‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 4)Chapitre 13 sur 33 · L'AGRICULTURE EN NORMANDIE AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

L'AGRICULTURE EN NORMANDIE AU MOYEN AGE

PAk Si. LÊOPOLD DELISLE

(Extrait dtl /(mmni (fej Savants, 1851. )

En littëratore et en morale, comme en politique, le génie du mal et le génie du bien se disputent la France. Le premier nous inonde de méchants écrits et de mauvaises pensées. L'autre anime la portion éclairée de la nation à s*unir par des efforts généreux, pour préserver notre patrie de la décadence qui la menace. Tandis que là-haut, des philosophes improvisés débitent les paradoxes les plus étranges, sur la législation générale, sur l'administration de notre pays, même sur son histoire, on voit, dans presque tous

nos départements se former, ou se continuer avec une actÎTÎté nouvelle, des associations libres de personnes instruites, appartenant à toutes les classes libérales de la société, qui, sans bruit, sans prétentions, je l'espère pour elles, s'assemblent & des jours marqués, pour discuter en commun des sujets d'intérêt local ; organiser des institutions de charité ou d'enseignement populaire; propager les bonnes pratiques agricoles; décrire les productions naturelles du pap qu'elles habitent; rechercher les vieilles traditions de son histoire, ou les monuments d'antiquité nationale que les révolutions n'ont pas encore fait disparaître; établissant ainsi, comme autant de centres de savoir, d'excitation intellectuelle, d'union, et qu'on me permette d'ajouter, de bon sens, dont l'influence sanitaire pourra se répandre avec le temps sur toute la surface de la France. Dans cette croisade des hommes raisonnables contre les folies du jour, il faut assurément remarquer le sujet de prix proposé par la société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres, du département de l'Eure. En 1849, au oiilieu de l'exaltation des masses populaires, séduites par les promesses mensongères d'une félicité exempte de travail » cette société demande que l'on étudie l'étal de l'agriculture et les conditions d'existence des classes agricoles, avant l'établissement de l'ordre social actuel qu'on leur présente comme si injuste. Son appel fait naître un ouvrage d'érudition, savant et simple, toat rempli de souvenirs locaux; et, comme les infortunes du moment ne lui auraient pas fait trouver d'éditeur, elle le publie à ses propres frais. Certes voilà un service méritoire, et bien digne qu'on le remarque. On ne prenait pas de ces initiatives-là chez nous, dans d'autres temps, d'ailleurs si semblables au nôtre; qumque ipse miserrima vidi. En voici un trait. A cette époque de dégradation qui précéda de peu la chute du Directoire, j'étais professeur dans une petite école centrale de province. Nous avions une bibliothèque formée de débris, que nous étions encore bien heureux de posséder. Un ordre des commissaires du district sur-

vint, nous enjoignant de vendre au poids les bouqiuiins (sic), qui la composaient. C'était de leur part un acte de philosophie. Nous leur persuadâmes qu*on n*en tirerait pas grand'chose, et ils nous laissèrent tranquilles. Aujourd'hui , dans cette petite ville, il existe une société qui s'occupe de sciences, de littérature, et d'antiquités nationales. Les auteurs d'une pareille injonction y seraient reçus, comme l'ont été les commissaires du gouverne* ment provisoire. C'est un progrès.

La nature et l'importance historique de la question proposée par la société de l'Eure, ne surprendra pas ceux qui savent combien la Normandie se distingue dans ce mouvement de restauration intellectuelle et sociale, que je me suis plu à signaler. Le jeune écrivain qui a remporté le prix, Fa traitée avec une science d'érudition , et une connaissance pratique des documents du moyen &ge, qui sembleraient appartenir à la paix du cloître, et nullement aux agitations de notre siècle; de sorte qu'il est luimême une preuve vivante de ce que je disais tout à l'heure, qu'il y a en ce moment chez nous deux Frances, dont Tune s'acharne à détruire, et l'autre travaille à réparer.

Conformément au programme, son ouvrage est particulier à la Normandie. Chacune de nos provinces a sa physionomie et son histoire. La France ancienne était une marqueterie. Sauf l'organisation religieuse et le régime militaire, traditions, parler, coutumes, tout différait. La période de temps que l'on demandait d'étudier, appelée le moyen âge, comprend les mille années pendant lesquelles a duré l'agonie de la puissance romaine : depuis l'extinction en 476 de l'empire d'Occident, sous ce fantôme d'empereur qui fut nommé, comme par une ironie de la fortune, Romulus Augustule, jusqu'à la destruction de l'empire d'Orient et la prise de Constantinople par les Turcs, en 4453. Mais, dans cette portion de la France qui fut continuellement assaillie et ravagée par les Normands, après Charlemagne, on ne trouve de chartes et d'actes authentiques que postérieurement au V siècle.

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depuis que les envahisseurs s*y furent définUiyement établis, et fixés. Quand on arrive au xiv® siècle, on en trouve peu qui concernent les classes agricoles ou Tagriculture. La guerre qui s'ouvrit entre TAngleterre et la France, vers 4 338, et qui se prolongea des deux parts, avec acharnement, pendant plus de cent années, rendait impossible aux particuliers de conclure des transactions durables, surtout dans cette Normandie qu*on se disputait; et, depuis 4 450 qu'elle redevint, pour toujours, une province française, les renseignements relatifs aux classes agricoles ne fournissent plus rien qui puisse servir & y constater leur ancien état. C'est donc entre le commencement du xr siècle, et le milieu du XIV*, que le programme proposé par Tacadémie de TBure, a pu être rempli par Tauteur de Touvrage couronné.

Disciple de H. Guérard à TÉcole des chartes, M. Delisle a suivi la méthode patiente, de dépouillement et de reconstruction, que ce judicieux critique a employée, on peut dire inaugurée, dans les diverses publications qu'il a faites d'ancieps documents r^ latifs h rhistoire de France. Je citerai, par exemple : le Polyp* tyque de Tabbaye de Saint-Germainnlesi-Prés, rédigé au temps de Gharlemagne, par Tabbé Irminon; les cartulaires d*auties abbayes fondées au moyen Age, comme Saint*Pèra de Chartres, Saint-Bertin dans la ville de Saint-Omer; dernièrement le cartO'* laire de Notre-Dame de Paris, On reconnaît aujourd'hui que cas textes, écrits par des motifs purement administratifs, pour dési* gner des possessions territoriales, relater des actes d'acquisition, de libération ou de vente, énumérer des droits, des redevances, ou des obligations à remplir, contiennent dans leurs détails les documents les plus variés, les plus positifs, sur notre histoire nationale. Au moyen &ge, les richesses du clergé, la supériorité relative de son instruction, son importance politique, et son in* tervention bienfaisante comme pouvoir modérateur, le mettaient en contact continuel et intime avec toutes les classes de la popu* lation, depuis les rois jusqu'aux plus humb)es serfs. On doit donc

8*attdndre à trouver, et Ton trouve en effet, daus ces chroniques naïves, dans ces simples registres de compte, des renseignements multipliés et certains, sur les conditions de la propriété, la nor ture des terres et leurs produits, Tétat des personnes, et tous les genres de transactions civiles. Il ne faut que savoir en extraire ces matériaux et les mettre en œuvre. Pour cela une étude d*en* semble, la plus attentive, ne suffirait pas. Des détails isolément repaarqqës, curieusement saisis, suggéreraient des rapproche* ments spécieux, dont on aurait peine à se défendre ; et, h&tive* ment généralisés, ils conduiraient à des aperçus presque toujours trompeurs, d*où les meilleurs esprits pourraient inférer des sys^ tëmes tout à fait contradictoires, comme cela est maintes fois arrivé. Pour ne pas être entraîné dans ces illusions, sans se laisser non plus retenir par une timidité stérile, il y a un double travail à faire. Après avoir bien épuré votre texte, lisez-le en entier, ligne par ligne, la plume à la main ; et notez successivement^jt part, chaque fait essentiel, chaque détail caractéristique, en marquant sa page et sa date. Puis répartisses ces documents par classes, en rassemblant dans la même tous ceux qui se rapportent à une même nature d'ohjets. Vous aurez fait, en petit, pour UQ sujet restreint, ce que Puoange a fait en grand, pour tout le moyen &ge, par son immense lecture. Mais le trésor d*indications qu'il avait recueilli, se composant d'une infinité de pièces d'empreintes diverses, selon les lieux et les époques d'oti elles provenaient, il n'a pu les classer qu'alphabétiquement, par leurs déno-* minations, qui souvent établissent entre elles des apparences d'identité inexactes, les mêmes mots n'ayant eu, ni partout ni toujours, le même sens précis d'application. Cet inconvénient n'existe pas, du moins à un égal degré, quand le texte qu'on analyse est d'une facture intentionnellement homogène, par exemple s'il s'applique à une seule province, ou h un établissement religieux. Car alors, la diversité des usages ou des intérêts étant plus restreinte, la dissemblance des applications sera moindre;

