‹ Melanges poetiques et litteraires. --Chapitre 79 sur 139 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

JoSON.

En v'ia encore un qui va r'cevoir la pelle \

Lisette (^se retournant effrayée et fâchée'). Aïe ! Mon insécrable butor ! T'en fais jamais d'autres. Si tu peux y r'venir, j'te vas donner d'mon manche à balai sur les épaules !...

' Expression populaire qui signifie se faire refuser en mariage.

JOSON (reculant et joignant les mains (fun air penaud) . Cher p'tit ange du bon Dieu ! j't'ai t'y fait mal ?...

Lisette.

Si tu m'as fait mal, grand pain d'orge ! Avec c'te..,

/OSON.

Pardonne-moi. ma p'tite Lisette ; c'est pas d'ma faute, j't'assure...

Lisette {balayant avec fureur de son côté).

Il est ben temps de m'demander pardon, à c't'heure que tu m'as presque estropiée, vilain gauche que t'es !

JOSON

Voyons, Lisette, te fâche donc pas comme ça tout d'une pièce ;... ça t'a vient pas...

Lisette (^brandissant son balai).

Ça m'aviendrait de t'faire goûter d'mon...

JosoN {lui présentant les épaules en riant). Eh bien ! si ça peut t'faire du bien...

Lisette (//// donnant du balai S7ir les épaules). Tiens ! puisque t'en veux !...

JosoN {se tenant P épaule).

Sapristi ! Tu t'fais pas prier !

Lisette.

C'est moins qu'tu mérites, grand maladraite.

JosoN.

Ça t'a t'y soulagée au moins?...

Lisette.

J'sais pas c'qui me r'iient !...

KATENVILLE 199

JOSON

Allons donc, mon p'tit agneau ! T'es pas raisonnable... J'conviens qu'j'ai fait une bêtise. Mais, après tout, j'ai du sentiment, va 1... Epi, dans l'fond, si j'sus un peu bourru, moi aussi, c'est pas sans cause. I' s'passe pas d'journée sans qu'il nous arrive quelque nouveau pantin d'ia ville ; y'en a pas plus tôt un d'parti que, flan !... en v'ia un autre qui nous ressaut ; et c'est toujours ce pauvre Joson qu'on charge comme un mulet. Comment veux-tu ! la moitié d'mon temps s'écoule à trimbaler les batteries d'campagne de ces beaux messieurs... et, par-dessus le marché, pour me remettre en bonne humeur, il faut que je r'çoive de c'te... chose-là sur les épaules,... épi. que j'dise merci !

Lisette {s' apaisant).

Si t'étais pas si gauche, itou.

Joson.

Hé ben, oui, j'sus gauche... mais ça n'empêche pas qu'y a moyen d'vivre ensemble sans s'faire de ces caresses-là ; y faut ben un peu s'endurer les uns les autres. Te souviens-tu de c'que M. le curé nous disait, dimanche dernier, au prône ?

Lisette.

Oui, i'disait : "' Bienheureux les pauvres d'esprit... "

Joson.

Non 1 Non !

Lisette.

Et je m'sus dit, en l'écoutant, j'connais certaines gens qu'auront la place d'honneur, dans l'autre monde.

Joson.

Bon ! la v'ia qui m'pousse encore des pointes; ... mais non, c'est pas ça que j'veux dire ; il nous disait d'nous aimer les uns les autres.

Lisette.

Kpi?...

200 MÉLANGES POETIQUES ET LITTf:RAIRES

JOSON

Hé ben, i'm'semble que si tu voulais écouter M. le curé, y aurait pas besoin de... de c't'instrument-là pour nous mettre d'accord.

Lisette.

C'est possible; mais chacun est libre d'aimer son prochain à sa manière.

J'admets ça ; (se frottant F épaule) i'm'semble, pourtant, qu'on n'prend pas toujour l'amour du bon côté.

Lisette {jouriant').

Tiens, Joson, j'cré qu't'as encore le manche à balai su l'cœur.

