‹ Mélanges politiques et littérairesChapitre 42 sur 67 · SCÈNE CINQUIEME · texte numérisé non relu

SCÈNE CINQUIEME

DKLVAL. ADHIKXXE

DKI.VAI.

Ce gareon-l;'i jicrd l;i ItMe, sur ma pin-ole !... \^(\]À ce malin je lui ai ln>ii\<'' un air que je ne pouvais m'ex])li([uer.

Jacques est en effet très nerveux aujourd'liiii...

DEL VAL

Enfin, qu'esl-il arrivé ? Tu dois le savoir.

ADRIENNE

Jacques ne me fait pas toutes ses confidences.

DELVAL

Allons donc ! petite hypocrite... Ce n'est pas avec ton père quil faut chercher à jouer à 'cache-cache... Si Jacque a des secrets, tu ne m'en feras pas démordre, tu dois les savoir.

ADRIENNE

Je les sais en effet, mon père...

DELVAL ,

Ah ! tu vois bien...

ADRIENNE

J'ai aussi les miens, mon père.

DELVAL, avec bonté

Qui sont aussi les siens... Voyons, ma chère enfant, ne crains pas de me parler à cœur ouvert I

ADRIENNE, avec hésitcitioii Je ne sais pas si je dois... j'hésite...

DELVAL

Tu sais bien que tu peux toujours compter sur mon mdulgence.

r4'esl que je suis... je suis bien eoupuble.

DEL VAL

Comment c<'la ?

ADRIENNE

N'en veuillez pas à Jacques de sa légèreté... C'est moi, moi seule ([ui ai commis la première faute.

DELVAL

Tu parles par énigmes... Que veux-tu dire ?

ADRIENNE

C'est moi qui l'ai aimé la première.

DELVAL

Ce n'est que cela. . . Ouel mal y a-t-il à ce que vous vous aimiez, puisque vous allez vous marier dans six mois ?

ADRIENNE

C'est que... six mois... C'est bien long...

DELVAL

Bah ! quand on se voit tous les jours. ..

ADRIENNE

Mais je ne sais comment vous dire... Et cependant il fanl que je l'avoue...

DELVAL

Quoi?

ADRIENNE

Nous mavcz loiijours trouvée, mon bon père, respectueusement soumise à vos leçons, heureuse de vous plaire, n'est-ce pas?

DELVAL

Oui ; lu es une excellente enfant, que je chéris de toute mon âme Je n'ai aucun reproche à te faire... Mais aussi, de mon coté, je crois ne l'avoir jamais donné de mauvais exemples, ni de mauvais conseils.

ADRIENNE

Vous m'avez élevée comme une sainte fille.

DELVAL

Et je n'ai qu'à me louer de la façon dont tu as profité des leçons que tu as reçues.

ADRIENNE

'Vous avez toujours veillé sur mes lectures. Les livres les mieux choisis me venaient de votre main...

DELVAL, à part Bon !... que signifient tous ces détours ?

ADRIENNE, coiitinucint Vous avez toujours veillé sur mes relations... Vous n'avez jamais reçu dans votre maison que les personnes les plus morales et les gens les plus honnêtes...

DELVAL

Très bien ! mais enfin, ce n'est pas pour me dire cela que tu m'as dérangé de mes occupations.

211 Mi:r.\Nr,r:'^ poi.itioui-s kt T.rrTi.nvTRrs

ADHIF.NNE

Je savni^ \)i\v vo^ ('(^nsoils loiidi'os ol sai^os conibion il r.nil rlic ri'sci'NÔ avoc les lioniines ; ('oiiil)ioii il faut (lo prudoiirc à une jouno fillo |)()ur ne j)ivI(M' ni au ri(li('ul<\ ni au mépris du inonde...

^)I:^^ AI., impalicnlc Knlin, où veux-lu en venir?

ADrUKNNK

Je savais loul cela... El eependanl une heure esl arrivée où j'ai oublié vos sages préceptes... (Se Jelanl à genoux.) Mon l)on père!

DKLVAT.

Ouoi ? toi?. .. à genoux I

ADRIENNE

l'ardonnez-inoi I... je vais être mère...

