LAMARTINE
«Marseille, 20 juin i832. »
A M. AMEDEE DE PARSEYAL.
Du poète de Slényclare Si noire âge assoupi retrouvait les accords, J'irais, je chanterais sur le luth de Pindare Ou l'hymne du triomphe ou la gloire des morts.
6 a ÉPITRE.
Qu'il est beau de voler dans la noble carrière
Sur la ti'ace de nos soldats !
De suspendre sa lyre au bronze des combats, Et, dans des tourbillons de flamme et de poussière,
D'exciter leur vertu guerrière !
Ou de chanter la gloire en face du trépas î
La muse aime à planer sur les champs du carnage, A fouler sous ses pieds des lambeaux d'étendards, Les meml)res des héros sur la poussière épars. Et les tronçons brisés des glaives que leur rage Semble encor défier de ses derniers regards.
Quel accompagnement sublime Pour les chants inspirés du barde audacieux, Que le bruit du canon roulant de cime en ciuie, ( )u le cri du coursier que la trompette anime. Ou le fracas du pont qui gronde et qui s'aljime
Sous la bombe tombant des cieux !
Fier alors du péril, le poète partage La sainte gloire du £:uerrier,
Et cueille, transporté de joie et de courage, Quelques rameaux sanglans de son même laurier. Mais mon génie obscur est loin de tant d'audace ;
Fuyant la scène des combats.
J'aime mieux, sur les pas de Virgile ou d'Horace, Dans quelquehumbleTibur, comme eux cachant ma
Égarer mollement mes pas. [trace,
J'aime mieux du penchant des collines ])rochaines Eulendre au loin monter le doux chant des pasteurs, Ou bourdonner l'abeille autour du tronc des chênes,
Ou de mes limpides fontaines Les flots assoupissans murmurer sous les fleurs.
J'aime mieux, dans ces bois où l'oiseau seul m'écoute, Cherchant dès le matin le silence et le frais, D'un pas inattentif perdre et chercher ma rou te , Et, soupirant mes vers dans leurs antres secrets. Entendre mes pas seuls résonner sous leur voûte, Ou les pleurs de la nuit distiller goutte à goutte Du dôme tremblant des forêts.
EPTTRE
M. LÉON BRUYS D'CUILLY
Paris, 8 avril tSBG.
Enfans de la même colline, Abreuvés au même ruisseau, Comme deux nids sur l'aubépine, Près du mien, Dieu mit ton berceau !
I. CeUe pièce est placée en télé d'un roman en vers in tulé Thérèse, et dont iW. Léon Bruys d'Ouilly est rauleur.
C6 flPITRE.
De nos toits voisins les fumées Se perdaient dans le même ciel, Et de tes herbes parfumées Mes abeilles volaient le miel ;
Souvent je vis ta douce mère, De mes prés foulant le chemin, Te mener, comme un jeune frère, A moi, tout petit, par la main ;
Et te soulevant vers ma lyre Sur ses bras qui tremblaient un peu, Dans mes vers t'enseigner à lire j Enfant qui joue avec le feu !
Et je pensais par aventure,
En contemplant cet or mouvant
De ta soyeuse chevelure
Où les baisers pleuvaient souvent :
« Charmant visage I enfance heureuse, « Sans prévoyance et sans oubli !
EPITRE. a 3
<i Que jamais la gloire ne creuse «■ Sur ce front blanc le moindre pli !
« Que jamais son flambeau n'allume « D'un feu sombre ces yeux si beaux, « Ainsi qu'une torche qui fume « Et se réfléchit dans les eaux !
« Que jamais ses serres de proie « N'éclaircissent avant le temps « Ces cheveux où ma main se noie, <t Feuillage épais de ses printemps !
« Que jamais cette main, qui vibre « Dans ma poitrine à tout moment, « N'arrache à son cœur une fibre, <t Comme une corde à l'instiument !
« Si quelque voix chante eu son gme,
« Que son écho mélodieux
« Soit dans l'oreille d'une femme
« Et sa gloire dans deux beaux yeux ! v
fis ÉPITRH,
Je partis ; j'errai des années. . .
Quand je revins au vert vallon Cliercher nos jeunesses fanées , Je ne trouvai plus que 1 on nom :
L'éclair qui m'avait fait poète, Jaloux de tes jours de repos, S'était abattu sur ta tète Comme un aiglon sur deux troupeaux.
L'astre naissant de la carrière, Sur ton front venant ondoyer, Dardait des retlets de lumière Qui te présageaient son foyer.
Plein d'ivresse et d'inquiétude.
En écoutant grandir ta voix , Je repense à ta solitude, A ton enfance au fond des bois :
Pleure ton fils, ô ma vallée !
Il saura ce que vaut, trop Inrd,
Une heure à ton ombre écoulée, Un rêve qu'on berce à l'écart,
Le vol de la brise éphémère, Au bruit de l'onde un pur sommeil, El ces voix de sicur et de mère Qui nous appelaient au réveil !