et, si les mutations inévitables que le temps a dû y produire, ne se laissent pas toutes apprécier individuellement, avec rigueur, la simultanéité des circonstances qui les auront amenées, entretiendra dans leurs effets une connexité qui permettra encore d'apercevoir leurs rapports d'ensemble. Un esprit judicieux, en possession de tels matériaux, pourra donc, avec une légitime confiance, rapprocher les documents de même ordre, les rejoindre entre eux, si je Tose dire, par leurs faces communes, et recoostruire idéalement, sans trop d^incertitude, presque toutes les parties de l'édifice social, dont le temps ne nous a laissé que les débris. Voilà ce que M. Guérard a fait avec une habileté scrupuleuse et une patience admirable, dans ses introductions au Polyptyque et aux divers cartulaires, qu'il a publiés. Ce sont des résumés parfaitement fidèles de tous les renseignements historiques contenus dans chacun de ces textes; et, par le secours des index étendus dont il les a fait suivre, on peut sans aucune peine, re* monter immédiatement aux preuves de toutes les conclusions générales ou particulières qu*il en déduit. On n*a peut-être pas assez remarqué, dans le gros du monde, la louable hardiesse que le ministère de l'instruction publique a montrée, en provoquant et en mettant au jour ces grands travaux d'érudition nationale. C*est là, en effet, et là seulement, que l'on peut voir rhisloire intime de la France V

L'ouvrage de M. Delisle sur la Normandie, est conçu dans le même esprit que les résumés de M. Guérard, et il est exè-

* L*îdâe généreuse de faire rechercher et pabUer par le gou?ememeiit français tous les monuments inédits relatifs à notre histoire, qui ont une importance réelle et bien constatée, est due à M. Guizot. Cette entreprise Tut proposée par lui au roi, dans un rapport spécial, en date du 31 jdécembre 1833 ; et les fonds nécessaires pour en commencer Texécution furent accordés par les chambres législatives sur le budget de 1835. Cet immense travail fut organisé sans retard par le m£me ministre, et il a été continué depuis par tous ses successeurs avec une persévérance qui les honore. Les documents auJourd*hui recueillis et publiés, forment déjà une magnifique collection, qui comprend 00 volumes in-4*» impri* mes aux frais de TÉtat. G*est un monument durable élevé parmi nos ruinea.

CQté par la même méthode. Seulement, Tunitë du texte y est remplacée par Tunité du sujet. En conséquence, Fauteur a fouillé tous les dépôts littéraires qui pouvaient contenir des pièces historiques relatives à la Normandie : les archives na* tionales, celles du Calvados, de TEure, de la Manche, de la Seine- Inférieure, et la Bibliothèque nationale. Tout ce qu'il a trouvé de manuscrits ayant trait à cette province, chartes, cartulaires, censiers, temers, registres d'actes, livres de comptes, au nombre de plus de 4 40, il les a lus, étudiés, dépouillés ; de sorte que, dans les citations qu'il en fait, il indique toujours exactement le titre de chaque pièce, le dépôt où elle existe, la page où se voit le passage qu*il en extrait, s*il ne rapporte la pièce entière. Je ne mentionne pas les ouvrages imprimés. On juge bien qu*il les connaît tous et les fait concourir à son œuvre quand ils tontiennent des documents assurés. Cest avec cet amas de matériaux anciens, datés, incontestables, que M. Delisle a reconstruit sa chère Normandie du moyen âge, car on sent qu'il lui porte un amour fllial ; et voilà comment, sur quel fonds de recherches, la question historique proposée en 4849 par l'académie de l'Eure s'est trouvée résolue par lui en \ 854 , aussi complètement qu'il était possible de le faire, plus savamment qu'on n'aurait dû l'espérer en un si court intervalle de temps, d'un érudit consommé, encore moins d'un jeune homme de vingt-cinq ans. Ce qu'il y aurait de merveilleux dans un pareil résultat, s'explique par une longue préparation antérieure, une remarquable force de travail, une vocation spéciale pour ce genre de recherches, et une prédilection particulière pour le sujet qu'il fallait traiter.

Tout jeune qu'il est, M. Delisle a déjà publié deux savants mémoires, relatifs à l'histoire de sa province natale. Le premier a pour objet un document jusqu'alors ignoré, qu'il a découvert aux archives nationales, parmi les papiers de l'ordre de Saint-Lazarre. C'est le compte général des finances, dépenses et recettes, du duché de Normandie, pour l'année 4484. Toutes les affaires relatives à

cette comptabilité, audition des comptables, encaisse de deniers, règlement final par quittance ou par débet, ressortissaient à U cour féodale des ducs, laquelle s^appelait tÉchiguier. D'après la tradition rapportée par un écrivain du xii® siècle qui en a ex* posé les attributions, et qui était lui-même trésorier de Henri 11 d'Angleterre, on Tavait ainsi nommée, parce que les sessions, qui avaient lieu annuellement, à des époques fixes, se tenaient devant une table quadrangulaire recouverte d*un tapis divisé en carreaux, comme les cases d'qn. échiquier; dans lesquels carreaux les comptes se faisaient avec des jetons, en mettant, h des places différentes, ceux qui devaient désigner les deniers, sous, livres, vingtaines de livres, et centaines délivres ^ Le nom a survécu au signe matériel, comme celui de la table de marbre, dans notre ancienne jurisprudence des eaux et forêts ; car la cour de Onanceg et de justice, d'où ressortissent les affaires relatives aux droits el aux revenus de la couronne d'Angleterre, s'appelle encore aujourd'hui l'échiquier. On conçoit l'intérêt historique qu^olTreDl maintenant ces anciens rêles, où l'on voit figurer toutes les sortes de revenus fixes du prince, lant ^n argent qu'en outières, avec une multitude d'indications précises, sur les choses, les coutumes, et les personnages du temps. La Société des Antiquaires de Londres a fait soigneusement rechercher tous les documents de ce genre qui pouvaient encore exister en Angleterre, et les a imprimés à ses frais. Elle a confié cette publication à on érudit très-versé dans l'histoire du moyen âge, T.-H. Staplelon, qui, dans une introduction savante, a fait habilement ressortir tout ce qui s'y trouvait d'important. Le rôle de 4484, que M. De*

* Stapleton, Magni Eotuli Scaccarii Normannie, sub re^bus AogUe, tooic I, pages XXI et xxii. Delisle, Des revenus publics en Normandie mt xii* siètU, pages 40 et auiv. Après que la Normandie eut été réunie à la eoQrenae de France, par Philippe- Auguste, Téchiquier normand conaenra son nom, et «es attributions, comme cour de justice spéciale à cette province , jusqu*au mob d^avril là99, où il fut érigé en parlement par Louis XII. Voyei le recueil intitulé ; Ordonnancée du rois de France ; troisiiuno race, tome XXI, page S15.

Hsle {( découvert dans nos archives, a été publié par lui, sous la môme forme que Stapleton avait adoptée. Il Ta fait également précéder d'une dissertation qui en résume tout le contenu ; et, au dire des meilleurs juges, il ne s'est pas montré en cela inférieur 1^ son modèle, car ils considèrent son travail comme un chef-* d'oeuvre. L'autre mémoire de M. Delisle porte sur un sujet plus étendu, mais qui se rattache au précédent. Il est intitulé : Des revenus publics en Normandie au mV siècle. En se dispensant de l'euphémisme «oral, c'est l'état des recettes et des dépenses du souverain. Ici, la discussion embrasse nécessairement toutes les questions générales ; la hiérarchie des hauts fonctionnairesi les règlements financiers, Tadminislralion des domaines du prince, la nature des droits, des impôts, des redevances qu'il prélevait, les services qui lui étaient dus ; le montant des émoluments, des récompenses, des dons qu'il accordait ; les dépenses pour la défense des villes, pour garder et entrenir les cb&teaux-forts, pour en construire de nouveaux ; en un mot, les profits et les charges de la puissance, à cette époque. Un pareil travail amène naturel leinent sur la scène tous les principaux personnages du drame public : les grands, le clergé, les officiers militaires, les simple^ nobles, et les montre dans leurs relations habituelles, tant avec le prince qu'avec le peuple. .Ces études, conduites avec l'esprit de généralité qui est nécessaire pour en tirer le fruit qu'elles peuvent rendre, avaient dû fournir à M. Oelisle une grîinde partie des documents dont il avait besoin pour traiter la question qui avait été proposée par l'académie de l'Eure; et cela seul explique-^ rait comment il a pu y répondre d'une manière aussi complètCi dans un si court intervalle de temps.

Mais, avant de descendre avec lui, des sommités de TÉtat, aux classes agricoles, objet spécial de son livre, il faut jeter un coup d'œil sur le i^iécanisme social qui régissait la population normande, au temps où il l'a étudiée. Ce mécanisme était la féodalité militaire, tempérée par des établissements religieux.