JosON.

Sur les reins, tu veux dire.

Lisette.

N'importe, j'te pardonne tout ça.

Joson.

Beau dommage !

Lisette.

Parlons du nouveau déballé... Ousque tu l'as péché, celui-là.?

Joson.

Comme tous les autres, à la gare du chemin de fer. Je r'gardais ben tranquillement débarquer les passagers, quand j'vis venir de mon côté un grand frisé, avec une moustache retroussée en queues de souris, des gants jaunes comme un sept fratics, des bottes de cuir impotent, et, par là dessus, un castor haut comme un pain de sucre blanc. En l'apercevant, je m'sus dit : " En v'ia encore un ! " Mais y avait pas moyen d'échapper. l'm'accoste donc, de l'air d'un homme qui veut m'enjamber par-dessus la tête, et me dit en retroussant ses queues de souris : " Ecoute donc, grand butor ! " (Avec un air de dignité offensée.') — " Je m'appelle

FATENVILLE 20I

Joson, monsieur, que j'iui réponds. — Eh ben, "' Chausson^"''' qu'i m'riposte, veux-tu m'dire ousque reste M. Duclos ? — C'est là, que j'Iui réplique, en montrant la maison. — Ousqu'est son domestique ? qu'i m'demande. — Me v'ia, monsieur, que j'dis : et, sans plus de façons, i'm'jette son porte-manteau su l'dos en ajoutant : "Tu diras à ton bourgeois que son ami, M. Va-t-en-vite^ sera chez lui dans une demi-heure, " et j'partis avec ma charge, pas trop content d'ses compliments, et j'sus arrivé icite... et j\ii... mais parlons plus d'ça... (^11 se frotte répaiile^

Lisette.

Comment-c'que tu l'appelles?

Joson.

Va-t-en-vite.

Lisette.

Fatenville, tu veux dire '^ ^

Joson.

P't'être ben ; j'sais qu'ça rimait sur queuque chose comme ça.

Lisette.

C'est justement lui ! Mam'selle Rose m'en a parlé hier. I paraît qu'c'est une espèce d'avocat que M. Duclos a rencontré à Montréal et qui l'a si ben enjôlé en lui parlant d'économie et de je n'sais quoi, que l'bonhomme s'est dit en lui-même : " Via justement l'gendre qu'i m'faut " ; et va sans dire qu'i l'a invité à venir nous voir. Un autre serait descendu à l'hôtel; mais monsieur Fatenville ne connaît pas ces façons-là, et, lorsqu'il accepte une invitation, c'est à condition qu'on le loge, qu'on le pensionne...

Joson.

Et qu'on porte ses paquets !

Lisette.

Mam'selle Rose en a eu des nouvelles par une de ses amies qui lui écrit que c'est un pédant et un mal appris de la pire sorte. Aussi, a s'propose d'y faire petite mine, quand il se présentera.

JOSON

Y en a-t-y une fichue différence entre ce gibier-là et M . Aithur !

Ah ! ça, c'est l'joli garçon, par exemple... 11 a une si belle façon... épi c'est un ami d'enfance de Mam'selle Rose; mais i^ paraît que M. Duclos n'veut pas en entendre parler... Son père a eu des malheurs, un procès, je n'sais quoi ; et tu sais qu'avec not'bourgeois, pas d'argent pas d'affaires. Par chance que Mam'selle Rose ne chante pas sur c'te gamme -la.

JosoN.

Et penses-tu qu'ils viendront à bout du bonhomme?

Lisette.

J'sais pas comment ça tournera à la fin... Toujours qu'ils s'aiment ben. va !

JOSON

Ces pauvres jeunes gens !

Lisette.

C'matin. encore, i'y a écrit un petit billet...

JOSON

Un billet?

Lisette.

Oui, un petit billet tout parfumé.

JosON {reniflant).

Ah !

Lisette.

Et j't'assure que ça parlait ben ; c'te pauvre petite demoiselle ! a pleurait à chaudes larmes en l'iisant.

