BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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NOTICE SUll M. CARO
Nous croyons répondre au désir de plus d’un lecteur en plaçant en tête de ces œuvres posthumes de M. Caro une courte notice qui retrace fidèlement le caractère et le talent d’un philosophe plus célèbre que connu sous ses traits véritables, dont l’image a été si souvent défigurée, autant par de compromettants éloges (jue par d’injustes critiques.
M. Caro naquit en 1826, à Poitiers. Après de solides études, terminées au collège Stanislas, il remporta au concours général les deux prix de philosophie, entra à l’École normale, en sortit agrégé, enseigna dans les lycées et collèges d’Alger, d’Angers, de Rennes, de Rouen, et, dès Page de vingt-huit ans, fut chargé du cours de philosophie à la Faculté des Lettres nouvellement créée à Douai. Là, dès son début, il surprit et s’attacha son grand auditoire par la facilité brillante de sa parole. Sa jeune réputation franchit meme la frontière voisine et lui valut l’honneur singulier d’être envoyé par le ministre de l'instruction publique à Anvers pour y faire quelques leçons qui furent fort applaudies. En 1857, il fut nommé maître de conférences à l’Ecole normale où
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ses élèves, sans partager tous sa doctrine, gardèrent le souvenir d’un maître qui savait exciter les esprits et révéler leur propre talent à ceux qui quelquefois l’ignoraient eux-mêmes. Professeur de philosophie à la Sorbonne en 1864, l’admiration de ses auditeurs le proclama bientôt le digne successeur de Cousin et de Saint-Marc Girardin. En 1869, il entra à l’Académie des sciences morales et politiques dans la section de morale, et en 1874 remplaça M. Vitet à l’Académie française, où il avait mérité sa place par le noble usage qu’il faisait de la langue et par la belle ampleur de son style naturellement oratoire.
Comme écrivain, M. Caro fit ses débuts dans la Revue de l'instruction publique, publication alors fort remarquée, où se trouvait groupée une rare élite de jeunes talents universitaires, pour la plupart anciens élèves de l’École normale : Piigault, Prevost- Paradol, Taine, About, qui furent, depuis, entraînés par leurs goûts ou par les événements dans des camps souvent opposés. Plus tard, il devint un des principaux collaborateurs de la Revue contemporaine, de la Revue européenne, enfin de la Revue des Deux Mondes, où il acquit une grande autorité comme philosophe moraliste et comme critique littéraire par la sûreté de ses informations sur la littérature et la philosophie du jour, par la fermeté de sa doctrine et l’éclat de son style. Il réunit un grand nombre de ses importants articles en deux volumes publiés à différentes dates sous le titre : Études morales sur le temps présent , et dans un troisième volume inti-
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tulé : Problèmes de morale sociale. Ces titres indiquent assez la nature des sujets.
En 1864, il fit paraître son premier grand ouvrage, Vidée de Pieu et ses nouveaux critiques , où il prit position comme défenseur résolu du spiritualisme, alors de toutes parts menacé par des doctrines nouvelles. 11 n’avait pas entrepris une froide polémique d’école, mais une défense des idées qui lui étaient le plus chères. Déjà dans sa thèse pour le doctorat sur Saint-Martin, sur le doux mystique du dix-huitième siècle, M. Caro, tout en combattant les erreurs de cet innocent visionnaire, avait laissé voir que luimème, sans être mystique, ne se déplaisait pas et se trouvait à l’aise sur les plus hautes cimes abordables à la pensée et au sentiment. Par sa première éducation, par l’influence de ses maîtres au collège, d’Ozanam et du Père Gratry, plus tard par ses libres études à l’Ecole normale, il élait profondément spiritualiste. Il avait une foi philosophique aussi ferme que peut l’être chez d’autres la foi religieuse. Bien qu’il eût, autant que personne, l’esprit ouvert aux idées nouvelles, qu’il en fût très curieux, qu’il en admirât souvent la force et qu’il fût capable de leur rendre justice, il est deux points sur lesquels il ne pouvait faire de concession : Dieu et Pâmé. Ces deux idées faisaient si bien partie, je ne dirai pas de sa doctrine, mais de son être, que les défendre, c’étail se défendre lui-même. Sans elles, il se serait senti l’esprit comme décomposé et détruit. Aussi lui arrivait-il souvent, dans sa lutte contre certains systèmes, de laisser là les arguments logiques, les raisons du
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dehors, pour parler au nom des besoins intérieurs de sa propre intelligence, sans pourtant se mettre en scène. Il prenait à témoin ses propres instincts, ses sentiments, qui n’étaient autres, selon lui, que les instincts de tous les hommes. Yoilà pourquoi il trouva, en les tirant de son cœur, tant de raisons que d’autres philosophes moins convaincus n’auraient jamais trouvées. C’est pourquoi sa dialectique est souvent si éloquente et, ce qu’on n’a pas assez remarqué, si inventive. (Test ce qui fait comprendre aussi comment il put montrer tout d’abord dans la polémique une si naturelle décision et tant de vaillance, car il fallait avoir cette vertu pour attaquer des systèmes dont la nouveauté liardie captivait tant d’esprits, qui étaient soutenus par les plus grands talents du jour, en un temps où Dieu (qu’on nous passe ce mot qui répond à l’étrangeté des choses), où Dieu était devenu impopulaire.
