DE LA
DÉPENSE FAITE PENDANT LE MOIS DE DÉCEMBRE 1552 PAR FRANÇOISE DE BRÉZÉ ET SON TRAIN
Publié par A. HÉRON
Le manuscrit provient d'un don fait, en 1840, à la Bibliothèque, par M. Dossier, ancien procureur du roi à Rouen, ainsi que l'atteste une lettre du donateur, intercalée en tête du cahier avec une note de M. A. Pottier, relative à l'identification de la personne désignée simplement sous le titre de « Madame », un extrait du bulletin de la Société d^ Emulation de Rouen y séance du i*^ décembre 1843, et une note sur la baronnie de Mauny.
Il est inscrit sous le n° 1446 dans le Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de Rouen (t. I, p. 433), rédigé par M. H. Omont, et désigné par ce titre : « Journal de la dépense faite pendant le mois de décembre 1532 par Madame et son train, à Mauny. »
Les guillemets qui encadrent ce titre pourraient donner à croire qu'il est copié sur le manuscrit même ; il n'en est rien. Tout au haut de la couverture en parchemin, on lit, à gauche : Caternes du compte // Vb de Claude Godarty et, à droite : Decetnbre mil V" lij pour // madame, et le premier feuillet débute simplement par cette date et cette mention : « Joeudy premmier jour de décembre mil cinq cens cinquante deus. Madame et son train a Mauny tout le jour. — Claude Godard trésorier et recepveur gênerai des finances de Monseigneur ordoné a paier la despence. »
Une autre erreur résulterait encore du titre donné par le Catalogue imprimé : Madame n'a point séjourné à Mauny pendant tout le mois de décembre; d'après le compte même, arrivée en octobre (i), elle en est partie
(i) V. le compte du mercredi y, sous la iiibriqQe EscuyrU,
le 9 décembre pour se rendre à Paris, après s'être arrêtée quelques jours à Anet.
Signalons encore cette autre erreur bien singulière du même catalogue. Après avoir dit de ce compte : « C'est probablement le Journal original des dépenses de Françoise de Brézé, baronne de Mauny (-|- 1574) », il ajoute : « Voyez Société libre d* Émulation de Rouen, i**" et 10 octobre 1843. »
Or, l'extrait du Bulletin de cette Société, dont nous avons parlé plus haut, donne ainsi la date : « i®' 10* 1843 ». Qui ne sait que cela veut dire : « i*' décembre 1843 » ? Le catalogue en fait le i*' et le 10 octobre.
Ajoutons qu'il ne mentionne pas « les parties fournies par le concierge de Maulny, etc. », qui remplissent les folios 36 bis et 37.
M. Dossier avait successivement émis deux hypothèses erronées sur l'identification de « Madame » ; à M. André Pottier, l'éminent conservateur de la Bibliothèque municipale de Rouen, revient l'honneur d'avoir alors établi d'une manière définitive quelle était cette grande dame dont la dépense nous a été conservée. Nous ne saurions mieux faire que de reproduire cette note annexée au manuscrit .
