académicien ••••«.. » Par qui celui-ci

GRAMHUIRE. PHILOLOGIE. 34 1

semble>t-il rédigé ? C^est ce que nous ne hasarderons point de dire, de peur de tomber aussi dans un excès de grossièreté.

Ce qu'on peut assurer, en se servant toutefois d'une tournure adoucie , c^est que l'auteur n'a point la tête saine. J'ignore à quelle secte d'illuminés il appartient, mais son livre est rempli de phrases mystérieuses et de signes cabalistiques. Il place souvent, au milieu de ses phrases, et sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi , trois étoiles rangées en ligne droite ou en triangle , comme dans l'exemple suivant* a Les livres « sybillins sont un monument précieux d'institutions t morales , mais un monument destiné , dit^on , par « ceux qui relevèrent , k une postérité ^% supérieure c au commun des philologues. » Les initiales même de son nom sont rangées en triangle sur le frontispice du livre, et suivies chacune d'tme étoile. Nous ne comprenons rien à ce grimoire. M. le docteur Plnel y entendroit peut-être davantage , attendu qu'il a de fréquentes communications avec des personnes initiées aux mêmes mystères que M. P^ P^ P^.

3i2 LITTÉRATURE.

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