^organisation féodale est la première phase de repos, à laquelle doive naturellement arriver une horde armée, conduite par un chef vaillant, lorsque, après avoir envahi un grand pays, couvert de riches établissements, ravoir ravagé, et s'y être chargée de butin, elle se décide définitivement à s'établir dans une des provinoes qu'elle a conquises, dont elle a chassé, ou exterminé les anciens possesseurs. La plupart des anciennes provinces de France où la féodalité a existé, ne la laissent pas apercevoir dans ces conditions de simplicité ab^raite, parce qu'elle s'y est implantée sur d'anciennes institutions qu'elle a dû ménager, et qui ont modifié, en partie, son caractère propre. Mais si nous la dégageons spéculativement de ces complications, pour la voir dans son libre exercice, nous retrouverons, trait pour trait, ce qu'elle a dû être, et ce qu'elle a été effectivement, dans la Normandie, après l'invasion qui enleva cette province à la France. Plaçons-y donc la troupe envahissante, dans les conditions tout à l'heure assignées, et supposons qu'elle s'y organise à demeure, sous la forme féodale. Elle ne peut procéder à cette opération que d'une seok manière. Maltresse du sol où elle veut rester, elle se le distribue, comme toute autre dépouille. Le chef prend d'abord pour lui la part du lion ; les domaines les plus étendus et les plus fertiles» les châteaux-forts pour y résider et aussi assurer sa conquête ; les grandes forêts pour sa chasse, les villes s'il en existe encore d'habitées ; les grands cours d'eau et les meilleurs ports, qui peuvent lui fournir de gros revenus par les pêcheries et par le commerce. Son lot fait, il partage le reste du territoire entre ses guerriers les plus considérables, en proportion des services qu'ils lui ont rendus ou qu'il en attend, du nombre d'hommes qu'ils commandent, de leur influence dans l'armée; leur donnant pour charge, de maintenir l'ordre et la justice dans leurs dépendances, comme aussi de venir immédiatement se ranger sous sa bannière avec leurs troupes, s'il les appelle de nouveau à combattre. Lui s'établit alors seigneur suzerain ; eux deviennent ses grands vas-

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saux. Ceux-ci, à leur tour, agissent de même envers leurs subordonnés. Chacun d*eux se fait, dans son grand fief, un domaine propre, et distribue le reste à ses principaux ofQciers, en fiefs secondaires ; sous les mêmes charges et les mêmes engagements relatifs envers lui, quUl a envers le suzerain. Ce mode de répartition des terres et des services militaires, descend ainsi de proche en proche jusqu'aux derniers rangs des guerriers qui ont concouru à la conquête. Par ce mécanisme, le chef souverain n*a ni troupes à solder, ni tribunaux à entretenir ; et les vainqueurs mis en possession du pays, y vivent désormais, dans leur domaines, sans autres charges que de le contenir, le gouverner, et le défendre, chacun darfs son fief. Ce seront les nobles. Quant à la population indigène, si elle n'a pas entièrement disparu, son sort ultérieur dépendra des circonstances qui auront précédé* et accompagné la conquête. Quel qu'il soit, il faudra toujours dos laboureurs pour exploiter la terre ; des artisans pour exercer les métiers manuels ; des femmes pour filer la laine, le lin, le chanvre; des ouvriers pour fabriquer les armes, les instruments de labour, les étoffes, les vêtements. Il faudra aussi des marchands à demeure, et des commerçants, au moins dans les villes. Cela composera le peuple, voué au travail, à l'industrie, au négoce, et distinct de la noblesse militaire. Mais de quels éléments se formera cette classe plébéienne ; et quelles seront les conditions de son existence, au-dessous des nobles? on ne saurait le prévoir d'une manière géQérale. C'est dans l'histoire locale qu'il faut s'en instruire, et c'est là ce que M. Delisle a dû chercher d'abord à constater, pour la portion de l'ancienne Neustrie, qui forme aujourd'hui la Normandie. Car ce fut le nom qu'elle prit, et porta désormais dans nos annales, depuis que les pirates venus du nord qui, après le règne de Charlemagne, .avaient continuellement assailli et ravagé celte fertile province, en obtinrent la concession déHnilive, à titre de fief de la couronne de France, et s'y fixèrent avec les trésors qu'un siècle de pillage leur avait procurés.

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Gel éTénement eat lien en 918, dans des circonstances qu'il est nécessaire de rappeler, parce que le système d'organisation poslérleor» dont M. Delisle a relroofé les traces, en a été la conséquence éTîdente. Les Normands qoi airaient jusqae-là erré en dévastateurs, sur le littoral et dans l'intérieur de la France, étaient alors menés par RoUon, un chef intrépide, à grandes Tues, possédant le génie du commandement. Ses entreprises hardies, presque toujours heureuses, les nombreuses tictoires que les Normands ataient remportées sous ses ordres, les a?aient rendus confiants dans sa fortune, et aveuglément déroués à ses Tolontés. Lorsqu'il se fut résolu à les fiier en France, il traita d'égal à égal, avec Charles le Simple, se fit chrétien pour prendre en mariage Giselle, fille de œ prince, exigea la concession perpétuelle de la Normandie ^igée en duché, à la seule oondithm d'un hommage dérisoire ; et, sous le prétexte trop plausible que cette proTinoe dévastée, dépeuplée, devenue inculte, ne pouvait nourrir son armée, il obtint qu'on lui cédât aussi la Bretagne, pour y faire des vivres. Les Bretons s'étant refusés à cet arrangement, il les contraignit par la force des armes à s'y soumettre. Depuis ce moment (913), il ne se montra plus que politique et législateur. II appliqua toute son énergie à relever la Normandie de ses ruines, à y réorganiser un gouvernement régulier, et à transformer en établissement durable, la possession précaire, acquise par une occupation violente* Ses compagnons de guerre, ou selon l'expression du temps» ses fidèles^ ayant la plupart embrassé le christianisme, & son exemple, il partagea entre eut le territoire, conformément aux conditions hiérarchiques du système féodal, qu'il n'eut qu'à y renouveler, et qui réiçissait alors toute la France. Il releva les églises chrétiennes, rétablit les monastères, les dota de domaines territoriaux, et rendit au clergi^ son ancienne prépondérance. I^s travailleurs manquaient à la terre, il en fit venir de toutes parts. Français, étrangers, furent accueillis indistinctement, à des conditions communes, non de

servage, mais de services et de redevances. Il les protégea par une police si ferme, et par des applications si rigoureuses d*une justice sommaire, qu'en peu d*années on vit partout l'ordre rétabli, les cultures reprises, et cette belle province, st longtemps mvagée, mise en voie d'une prospérité qui se développa rapidement, sous l'autorité plus consolidée, de ses successeurs. Cette restauration, racontée par des chroniques presque contemporaines, n'a rien en soi que de vraisemblable. Les mesures d'organisation qu'elle a dû nécessiter, expliquent beaucoup de particularités sociales que l'on trouve plus tard incontestablement, établies en Normandie, et qui surprendraient par leur application exceptionnelle à cette province, aux mêmes époques, si on ne les rapportait h leur origine*.

M. Delisle n'a pu découvrir aucun acte écrit, relatif à' la propriété ou b Tétat des personnes, qui remonte au temps de Rollon,

* Les détails que j'ai rappelés sur le goa?erneme&t de RoUon, après qu'il fat mis en possession de la Normandie^ sont tirés de la chronique rédigée par DudoD, doyen de la collégiale de Saint-Quentin, qui écrivait dans le x* siècle. Voyez le recueil de Duchesne intitulé ntstorf» yorwuMnorum scriptares anitqui, in-fol., pages 8& et 85. Il était à portée de les bien connaître, au moins par tradition, ayant été employé dans des négociations entre Hugues Capet et Richard I", duc de Normandie. On pourAiit objecter que Dudon est un écrivain sans critique, dont la chronique est remplie de récits fabuleux et de visions miraculeuses, surtout dans la 'partie où il raconte les circonstances qui ont déterminé Texpédition de Rollon en France, et les signes de la prédestination divine qui l'y amenait. Mais, quand il arriye aux faits réels, l'incursion de Rollon en France, les ravages qu'il y fait, les guerres qu'il y soutient, et son établissement définitif, la narration devenue moins empathique, prend les couleurs de la yérité, et semble n'exprimer plus que des souyenirs encore récents qui étaient généralement admis. Aussi, les détails que Oudon rapporte sur les opérations et le gouvernement définitif de Rollon, se retrouvent-ils dans Guillaume de Jumiéges, historien plus judicieux, du xi* siècle, qui les lui emprunte et les reproduit dans les mêmes termes, sans y rien changer. Voyes le recueil d<» Duchesnes, pages 231 et 232. Le trouvère qui a écrit le roman du R&u a suivi pareillement ces traditions, biles eont d'ailleurs très-vraisemblables en elles-mêmes, et conformes à toutes les indications détachées que l'on rencontre dans les fragments d'autres écrits qui nous sont parvenus. VL n'y aurait donc aucun motif légitime de les contredire, ni aucune raison plausible pour s'en écarter.