<c La question de savoir quelle est la grande dame qui^ pendant le mois de décembre 1552, séjourna avec son train, c'est-à-dire avec sa suite, pendant quelques jours au château de Mauny, a exercé la sagacité de quelques personnes, et entre autres celle du donateur de ce précieux cahier, M. Dossier, ancien procureur du roi, à Rouen; ce dernier a successivement émis la conjecture que c'était
ii6
Diane de PoilierSy et, dans une notice spéciale, Marguerite de France^ sœur de Henri II, et que le dauphin François raccompagnait. Ces deux suppositions ne me paraissent nullement fondées. Il résulte de l'examen attentif de ce compte de dépenses et des nombreuses particularités de détail qui s'y rencontrent, que cette dame devait être tout simplement la propriétaire du château, c'est-à-dire Françoise de Bri:(ii baronne de Mauny^ fille de Louis de Bréié, sénéchal de Normandie, et de Diane de Poitiers, mariée en 1538 à Robert de la Mark, IV** du nom, duc de Bouillon, dont elle eut neuf enfants, trois fils et six filles, qui demeura veuve en 1356 et mourut en 1574. On ne voit pas pourquoi, quand cette explication se présente si naturellement à l'esprit, on ferait intervenir une personne étrangère à la famiUe des propriétaires du château, telle que Marguerite de France. Quant à Diane de Poitiers, qu'il était beaucoup plus plausible de mettre en avant puisque le château de Mauny avait appartenu à son mari avant qu'il l'eût transmis à sa fille, il est évident qu'elle doit être écartée, puisque, à deux reprises différentes, le mardi 6 décembre et le dimanche 11, on voit la dame dont nous cherchons à déterminer le nom et la qualité, envoyer des lettres à M°** de Valentinois ou en recevoir d'elle. Ainsi on lit à la date du 6 décembre : ^A ung messager pour avoir porté lestres de Madame la duchesse de Va-lentynois à madite dame V soIt^. — 11 décembre : n^u lacquet qui a porté un pacquet de lestres de Evreux a Paris a Madame de Valentynois XVIII sol^. » Ce dernier article surtout est concluant, car Françoise de Brézé, qui avait quitté Mauny le 9 décembre, était le 11, jour de l'envoi à
Evreux. On peut conjecturer que Françoise de Brézé, qui était à Mauny depuis le commencement du mois de décembre, ayant reçu le 6 des lettres de sa mère qui l'engageaient à se rendre à Paris, partit le 9 avec son train, séjourna le 11 à Évreux, puis du 13 au 19 à Ânet, et arriva le 20 à Paris où elle séjournait encore à la an du mois. Quant aux jeune seigneur et aux damoiselles et petites filles auxquels les comptes font allusion, ce devaient être les enfants de Françoise de Brézé, qui en avait à cette époque de très jeunes. »
On ne saurait rien ajouter à une démonstration aussi péremptoire.
Ce compte de dépenses apporte une contribution dont on appréciera l'intérêt à la connaissance du prix des denrées et des travaux au milieu du xvi* siècle; à ce titre, il peut être utilement rapproché des documents analogues déjà publiés; il est en outre précieux parce qu'il nous fait connaître quelles étaient alors les dépenses d'une grande maison. La quantité des fournitures de table nous autorise à induire que le personnel attaché à la maison de Robert de la Mark, alors gouverneur de Normandie, et de Françoise de Brézé, était assez considérable ; encore ne s'agit-il que des gens qui séjournaient à Mauny ou qui accompagnaient a Madame » dans son voyage à Paris. Nous ne trouvons malheureusement que peu de renseignements sur ce personnel. Après les noms de Qaude Godart, trésorier et receveur général des finances de Monseigneur, du maître d'hôtel de Granval, de Le Maistre de la Menardière, du receveur Langlois, de Loys Duret, chargés du maniement des deniers, nous relevons
Tl8
ceux de M. de Segla, écuyer de Françoise de Brézé, des pages Quenet, Laroche, Monbelon et Hautenez, de M"** de Gometz, de M"* du Quenet et de son serviteur Pierre, des laquais Huyllot et Regnault, des fourriers Masse et Bertren, de la fille de chambre Catherine, de Vrym, garçon de cuisine, de Jacques^ Robert, Valentin, Jean Malot, François, Hector et son frère, attachés à divers titres, sansdoute^ au service de la maison, de Pierre, aide de l'écurie de Monseigneur, de Pierre, palefrenier de Monseigneur, de Pierre, muletier, ces deux derniers compris peut-être au nombre des cinq palefreniers et muletiers, inscrits chaque jour pour 21 sous à l'article fourière; mentionnons encore l'aumônier de Monseigneur, la nourrice de « Madame », un petit page et un petit laquais dont les noms ne sont pas donnés, le « rousyaux » de la cuisine et le concierge avec son « garson »; il est également possible que le tailleur Etienne ait été attaché à la maison de « Madame ». Quant à Simon Legendre et à Pierre Bourdoise, qui figurent chaque jour sous les rubriques paneterie et cuisine^ c'étaient plutôt des pourvoyeurs que des domestiques. On sait qu'au xvi* siècle les grandes maisons passaient avec des pourvoyeurs des marchés par lesquels ceux-ci s'engageaient à fournir, pendant un temps et à des prix déterminés, toutes les denrées nécessaires à l'alimentation de la maison, On peut consulter à cet égard le marché passé à Rouen, le 22 novembre 1597 pour le duc de Mayenne, gouverneur et lieutenant général du roi en Normandie (i).
