SCENE X
CONTRAN, LUDOVIC.
Ludovic.
Eh bien ?...
Contran,
Je suis au désespoir !
Ludovic.
Le bonheur qui t'agace?...
Contran.
Oh ! trêve aux badinages !...
Ma femme est un démon qui m'abreuve d'outrages !
Ludovic.
Allons donc ! Le portrai»-, mon cher, n'est pas tlatté ; L'orage, paraît-il...
Contran.
Oui, oui, c'est éclaté.
Ludovic.
Tant mieux.
Contran.
Comment, tant mieux ?
Ludovic.
Oui, comme a dit un sage :
(// imite le ton de Gontran dans la première scène.)
" Le bonheur sans mélange est un ciel sans nuage... " // lui faut les sillons vigoureux de P éclair, " Four le vivifier, l'animer ! Est-ce clair ? " A-t-on jamais fourni raisons plus concluantes, Logique plus solide ?
Contran.
Ah ! tu m'impatientes !
Ludovic.
Tant mieux. {Geste d'' impatience de Gontran.) L'amour languit dans l'uniformité ; J'en appelle, pour preuve, au sage précité :
{Imitant encore Gontran.)
" Une béatitude uniforme et tenace " A quelque chose en soi "...
Contran {de plus en plus impatient^.
Dis donc !...
Ludovic.
" qui vous agace Contran (perdant tout à fait patietice). Encore !...
Ludovic.
...et cœtera, jusqu'à l'épuisement...
Contran.
Tu deviens ennuyeux !...
Ludovic.
Merci du compliment.
un bonheur en attire un autre
Contran.
Ludovic, j'ai perdu le don de patience !...
Ludovic.
Parbleu, c'est évident !...
Contran.
Ainsi, je te dispense...
Ludovic.
De mes bons avis?...
Contran.
Non. De tes citations.
Ludovic.
Dignes sujets, pourtant, de méditations.
Contran.
Venons au fait... ma femme...
Ludovic.
Elle a brisé la glace Qui reflétait si bien chaque chose à sa place, Et dont les profondeurs, sombres comme la nuit, A ton cœur détrompé n'offrait que de l'ennui?...
Enfin I...
Ludovic.
Eh bien, voyons ce qui te préoccupe ?
Contran.
Une intrigue...
Ludovic.
Une intrigue !
GONTRAN
Oui, dont je suis la dupe, Se déroule dans l'ombre...
Ludovic.
Où?
Contran.
Sous mon propre toit.
Ludovic.
Et l'auteur?
Contran.
Une femme.
Ludovic.
Ah ! diantre !... explique-toi.
Contran.
Une femme perfide, hypocrite, inhumaine !
Ludovic.
Et cette femme, enfin ?
Contran.
Ludovic... c'est la mienne !
Ta femme !... (^Signe affirmât if de Gontran^
Et, t'appuyant sur un pâle soupçon.
Tu Taccuses 1...
Contran {lui tendant la lettre).
Voici l'acte de trahison.
Ludovic {reconnaissa/it P écriture^.
Crand Dieu !.,. Contran !...
Contran.
Quoi donc ?...
un bonheur en attire un autre 25
Ludovic,
Mais... mais celle écrilure...
Contran.
Eh bien?...
Ludovic.
Je la connais !...
Contran.
Est-il vrai ?...
Ludovic.
Je le j'.ire.
Contran.
Vite, son nom !...
Ludovic {Iièsitauf).
Son nom ?...
Oui, je veux me venger !
Ludovic.
Hein ! Te venger ! De qui ?
Contran.
Mais, de cet étranger, De ce vil ravisseur !... Vite, son nom, te dis-je !
Ludovic.
Contran, c'est impossible.
Contran.
Ah ! son nom, je l'exige !... ,
Ludovic.
L'honneur me le défend.
GONTRAN (à part).
Il est donc du complot !...
(Eclatant.)
