EXAMEN DE CETTE QUESTION
EXI8TE-T-IL DANS TOUS LES MOTS DE NOTRE LANGUE UN ACCENT TONIQUE, QUI PUISSE ÂTRE DUTRIBUB AÉGULIÈeEMENT DANS NOS VERS COMME DANS LC8 VERS ITALIENS ? -— HBCESSirÉ DE PLACER CET ACCENT DANS IfOS VERS LYRIQUES , DE MANIERE Qu'iL REPONDE AUX DIVISIONS OU RHTTHME MUSICAL.
M. ScoppA j savant sicilien , a entrepris de démontrer que la langue Françoise possède, ainsi que la langue italienne , l'accent qu'il appelle tonique ; c'est-à- ,dire que, dans tous les mots de notre langue, il y a une syllabe que la voix frappe , sur laquelle elle appuie ^ s'élève et se soutient avec une sorte d emphase. Cette syllabe est toujours la pénultième dans les mots terminés par un e muet , et la dernière dans les autres mots ; d'où il résulte que nous avons , en quelque manière des trochées , des ïambes , et même des anapestes, mais que nous n'avons pas de dactyles comme les Italiens , savoir , de ces mots nommés par eux sdrucciolîy dans lesquels la voix appuie avec force sur l'anlé-pénultième syllabe , et glisse avec rapidité sur les deux dernières. Comment se fait-il que nos grammairiens semblent n'avoir pas soupçonné l'existence de cet accent ; que , du moins , ils n'aient pas pris la peine de le déQuir et de le qualifier ? Rien
n'est plus naturel que de faire cette question , et rien n'est plus aisé que d'y répondre. Chez les Italiens , les Ânglois, et même les Allemands, l'accent tonique , plus varié et plus fort qu'il ne l'est chez nous (quoi qu'en dise M. Scoppa), est, pour ainsi dire, la base de leur versification; c'est la distribution régulière de cet accent qui forme leur rhythme poétique : de là vient que la rime n'est pour eux qu'un objet de luxe et non de nécessité , et qu'ils font presque autant de vers blancs que de vers rimes. Chez nous, au contraire, le nombre des syllabes, sans égard à leur valeur, le repos à Thémistiche dans les vers de dix et de douze pieds, et enfin la rime, sont les seuls élémens constitutifs de la versification ; l'accent tonique n'y entre pour rien ; voilà ce qui explique l'inattention ou le silence de nos grammairiens, relativement à cet accent.
Autre question. Si cet accent tonique , si ce coup , cet effort de la voix sur l'anté-pénultième syllabe des mots de terminaison féminine, et sur la dernière des mots de terminaison masculine , n'est l'objet d'aucune règle dans notre système de versification; si Racine et Boileau , qui, peut-être, ne l'avoient jamais i*emarqué , n'en ont pas moins fait les plus beaux vers françois qu'il semble possible de faire ; si , enfin , nous sommes , comme je le crois , déterminés à ne rien changer au mécanisme de nos vers, tel que ces grands maîtres l'ont employé et consacré par leur exemple , de quelle importance , de quelle utilité peut éti*e l'espèce de révélation que M. Scoppa vient nous faire? Je le dirai nettement:
du côté de la j^oésxt parlée , de la poésie proprement dite , cette découverte ne peut conduire à aucun résultat. L'accent tonique existe dans tous les mots de notre langue, cela est reconnu; donc il existe dans notre poésie : mais il y est répandu au hasard , et non pas distribué régulièrement. Si nous voulions l'employer méthodiquement dans nos vers épiques et tragiques , il faudroit qu'il les divisât en intervalles égaux, en battute, c'est-à-dire en mesures, à l'instar de celles qui forment le rhythme musical; et, comme nous ne voudrions pas renoncer pour cela au repos de l'hémistiche et au retour de la rime , notre versification , surchargée de cette nouvelle règle , mériteroit , une fois plus que dans l'état actuel des choses , le reproche d'uniforrail^/ et de monotonie qui lui est généralement adressé. M. Scoppa a trouvé, dans Rar cine et dans Boileau , deux ou trois vers de suite où l'accent tonique est placé de trois en trois syllabes ; cette mesure régulière , cette mesure à trois temps seroit insupportable dans une série de vers de quelque étendue. Voilà, du moins, comme en jugent nos oreilles : celles des Italiens sont autrement façonnées, et les vers rhythmés sont les seuls qui leur conviennent. Soit; mais nous, nous préférons l'harmonie variée qui résulte du libre mélange des syllabes fortes et des syllabes foibles. La versification est un art de convention et un plaisir d'habitude : à cet égard, le meilleur, le seul système pour chaque nation, est celui qu'elle a imaginé et mis en pratique.