ni à aucune année du x' siècle. Il en cite plusieurs, encore dans le xi® siècle ; et, dans le xii', ils abondent. Cette progression semble très-naturelle. De tels ^tes constatent généralement des donations pieuses, ou des conventions particulières poar Texploitation des domaines. Les motifs qui les détermînaieat n'ont pu exister, ou produire leurs effets, qu*après le partage des lerres, la prise de possession suivie d'une certaine expérience de la jouissance, et la réinstallafion des établissements religieux. Us ont dû se multiplier, et s'étendre aussi à plus de détails divers, à mesure que la population laborieuse s*est accrue; que la culture des domaines est devenue plus active; et que les rapports des propriétaires avec les exploitants, des droits avec les services, onl eu besoin d*étre flxés avec plus de précision. M. Delisle trouve seulement quelques rares exemples du véritable servage, du servage de corps, dans le xi** siècle ; et, au xii^ siècle, il n*en découvre plus aucune trace; tandis qu'à cette époque, et aussi plus tard, l'esclavage personnel existait encore en d'autres provioees de France, dont quelques-unes confinaient même à la Normandie*. Je ne veux pas faire tort aux ancêtres de M. Delisle. Mais ce pourrait bien être là un résultat de circonstances, plutôt que VeSeî moral d'une civilisation, qui aug^it été, relativement, plus avancée. Pendant tant d'années que les Normands avaient ravagé U

* Prolégomènes au Polyptyque de Tabbé Irminon, tome l**, pac^ 392^SH. D'après l'étude complète de nos documents historiques, M. Guërard troare qur le servage cessa généralement en France avant la fin du xv* siècle. OefMii* longtemps il ne consistait plus dans la privation absolue de la liberté et 4e U propriété, mais dans Tusage restreint de Tune et de Tautre par certaine» coiid^ lions, qui avaient principalement pour but d'attacher les individus à la enltorf du fief. Sous cette dernière forme, il se maintint encore exceptionneUement 4a«ft certaines localités, surtout dans quelques terres d*£^se ou de mooastèna. Louis XVI, en 1770, en ordonna la suppression dans tous les domaines rojaat. Enfin, un décret de l'Assemblée nationale, rendu le 27 Juin 1702 et aanciioiiitr par Louis XVI, Tabolit entièrement sur toute la surface de la France, avec timie» les autres prérogatives appartenant aux fiefs. Voyez aussi, sur Tabolltion pvt»* gressive de la servitude eu France, les prolégomènes de M. Guérard au cartutoinr de Satnt-P^^e de Cliartrns, page xl.

Neastrie ; pillant les villes, les villages, incendiant les habitations, les cb&teaux, les monastères, presque toute la population des campagnes, seigneurs et vassaux, nobles et paysans, avait disparu, fuyant les barbares, ou massacrée. Dans cette confusion, si de pauvres hommes serfs, dont les maîtres étaient morts ou en fuite, avaient pu se réfugier dans les forêts avec leurs familles, et s*y tenir cachés jusqu'à la fin des troubles, ils se trouvaient libres de fait, et pouvaient offrir, comme tels, leurs bras aux nouveaux possesseurs. Sans doute aussi, les laboureurs, les artisans, appelés du dehors pour repeupler le territoire; n*y seraient pas venus à la condition de perdre leur liberté. Les matériaux qui composaient la classe des anciens serfs, maniiuaient donc aia nouveaux établissements ; et le servage ne pouvait plus s'y recpnstituer que par les accidents rares qui continuaient de le recruter ailleurs : à la suite de condamnations pour délits, de saisies pour dettes ; ou encore, parce que de pauvres familles, trop misérables, trop persécutées, ne pouvant plus vivre, se vendaient comme serfs, à quelque personnage considérable, à quelque établissement religieux, qui pût les nourrir et les protéger. Les cas de servage que M. Delisle a trouvés si rarement spécifiés dans les textes normands du xi** siècle, auraient dû y être beau* coup plus nombreux si, comme il le croit, je dirai volontiers, comme il aimerait à le croire, RoUon et sa horde c avaient res- € pecté, dans une certaine mesure, les droits des anciens pro-

< priétaires du sol, leur ambition ayant d& être sufiSsamment

< satisfaite par la possession des terres qui avaient appartenu au

< domaine carlovingien, aux monastères détruits, et aux pro- « priétaires qui avaient pris la fuite, ou qui étaient morts sans « héritiers ^ » Hais, outre que ces ménagements moraux sont unanimement niés, par les récits presque contemporains que l'on

> Études sur la condition de la classe agricole et de l'agricaltare en Normandie au moyen âge, page 79,

478 uilkHQlLB BGIËNTIFIQUSS Bt tlTTftHAIRBS.

a de cette invasion, ils sont contraires à la naiare des choses. Car on les conçoit d'un conquérant, qui envahit un rojaume puissant et riche à la tête d'une armée obéissante, dans la des* sein de s'en emparer et de s*y établir. C'est précisément ce qu'a fait Guillaume le Bâtard, dans son expédition en Angleterre. Hais cela ne peut pas s'attendre d'une bande de pirates qui entre dans un pays pour le seul motif de le piller, et d'emporter son butin. Or Rollon et sa troupe ne furent pas autre chose, pendant leurs longues incursions dans la Neustrie. L'idée de s'y fixer ne leur vint, qu'après qu'il ne restait plus rien h y prendre que le sd.

Les premières phases de cet établissement au f siècle, durent donc être une féodalité militaire, presque sans traces de servage corporel. C'est aussi ce que M. Delisle constate, par les documents qu'il a rassemblés. La discussion qu'il en fait, lui découvre, après qu'elle est entièrement Constituée, une société composa de quatre classes : les nobles, le clergé, les bourgeois des villes ; puis, dans une dernière, les hommes fraiics et les paysam, Celie-ci est exclusivement l'objet de son livre. Nous allons le suivre dans Texposé qu'il fait de ses conditions d'existencot de ses rapports avec les autres classes, et du genre de travaux qui lui étaient dévolus. Hais les circonstances exceptionnelles qui ont préparé et amené cet état social, m'ont paru indispensables à rappeler d'abord, pour que Ton pût voir leur intime connexion avec les particularités qu'il va décrire.

« Dans toutes les affaires, dit Bossuet, il y a ce qui les prépare, € ce qui détermine à les entreprendre, et ce qui les fait réussir. € La vraie science de l'histoire est de remarquer dans chaque € temps les dispositions secrètes qui ont préparé les grands chan- € gements, et les conjonctures importantes qui les ont fait arri- « ver. » [Hisl. unit>,t part. III, tit. u.)

MiLANaiS SGIBlfTiriQUIS IT LITTÉRAIRBS. 479

Lorsque Montesquieu, au livre trentième de YEeprit des lois^ veut étudier les conditions d'établissement du système féodali dans les Gaules, il a beaucoup de peine b extraire les règles pro^ près b ce système» du chaos de lois et de coutumes qui avaient été successivement importées par les peuples vainqueurs, sur les diverses portions du territoire conquis. On rencontrerait vrai* semblablement ce même genre de difficultés, si Ton voulait faire aujourd'hui pour quelque autre province que la Normandie, et pour la même époque, un travail pareil à celui de M. Delisle. Les circonstances diverses qui s'y seraient antérieurement suo* eédé, mêleraient tellement leurs effets qu'il deviendrait malaisé de découvrir distinctement les traces que chacune d'elles aurait laissées ; ensuite de quoi, la multitude des faits disjoints qu'on y retrouverait, ne pourraient que bien rarement être raccordés en^ Mmble, par les liens d'une dépendance nécessaire. La Norman-^ die, postérieurement à la fixation de ses envahisseurs, présenta un sujet d'étude beaucoup plus simple. Car tout droit primitif ayant été annulé par la dévastation qui avait accompagné la conquête, les nouveaux possesseurs du sol ne se trouvaient aa^ treints qu'aux seules nécessités inhérentes au système féodal qu'ils adoptaient pour leur organisation entre eux. De sorte que tous les détails sociaux, que l'on trouve ensuite établis dans le pays qu'ils s'étaient partagé, s'y présentent dégagés de tout autre élément que ces nécessités mêmes. Voilà pourquoi il m'a paru indispensable de rappeler, comme je Fai fait, l'état antérieur des choses, je pourrais dire aussi des lieux, avant de suivre N. Delisle dans l'étude des faits postérieurs.