Ludovic !.,. Je deviens furieux, c'est le mot... ;
Contre moi tout le monde, ici, paraît s'entendre,
Et je suis, comme un sot, seul à n'y rien comprendre ;
Il me faut à l'instant des éclaircissements
Sur tous ces vains secrets, tous ces agissements,
Dont l'étrange concours m'enrage et m'humilie !...
Sinon, parbleu !...
Voyons, Contran, point de folie !
Exfliquons-nous...
Contran.
Morbleu, c'est à toi d'expliquer !...
Le coupable...
Ludovic.
xA.h ! Contran !...
Contran.
Il faut me l'indiquer.
Ludovic.
Je ne puis te nommer ce prétendu coupable Sans trahir le secret d'une femme admirable.
Contran.
Encore une femme !
Ludovic.
Oui, digne de ton respect.
Contran.
Pourtant, son procédé n'est rien moins que suspect... Une beauté modeste et sensible à ta flamme
UN KONMEUR EN ATTIRE UN AUTRE 2
T'écrit un doux message, et... l'adresse à ma femme !...
Celle-ci te remplace officieusement.
Et l'on n'objecte en rien à ce remplacement !...
Entre nous, cet accord entouré de mystères
Dépasse le coup d'œil des esprits ordinaires.
Et, loin de mettre un terme à mon fatal soupçon,
Le confirme en tous points d'une étrange façon.
Ludovic.
Oui, l'affaire devient quelque peu compliquée, J'en conviens, — et pourrait être mieux expliquée ; Mais le devoir, l'honneur, un serment me retient...
GONFRAN.
Ainsi, tu compromets mon honneur pour le tien ? Franchement, c'est pousser le scrupule à l'extrême !
Ludovic. ,
Mon cher ami, je suis dans un affreux dilemme !
Contran.
Eh bien, nom d'un tonnerre !... c-^sayons d'en sortir !...
Car ce malentendu commence à m'abrutir,
Et j'ai droit d'en connaître, enfin, la provenance !
Ludovic.
Soit. Je veux a tout prix vaincre ta défiance, Et rendre à ton amour celle qu'un vain motif Te fait répudier pour un crime fictif... .L'auteur inconscient du conflit regrettable Qui trouble ton mén.ige. est un... ange !...
Contran.
Ludovic.
Ou le diable !
Douce et timide enfant aux instincts généreux, Qui veut autour de soi ne voir que des heureux !
GoNTRAN.
Admets que ton prodige aux vertus sans pareilles, Dans ce premier exploit, n'a pas fait de merveilles.
Ludovic. ■ Ah ! ne l'accuse pas !
Contran {en colère).
Toi, tu veux l'excuser Et de mon amitié lâchement abuser En aidant ce complot que rien ne qualifie ?
Un soupçon
L'insulte !.
Ludovic {indigne).
Contran,
Ta conduite en tout le justifie.
Ludovic.
Contran.
Il me faut bien croire à ce que je vois.
Ludovic.
C'en est trop !... Cet affront ne me laisse aucun choix ; Mon honneur outragé n'admet plus d'équivoques ! Il lui faut, à l'instant...
Comment ! tu me provoques ?...
Mais c'est donc l'agresseur qui devient l'offensé !...
Ludovic.
L'agresseur est celui qu'un travers insensé Rend aveugle à tel point pour un ami d'enfaiice. Que, de sa part, il prend le bienfait pour l'offense !
UN BONHEUR EN ATTIRE UN AUTRE 29
Contran.
Fort étrange bienfait qui ruine en un jour
Tout un trésor d'espoir, d'harmonie et d'amour !
Ludovic.
Amour bien singulier qu'un soupçon vient détruire !
Contran.
Etonnante amitié qui sourdement conspire, Et sème la discorde où régnait le bonheur, Au mépris des devoirs rigoureux de l'honneur !
Ludovic.
Assez !... brisons là !...
Contran.
Soit :...