‹ Mélanges philosophiques et littérairesChapitre 28 sur 40 · DE L'ÉTUDE DE LA LANGUE ET DE LA LITTÉRATURE ITALIENNES · texte numérisé non relu

DE L'ÉTUDE DE LA LANGUE ET DE LA LITTÉRATURE ITALIENNES

COUP d'oBIL sua les DIFFÉAZirrBS PÉRIODE^ DE LA LITTERATURE MV ITALIE.

L'ÉTUDE des langues étrangères , qui , chez les autres peuples, fait partie essentielle de Téducation, n'entre point dans notre système d'insti*uction publique, et elle est à peine admise dans l'éducation privée* Ce n'est pas lorsque les jeunes gens , hors de page et de tutelle, sont engagés dans les affaires ou dans les plaisirs , que peut leur Tenir la fantaisie d'apprendre l'anglois ou l'allemand, l'italien ou l'espagnol. Quelques uns, pai* désœuvrement, par ton , prennent un maître de langue *, mais ils lui donnent plus de cachets qu'ils n'en reçoivent de leçons, et ils le congédient bien vite dès qu'il croient en savoir assez pour aller, à deux ou trois , jargonner tout haut , dans les promenades publiques, quelques phrases mal construites, qui les fassent prendre pour des étrangers par la foule des badauds toujours en admiration devant cette qualité. Ceux qui ont le goût et le temps de s'instruire ne sont guère plus zélés pour l'étude des langues; les gens I. 18

de leltres , eux-mêmes , qui ne peuvent étendre leurs idées , et s'affranchir de certains préjugés d'école enfantés par la vanité nationale , qu'en comparant entre elles les diverses litléfatures européennes, se bornent, pour la plupart , à une connoissance très superficielle de l'italien , qui ne va pas jusqu'à leur faire lire aisément Boccace et l'Arioste ; et , pour ce qui regarde l'anglois , pronaptement rebutés par les difficultés réelles qu'offre l'intelligence de la poésie, ils s'arrêtent tout court k celle de la prose, et de la prose moderne, d'autant plus facile à comprendre, que, de jour en jour, les formes en sont plus servilement calquées sur les formes de la nôtre. En général , la prodigieuse richesse de notre littérature, la suprématie qu'elle a réellement à plusieurs égards , et celle que peut-être nous lui attribuons gratuitement à quelques autres, tout cela , joint à notre genre de vie dissipé et très peu littéraire, concourt à nous éloigner de tout commerce immédiat avec les bons écrivains étrangers. Nous nous contentons le plus souvent de communiquer par interprète avec les plus célèbres d'entre eux. De cette manière, des traductions en prose ou en vers, dont quelques unes sont devenues pour nous comme des titres originaux de gloire littéraii^ , ont l'inconvénient de favoriser notre orgueilleuse paresse , et de nous isoler chaque jour davantage des autres nations lettrées. On peut craindre que le beau Paradis perdu de M. Delille n'enlève beaucoup de lecteurs françois à celui de Milton : pour combien de gens déjà son Enéide et ses Géorgiques ne remplacent-elles pas entièrement celles de Virgile !

Des trois langues de l'Europe dont la langue latine est la raère commune ^ on peut dire :

Pû0ies non ommhu ima , Née divtrsa êamenf qualem decetesse soronun .

La langue italienne et la langue espagnole , suiyant Topinion vulgaire , sont les deux sœurs qui se ressemblent le plus : mais j^oserois dire que cette ]*essemblance tient moins aux traits qu'à la physionomie. Je m'explique : les deux langues ont presque les mêmes désinences, les mêmes modes de déclinaison et de conjugaison , et souvent aussi 9 je crois » les mêmes règles de syntaxe; ce qui les feroit presque confondre ^ sinon par des oreilles , du moins par des yeux inattentifs ou inexercés. Mais, entre le françois et Titalien, il existe peut-être un rapport plus fondamental, celui de la lexicologie , c'est-à-dire de Forigine et de la valeur commune des mots : pltjs souvent, dans ces deux langues, un même mot, avec un changement plus ou moins grand de structure ou de terminaison , désigne une même chose; et cela est si vrai qu'avec le seul secours de sa langue, un François viendroit à bout d'expliquer presque tous les mots d'une page de prose italienne , et réciproquement un Italien presque tous ceux d'une page de prose françoise, tandis que ni l'un ni l'autre, je pensa, n'amveroient au même résultat s'il s'agissoit de prose esf>agnole : l'obstacle viendrait du grand nombre de mots arabes , ou même de mois latins d'origine , dont l'orthographe a été singu* lièrement défigurée par suite d'une prononciation très