(i) M. Ch. de Beaurepaire a pnblié ce marché dans le t. IV, p. 250- 258 du Bulletin de la Société di ï Histoire de Normandie,
Dans ce traité, les pourvoyeurs s'engagent à fournir la maison du seigneur, « en quelque lieu qu'il aille ». Il en était sans doute ainsi pour la maison du duc de Bouillon, et c'est ce qui explique comment les mêmes provisions sont fournies à Françoise de Brézé et son train, non pas seulement à Mauny, mais aux différents lieux où elle s'arrête pendant son voyage et finalement à Paris. Son matériel de cuisine l'accompagnait, comme le témoigne cet article du compte à^fouriêre du 9 décembre : « Pour le soupper de ij chevaulx et ij hommes qui ont amenez les besongnes de l'ofl^ce de Mauny au Boytroude... » Les dépenses d'hôtellerie ont seulement pour objet le vin, le bois, la belle chère (beau visage, bon accueil) et le desroy (dérangement) d'hôtel, et le vin (pourboire) des valets et chambrières.
Les dépenses de « Madame » et son train sont consignées sous ces rubriques, paneteriCy échansonnerie, cuisine, verdurCy fruiterie, écurie, fouriére, extrciordinaire. Les cinq premières sont relatives aux dépenses de table, mais on est étonné d'y trouver consignées certaines dépenses qui seraient mieux appliquées ailleurs; c'est ainsi qu'au compte de h fruiterie est portée la dépense en chandelles et que sous la rubrique verdure est inscrite la gratification donnée aux guides auxquels Françoise de Brézé a eu recours pendant son voyage. A l'article écurie sont consignées les dépenses relatives aux chevaux et aux voitures; la rubrique fourrière comprend, outre la somme payée chaque jour aux cinq palefreniers et muletiers, toutes les dépenses afférentes au chauffage, aux vêtements, au mobilier et à l'entretien des bâtiments ; enfin.
à l'extraordinaire sont imputées quelques dépenses personnelles de « Madame », notamment les aumônes qu'elle distribuait.
La paroisse de Mauny, où s'élevait le château des Brézé, fait aujourd'hui partie du canton de Duclair (Seine-Inférieure). Elle est située aux confins du département de l'Eure, sur les hauteurs boisées qui séparent les deux courbes formées par le cours de la Seine à la Bouille et au Landin. L'important domaine de Mauny, érigé en baronnie par Louis XI, comprenait les fie& de Mauny, Thouberville, le Vivier, Plasnes et la Houssaye ; il était entré dans la maison de Brézé par le mariage de Pierre II de Brézé, bisaïeul de Françoise, avec l'héritière de la famille normande des Crespin, Jeanne, comtesse de Maulévrier, dame du Bec-Crespin, Mauny, etc. Françoise, fille aînée (i) de Louis II de Brézé, grand sénéchal, lieutenant général en chef et gouverneur pour le roi en ses pays et duché de Normandie, le transmit à la maison de la Mark par son mariage contracté en 1538 avec Robert IV de la Mark, duc de Bouillon et prince de Sedan, qui devint maréchal de France en 1547, et gouverneur de Normandie en 1550.
Nous avons reproduit fidèlement le texte de ce cahier où l'on peut relever quelques irrégularités dans les comptes; le manuscrit est sans doute la mise au net d'un brouillon, et ces irrégularités s'expliquent facilement par des erreurs de transcription.
(i) La (îUe cadette, Louise, dame d'Anet, épousa, en 15471 Qaude de Lorraine, duc d'Aumale. '