; ■ JosoN.

Vous avez qu'à voir !

Lisette.

l'paraît qu'y disait qu'il l'aimait, épi... qu'y s'ennuyait, épi... qu'y voulait s'tuer. épi... qu'y s'en irait ben loin, chercher fortune, épi... qu'il n'I'oublierait jamais, épi... qu'il reviendrait, épi... qu'ils s'marieraient...

JOSON

C'est-il donc joli d'avoir d'I'esprit comme ça ! {^Sapprocliafit d'un air aimable?) Si j'pouvais t'écrire de même, moi aussi, hein, Lisette ?

Lisette.

Tiens, Joson. par exemple, ne r'commence pas...

JOSON

Ah ! pargué, avec toi. c'est toujours comme ça. On n'a pas l'temps de t'dire une petite tendreté que flanc ! v'ià qu'ça nous tombe su l'dos comme une malédiction... Bonté divine ! si j't'entendais une fois, une pauvre p'tite fois m'dire : '" Joson. j't'aime ! " j'cré qu'j'en mourrais d'plaisir !

Lisette.

Aie pas peur. va. Joson, s'y n'en dépend que d'ça, tu cours une chance de faire de vieux os.

Joson {ditn air triste^.

Oh ! t'as beau dire. Lisette, c'est toujours ben dvaleur quand on n'a personne à qui conter ses p'tits secrets... Tiens.... pas plus tard qu'à c'te heure, si tu voulais être plus r.usonnable. j'aurais queuque chose de gentil à t'dire.

Lisette.

Mais, mon cher Joson. rien n'emjjêche, dis toujours.

Josox i^à part, joyciiscineiit).

Elle a dit son cher Joson !...

J'fais ben voir comme ça; mais ra n'veut rien dire... {Souriant?)... Qu'est-ce que c'est que tu voulais m'api)rendre ?

JosoN (s'approchant').

Oh ! ça s'dit pas comme ça.

Lisette.

Mon p'tit ami ...

JosoN {à parf).

Hé ! hé ! son p'tit ami !...

Lisette.

Tu n'me refuseras pas ça. Joson ?...

JOSON

Ben, dis-moi rien qu'un p'tit mot, épi...

Lisette.

Rien qu'un p'tit mot ?

Joson.

Oui. rien qu'un tout petit mot.

Lisette.

Et que que ce p'tit mot-là.

Joson.

Dis-moi seulement que tu m'aimes.

Lisette {s'en allant).

Ah ! pour ça, par exemple !

Joson {fen allant).

C'est bon, j'n'ai rien à t'dire.

Lisette {revenant).

Hé ben, oui, Joson. tu sais ben que j't'aime,

Cher p'tit rossignol ! — Répète-moi donc ça encore une fois,

1/ISETTE.

Et tu me l'diras après }

FATENVILLE 205

JOSON

J'te l'promets. Dis-moi seulement : " Mon cher p'tit Joson, j 't'aime ! "

Lisette (^sur le même ion).

Mon cher p'tit Joson, j't'aime!

JOSON

Hé ! hé ! c'est-il donc gentil !...

Lisette.

Ben, parle à c't'heure.

Joson.

Hé ! hé !

Lisette {^levant son balai).

Ah ! si tu penses m'enjôler comme ça. par exemple !

Joson {reculant').

Non ! Non !

Lisette,

Hé ben, qu'est-ce que c'est que tu voulais m'dire ?

C'que j'voulais t'dire ?

Lisette.

Oui, imbécile !

Joson.

J'voulais,.. . {reculant) j'voulais t'dire merci !

{Joson se sauve, Lisette le poursuit; il se heurte, en sortant, cofitre Fatenville qui ejitre ; celui-ci reprend son aplomb, se retourne tout if une pièce, ajuste son lorgnon et regarde aller Joson.)

2o6 MÉLANGES PORTIQUES ET LITTÉRAIRES

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