480 MiLANGBS SCIENTIFIQUES ET LITTiEAIEBS.

C*est à parlir du xi* siècle, qu*il a pu retrouver des textes assez nombreux, comme assez explicites, pour définir avec sûreté, la composition et Tétat de la classe agricole en Normandie, sous le gouvernement des descendants de RoUon. Un siècle s*étail alon écoulé depuis que cette province avait été abandonnée an chef normand, pour s*y établir avec ses bandes, non plus comme ennemi, mais comme grand vassal de la couronne de France; œ qui, dans Tétat de faiblesse où la monarchie française était tooH bée, donnait par le fait, à lui et à ses successeurs, tonte la réalité du pouvoir suprême, sur le territoire qui lui était concédé. Après cet intervalle de cent ans, les documents recueillis par M. I>disle, montrent la nouvelle société normande solidement assise, et complètement organisée conformément aux règles du système féo* dal, admis alors dans toute la France. Le pays s'était repeuplé. L'industrie, le négoce, s'étaient ranimés dans les villes; et dans les <:ampagnes, la possession féodale du sol avait déjà subi qoAque démembrement, par suite de ventes particulières, ou de propriétés en partie recouvrées; car on y voit, sur beaucoup de points, sinon de grands domaines, du moins des lots de terres libres, possédés à titre .non seigneurial. M. Delisle fixe chaque trait de ce nouvel état de choses, d'après des passages extraits de textes contemporains, la plupart inédits. Les personnes les plus versées dans ces matières, nous ont assuré que les citations de M. Delisle sont toujours exactes. Il ne se hasarde jamais an d^ de ce qu'elles disent; et s'abstient sévèrement de toute induction conjecturale. Nous pouvons ainsi admettre ses énoncés com me autant de faits, dont les preuves se trouvent dans son livre. De sorte que nous n'aurons qu'à les rapprocher, pour avoir un tablean fidèle de ce passé, si distant de nous, par le temps, les idées, el les mœurs. ^

Mais afin de l'envisager à son vrai point de vue, il faut écarter une préoccupation trop ordinaire aux écrivains modernes. Quand ils mentionnent quelque usage local, quelque particularité isolée.

MÂLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÊRAUfES. 484

du moyen ftge, c*est presque toujours pour en prendre occasion de les faire contraster, en bien on en mal, avec ce qui a lieu aujourd'hui. De pareils rapprochements, sont en général faux dans leur principe, et sans justesse dans leurs conséquences. Une société civile est un tissu, dont tous les fils se correspondent, et s*enchatnent par des conditions de mutuelle dépendance. Tel dé* tail, qui, transporté dans notre société actuelle paraîtrait vexatoire, peut avoir été, dans une autre, un moyen de protection. N'appliquons pas nos idées et nos maximes, à des temps où elles n'étaient pas nées, où elles n'auraient pas eu de place. Établissons d'abord les faits historiques, tels qu'ils ont pu être, sans nous demander si nous les aimerions mieux différents; et tâchons que notre philosophisme ait la patience de les bien connaître, avant de se mettre à les juger. M. Delisle s*est tenu dans cett^ sage réserve, en exposant ceux qu'il a recueillis. Nous l'imiterons en les résumant.

Au-dessous des nobles normands, et du clergé devenu grand propriétaire, il trouve dés le xi*" siècle, la population des campagnes composée d'individus non nobles, formant deux classes sociales distinctes* : les uns appelés, dans les actes écrits, hommes francs ^ ou libres^ viri franci^ liberi; les autres, paysans, nllani. Ces deux classes, dites roiurièreSf exploitent les domaines, et cultivent la terre, à des titres divers, et sous des conditions très-différentes. La classe libre comprend deux ordres de personnes : au premier rang, on voit des individus, en petit nombre, distingués par la qualification de vavasseurs, vatas^ sores. Ils tiennent en fief, du seigneur, un lot de terres plus ou moins étendu, appelé vavassorie, vavassorias pour lequel ils sont astreints & remplir envers lui certaines obligations, généra-

* Èindei «tir ta eondMon de» eUustt agrieoiei, efc, par M. Delisle, p. ft-lS. nans les renTO» que Je ferai désormais à cet oayrage, je n'indiquerai plus que les Doméroa dea pages, sans répéter le titre que Tauteur lui a donné.

483 MÊCANOBS SGIENTrFIQUBS BT LITTiBÀIBBB.

lement non semles, et à Tassistep de leur présence dans sa cour judiciaire, quand il la convoque ^ Ensuite de oeux^li, et bon de toute dépendance, viennent tes alloyers, aUodarii, ainsi appelés, comme possédant des alleux ^ e'est-à-dire des terres qui leur étaient propres, et ne relevaient de personne. La dernière clas», celle des paysans, mllani^ comprend toute la partie de la papa* lation des campagnes, non propriétaire, qui ?it de ses bras. Elle se subdivise en rustich cultivateurs proprement dits, occupés an labour des champs; puis en manouvriers à demeure appelfc hospitesy hôtes, et«6ordem, bordien, auxquels on allouait na petit ténement, contenant une cabane, un courtil, et un jardin, dont ils acquittaient le loyer en redevances, et en travail. Toute i^tte population laborieuse n*était assujettie qu*aui obligations qu'elle avait acceptées. Dans sa pauvreté, elle pouvait librement acquérir, posséder héréditairement, et changer de maître en renonçant à sa concession, si elle y trouvait son avantage. C*étaii Tasservissement temporaire, et consenti, du travail ; non pas le servage de corps. M. Delisle extrait soigneusement des textes, les indications propres à caractériser la nature des travaux et des services qui étaient dévolus à chacune de ces spécialitéa d'individus.

Les résultats auxquels il arrive, et que je ne lais que raseem- 'bler, montrent, pour ainsi dire, tout le mécanisme intime de cette organisation du peuple des campagnes, si complètement transformée aujourd'hui. Dans se^ détails multipliés, miautîenx, bizarres, on reconnaît Feffet d'autant de nécessités attachées à la condition des nobles, par la répartition féodale du sol, dévolo d*abord tout entier ou presque tout entier & eux seuls, puis abaodonné en partie, par eux, au clergé, avec les mêmes droits soi-

* Les particularités de ces attributions seront spëclAées plus loin, afin d*cn tirer quelque lumière sur la condition des personnes, qi|i, à rëpoqne do étabUssemeat de la féodalité nonnande, penvenl V99iroampmA te

vavaaseuis*

lliLAN0R9 ftCIBNTIFIQU«9 BT LlTTÉBAIlKS, 183

goeuriaux. Cea deux classes de possesseurs, ne pouvaient cultiver de leurs maios les terres qu'ils s'étaient réservées pour leur do^ piaioe propre. Os ne pouvaient* pas davantage exploiter par euxmdmesi les forét9i les prairies, les vignobles, les salines, les tourbières, qui appartenaient à leur fief; ni réparer des bâtiments d'habitation, entretenir des jardins, soigner des équipages de guerre ou de chasse. Mais, par la subdivision du reste de leurs terres en parcelles inféodétê^ à titres divers, et sous des oondi^ tions variées, ils se procuraient nies hommes de travail, et des ^rviteurs, pour tous leurs besoins \ Ces terres, concédées en fief relevant du seigneur, s'appelaient génériquement ienurm^ te-' nures; et, à Texception des vaxmêories, qui formaient une classe à part, toutes les autres occupées par des paysans ou des manou^r vriers, s'appelaient ienures vilaine^f vft//ati«, ou vilainages,

* Sur les détails de ce mode d'exploitation, voyez, dans le chap. i*', les ptgtti SofS, 19-lS ; et les cbap. ii, m, pauim» J'emploie lei le mot inféodé, dans le sens le plus général, comme s'appliquant à tout lot de terre, concédé à titre héréditaire, sous ki condition d'un service quelconque, noble ou non nobie. Une multitude de teites dtés par M. Delisle Justifient cette dernière application, au moins pour la Normandie. Je me bornerai à eo extraire deux exemples des plus décisifs. Le premier, rapporté page 20 , est pris dans Je recueil des anciennes coutumes de Normandie. Voici le texte : n Quedam autem, in diyersis partibus % Normanni», tenentur ffod», per bourgagjum, cum aliqua borda (cabane) « traditur alicui ad seryilia opéra faciendia, et vilia servida faciendia ; quam « nec potest dare, nec Tendere, nec inyadiare (engager) qui eam receplt in c heredilitem sub tali tenara t et (de) boc non facit homagium, » Le second ' exemple que je prends page 681, se trouve au titre XXXV de l'état des revenus appartenant à l'abbaye du Mont-Saint^-Michel, vers le milieu du xii« siècle : « De pmmU mmurii imtmdU* Gniilermus Slius Ooacalini Alberée, pro feodo sm « juxta fumum, débet lavare pannos manerii , quociens opus fuerit ; et nos « debemus ad boc invenire calfagium. Item, débet deplumare aves et babere « plamam avium, et requestas (les abattis), et ooUa cum capitibns. » Peut-^tre le titre de feodum, attaché à des ténements d'un caractère aussi infime , obligeaitHl celui qui en était investi à prendre les armes pour son suzerain, quand celui-d l'en requérait. Les guerres, tant parUcuUères que générales, qui déso- Rrent presque continuellement la Normandie pendant le xii* et le xiii* siècle, feraient alors comprendre l'intérêt qu'auraient eu les possesseurs de biens seijKneoriaaz, à étendre autant cette qualification, afin d'acçroHre le nombre des bommes qu'ils pouvaient lever pour leur défense,

