SCENE PREMIERE DELVAL, JACQUES, puis un DOMESTIQUE
DELVAL
Ainsi, mon cher Jacques, vous étiez aux courses de Chanlilly hier... Vous etes-vous beaucoup amusé ?
JACQUES
Beaucoup de monde, beaucoup d'entrain, temps superbe et victoire française... Il n'en fallait pas tant pour donner une grande animation à la fête.
DELVAL
Je parie que vous étiez avec des femmes.
JACQUES
Non!... Rien que des camarades du ministère. La journée finie, nous sommes tranquillement rentrés nous coucher chez nous.
DELVAL
C'est beau, cela... Eh bien ! de mon temps cela ne se passait pas ainsi : vous savez que je faisais partie des cent-gardes. Nous avions tous été choisis parmi les plus beaux hommes de l'armée .
JACQUES
Je sais cela, M. Delval.
lOi Mi;i.\M,i> iMii 1 1 loi i;-^ i:r li rri;i{Mi{i>
Oui, iiiMis et' ({lie vous ne sa\('/. ])as. (-"est (|uo les IcinuK's (''lai«'iil ciiraf^oes quaud uoiis paraissions • pielcjuo pari. En ai-je reçu de ces billets doux, musqués, parfumés, sentant l'iris et, la rosel
JAflQUES
Je m'en doute.
Et les dames du noble faubourg!!! Elles boudaient l'empereur, mais elles n'étaient pas les dernières à s'emballer pour ses gardes du corps. Ah ! quand on 0^1 jeune et garçon, on fait bien de s'amuser...
JACQUES
Tiens! tiens! C'est vous l'austère bourgeois, Ihonnète père de famille, (pii parlez ainsi I J'en prends bonne note.
DEL VAL
Oui ; mais distinguons ! Je dis : quand on est jeune et garçon... Quand on est marié, oh! alors, c'est autre chose. Je n'a<lmets pas qu'un mari, cpi'un père de famille donne de mauvais exemples. On a alors charge d'âmes.
.LVCOIKS
Monsieur Trudliomme n'aurait pas mieux dit.
Moiblcu ! Monsieur Trudliomme avait du bon... Pendant ma vie de garnison, j'ai mené, j'en conviens, une vie de polichinelle. Mais une fois marié, je défie
r.A :nf\i\ in\isihle 19')
qu'on puisse me reprocher un seul acle d'immora litc... Mais, voyons! parlons sérieusement...
JACQUES
Je vous écoule.
DEL VAL
Le ministre vous tient-il sa promesse?
JACQUES
J'attends un avancement prochain.
DELVAL
De combien ?
JACQUES
De quinze cents francs au moins... Il fautqu'avant un an je sois chef de bureau.
DELVAL
Diable ! quel personnage vous ferez alors!
JACQUES
Mais un chef de bureau, dans un ministère comme celui des finances, c'est déjà quelque chose...
DELVAL
Cette réflexion est d'une suffisance qui ne me déplaît pas... Mon Dieu ! moi, je ne suis qu'un simple commerçant. Le jour où j'ai quitté l'uniforme, je me suis marié avec la fille d'un fabricant de bronzes, qui m'a apporté une jolie fortune, et dont j'ai encore agrandi la maison.
196 MKLANr.Ks l'oi rrioi i:s et i.ith;i{\iiu:s
.lACOUES
Mais un raljricaiil de bronzes, Monsieur Delval, ce n'est pas unnitHier ronmie un aulre.
ni:LVAi,, (ivec vivacité
Comment! pas un métier comme un autre... Mais sachez donc que toutes vos célébrités, avant d'arriver à la renommée, me passent par les mains, et qu'à ce métier, à part l'argent, j'ai pu m'assurer plus d'une puissante amitié... Oue de réputations me doivent leur éclat ! Que de poètes, que de savants, que d'hommes politi(|ues surtout, seraient parfaitement inconnus dans vingt ans, si je ne prenais pas le soin de transmettre leurs traits à la postérité ! ... Je le crois bien, parbleu ! (jue mon méti(M* n'est pas un métier comme un autre.
JACQUES
Eh ! mon Dieu, Monsieur Delval, à quoi bon cette sortie! En parlant de votre profession, je n'ai eu nullement l'intention de blesser votre amour-propre. Je voulais au contraire...
DELVAL
Allons donc! vous vouliez tout simplement me faire sentir la grande distance qui sépare un commerçant d'un chef de bureau, voilà tout ! Mais vous êtes tous ainsi, vous autres fonctionnaires... Parce que vous êtes appelés à côtoyer de lem[)sà autre les puissants du jour, vous vous croyez tous sortis de la cuisse de .Iuj)iler.
