‹ Mélanges politiques et historiquesChapitre 8 sur 44 · ÉTAT DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA QUESTION

Ce sont lies révolutions faciles à Icniiiner que colles où les peuples ne résistent et ne combattent que pour être libres; quand elles entraînent de grands déchirements politiques, c'est à l'injustice et à la mauvaise conduite des gouvernemenLs qu’il faut l’attribuer. Le besoin de la liberté n’est que le besoin de la justice, et ce n’est pas le besoin, c’est le lefus de la justice qui boulevei-se les États. Si l’Angleterre avait consenti à ce que l’Amérique fût libre, l’Amérique ne se serait pas déclarée indépendante.

11 n’en est pas ainsi dans les révolutions qui se

ï MtLANGKS POLITIQLtS.

foui, non pour In liberté, mais ])Our la puissanro : lorsque le peuple ou ceux qui se prétendent ses interprètes réclament leurs droits à des lois égales et justes en vertu de leurs litres à la souveraineté, aloi's la société est menacée; le combat n’est plus (lu’entre des intérêts ennemis; et, quel que soit le vainqueur, le résultat immédiat n’est jamais que le triomphe de la force, principe de discorde et de d(-struction.

Tel a été le principal caractère de la l’évolution française; la jnslice et In liberté furent d'abord le but qu’on se proposa; l’état de la civilisation les exigeait ; mais, pour arriver fi ce but, nous n’avions l>our guides que des opinions; nos institutions et nos mœurs ne nous y conduisaient pas naturellement et directement; on s’égara dans la route à la poursuite de vaines ebimères; les ambitions sup- |»lanlèrenl les opinions; les réalités reprirent le dessus, et la révolution devint ce qu’elle devait être d’après la constitution politique de la France, la lutte du tiers état contre la noblesse et le clergé-, c’est à-dire une guerre non pour la lilverté, mais pour le pouvoir.

Plus la révolution avança, plus ce caractère se manifesta avec évidence; la victoire du tiere élal

DU GOUVERMiMKM- IIKPRÉSENTATI K.

sur la noblease ol le clergé ne fliiit rien. A cetbf liille succéda celle des pauvres conire les riches, de la populace conire la bourgeoisie, de la canaille contre les honnêtes gens. Toutes les classes de la société cherchèrent successivement la libellé dan> l’exercice de la puissance; et la puissance devini d'autant plus oppressive qu’elle n’élait, entre les mains de ses possesseui's, qu’une propriété passagère qu’il fallait se hâter d’exploiter.

Lorsqu’une nation a eu le malheur de faire ou de permettre une révolution de ce genre, elle en demeure longtemps la viclime; elle renferme dans son sein une guerre secrète dont les événements peuvent interrompre le cours ou suspendre les elTels, mais à laquelle il est malaisé de melire lin. On peut même dire que le moment où la révolution semble avoir décidément atteint son terme est précisément celui où elle est le plus près de recommencer; alors, en elTcl, se retrouvent en présence les deux partis primitifs et fondamentaux entre lesquels s’était d’abord engagée la querelle. Comme la domination et ses avantages ont été entre eux l’objet du combat, ni l’un ni l’autre ne s'estime en sûreté s’il n’est le maître ; lequel des deux le sera enfin? Voilà la question qui se reproduit toujours

MÊLANGKS POLITIQUES.

et qu’il faut absolument résoudre, car le peuple ne peut vivre en pai.v ainsi composé de vainqueurs méfiants eide vaincus pardonnés.

La solution de celle question ne saurait venir que d’une autorité supérieure, étrangère aux deux partis, qui conclue entre eux un traité solennel et sc charge de le faire respecter. Plus la révolution s’est prolongée, plus les maux qu’elle a entraînés ont été grands, et plus la tâche de cette puissance médiatrice est facile; la nation, tasse d’étre la proie et le jouet des partis, se range tout entière sous la main qui peut mettre ses intérêts et .son repos à l’ahri de leui-s fureurs : dès que ce camp neutre est ouvert, les déserteurs des camps ennemis y accourent en foule; et le gouvernement et la nation, se prêtant ainsi un appui réciproque, n’ont bientôt plus rien à craindre de ces partis trop éloignés l’un de l’autre pour s’atteindre, et trop faibles pour se faire jour à travers les forces immenses qui les séparent.