Avec les mômes sentiments et une dialéctique plus serrée, il composa un livre sur le Matérialisme et la Science . Auparavant, il avait fait la critique du panthéisme dans son beau livre sur la Philosophie de Gœthe dont il démêla la doctrine sous l’infinie variété de ce vaste génie poétique. M. Caro avait un talent admirable, servi par la plus fine industrie, tantôt pour discerner dans une doctrine incertaine ou confuse les idées de même nature qui y nageaient dispersées, pour les recueillir et former un corps de ces éléments épars et flottants, tantôt pour exposer au grand jour, en les déroulant, les formules les plus compactes des systèmes obscurs. Il prêtait aux idées d’autrui sa
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propre clarté, les illuminant si bien que plus d’un philosophe avait chance de se mieux comprendre lui-même en lisant l’exposition de son lucide critique. Bien qu’on ail feint quelquefois de croire le contraire, M. Caro discutait avec une parfaite courtoisie, il s’interdisait le dédain ou les représailles dont bien souvent il a dû être tenté d’user, il admettait le droit de toutes les opinions à une discussion sérieuse et déclarait que tout procédé violent de polémique dans les hautes matières lui paraissait un attentat à la liberté de conscience.
Si l’on veut un exemple de cette courtoisie exquise, qu’on relise son livre : M. Littré et le Positivisme. Tout en réfutant avec force la doctrine, il compose une biographie de son adversaire et la rend si touchante que nul disciple n’aurait pu en faire une plus respectueuse, et peut-être un jour, pour avoir la plus noble idée de M. Littré, faudra-t-il recourir au livre de M. Caro, et non aux louanges de l’école positiviste. M. Caro allait même plus loin, et quelquefois, sans renier sa propre doctrine, il lui imposait un moment silence pour rendre un hommage mérité au talent déployé dans une doctrine adverse. Tout en réservant son opinion philosophique, il se livrait à l’enchantement d’un art dont il n’approuvait pas l’emploi. C’est ainsi qu’il fit les honneurs à la poésie pessimiste de Mme Ackermann et se montra si ravi de cette force poétique chez une femme, que plus d’un esprit timoré blâma cette condescendance trop généreuse, pensant que, pour avoir tant vanté la forme, l’indulgent criticfue risquait de faire passer
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le fond, et qu’en célébrant trop la coupe il faisait prendre goût au poison.