JACQUES
Mais non ! mais non !
DELVAL
Malheiireiiscmenl, ma pauvre femme n'a pas longtemps joui (Je la fortune qu'elle m'avait apportée. Au bout de quelques années d'une union sans nuages, elle m'a été enlevée, pleine encore de jeunesse, me laissant une (ille unique, qui a reçu le nom d'Adrienne, comme sa mère.
JACQUES
Je sais tout cela, Monsieur Delval.
DELVAL
Ma fille va bientôt terminer sa dix-huitième année. J'ai reporté sur elle toute ma sollicitude et toute ma tendresse, et je veux qu'elle soit heureuse,
JACQUES
Elle est vraiment charmante, M^'*^ Adrienne, et digne de toute votre affection.
DELVAL
Excusez donc ma vivacité de tout à l'heure... J'aurais tort de me formaliser d'une intention ou d'un mot mal exprimé, surtout avec vous, qui allez bientôt devenir mon o:endre...
JACQUES, à part
Son gendre !
DELVAL
Vous deviez bien vous attendre à ce dénouement, vous qui, depuis des mois que vous habitez ma maison, n'avez cessé de faire à ma fille une cour as-
1V)8 MKLANCiES POLITIQUES ET LITTEHAIHES
sidiie... \'ous n'avez jamais pensé, je suppose, (pi'elle j)ùl rlic à vous sans le concours de M. le Maire...
.lAcouES, (ircc embarras Mais je vous assure...
DEEVAL
.le ne dois pas d'ailleurs vous cacher ([ue, si je n'avais écoulé que mes goûts, j'aurais mieux aimé donner ma fdle à un négociant ou à un monsieur exerç^ant une profession libérale, quà un serviteur de l'État... Etre serviteur de l'Etat, c'est être un peu le serviteur de tout le monde ; et, par le temps qui court, qui peut savoir en quelles mains l'État tombera un jour I
JACQUES
Jasperons qu'il sera toujours en bonnes mains !
DELVAL
Espérons-le ! quoique rien ne soit moins sûr!... Pour en revenir à vous et à ma fille, il est inutile de nier, je sais tout... On ne trompe pas facilement l'œil (l'un père... D'ailleurs votre figure et votre caractère nie plaisent... .le pouvais assurément trouver un l)arti plus riche, mais cpiand on donne i5o.ooo francs de dot à sa fille, on tient moins à la fortune qu'à la personne, surtout quand on ne peut pas faire autrement.. . (lar, mauvais sujet (pie vous êtes, vous avez ensorcelé ma fille...
JACQUES
Pnisipie vous savez tout, j'aurais mauvaise grAc(î
à nier que votre fille el moi nous nous aimons. Mais soyez assuré que je n'aurais jamais osé, le premier...
di:lval
Ceci, par exemple, Irise la fatuité d'une lieue... A qui persuaderez-vous que c'est Adrienne qui a fait toutes les avances, et qu'au rebours de la marche ordinaire c'est elle qui est tombée la première à vos pieds ? Mon Dieu ! votre passion est simple comme toutes les passions amoureuses... Logé chez moi en garni, vous vîntes un jour visiter mes ateliers.. .
JACQUES
Je vous achetai un buste du général Chanzy.
DELVAL
Nous avons causé...
JACQUES
Vous me priâtes de revenir vous voir...
DELVAL
Si bien f[ue nous passâmes la plupart de nos soirées ensemble. Vous vîtes Adrienne qui Iravaillait à mes côtés, une fois, dix fois, cent fois, et vous vous aimâtes... Comme vous voyez, l'aventure est très simple, ce qui ne manque pas de mérite par ces temps de romans compliqués... Et maintenant que faire?... le vin est tiré...
JACQUES, riant Il faut le boire.
200 Mi:i.AN<;i'S POLITIOIICS ET LITTEHAIHKS
DELVAL
Pai-railmiciil 1... 'l'oiil est pour \c niioux alors... 11 ne me reste plus ([uà aller à ma besoi^ne... Et vous?
JACQUES
Oh ! uioi. rien ne i)resse... Nous ne sommes pas Irop oceupésehez nos niinislrcs.
DELVAL
Vous travaillez en raison du traitement que vous recevez.
JACQUES
Ouoi (le plus juste? {l'n domesliqiie entre et remet une lettre à Jacques.)