484 MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTiRAIRBS.

vilanagia. Nues, ou bâties, rallocation de ces dernières se payût d'abord en redevances de denrées, en labours, en charrois, ei en travaux ou services manuels; très-peu en monnaie qui était Fare. Avec le temps, et Taccroissement de la population, les seigneurs les grevèrent d*autres charges; par exemple, de droits levés sur les personnes, sur les mutations, sur la transmission des terres inféodées, par convenance ou par héritage, en générai des taxes dont ils purent s*aviser. Tout cela, joint au produit du domaioe propre, composait la revenu du seigneur, qui n'avait pins besoin que d*agents administratifs pour en percevoir les détails, nosieurs de ces fonctions furent elles-mêmes inféodées, avec des terres et des droits qu*on y attachait. Toute la hiérarchie de cette administration fiscale, et les devoirs affectés à diacun des offices qui la composaient, ont été décrits par un jurisoonsulle inconnu du xiii* siècle, dans un traité spécial, appelé F/eta, da nom d'une prison anglo-normande, où l'on croit que Tauteor était enfermé quand il Ta écrit. On y voit la mise en action de tous les usages, dont M. Delisle prouve Texistence à la même époque dans la Normandie S

Le clergé, doté par les largesses des ducs normands, et enrichi progressivement par les dons pieux des nobles^ possédait comme ceux-ci à titre seigneurial, et se trouvait subrogé aox mêmes droits. U exploitait pareillement ses domaines par inféodation, au moyen d'une administration fiscale organisée suivant les mêmes formes. Il percevait de plus, à titre ecclésiastique, la dlme, ou dixième part, de tous les produits annuels du sol.

Telles étaient en Normandie, au xii* siècle, les conditions de dépendance laborieuse, sous lesquelles vivait la population agri*

* Le traité appelé Pteta, compose le tome m du recueil de Honard, intitulé : Traitée sur iei amlumet aHgUh-narmandes, pmbHéê en Angleterre ^ de|Nili k XI* siècle Jusqa'ao xiv*. La hiérarchie administrative des domaines ieigneariavi s'y trouve exposée da^ le lib. II ; depuis le cap. lxxi, page SM^ intitolé De doctrinm eervientium. Jusqu'à la fin du même lib. H, page 37S.

IfiLANOES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES. 185

cole. M. Delisle énamère, et retrace d'après les documents écrits ou figurés de cette époque, toutes les particularités de ses tra* vaux, ses habitudes de vie, ses usages bizarres dont la publicité protégeait quelquefois des droits réels, en un root ses peines et ses joies, hélas I trop rares. Tout cela est exposé dans son livre avec une abondance d'érudition, et une siroplicité de formes, qui répandent sur le tableau qu'il en fait, les couleurs de la vérité. Pourtant, je crains que sa prédilection pour ses compatriotes, même d'un autre âge, ne les lui ait fait paraître plus résignés à ' leur sort, et aussi plus efficacement protégés par le gouvernement de nos anciens dues^ comme il les appelle, qu'ils ne l'étaient en réalité. Dans les premiers temps surtout, le peuple ne devait y trouver qu'un bien faible recours contre les violences de ses maîtres immédiats. Les guerres continuelles que les seigneurs normands se faisaient entre eux, enlevaient forcément à leurs familles les hommes de chaque flef, arrêtaient les travaux, et couvraient le pays de désolation. Ces maux devinrent si intolérables, que, dans le xi* siècle, sous Richard II, l'un des premiers ducs, les paysans se révoltèrent et furent rudement châtiés. M. Delisle n'omet pas ce fait. Il rapporte même plusieurs passages des chroniques versifiées, dans lesquelles les trouvères contemporains racontent les plaintes et les malheurs de ces pauvres gens. Mais comme, après cette dure leçon, ils ne bougèrent plus, il se platt à croire que la bonne intelligence étant revenue, de meilleurs rapports s'établirent entre eux et leurs seigneurs ^ Il y a des raisons plus plausibles de ce résultat. Le xi* siècle vit naître les croisades; et au xii* siècle, elles étaient dans toute leur ferveur. Les chevaliers et les barons qui partaient, soulageaient le pays de beaucoup d'occasions de troubles. En outre, dans leurs excursions lointaines, ils. avaient plus besoin d'argent que de corvées et de redevances en nature. L'expédition de Guillaume le Bâtard

« Page 125.

^.Apg)otW'« ^\ miim'àfèm 1» flMHHMJk» moitié 4u m* sîMe, ep <06^ «otraipa.Aua9i» bors de la NorroaDdie, un grand Dombn ^lu^a^^ ia guer^f qui détM^rrassit^nt la protioce de kor 0)^19(4 oaalfwanta; ^ baaucoop d'anira eu^i, trawam plas 4.'avaatdga,(^ pe fiM( dai^ la rîçha aoodia qulli avaient aavahie, ^dreut ^ voir d^prnaîst ctai» leurs doâiaiaa» de Nonnandie. qHjfli d/^ loqrctti daieevei^iisp^upîaîrea- iaaaî estrce vera Tépoqae de tpuAes ç^ étoûgfatiena qw laa preatat^s mulUpUée» de acrv^ par^onnal^f daeA )e pouple dea campagnes avaU tant à «oui- /(fUf cfWiOeacàravil i^ ^ra faclnetéea par dea rentes fiies; œ qui lut) àjA (Qiai un gr&pd adoucissement du aj^atàme téodal, ei un >if (veminanient vers sa mine ; das Uanaaciîona fisoalea y reaipte- ;çant.dé«QrflM^ le pouvoir qui a*^H jusqu^alors exercé aur Ici 4)erfîQ»nas qlôme3^ La I^mandie» avoo sa pepulaUw todou* jte)^, se trQnvaH.partiauUèrement diaposée pour cette nmiliofiiiPUf p^9«e qne le pramier obatade h francbir* le servage dr iOarp^i n'y existait dAJ^ plus âu %i\^ sièole. Sans remonter aai Gjrcons^neea qui ayaien^vu lui donner eet avantage aor d*autrei ppQvincea franoaiiea wi lai étaient contiguds» M» Deliale eiipase, ave^ un intérêt tout spéciali les prauvas qui le constatent. Une futi^ autres paraîtra décisive. C'est Tabsence complète, abeolue, de i^artea d*affranpbissement» dans lea arcbives ecclésîaatiqttes de la NcurmandiOi tandis qu'elles sont très^nombrenses, surtout ^ujum* #iâole, dans celles des autres provinces françaîsea* Ce- Pédant, partant, et daus tous le^ temps» réglise catholique a prolesfié et pratiqué un même principe, celui de régaltté devant Dieu* Comme Ta fort biea dit M, Guérard, quand le serf ii*était, jiour la loi civilei qu'une cbose » il était un bomme aux }eo\ de i^ÉgUse; et par ses prédications, ainsi que par ses actes, elle a

* Les divers genres de transactions auxquelles ces rachats donnèreot liej en Normandie, ont été exposés par M. Delisle arec des clroonstanoes de détails très-curieuses, pages 125-134. «

fait constamment, surtout en Fronça, tomtea •SM» qu'une lui a pas interdits, poar le ralever de Uélat d'esclave. BNe'MMlftyi xn* siècle aussi riche eo Normanâie Qu'ailleurs, &i.> Vw.'^'f tfouye pas un seul acte d'afifranobissement àsum ^e« ambî,YW» c'est quMl n*y atait plus de serfs à affranobité . .. v;

A cette occasion M. Delisle conflnnev par des prçofaR -iMRÎh festes, le sens que M. Ouérard avait- judimeueeaiieAt attirai i il HP tenne de pratique, usité alors, lequd md interprété per 4^ ^t«vains de notre temps, leur a suggéré • des déGlametiQiial0rt ÎQUfiiles*. Dans les chartes du xi* siéde» du tn*, ei plus t$rcl enooi^ on trouve, même en Normandie, des actes d^ ees^iw ou df^ Tei^Kt» par lesquels des terrea et des domaines sont dits, oeupMé^ W aliénés, awe les individus qui les occupent. On a prMwdQ V^ celte simultanéité de désignation montrait rét4t4eaervet«.eno9^ existant. Hais, remarque H. Chiérard, c'est se trpmpor (^..I# mention des individus qui tiennent le fief, constate Is^ cession, n^i pas de leurs personnes, mais des oUigations et des serricea «ifixirT quels ils sont astreints, en raison de leur ténement. 11. Ddisle cite des textes oà la mémo jnipoaitioB ^mn, s'^)pUque % des 9f étroK à des écuyers, à des chevaliers, c'esM-^lre à des nobles', APP^ remment ces personnes-là n'étaient pae en servage* Ap i^si^ ^ bon sens, suppléerait iei à Térudition^ Dans ces teippN^, pliis encore que dans le nôtre, il fellait bien spécifier si ui^ dom^iofs était pourvu ou dépourvu de tenant ; et, dans le mreniîer eas, entre quelles mains il se trouvait. Aujourd'hui encore, quand on vend une ferme, une maison, louées, le fermier reste dans l'eblir gation d'occuper la terre et de servir la rente au nouveau posswr seur ; le locataire doit lui payer ses termes, et tenir son logement garni de meubles, Dira-^on que le fermier est vendu avec le bs^l; et le locataire, avec «le titre de location ?