.More les partis changent de tactique; devenus étrangers au gouvernement qui n’a plus besoin d’eux et à la nation qui n’en veut plus, hors d’état lie se joindre et de s’attaquer corps à corps, ils s’adressent à cette puissance intermédiaire elle-même

ÜU GOUVEilNEMENT REPRÉSENTATIF.

qui leur a ordonné de vivre en pai.v ; c’est à l’union du gouvernement et de la nation qu’elle doit sa force, et c'est cette union qu’ils essayent de rompre. Se flattent-ils de gagner le gouvernement? Ils calomnient auprès de lui la nation, en la représentant comme entièrement partagée entre eu.v, comme associée, sans réserve et sans retour, à leurs intérêts et à leui-s desseins; à les entendre, tous ses citoyens se sont rangés sous l’un des deux étendards qui la divisent; il faut que le gouvernement choisisse; c'est en vain qu’il espère rallier autour de lui une année paisible qui ne veuille (jiie l’ordi-eet le repos; il faut qu’il se place à la tête de l’une des armées ennemies, et qu’il se décide à la guerre; hors de là, il ne trouvera ni sécurité, ni pouvoir. Que pourrait-il craindre? Chacun des deux partis lui garantira sa propre supériorité et lui promettra la victoire.

Le gouverneineut se refusc-t-il à ces offres? Les partisse tournent vers la nation, et calomnient auprès d’elle le gouvernement lui-même. Il lui a promis l’ordre et la liberté ; ne voit-elle pas que la conduite qu’il tient ne peut mener qu’au désordre et à l’asservissement? Les institutions qu’on lui a données sont mal comprises, mal appliquées; on les

<i MKI.ANGKS POLITIQUKS.

inulilc. Oit les dénatui'e contre son intérêt et contre son gré; on veut lui enlever, par le fait, l’exercice (les droits (ju’on lui a reconnus; le pouvoir est aux mains de la faction qu’elle déteste et qu’elle redoute le plus; elle est placée sur un nouvel abîme : si elle croit, si clic obéit, si elle cspiTC, elle est perdue; il n’y a de ressource pour elle qu’eu se jetant entre les bras du parti qui lui tient ce langage; et ils le tiennent tous les deux.

Qu’on examine cæ qui se passe maintenant, et ijii'on juge; n’cst-cc pas là ce que nous entendons tous les joui’s? Les révolutionnaires et les contre-révolutionnaires, voilà les deux partis; le Roi et la <;barte, voilà la puissance médiatrice qu’ils s’efforcent tantôt d'envabir à leur proflt, tantôt de faire parler selon leurs desseins. Écoutez ces deux partis quand ils s’adressent au gouvernement; cbacun d'eux ne se vante-t-il pas également d’être le seul fort, le seul national, le seul capable de défendre et de soutenir le pouvoir? Cbacun d’eux ne parle-t-il pas avec mépris ou avec effroi, selon le besoin et l’occasion, tantôt de la faiblesse de ses advei'saires, tantôt de leur aelivité et de leur puissance? Cliacun d’eux ne se prétend-il pas le véritable l•eprésenlant de l’opinion et des intérêts publics? L’un ne peut

DU GOUVKnNEMENÏ HEPIIKSEXT ATIK.

nspérer la laveur de la royauté; mais il emploie, pour s’en faire craindre, les mômes moyens que l’autre met en œuvre pour s'en faire adoi)ter. Le l'ouvernement se refuse à la séduction et à la crainte; les partis se flattent d’obtenir plus de succès auprès de la nation-, entendez ce qu’ils lui disent; ils déclament violemment l’un contre l’autre, et cependant leur langage est le même. — Les libertés nationales sont menacées; on interprète la Charte de manière à n’en faire qu’un instrument (le despotisme; on veut réduire les Chambres à l’obéis-sance passive. Nous sommes encore dans l’ornière de l’Empire; si le Roi intenient dans son gouvernement, la responsabilité des ministres est illusoiie; le pouvoir royal ne doit être chargé que de conférer ou de retirer à quelques hommes, et au gré des partis, le pouvoir ministériel. — Jus- (ju’ici il n’est question que do principes-, venons aux faits. Ln parti vous dira : — « Les révolutionnaires et les Bonapartistes occupent tous les emplois; eux seuls sont jugés capables de les l'emplir; on prodigue les rubans et les croix aux soldats qui ont combattu à Waterloo, on les refuse aux volontaires qui ont suivi le Roi è Cand; l'épuration des liibunanx n’a eu pour but ([ue de les peupler de