D’autres philosophes de notre temps ont pu discuter les doctrines nouvelles avec une dialectique plus austère et une rigueur plus calme, mais où M. Caro est incomparable, c’est dans l’observation précise de l’effet moral que ces doctrines peuvent produire sur les âmes. 11 n’était pas de ceux qui pensent que cet effet est indifférent, qu’on n’a point à s’en occuper, que d’ailleurs les systèmes restent enfermés dans les écoles, que leur sévérité scientifique et leurs broussailles épineuses sont inabordables à la foule. Il savait que de ces hauteurs abruptes descendent çà et là des courants qui vont jusque dans la plaine, la fécondent ou la ravagent. De proche en proche, par la littérature, par les romans, par la poésie, des idées jusque-là inconnues sont mises à la portée des esprits les moins philosophiques. Il est meme des effets plus invisibles et plus inexplicables. A de certains moments un souffle insensible, venu on ne sait d’où, enlève à l’un ou à l’autre de ces systèmes ardus une poussière impalpable qui se répand au loin et, comme dans la fécondation des plantes qui se fait à distance, dépose dans les âmes inconscientes des germes qui produisent, il est vrai, autre chose que des fleurs. Personne n’a été plus attentif que M. Caro à ces mouvements obscurs et n’a été mieux placé pour les surprendre et les démêler. Comme il se plaisait dans le monde et qu’il y plaisait, qu’il en était non seulement l’observateur, mais le confident, il lui était donné, plus qu’à un
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philosophe solitaire, de saisir dans les entretiens savants ou légers les troubles, les désordres d’esprit, les doutes, les tourments, en un mot, les destructions morales qu’amènent toujours certaines idées nouvelles, quand elles sont bien comprises et plus encore quand elles ne le sont pas; et comme, de plus, il avait au service de sa pénétration un style net et coloré, très propre à marquer toutes les nuances des sentiments observés par lui, il put faire avec une sûreté sans égale dans notre temps de la psychologie sociale. Là était son bonheur, là sera surtout sa gloire. 11 connaissait les maladies du siècle, il les avait vues de près, môme dans les brillantes sociétés qu’il aimait à fréquenter et qui paraissaient devoir échapper à la contagion, et de ces grandes ou petites fièvres il parlait à ravir, pour avoir de jour en jour touché la veine et l’avoir sentie palpiter. De là tant d’articles sur l’état moral de son temps, de là son livre si pénétrant sur le Pessimisme au dix-neuvième siècle, sur ce mal des esprits raffinés qui, après avoir perdu, sous l’influence de certaines doctrines, l’idée de Dieu, l’idée du devoir, même l’idée du progrès, après avoir dès lors reconnu l’absolue inutilité du travail et la vanité de l’espérance, ne trouvent plus en eux-mêmes aucune raison de vivre et aspirent au néant, mal entre tous compliqué où se réunissent toutes les misères d’esprit produites à la longue par cette philosophie destructive queM. Caro a sans cesse combattue ; de là cet autre livre, les Jours d'épreuve , livre improvisé en 1871 au milieu des angoisses patriotiques et civiques, où l’auteur, signalant dans
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la Commune des influences littéraires et doctrinales, montra que cette fausse philosophie avait causé d’autres ruines encore que des ruines morales et qu’elle avait fini par descendre en armes dans la rue. Ces deux livres, le Pessimisme au dix-neuvième siècle et les Jours d'épreuve, font voir, chacun dans son genre, quel peut être et quel a été, soit dans les âmes, soit dans la société, le dernier terme, le terme diversement tragique, de ce mouvement philosophique dont M. Caro avait si longtemps d’avance annoncé les périls.
Dans cette grande enquête morale si constamment poursuivie, la curiosité du moraliste se portait même sur les choses légères qui pouvaient lui révéler l’esprit de son temps. Il se faisait un devoir et un divertissement de connaître en détail toute la littérature du jour et, au milieu de ses plus graves études, trouvait des moments pour parcourir tout ce qui paraissait de brillant, même d’éphémère, tout ce qui attirait dans la moindre mesure l’attention publique. Son goût très vif pour le talent qu’il cherchait partout, qu’il surprenait là où d’autres ne le voyaient pas, et son heureuse mémoire lui permettaient, à l’occasion, de citer des phrases ou des vers remarquables saisis au vol d’une rapide lecture. 11 connaissait non seulement les œuvres, mais les auteurs, leur histoire, leur caractère. 11 était donc un des juges les mieux informés de la littérature contemporaine, et par cela même un juge qui pouvait paraître redoutable ou importun. Serait-ce pour cette raison qu’il a été attaqué sans relâche non pas
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au grand jour, mais obscurément par des tirailleurs embusqués dans la presse, et qu’à la fin il fui insulté jusque dans sa chaire par de prétendus vengeurs de la littérature et de la morale? Sans parler de certaines inimitiés tenaces dont il ne convient pas ici de rechercher l’origine, peut-être entrait-il dans celle hostilité unecerlairic impatience contre une renommée sans cesse croissante, ou bien une certaine défiance envers un écrivain qui paraissait ennemi de toutes les nouveautés, pour avoir mis la main quelquefois sur les idoles du jour. Si M. Caro n’était pas insensible à toutes ces piqûres qu’on tâchait de rendre cruelles, nous savons pourtant qu’il se sentait encore plus offensé par les fades éloges dont il avait le malheur d’être harcelé dans une autre partie de la presse, où on lui attribuait des qualités qu’il ne se souciait pas d’avoir, où, d’un style léger qui pouvait plaire à tout autre qu’à un moraliste, on l’humiliait en le célébrant. Contre l’injure on a une ressource, c’est le dédain ; mais que peut-on opposer à des louanges peu dignes de vous et gracieusement blessantes? Du reste, critiques injustes ou indiscrets éloges, tout cela était futile et avait son point de départ dans les salons, où M. Caro était à la fois adulé et trahi. Il faut dire hautement à l’honneur, au grand honneur de la jeunesse studieuse des écoles, qu’elle, du moins, ne lui a jamais donné que des témoignages ou d’admiration ou de respect.