La découverte de l'accent tonique , absolument inafile pour la poésie qui se déclame , ne peut être , au
contraire, que fort profitable à la poésie qui se chante. Toute musique est assujettie à un rhythme, est divisée en intervalles égaux. Ces intervalles sont ce qu'on appelle la mesure de Tatr; et cette mesure n'est pas la même dans tous les airs ; il y a la mesure à deux, à trois et k qualité temps. L'un de ces temps se nomme le temps fort; c'est celui qui est frappé , ou , autrement, sur lequel tombe la mesure. Il est aisé de concevoir qu'il doit exister, entre les paroles et la musique d'un air, un parfait accord de rhythme; c'est-à-dire que les syllabes affectées de l'accent tonique et appelées bonnes syllabes par les compositeurs et les poètes lyriques , doivent se trouver constamment sous les bonnes notes ; s'il en était autrement , une bonne note pourroit porter sur une mauvaise syllabe, telle qu'un e muet, qui n'auroit pas, pour ainsi dire , la force de la supporter , ou bien cette bonne note , tombant au hasard sur les syllabes d'un mot , le couperoit souvent d'une manière plus ou moins ridicule. Voilà ce qui n'arrive presque jamais en Italie , et ce qu'on voit tous les jours en France. Il n'est personne de nous qui n'ait été choqué du défaut d'accord , de la conti*ariété qui existe entre les notes et les syllabes, les césures du chant et celles de la versification ; enfin , le rhythme musical et le rhythme poétique , dans tous les couplets composés sur des airs déjà faits , et dans beaucoup de ceux pour lesquels on a fait des airs exprès. Pour éviter cet inconvénient, soit qu'on parodie un air, soit qu'on fasse des' paroles pour un musicien, il n'y a pas d'autre moyen que de distribuer l'accent tonique d'une manière
régulière et constante , qui , dans le premier cas , soit conforme à la mesure adoptée par le compositeur, et à laquelle y dans le second, le compositeur lui-même puisse conformer sa mesure.
On ne conçoit pas comment nos poètes lyriques, en général , ont pu négliger ou ignorer un procédé dont la nécessité se faisoit sentir aux oreilles les moins délicates, et dont la découverte étoit facile aux esprits les moins inventeurs. Quelques uns en ont cependant fait usage, ceux-ci par instinct, et ceux-là par calcul. Marmontel, entre autres, eut habituellement le soin de soumettre ses vers d^opéras à un rhythme régulier, et l'auteur de Stratonice n'y a jamais manqué. Ce dernier a fait plus encore; dans un de ses drames lyriques, il a imaginé d'établir un rhythme particulier pour chaque personnage, suivant son caractère ou sa passion dominante; et ce rhythme, il Fa observé dans tous les airs que ce personnage avoit a chanter. Les autres poètes sont d'autant plus inexcusables de n'avoir pas suivi de tels exemples , que feu M. Framery les a rédigés en préceptes dans une brochure intitulée : Avis aux poètes lyriques ^ ou, De la nécessité da rhythme et de la césure dans les vers destinés au chant. Ce que Marmontel et M. Hoffmann ont mis en pratique, et que M. Framery a réduit en ihéorie, est l'objet principal , pour ne pas dire l'objet unique de l'ouvrage de M. Scoppa. Le reste, ce qui ne tend pas directement à démontrer l'existence de l'accent tonique et la nécessité de le placer régulièrement dans les vers lyriques, m'a paru, je l'avoue, plus qu'accessoire; je Tai trouvé surabon-
dant el presque étranger au sujet. L^auleur lui-mcrae s'accuse de diffusion ; mais il prétend que , pour vaincre Topiniâtreté de nos faux préjugés, il a dû étendre en trois volumes, ce qui y sans cela^ aaroit pu être resserré dans la moitié d'an seul. Cette apologie , faite à nos dépens de toutes manières , ne me semble pas très solide. M. Scoppa auroit dû, puisqu'il s'adressoit à nous, consulter davantage ce goût de pré-cision et de concision qui, selon lui, nous distingue; il auroit dû sentir que des digressions sans mesure et des répétitions sans nombre n'ont rien de commun avec des développements utiles et des résumés nécessaires, et que, de tous les moyens d'inculquer une doctrine quelconque , le moins bon est de fatiguer ses disciples. Voici ce que j'ai imaginé pour expliquer et justifier à la fois ce défaut : M. Scoppa, profondément touché de la beauté du rhythme régulier, s'est flatté d'abord qu'il pourroit bien nous engager à l'adopter, à l'introduire dans toutes nos compositions poétiques ; de là , l'immense étendue de son plan , où il ne s'est pas proposé moins que de comparer la langue italienne et la langue françoise, non seulement dans les éléments de leurs mots, mais encore dans les combinaisons de leur versification et dans les productions diverses de leur poésie. S'étant convaincu , depuis, que les habitudes de notre esprit et de notre oreille opposoient une résistance invincible k l'exécution de ce grand projet, il y a renoncé tacitement, et s'est borné a l'idée de nous faire adopter la distribution régulière de l'accent tonique dans les vers destinés au chant. Mais son ouvrage, conçu pour une fin
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beaucoup plus importante , et déjà exécuté en partie avec tout le développement qu'elle exigeoit, doit nécessairement nous paroître aujourd'hui hors de toute proportion avec son objet; et ce qui, dans le premier dessein de Fauteur , fprmoit un amas de maté^ riaux nécessaire pour une grande construction , ne peut plus être considéré que comme un immense échafaudage élevé inutilement pour un petit édifice.