gutturale. Il faut conclure de ceci que tout François qui prétend au mérite et aux donneurs de Finstruction , est véritablement inexcusable de ne pas savoir Fitalien ; langue dont le vocabulaire est déjà parfaitement intelligible pour lui , surtout avec le secours du latin , dont la syntaxe fort simple ne lui présente aucune de ces difficultés qui hérissent les idiomes du Nord, et eiiGn dont la littérature riche, variée, et plus substantielle qu'on ne le croit communément, doit lui ouvrir une large source de plaisir et d'instruction. Montesquieu a dit un peu légèrement de l'Espagne , qu'elle n'a produit qu'un bon livre , celui qui se moque de tous les autres : il est certain du moins que les trésors de sa littérature , évalués si haut par elle-même , ne peuvent que nous indemniser assez médiocrement des frais d'exploitation. Mais certes , il n'ai est pas ainsi de l'Italie : l'heureuse contrée qui a va naître le Dante, Pétrarque, l'Arioste et le Tasse, Boccace, Guichardin et Machiavel , devroit être pour tous les hommes lettrés de la France une terre non moins classique que pour les peintres , les statuaires et les architectes qui vont y étudier des débris de monuments.

L'histoire littéraire de l'Italie peut être divisée en trois parties à peu près égales. La première comprend une période de plus de dix siècles qui, partant de l'avènement de Constantin , s'ouvre une route pénible au milieu des ruines et des ténèbres amoncelées sur le champ de la littérature pendant la longue domination des barbares ; puis , arrivée au onzième siècle , forme des pas un peu plus certains à la foible lueur du savoir

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qui commence k percer la nuit de l'ignorance; suit cette lumière toujours croissan te jusqu'à Tépoque illustrée par la naissance de la langue italienne ; atteint bientôt l'époque plus glorieuse encore où éclatent presqu'à la fois les immortels travaux du Dante, de Pétrarque et de Boccace , et enfin s'arrête sur les confins de ce grand seizième siècle, justement regardé comme l'âge d'or de la littérature italienne.

Cette première période de plus de dix siècles , commençant à la translation du siège de l'empire romain , et s'an^tant à la découverte du Nouveau - Monde, ce long intervalle , qui renferme ce qu'on appelle le moyen âge , offre un spectacle presque toujours affligeant pour l'ami des lettres et de l'humanité, mais éminemment instructif et attachant pour quiconque se plaît à observer ces grandes révolutions politiques et religieuses qui ont détruit de vieux empires et d'antiques croyances, en ont élevé d'autres sur leurs ruines, ont quelque temps suspendu la marche de l'esprit humain pour lui donner ensuite une direction et des forces nouvelles , enfin , ont changé tout à la fois la face des Etats, la destinée des peuples, les bases de leur morale et le génie de leur littérature.

Que d'événem^ts ont marqué le cours de ces dix siècles qui n'étoient plus l'antiquité, qui n'étoient pas encore les temps modernes ! Le christianisme s'établit dans toute l'Europe, jusque là presque entièvement idolâtre. L'empire d'Orient , contiauellement ébranlé inr les troubles civils et les dissensions théologiques, tombe enfin sous les< éoups des Turcomans , qui font asseoir la religion de Mahomet sur le trône de Cons-

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tantin. Plusieurs siècles auparavant, Tempire d'Occident , inondé par des colonies armées que les régions du IVord ont vomies, est démembré , partagé comme une proie sanglante cnlre les chefs de ces hordes barbares. Cependant les vainqueurs, se mêlant aux vaincus, adoptent leur religion, se soumettent à leurs lois, et se laissent presque adoucir par leurs mœurs , que seconde Tinfluence d'un climat plus heureux. Ces nouveaux maîtres du monde apprennent k parler la langue des Romains; mais, en la parlant, ils la corrompent : non seulement ils en dénaturent les sons par leur prononciation rude et contractée; ils introduisent encore dans son lexique et dans sa grammaire les expressions et les tours de leurs propres idiomesl C'est alors que de cette monstrueuse alliance du latin avec les différents dialectes de la langue du Nord, naissent tous ces jargons informes qui , devenus plus ou moins lentement des langues régulières et fixes, doivent être un jour illustrés par mille chefs-d'œuvre comparables à ceux de l'antiquité.