Tout le monde sait quel a été l’extraordinaire succès de son cours pendant vingt-cinq ans. La
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grande salle de la Sorbonne avait peine à contenir l’immense auditoire. Des étudiants, des hommes mûris par l’âge et par l’étude, venaient entendre discuter les plus hauts problèmes de la science philosophique, les systèmes antiques et modernes et admiraient souvent avec quelle justesse et quel art le professeur y ramenait certaines doctrines contemporaines, soit par des allusions, soit par des attaques de front; car il ne perdait jamais de vue les choses de son temps; il n’oubliait pas qu’il était un moraliste militant aussi bien qu’un philosophe spéculatif et continuait dans son cours le combat depuis longtemps engagé dans ses livres. Il savait d’ailleurs que, s’il est des vérités éternelles qui reparaissent dans l’histoire de la philosophie, il est aussi d’éternelles erreurs et que les unes et les autres de siècle en siècle ne font souvent que changer de visage. Bientôt le bruit de ce succès oratoire attira même des gens du monde qui accourent à toute belle parole, que ce soit au barreau, à l’église ou à l’Académie. Il importe ici de remarquer que cet auditoire, pendant bien des années, était tout viril et on peut dire, sans offenser personne, que les applaudissements partaient de mains vigoureuses et peu gantées; c’est donc une fausse légende, celle qui répète que M. Caro ne devait son succès qu’à la sympathie d’un public féminin, que ses leçons n’étaient qu’une aimable et galante représentation oratoire, alors que, durant les dix premières années de ce cours, l’entrée de la Sorbonne était, selon un antique usage, interdite aux femmes. Quand plus tard un règlement venu de haut, que
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plus d’un jugea trop libéral, leur ouvrit les poites, il est assez naturel qu’elles n’aient pas voulu se priver du plaisir qui leur était offert. Leur curiosité, d’ailleurs, n’était pas en tout frivole. Les unes étaient heureuses de raffermir leur foi spiritualiste qu’elles sentaient vaciller sous le souffle errant des doctrines nouvelles, d’autres se donnaient la maligne joie de voir réfuter des systèmes détestés par elles et se faisaient un devoir de mettre au service de la réfutation la grâce de leur présence, et s’il en vint peut-être quelques-unes avec le double désir d’entendre et d’être vues, c’était là une fantaisie devenue officiellement légitime que ni le professeur ni personne n’avait le droit de leur interdire. Mais, quels que fussent les sentiments de cette partie de l’auditoire, M. Caro, quoi qu’on ai dit, ne lui sacrifiait pas la gravité de l’enseignement. Il ne mettait pas la philosophie aux pieds des dames, mais peut-être, par la clarté et l’élan de sa parole, élevait-il les dames jusqu’aux pieds de la philosophie. Pour répondre à des légendes que faisaient courir dans les journaux certains critiques plus que légers, qui n’avaient jamais assisté à son cours et qui le prouvaient bien en affirmant plus d’une fois qu’ils l’avaient entendu au Collège de France alors qu’il se faisait à la Faculté des lettres, M. Caro eut l’idée, dans un remarquable article de la Revue des Deux Mondes, sous le titre de « Souvenirs d’un enseignement à la Sorbonne », de présenter le tableau de ses cours, et on put voir par cette vaste exposition, conforme à la vérité, qu’il avait successivement abordé et discuté les plus hauts
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problèmes de la science et embrassé toute l’histoire de la pensée humaine.