MÉLANGES 1-OLITlQLES.

l)rêlics mariés-, paiioul, dans toutes les carrières, dans tontes les administrations, la qualité de bonapartiste est une preuve de capacité, un titre à la faveur; celle de royaliste, un brevet d’inhabileté, un motif d’exclusion. » — « On ne fait rien que poulies émigrés, soutient avec la même assurance le parti contraire : grades, places, honneurs, tout est versé sur eux ù pleines mains, sans examen de leui-s droits, de leurs talents, de leui-s lumières; les longs services rendus à la patrie, les blessures reçues pour sa défense et pour sa gloire, ne sont plus que (les motifs de proscription ou d'oubli; tout est épuration, réaction; la France est livrée a une poignée d’hommes que le temps et l’absence lui ont rendus étraugei-s. »

C’est ainsi qu’employant auprès du gouvernement et auprès de la nation les mêmes procédés, les mêmes faussetés, les inênies calomnies, s’cITorçanI de décrier tour à tour la France aux yeux de son Hoi, et le gouvernement du Itof aux yeux de la France, les partis espèrent les tromper l’un et l’autre, les égarer ou les désunir, les attirer dans leur alliance, acquérir par là un crédit et des forces qu’ils ne trouvent plus dans leui-s propres rangs, et usurper enfin l’empire pour faire prévaloir leurs

DU GOUVEBiNEMENT nEPRÉSENTATlK. !•

intéièl.s ot leurs vues. Ainsi la Charte elle-même est devenue leur champ de bataille; c’est dans le traité de paix fiu’ils vont chercher des armes pour recommencer la guerre -, et parlant des points les plus opposés, se proposant les buts les plus conti-aires, ils semblent se concerter pour porter les mêmes coups au gouvernement et à la nation qui, l'un et l’autre, n’ont rien à démêler avec eux.

'fel est aujourd’hui, tel devait être nécessairement l’état de cette question que certaines gens agitent avec tant de violence en prenant tant de soins pour la compliquer et pour l’obscurcir-, ce n’est plus la grande question nationale ; celle-ci a été jugée par la Restauration et par la Charte; c’est une question étrangère au Roi, étrangère à la France, et qui ne se déimt au fond qu’entre deux partis également mécontents de ne pas régner. Quels que soient leui-s elTorts pour nous persuader qu’il s’agit de la nature même de nos institutions et de la sécurité de nos destinées futures si le gouvernement et la nation refusent de leur prêter l’oreille, on verra bientôt que tout cela ne nous touche point, que les grands et véritables intérêts du Roi et de la France sont définitivement réglés et

Kl MÈLANÜliS POLITIQUES.

satisfaits, et que la inotiarcliic comme la libel le ne pourraient être mises eu péril par ces querelles <jue si elles se laissaient imprudemment engager ;i y prendre part.

Lu écrivain a dit que la Chambre des députés de 1815 avait répondu à ceux qui lui contestaient l’iniliative eu s’en emparant, A peu près comme le philosophe qui avait marché devant celui qui lui contestait le mouvement; nous sommes convaincus que la marche régulière et ferme de la royauté et <|e la Charte snffiiait encore mieux pour faire cesser en bien peu de temps ce fracas momentané qu’ont occasionné les intérêts, les prétentions et les discoure de partis désormais impuissants. Cependant, comme ils ne paraissent pas avoir renoncé A s’agiter, comme les gouvernements et les peuples, nprès de longues révolutions, sont plus faciles A tromper et A inquiéter, il n’est pas encore tout A fait inutile d’examiner avec quelque soin les raisonnements des partis sur nos institutions, notre situation, nos affaires, et de montrer comment, toujoure et en toute occasion, ils ne les considèrent et ne veulent les faire considérer que sous le point de vue qui convient A leure intérêts, A leure plans et A leurs espérances; ce serait leur èter tout pouvoir

Digilized by GoogI

DU GOUVKRNEMENT UEPRÉSE.NTATI K. Il

«le nuire que de dévoiler à la fois l’cgoïsine et la fausseté de leurs théories comme de leure assertions. Un temps viendra où une telle discussion sera sans objet, et alors les partis eux-mémcs se résigneront au silence.

MÉLANGES POLITIOÉE .

Page 1