SCÈNE IV
PAMPHiLE, goguenard.
Et vous celui de soupirant. Si le mérite des acteurs valait celui de l'ouvrage, l'auditoire a dû réclamer l'auteur, pour l'acclamer dans son chef-d'œuvre ; car Monsieur s'y connaît.
LUC DRiAN, prenant la brochure sur la table.
Ma piécette n'est pas dépourvue de mérite, je l'avoue sans fausse modestie. Tiens, en voici le livret. Si sa lecture peut te divertir un instant?
PAMPHILE, allant et venant.
{Il prend la brochure et la dépose sur un coin de la table.)
Ah ! volontiers, Monsieur. Merci ! (// veut passer derrière le paravent.)
LUC DRIAN, intrigué.
Que fais-tu donc là, Pamphile?
PAMPHILE, un peu confus et se tenant près du paravent.
Rien, Monsieur... rien; ou, plutôt, si : je range et vous écoute avec le plus grand intérêt,
LUC DRIAN, se levant et continuant avec entrain.
Mais, grâce à cette chère Edith... quelle fraîcheur ! quel jeu ! quel naturel !
PAMPHILE, pour l'exciter.
Peuh ! Peuh !... Une gamine !
LUC DRIAN.
C'est précisément cette espièglerie et cette pétulance, jointes aux charmes naissants de la femme, qui, par leur contraste avec l'air guindé de l'amoureux timide, ont fait tout le succès de ma bluette. Ainsi, dans la grande scène finale, lorsqu'Alidor, — Alidor c'est l'amoureux timide, — enfin électrisé par le jeu d'Edith, je veux dire de Judith, — c'est la coquette, — tombe aux pieds de son amante et lui déclare sa flamme, quel lutin que notre chère petite Edith !
210 PHILOPHONE
PAMPHiLE, un peu moqueur.
Ah ! Monsieur, contez-moi donc çà ! Vous avez dû si bien incarner votre rôle d'Alidor.
LUC DRIAN.
C'est Edith que tu aurais dû voir et entendre ! Elle papillonnait autour du malheureux, non de l'heureux Alidor, minaudant, l'agaçant, s'efforçant, par son charmant manège, de lui arracher l'aveu de son amour.
(Luc Drian, tout à son récit, ne voit pas Pamphile se glisser, avec précaution, derrière le paravent.)
Quand le fortuné jouvenceau, ensorcelé, tombe enfin aux pieds de sa ravissante jouvencelle et s'écrie :
(// déclame avec chaleur et, dans le feu de sa tirade, ne s'aperçoit pas qu'il remplace le nom de Judith par celui d'Edith.)
Oui, c'en est fait, Edith, cher objet de ma flamme. Mon amour, malgré moi, s'échappe de mon âme ; Et mon cœur, subjugué par son joli lutin, Ne dissimule plus : il se déclare enfin. Comment te résister, ô charmante perfide ! Tu rends audacieux l'amant le plus timide. Il est à tout, pour toi, désormais résolu ; Ne le repousse pas : c'est toi qui l'as voulu. Dans ta main, que je baise en la mienne pressée, A cette heure, tu tiens toute ma destinée. Ah ! consens ou je meurs si ta bouche ne dit : J'aime mon Alidor, comme lui son Edith!
PAMPHILE, réapparaissant.
Bravo, Monsieur, bravo! Tudieu, quelle vérité, quelle verve! On ne saurait mieux dire.
{Une voix au dehors.) Luc, mon bon Luc, c'est moi !