Quel étoit cependant le sort de la littérature au mir lieu de ces étonnantes vicissitudes de la politique , de la religion et du langage? D'abord, du sein du christianisme s'élève une nouvelle éloquence grecque et btine, dont les Pères de l'Eglise sont les Platon, les Démosthènes et les Gcéron. Dans les genres profanes , la langue d'Athènes et celle de Rome ne produisent plus que. des fruits dégénérés, abâtardis; des hisloîres barbares comme les événements qu'elles re^ tracent, des panégyriques où la diction k pkis ram* pante sert dignement d'interpréle k la plus basse flatr

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lerie, quelques romans où les vices du slyle dépareat sans cesse les agréments de la fiction , et enfin des poésies où tout le raffinement d^un goût dépravé s'unit à toute la rudesse d'un goût qui commence à ])eine de naître. Bientôt, comme un vertige épidémique, la fureur de raisonner saisit tous les esprits. La dialectique, iaventée pour diriger l'entendement dans ses opà^tionSy devient Tart de Tégarer en de chimériques subtilités. Tandis que les obscurités de la métaphysique engendrent des factions qui s outragent, les ténèbres de la théologie enfantent des sectes qui s'égorgent. Chaque parti attaque l'opinion du parti contraire avec d'autant plus d'animosité , que la sienne est plus absurde, et qu'il peut moins se l'expliquer à lui-même. C'est une bataille au sein d'une nuit profonde : les eoups, portés au hasard et perdus dans l'air, n'en sont que plus violents et plus multipliés ; un peu de jour eût peut-être suffi pour rendre les combattants honteux de leur vain acharnement et leur £aire tomber les armes des mains. Les barbares du Mord ; en fondant sur les contrées occidentales de l'Europe , les délivrèrent du moins pour quelque temps du fléau de ces guérites bruyantes et ridicules. La terre se tut à leuraspect ; mais ce silence étoit celui des ruines et des tombeaux. Tous lés monuments des arts furent renversés, et ceux du génie périrent sous leurs décom*bres. Quelques uns échappèrent à cette destruction imiverselle, et trmivèreDt un asile dans l'ombre de ces établissements consacrés par la religion à la re* traite, k la prière et aux austérités. Mais la de nou* veaux dangers les altendoient : plus d'un pieux céno-

bite occupa son loisir à effacer des chefs - d'œuyre d^éioquence ou de poésie antique , traces sur le parchemin, pour transcrire, à la place, des légendes, des homélies, des rituels ou des liturgies. Toute littérature fut dès-lors anéantie; plus d^études, plus de composa tion; et cette entière inteiTuption des travaux de Tesprit dura plusieurs siècles , pendant lesquels le latin classique, oublié de ceux même dont il étoit l'idiome natal, fut rayé du nombre des langues vivantes, et remplacé dans toute TEurope par les langages nouveaux, formés de ses débris ou plutôt engendrés de sa corruption. Toutefois ces grossiers jargons ne fuient employés d'abord que dans les relations ordinaires de la vie. Un latin tudesque étoit la langue des gouvernements , de la religion , et du double barreau où se jugeoient les affaires civiles et canoniques. Des capitulaires, des gloses plus obscures que les lois qu'elles vouloient éclaircir , quelques grammaires qui ne s'élevoient pas jusqu^aux notions les plus simples de Tartifice et de la logique du langage , et un plus grand nombre d'écrits inintelligibles siu* les questions les moins solubles de Tontologie humaine et divine, tels étoient , dans ces temps déplorables , les seuls monu* ments de la f)ensée, du savoir et de Timagination* Enfin , quelques rayons échappés de TOrient , où le dépôt des lumières a voit été plus fidèlement gardé , commençoient à percer les épaisses ténèbres dont tout rQccîdent étoit enveloppé, lorsque, dans une république turbulente , au milieu des factions dont lltalie étoit depuis long -temps le théâtre sanglant, parut un homme prodigieux , qui, élevant Tidiome vulgaire de sa

nation à toute la hauteur de son puissant génie , en fixa tout h coup, et pour jamais, les destinées, dans un poënie sublime et monstrueux, créé sans modèle , n^en pouvant servir lui-même, et occupant une place à part , à Tabri de toute comparaison avec les autres chefs-d'œuvre de lesprit humain : cet homme fut le Dante, que suivirent, à peu de distance, Pétrarque et Boccace. Celui-ci ûl pour la prose italienne ce que le Dante avoit fait pour la poésie ; en la créant il la perfectionna : Tautre donna au langage poétique cette douceur et ces grâces un peu efféminées , qui semblent avoir prévalu sur le caractère de mâle énergie que lui avoil imprimé l'auteur de V Enfer. Tous trois portèrent subitement l'Italie au sommet de la gloire littéraire, lorsque toutes les autres nations de l'Europe dévoient long-temps encore bégayer leurs langues grossières et ramper dans l'enfance de tous les arts.