' ^f^HgmifUà m cmnuMrê de SaUU'Pèn <k Chm-irn, U U PSfle xuvii. ' Fige as, QBtei lip et 111.

188 MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTERAtRBS.

Après avoir distingué les diverses classes d*iiidividas qui composaient la classe agricole en Normandie aa au* siècle» M. Delisle expose, toujours d*après les textes, le genre de travaux, dont chacune d'elles, était le plus spécialement occupée*. U décrit ainsi les moyens de subsistance des paysans non propriétaires, leais habitations, les redevances et les services auxquels ils élaienl astreints en échange du petit coin de terre qu'on leur donnait à cultiver ; en un mot toutes les conditions de leur existence, fort analogue h celle des manouvriers h la journée dans nos pays de petite culture, si ce n'est qu'elle était peut-être encore plus dure, mais aussi moins précaire. Ces détails de mœurs d'un autre &ge, tous parfaitement vrais et fidèles, composent un tableau plein d'intérêt, surtout quand on a connu d'assez près la population de nos campagnes, pour pouvoir apprécier, par comparaison, l'étendoe des changements qu'un petit nombre de siècles y a opérés. A ce point de vue, l'ouvrage de M. Delisle offre une lecture dont il est difficile de se détacher. Ne pouvant rapporter ici tant de traits divers, je rassemblerai seulement ceux qui caractérisent la classe d'individus que l'on appelait vamsseurs, vavassoreSf parce que les indications recueiUies par H. Delisle, me semblent définir ces dénominations, dans leur application spéciale à la Nonnandîê, plus précisément qu'il n'a été possible de le faire en général, pour d'autres provinces, et pour d'autre temps.

Si l'on ouvre le glossaire de Ducange an mot Tavassar^ on le voit employé dans une foule d'acceptions, présentant des nuances si différentes, selon le temps, et selon les lieux, qu'il est impossible de lui découvrir un sens d'application précis, et surtout général. Ducange déclare lui-même qu'il s'y perd. Tout ce qu'on y voit de commun, c'est que le vavasseur n*est pas noble, qu'il est ainsi inférieur en rang au seigneur, mais qu'il a avec celui-ci des

* Chapitres it et m, patsim. Les charges publiques et eedériMtSqiMS Mot énuinérécs dans le cbap.* iv ; la police rurale est exposée dans le chap. t.

MiLANOBS SCIENTIFIQUES ET LITTERAIRES. 189

relations plus proches que les simples paysans ; et que le fief qu'il tient dans sa mouvance, quoique pareillement à Utre roturier, lui impose des services ainsi que des devoirs d'un genre mixte, qui rappellent k la fois le serviteur domestique, et le soldat. Les textes dépouillés par M. Delisle lui ont fourni beaucoup de traits, par lesquels on se fait une idée assez juste de ce que pouvait être cette classe d'individus, en Normandie, vers le xii« siècle, à une époque encore peu distante de celle où elle avait dû s'y former. La fMvassorie était alors un faire valoir ^ beaucoup moins important qu'un domaine seigneurial, mais plus étendu que la tenure d'un simple paysan. N'étant pas noble, il était possédé à charge de foi [fidelitas], non d'hommage [hommagium). Au même titre il était héréditaire, sauf le payement d'un droit de mutation appartenant au seigneur, et appelé relief. Le vaivasseur pouvait à son gré l'exploiter en totalité par lui-même, ou le subdiviser en petites cultures, ténues par des paysans dont il tirait des redevances, et sur lesquels il avait le droit de basse justice ^ Ce second mode de jouissance ressemblait alors à ce que nous appelons louer une terre en détail, ou à tecorché. Il devait donc, de même, donner plus de revenu, avec plus d'embarras dans les recouvrements, et une grande incommodité pour le seigneur, en cas de retour de son fief par manque d'héritiers. Le morcellement alla si loin qu'on fut obligé d'y mettre des bornes, pour assurer l'accomplissement des services dus aux seigneurs par les vavasséries*. Ces services étaient en partie agricoles et en partie militaires. Les premiers consistaient le plus habituellement à fournir au seigneur, pour un temps limité par l'usage, toutes fois qu'il lui plaisait de le requérir, per preces^ un cheval, dans certaines localités deux chevaux, non de guerre, mais de charge, pour porter à dos et à somme ; ce qu'on appelait, jus vecturm som-^

« Page 7, note 27.

' Page 34, note 8.

1M ' MitAllAlÉ VGIEIfTIPIQirilS MX XITTIAi.tftBi.

MUitt^ Ob trouve ditaotei flimi Mquab ce genre de iétpùtà^ ikà âTéCOAd b dèe idTvIceB de charnies» pour venir chaque eniléQi à dee époques' fltet, labourer uoe portiou ditermiaée des teitê» ^ domaine setgueuriel ^ Site yavaaaeur avait partagé ton fief enfte plokieum tenante* il répondait pour toui, eous la déno* mlnatien •d'olfiff '* €oi iiMigatMNi» qui pouvaient fectlement devenir vexaioines d'une part» et qui devaient Aire toujours gênante» de Pautrei lurent» avec le tempe» reoiplaoéee par des redevances payabtes^en argent» tomme presque toutes les autres ciuurges do sy^tèiae féodal.

'• ÏÀA détails 4ui précèdent» montrent le vavasseur possédant son iolf de terre à titre de béoéfice roturier dépendant du fief principal, fiiaië bérédiftiiiB et non rétrooaUe. n avait de plus» avec le seignenry des rapports qui le présentent comme serviteur militaire» attaché à sa personne, «u moins dans Fapplication primitive de PlnsiimUon à la Normandie. L'acte écrit, lemoins éloigné de celle époque» oA Hv Delisle ait trouvé les vavasseurs mentionnés comme pouvant être appelés à prendre les armes» est le dénombrement dee defs de Tévéque de Bay^x» sous Henri I* d'Angleterre» vert la fin du 9ct« siàde» ou le commencement du \if '.«Il j est dit fOelea vavasseurs de ces flefs, doivent le service militaire o cketal, eomptéamefit armée de lanceSf d'écui, et d'épéa. D*aotres vavasseurs servaient à pied. La transmission des vavassories par voie d'hérédité^ et l'habitude des occupations rurales» durent, assez promptement éteindre dans les individus de cette classe» les dttposittons guerrières. Aussi au xiv* siècle et au xv«, le droit de les appeler aux armes ne se constate plus que sous fonee de symbole^. Par exemple, le vavasseur qui se marie» est tenu ds venir, k cheval, jouter et rompre utie lanc9 contre un poteau érigé

* Page 0, note 3A.

s Page 53, note 0.

> Page 7, notes 28 et 20*

* Pages 70-72.

par Perdre do seigneur; ou, s*fl marie ôott flh aîné, il doit Coûter en bateau, toujours avec la lattbe, contre tfn ^leH Ôdhè'^dkhb tà^ rivière, selon les règles du jeu tnititairë apï)etè' qûiôïàhiï ô\k fjuintûine. Ils étaient, en outre, astreinte de tout tempâi à VéhlV assister aux assises de leur seigneur; comme ÈêÈ hohfheiât fief,' ce qui les rendait coopérants du jugement, et letlt- dbnAladt tine' part de responsabilité personnelle, qui pouvait tfêtre ^as' quelquefois sans péril, quand Tappel delà décision quMts avaient côntribuéà porter, entraînait le combat ^ Cela expliquerait asâèz, pourquoi l'on exigeait d'eux, qu'ils rtissent en état de rompre une lance au besoin. Ils pouvaient aussi être convoqués pour accompagner leur seigneur, dans lés réunions juâ(cfaires d'iin ordre plus élevé ; et, pour ce service, comme i>out leur assistance & sa coiir de justice, ils recevaient tme paye, dôiitle taux était fixé en argent. Ils figurent à ce double tltre^ dans le re-î gistre des prérogatives de Tabbesse de Gaen, à Foccasion du cérémonial qui devait s^observer quand elle se rendait à sa baronnie de Quettehou*. Il y est dit qu'alors, « ses vava&seur^ € sont tenus, de aler (aller) montés sur des chevaux masles, fer- < rez de quatre piez, Tespée sainte (ceinte], et ungs gans blans » ez main^, au devant de Madame.» Dans ce cas donc, on voit quUls ne devaient pas se présenter vêtus et montés, comme de simples paysans, mais dans la tenue d*homme de guerre, faisant partie de la maison du seigneur*.