Le second et le troisième volume de Fouvrage doivent être consacrés à l'examen comparatif de la langue et de la musique italiennes , avec la langue et la musique françoises. Dans le second, que j'ai sous les yeux j M . Scoppa commence pai* passer en revue et mettre en parallèle les différentes espèces de compositions poétiques chez les deux nations. L'article du sonnet est le premier. « Il n'y a rien , dit-il , dans la « poésie , de plus beau ni de plus grand que le son- « net, quand it est bien exécuté dans toutes ses par- « ties. » Que dira t-on du poème épique ou de la tragédie? Depuis long-temps, nous ne sommes plus de l'avis de Boileau qui disoit :
Un «onnet sans défkut Tant seul un long poème.
Et nous avons peine h concevoir qu'un homme si judicieux ait pu donner dans une telle exagération. Quoi qu'il en soit , M . Scoppa pouvoit se dispenser de citer une vingtaine de sonnets tant italiens que françois; ce luxe de citations grossit très inutilement le volume. Il compare ensuite les deux langues en ce qui regarde les éléments et la formation de leurs mots,
puis SOUS les rapports de la propriété , de la richesse et de la douceur. Il me semble que ce parallèle auroit dû précéder celui des compositions poétiques : Tordre analytique vouloit qu^on traitât des éléments des deux langues, avant de s'occuper des productions des deux littératures. Je n'en dirai pas davantage sur le contenu du second volume; l'analyse et la discussion des matières qu'il renferme , ennuieroient le commun des lecteurs; il doit suffire de les indiquer à ceux qu'elles intéressent.
L'ouvrage de M. Scoppa n'est pas un livre bien fait, a beaucoup près ; mais il s'en faut bien plus encoi*e que ce soit un livre sans mérite et sans utilité. Le défaut de précision et de méthode n'empêche pas qu'il n'y ait beaucoup d'érudition dans les recherches, de sagacité dans les aperçus , et d'adresse dans la déduction des raisonnements. Si l'objet réel de l'ouvrage semble étouffé sous un amas de faits et d'idées , ces vérités de détails n'en sont pas moins précieuses pour tous ceux qui s'occupent de la métaphysique et du mécanisme des langues : les plus instruits et les plus sensés y trouveront plus d'une fois des notions nouvelles à acquérir, et d'anciennes préventions à abandonner. L'ouvrage est fait d'ailleurs pour nous intéresser et nous plaire sous un rapport qu'il me reste à indiquer. L'auteur se montre fort sensible aux qualités de notre langue ; il la venge des reproches qui lui ont été faits inconsidérément par des étrangers et même par des nationaux; il y fait apercevoir des avantages que ses plus grands partisans n'avoient pas remarqués ; entin sa conclusion est^
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qu^elle peut se prêter k la bonne musique aussi bien y ou presque aussi bien que la langue italienne • Cette opinion , en flattant notre amour-propre, paroit avoir blessé celui de quelques Italiens trop jaloux de la supériorité de leur langue sous le rapport musical; et Fauteur s'est tu traité par eux comme un citoyen infidèle aux intérêts et a la gloire de son pays. Ce doit être un motif de plus pour nous d'accueillir avec faveur son livre, que déjà le suffrage de plusieurs compagnies savantes, et les encouragements du gouvernement, ont recommandé à rattention du public instruit.