DEi.vAT., hors (le lui

MallKMircuse, naehève ])as !... [Il saisil une rliaise (ju'H fail lournoijer sur lu Icle de su fille.) \\\ fait, ("esl de ma faute... (// rejelle lu chuise loin de lui.) .l'aurais dû prévenir celte d('faillance en refusant linliinih' de ma demeure à nii jeune homme, doiil je ne connaissais suffisamment ni les antécédents ni la famille. (Relevunl su /ille.) Mais aussi je te croyais ini caraetèr<' plus l"ei'm<' el plus inllexihle.

ADiuENNE, .se relevuul

A ma i)laee, mon père, vous n'aui'iez él('' ni plus ferme, ni plus iidlexihle <pie moi... 11 »''lait si doux et

si timide qu'à peine il me regardait. Et puis il lisait avec un charme si entraînant les vers de nos plus grands poètes. Il versait des larmes si vraies, en me parlant de sa jeunesse isolée et de sa pauvreté présente, qu'un soir, seuls et silencieux, je lui pris tout à coup la main et je lui dis que je Taimais...

DELVAL

Que tu Taimais... Comme cela sans autre forme...

ADRIENNE

•Je dois avouer à sa louange qu'il parut presque eft'rayé de cette déclaration étrange... Mais bientôt une sorte d'ivresse nous enveloppa l'un et l'autre. Je glissai dans ses bras et j'y pleurai longtemps de honte, de confusion... et d'amour... Et nous nous aimâmes chaque jour davantage... C'est qu'il est sj doux d'aimer et d'être aimé, mon bon père, qu'on oublie le ciel, la terre, le passé, le présent et l'avenir, pour un regard, pour un mot, pour un baiser...

DELVAL, avec atlendrissemenl

Tout le portrait de sa mère !.. Hélas ! ma chère enfant, c'est ainsi que j'ai connu celle qui t'a mis au monde. Comme toi, un jour elle s'oublia dans mes bras, et six mois après notre mariage elle mit au monde une belle enfant blonde, qui reçut le nom d'Adrienne... En souvenir de ta mère, je te pardonne !

ADRIENNE, lui saiiUinl au cou

O mon père, que vous êtes bon, et combien je vous aime !

2ir, MKi.ANcKs poi.iTiorKs i:t i.iTTi:nAini:s

Los Ainos inii)r(*ssioinial)lt's cl Iciidrcs, ma fillo, soiilTrenl InNiiiconi) sur celte Iciic. <îI j)arfois j^our bien peu de Ijoiiliciir. Mais I)icii ne pciil renier son œuvre... Aussi mainlenanl il n"v a plus ([uune chose à faire, c'est de soccuper au i)lus vile des noces.

Ai)Hii:.\M-:

Qu'elles soient promptes et sans ('clat I Je suis certaine que c'est égalemenl le dc'sir de .Jacques.

DELVAL

Soil ! Dans (iu<d(iues semaines tu seras la femme d'un jeune et brillant fonctionnaire. J'aurais bien voulu cependant qu'il fid chef de Ijureau avant la noce ; dabord paiwe ({uc le i;r;i,|,> [,> ferai! plii< d'honneur, et ensuite parce que cela te metliait quelcjucs billets de mille de })lus dans les mains pour faire marcher ton ménage. Mais enfin cela viendra... J'en serai quitte pour ajouter cinquante mille francs de plus au chilfre de ta dot... avec cela et de l'économie, un ménage ne meurt pas de faim, même à Paris.

ai)I{ii:n.\k, avec c/fiision

Oh ! merci !.. Toule une vie (ralfeclion cl de <1('vouemcnt me permettra à j)eine de m'ac([uitler envers vous, mon cher père... Dites-moi encore ([ue vous me pardonnez.

1)i:lval

l'Jii'anl, il le laid bien !.. (Ju<ji(iue ce S(»il bien mal à moi de n'être jtas plus sévère... Mais, je te le répète,

je n'en ai [)as le droit, puisque je n'ai pas su mieux veiller sur toi... Et maintenant je retourne à mon travail, la tèle un peu plus lourde, le cœur un peu moins coulent... Ah I Adrienneî Adrienne !

(// Vembrasse el sorl.)

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