C'est sans doute un beau spectacle que l'Italie tout à coup sortant de la barbarie, et s'illustrant des ouvrages de trois grands écrivains qui, tout à la fois, fixèrent invariablement la langue dont ils étoient les créateurs , et portèrent la gloire littéraire de leur pays k un point d'élévation qu'elle a eu le bonheur d'atteindre une seconde fois , après en avoir été déchue , mais qu'elle n'a jamais pu surpasser. Tel est le tableau qu'étale à nos yeux la première période de l'Histoire littéraire de l'Italie ; mais celui que doit renfermer la seconde, s'il ne présente pas de plus grands personnages que le Dante , PétBitepie et Boccace , en offre du moins un bien plus nombreux assemblage. Quel siècle que celui qui vit briller k la fois dans les lettres

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et dans les arts, Sadolet et Bembo , Machiavel et Guichardin , TArioste et le Tasse, Michel-Ânge et Raphaël, sans compter une foule d^autres qu'il faut bien se résoudre à nommer talents du second ordre , puisqu'ils se trouvoient à côté de ces génies supérieurs ! La matière de la seconde partie peut être moins singulière , moins curieuse , moins neuve que celle de la première; mais aussi elle est plus riche, plus variée, plus intéressante pour des François à qui les fictions enchanteresses du Roland fariewc ou de làJérasalem délivrée, sont plus familières que les sublimes horreurs de la Divine Comédie , ou les délicatesses un peu fades et subtiles des sonnets et des canzoni inspirés par les beaux yeux de Laure.

Le poème épique , chez les Italiens , se divise en trois genres très distincts, Tépopée romanesque, Tépopée héroïque et l'épopée burlesque, ou héroï-comique. La première a été créée par eux , et les modèles qu'ils en ont donnés n'ont encore été imités chez aucune autre nation ; la seconde , d'origine grecque , a été cultivée chez tous les peuples qui ont connu les arts de l'esprit; et la troisième, que l'on doit encore aux Grecs, et, s'il en faut croire la tradition, au. père même de V Iliade et de \ Odyssée, ne tient, dans aucune littérature moderne , autant de place que dans la littérature italienne. L'épopée romanesque, autrement appelée roman épique , puise ses sujets dans ces vieilles chroniques fabuleuses, dont les auteurs se nomment romanciers , et ^ se divisent en deux branches principales, l'histoire de Charlemagne et de ses doiize paladins , et oelle du roi Arthur et de la Table-

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Ronde , auxquelles il faut ajouter rintéressanie fable d'Aïuadis. Ces fables chevaleresques ont produit en Italie, pendant le seizième siècle, une foule innombrable de poèmes, parmi les<|uels quatre seulement sont dignes d'une célébrité honqrable : le Morgante de Pulci, XAmadis de Bernardo Tasso, VOrlando innatnorato du Bojardo , et par dessus tout VOrlando /u^ rioso du grand Arioste, le chef-d'œurre du genre. Beaucoup de ces poèmes sont follement ennuyeux , et presque tous sont d'une étendue énorme. Il y en a qui contiennent depuis soixante-dix-neuf et quatre-vingtdix-huit chants, jusqu'à deux cents : ce qui seroit un peu long déjà pour les poèmes les plus amusants. La contexture du Roland farieux est formée de trois actions qui s'entrelacent, se pénètrent, se confondent de qianière que le lecteur a peine à les démêler , et à se faire ime idée de chacuuc d'elles. Ces trois actions sont la guerre des Sarrazins contre Charlemagne, la folie de Roland , les amours de Roger et de Bradamante. Ces amours sont le véritable sujet du poème, dont ils forment le début et le dénouement ; la folie de Roland n'en est que le premier épisode, et la guerre entre Agramant et Charlemagne est un événement célèbre auquel tout se rattache.

Ceux-là sont dans une grande erreur, qui pensent que, depuis la Sophotiisbe duTrissin , la Calandria du cardinal Bibiena , et X^Mandragore de Machiavel , jusqu'aux théâtres d'Alfîeri et de Goldoni, les Italiens ont négligé, ou du moins cultivé avec très peu de succès, le genre tragique et le genre comique. Le seul seizième siècle a produit un nombre fort considérable de

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tragédies et de comédies , trop servilement calquées , à la vérité , sur celles des anciens , mais l rès supérieures h tout ce qui se faisoit ailleurs , pendant la même époque et long-temps encore après. Quant à la Calandria, et surtout à la Mafidragore^ ce sont deux pièces originales , qu'on ne peut s'empêcher de trouver fort extraordinaires , en considérant le siècle et le pays où elles parurent, la qualité de ceux qui les composèrent, et plus encore celle de» personnes devant qui elles furent représentées.

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