LE BOURREAU
Si quelque avis encor doit leur être donné, Socrate, hâte-toi, car le temps est compté.
socRATE, d'une voix qui s'affaiblit de plus en plus. Voici, mes bons amis, ma volonté dernière : Loin de vous la tristesse, à l'âme meurtrière ; Gardez fidèlement, surtout, dans vos esprits Mes leçons, mes conseils, car ce n'est qu'à ce prix Qu'ici-bas vous rendrez votre bonheur durable, Puis jouirez après d'une gloire ineffable. Et, si Socrate fut jamais cher à vos cœurs. Dans la Grèce soyez ses continuateurs,
(// se couche, puis se relève péniblement. A Criton, penché vers lui.)
Sache encore, avant que le trépas ne me frappe. Que nous devons... un coq... au divin Esculappe ^
CRlTON.
J'aurai soin de payer notre dette à ce dieu. Que dois-tu dire, encor?
SOCRATE
Rien... Mes amis,... adieu !
{Socrate ne sait plus parler. Des mouvements convulsifs
1 Esculappe, dieu de la médecine chez les anciens. On lui offrait des coqs en sacrifice.
l'agitent pendant quelques instants; puis, il expire. Consternation de ses disciples.)
LE BOURREAU, examinant Socrate.
Votre maître n'est plus.
PLATON
Admirons sa grande âme !
Allumons dans nos cœurs, amis, la pure flamme Qui le brûla toujours envers la vérité, Et la portons au loin, selon sa volonté. Allons, Phédon, Criton, allons, Alcibiade, De tous ses défenseurs augmenter la pléiade. Par nos écrits venger le plus noir des forfaits. Montrer quel fut Socrate et ce qu'il nous a faits. Et, par là, de son nom éternisant la gloire. Rendre ses ennemis odieux dans l'histoire !
Notice finale.
Le plus beau génie qu'ait produit la philosophie antique est, sans contredit, Platon. 11 a mérité, à juste titre, le surnom de divin par la sublimité de ses œuvres.
Mais, si l'on pense qu'il n'a fait que reproduire dans ses ouvrages admirables les leçons de son maître, qui, lui, n'a rien écrit, se contentant d'enseigner par la parole, que dire de Socrate ?
Quel autre philosophe profane a parlé en termes plus éloquents de l'âme et de la Divinité, a mieux expliqué la nature de l'homme et lui montra si bien ses devoirs envers Dieu, son prochain et luimême ?
Quel autre fit jamais mieux comprendre que le véritable bonheur ici-bas consiste à pratiquer la vertu, pratique qui mérite elle-même une félicité éternelle ?
Il est prodigieux que ce génie, livré à ses seules forces et sans le secours de la révélation, se soit élevé à des hauteurs telles que sa doctrine forme, pour ainsi dire, la transition entre la philosophie humaine et le Christianisme.
Et Socrate ne s'est pas contenté de répandre son système, il en a montré le magnifique épanouissement dans sa personne. Semblable à ce vase grossier, mais précieux par le parfum qu'il contient, Socrate, sous sa laideur, cachait les plus belles qualités.
Sa patience inaltérable, son humilité, sa douceur, sa charité, sa sévérité envers lui-même et son indulgence à l'égard des autres, son zèle pour leur perfectionnement, sa piété simple et sincère, bien d'autres vertus encore et, surtout, la sérénité admirable avec laquelle il accepta et souffrit une mort injuste, justifient l'admiration de la postérité pour cet homme extraordinaire.
EPONINE
Tragédie en trois actes.
Notice explicative.
Eponine était l'épouse du Gaulois Sabinus qui entreprit, avec Civilis, d'affranchir sa patrie du joug des Romains. Ayant été vaincu, Sabinus se retira dans sa maison, l'incendia et répandit au dehors le bruit de sa mort. Retiré dans un souterrain, il fit savoir à sa femme le secret de son existence. Cette épouse héroïque alla s'enfermer avec lui dans ce tombeau, oîi pendant neuf années elle sut, par sa tendresse et ses soins, le consoler de la perte du jour et de la privation de la liberté. Trahi enfin, Sabinus fut livré à Vespasien, qui l'envoya au supplice, malgré les larmes et le sublime dévouement d'Eponine.
Cette femme, martyre de l'amour conjugal, ne put survivre à son époux bien-aimé.
Il n'existe aucun ouvrage célébrant la gloire d'Eponine, ce qui m'a incité à choisir ce sujet, difficile à traiter par sa simplicité même et par le peu de détails que l'histoire rapporte sur la vie de notre héroïne.