Après tant de luttes et d’ennuis, il vint un moment où M. Caro rechercha de plus tranquilles études et se réfugia dans l’histoire. A propos de publications nouvelles et de documents inédits, il fut amené à s’occuper du siècle dernier et inséra dans le Journal des Savants, pendant plusieurs années, un grand nombre d’articles qui formèrent les chapitres d’un ouvrage en deux volumes sous ce titre commun : la Fin du dix-huitième siècle. Il eut ainsi l’occasion d’étudier l’opinion publique qui prépara la Révolution, de vivre avec Montesquieu, Voltaire, J. -J. Rousseau, Diderot, d’entrer dans les salons si divers de Mme du Deffant, de Mme Rolland, de Mme de Staël, et de montrer enfin quel fut le réveil des plus généreuses illusions, en peignant la lutte d’André Chénier contre la Terreur, le procès du poète et sa mort. Dans cette longue excursion historique, M. Caro fit une ample moisson de faits peu connus, d’anecdotes, de mots piquants et caractéristiques; mais jusque dans ce voyage de curiosité et d’agrément, il resta philosophe moraliste, en marquant avec discrétion et finesse la filiation des idées qui unit ce temps au nôtre. On sent qu’il se plaît dans le dix-huitième siècle, le siècle de toutes les grâces et de toutes les audaces ; il aime les unes et ne condamne pas tou jours les autres. Il peut se faire le juge clément des hommes qui ne sont plus, relever avec calme des erreurs qui ont perdu de leur prestige et des sophismes dont le péril est passé. Le grand charme, le
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charme nouveau de ce livre, tient au plaisir qu’a pris l’auteur lui-même à le composer en paix et à ce demi-abandon d’une raison qui désarme et d’un style qui se repose.
La veille de sa mort, M. Caro mettait la dernière main à une profonde étude sur George Sand. Comme il arrive souvent à ceux qui sont près de leur fin, et qui aiment à revenir sur les impressions de leur lointaine jeunesse, il se donna la joie suprême de se rappeler son enthousiasme juvénile pour l’art si naturel du grand romancier et déjuger avec maturité ce qui avait fait autrefois ses naïves délices. Avec quelle délicatesse il a su, sans effleurer la dignité d’une femme, expliquer une vie uniquement livrée aux entraînements du cœur et du génie, une vie de vrai poète, qui ne se regardait ni vivre, ni penser, ni écrire, en cela poète par excellence, s’il faut croire Platon disant que l’inspiré, dans son divin délire, a sur les autres hommes ce précieux avantage « de ne pas savoir ce qu’il fait! » En composant ce livre aimable et discret, M. Caro payait, à son insu, une dette de reconnaissance à un écrivain dont le style avait contribué à former le sien; car, dans ses premiers articles, aux jours de son adolescence littéraire, plus d’un lecteur, remarquant la diction si largement courante du jeune critique, était tenté de penser que ce flot de poétique éloquence était sorti de deux sources également abondantes et limpides, la prose de Lamartine et celle de George Sand.
M. Caro a été longtemps un homme heureux. II avait reçu tous les dons de la jeunesse. Écolier, il
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s’était fait un nom qui bientôt retentit hors des écoles. Écrivain, il vit de bonne heure poindre à son horizon cette aurore de la gloire que tant d’autres attendent, espèrent, épient et ne voient jamais. Par une rare fortune, ou plutôt par le choix le plus délicat, il avait, tout, jeune encore, associé à sa vie une compagne dont il ne messied pas de parler ici, puisque toute sa modestie n’a pu la défendre de la célébrité. A ce foyer illustré par deux talents, dont l’un aimait la renommée, dont l’autre la fuyait, foyer toujours paisible, trop peu de temps égayé par une unique enfant enlevée, hélas I dans sa fleur, qui ne fut qu’une apparition de grâce et de beauté, M. Caro travailla avec ardeur, longtemps dans la joie, plus tard dans une paternelle tristesse, composant ses livres ou ses cours avec des efforts puissants et rapides qui lui permettaient de suffire aux multiples devoirs de la science et du monde. C’est cette intensité de la méditation et ce travail pressant qui usèrent en lui avant Page les ressorts de la vie. Son courage n’a jamais faibli et, malgré des conseils amis, il ne put se résoudre à déposer son fardeau ou à l’alléger. Il mourut le 15 juillet 1887, et dut en mourant emporter ce sentiment qu’il était resté fidèle à lui-même dans sa conduite comme dans sa doctrine, et qu’il avait fait un bel emploi de la vie.
Maintenant que les inimitiés sont éteintes ou satisfaites, que d’autre part la frivolité vite oublieuse ne nuira pl us à son nom par ses folles louanges, M Caro paraîtra dans l’histoire des lettres françaises comme un caractère élevé, un esprit haut et lier, épris de
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toutes les élégances, un philosophe éloquent et comme le moraliste qui a su le mieux pénétrer et peindre l’amc troublée de notre temps; et pourquoi ne pas ajouter qu’il laissera dans le cœur de ses amis le souvenir de sa sollicitude toujours empressée ou inquiète pour leurs intérêts, de son sûr commerce, de ses spirituels entretiens et de sa douceur dans les rapports de l’amitié?
Constant Martha,
Membre de l’Institut.