Transportons ces traits presque effacés, dans^ la coiisttttitron organique de la société normande, à Vépoque de son premier arrangement ; et, d*après leur ensemble, t&choas àe découvrir,

* Voyez Tadmirable résumé que Montesquieu fait, d*aprës Beaumanoir, de^ règles du combat Jadiciaire, ainsi que des cas de procédure qui pouvAîeAt y donner lieu. Esffrtt des iots, liv. XXVIII, chap. xxvii.

s Delisle, page 78, note 131.

* A la page 44, note 76 , M. Delisle mentionne un vavasseur , qui aurait été astreint à des services d'une nature tout à fait infime, appartenant aux actes les plus vulgaires de la domesticité. Mais il emprunte cette citation

192 MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTéEAIRBS.

dans quelle classe de leurs suivants, les nouveaux setgneors purent prendre ces individus, demi -manants, demi-soldaU, qu'ils gratifièrent de lots de terre, pour les fixer près d*eux comme leurs vavasseurs, dans la condition mixte, d*aisance et de dépendance, où nous les voyons plus tard établis. Parmi les causes déterminantes de ces choix, deux surtout se présentent comme vraisemblables; et quoique de nature fort différente. Tune n*exclut pas Tautre.

Lorsque les guerriers normands se furent partagé la fertile province qu*ils avaient conquise, beaucoup de leurs compatriotes durent abandonner volontiers leur rude climat, pour venir les rejoindre, dans ce pays de promission. Les vainqueurs ne se trouvèrent sans doute pas disposés à se dépouiller en leur faveur, ni à les accueillir comme des égaux. Hais ils amenaient des bras dont on manquait. La pèche, la chasse, le soin des troupeaux, leur étaient des occupations familières. Ils purent donc se placer aisément, comme paysans et manouvriers. Quelques-uns, dans le nombre, durent retrouver des parents, des alliés, devenus seigneurs, et possesseurs de domaines. Si ces hauts personnages voulurent bien les reconnaître et les favoriser, que pouvaient-ils faire de mieux que de les prendre pour vavasseurs T c'était leur vrai lot^

à un mémoire d*an antiquaire qai n'a rapporté qne le sens général, et neo pas le texte du document qu'il analysait. Or H. Delisle donne l'original de ce texte à la page 081 de son ouvrage, et c'est celui que J'ai annexé ici en oole^ page 183. L'individu chargé des senrloea dont il s'agit, n'y est désigné qne par son nom et son prénom, sans qu'on lui donne une autre qualiflcaiicm qoeleonqu^ On n'est donc aucunement autorisé à dire que ce fut un favassenr ; et d*aprts \u note que Je rappelle, le texte cité ne fournit aucun motif de le

* Des relations de Dunille, existantes entre un seigneur et son va? semblent indiquées dans un acte de l'an 1280, que M. Delisle rapporte, page Il s'agit d'un lot de terre, cédé par Nicholas de Grahçhort, vavasiear, avec l'autorisation de son seigneur, Mathieu Lovel de Grandchort, chevalier, wdks. La relation qui s'induirait de la similitude des noms, ne serait pas iminédiate, car l'acte se termine ainsi : « Hanc donationem concesserunt, WiDelmus ftater « meus, et Aelicia, soror mea, et Dnroinus meus, Matbeus Lovel de Grand.

Voici une autre éventualité non moins naturelle. Les guerriers normands dont se composaient les bandes de Rollon, ne ressemblaient pas^sans doute, aux héros de romans de cheva* lerie, qui ne boivent ni ne mangent, et isont exempts de tous les besoins corporels. Il leur fallait presque indispensablement, deux chevaux de main, un pour le combat, un pour la marche ; umis currens umia ambulans. Même, ils ne devaient pas se faire faute de s'en procurer de rechange, et des meilleurs» quand ils le pouvaient. II leur fallait encore, tout au moins, un cheval de charge, probablement plusieurs, pour porter leur bagage, leurs vivres de quelques jours, leur butin, et aussi leurs armes quand ils cheminaient par pays, sans batailler. Cela nécessitait donc des hommes de service qui prissent soin de tout cet attirail de guerre, sous la direction d*un chef d*escouade, homme de confiance, lequel, avec eux, suivit partout son maître, tînt son cheval quand le cas requérait qu'il combattit à pied; et pût faire au besoin le coup de lance pour le défendre, comme pour défendre son bagage, dans Toccasion^ Supposez quelques années de ce compagnonnage, à la satisfaction du serviteur principal et du maître. Celui-ci devient seigneur féodal, et se retire dans ses domaines, avec ses hommes. Il a besoin de se créer et de doter

« ctiort, de quo teneo, dictum feodum. » Au reste, je signale ce rapprochement, comme exemple d'une analogie qui serait nalu relie, et nullement comme une preuve rétrospective.

' Ces nécessités de la profession militaire, au moyen âge, sont mentionnées en détail, et assujetties à des règlements exécutoire^, dans une ordonnance attribuée à Tempereur Charles le Gcos, et datée improprement de Tan 700. Voyez Brussel, Vsage général des fiefs en France, page 75. L'authenticité de cette pièce a été contestée. Mais, d'après sa contexture, elle n'aurait pas été rédigée plua tard que le xi' siècle. Elle peut donc servir, comme description d'usages existants alorsr Même dans nos armées modernes, où les approvisionnements de tout genre, ain^i que les transports, sont organisés en administrations générales, chaque officier, parmi les soldats places immédiatement sous ses ordres, en choisit un pour être attaché à son service, et à sa personne, tout en restant compris de droit, et de fait, parmi les combattants. C'est ce qu'on appelle soif homme tte confiance, ou !>on ordonnance,

tu 13

104 MÉLAMGBS SGIBIfTI PIQUES JET LITTIEilRBS.

des yâvasseurs, pour tenir avec lui sa cour de justice. Quoi de plus naturel qu'il les prenne parmi eux, eo les grâliSant aeioa leurs mérites, et leur imposant des services analogues à ceoi qu'ils remplissaient près de lui prAcédemment t Les ralatieas restent les mêmes, à la seule différence du déplacement cooUauel au repos momentané.

La vraisemblance de ces inductions est particulière à la Nor* mandie, ou la dénomination de vavasseur, précédée de Tartiole le, s'est conservée dans un grand nombre de familles. Je n'ai pas . l'imprudence de les étendre hors des circonstances spéciales, qui peuvent les rendre vraisemblables, pour cette province. Les documents du moyen âge, nous montrent le titre de vavasseur appliqué dans toutes les autres parties de la France, comme un dei degrés de la hiérarchie féodale, avec des attributions analogue» à celles que nous venons de r^sembler. Mais les applications qu'on en a faites, ont leurs origines trop distantes, et trop voilées par la complication des événements postérieurs, pour être retrouvées avec autant de probabilité.

Les conditions tirées des nécessités locales font aussi entrevoir les principaux éléments qui, en Normandie, ont dû composer la classe d'individus libres et non nobles, que Ton appelait hAtes« hospites, dans le moyen âge. Ils ont été définis, par M. Guérard, avec des détails qui caractérisent généralement leur état, leurs droits, leurs devoirs ^ Dans celle de leurs spécialités qui était la plus fréquente, c'étaient des hommes vivant de leurs bras, lo^és avec leurs familles dans une habitation dont ils n'étaient pas prapriétaires, et travaillant à des* conditions convenues, pour leur compte propre ou le compte d'aulrui. Cette classe était généralement fort nombreuse dans tous les pays organisés féodalement. H. Delisle la trouve aussi très- multipliée en Normandie, dès le»

* Protégomènes pu carluiùire de Satnt'Père de Chartres, t. I, |k m^ XXX vti I. •

MiLANGES 80II1ITIFIQUB8 ET LITTÉRAIRES. 495

premières chartes qu'il y découvre ^ C'était encore une conséquence évidente des nécessités créées par les circonstances antérieures. Pour remettre les terres en valeur, pour exploiter les domaines seigneuriaux, il fallait bien loger les hommes de travail qu*0B y appelait, et surtout les faire demeurer sur les lieux, n fallait donc leur construire des cabanes, des masures, masura, le nom subsiste encore, et annexer h cbiicune d'elles un petit enclos, ainsi qu'un coin de terre cultivable, qui pussent leur fournir les premières nécessités de la vie. Plus tard la spéculation s'étendit. Les seigneurs, et les établissements ecclésiastiques voulurent assainir et mettre en valeur des marais, endiguer des terrains exposés aux inondations, pour y former des prairies; comme aussi défricher des forêts, pour les convertir en terres arables, et en tirer plus de revenu *. Il fallait bien alors faire la même chose, dans de plus grandes proportions; c'est-à-dire : construire des habitations rapprochées, y attacher des lots de terre, en un mot, créer de vrais villages, et donner à cette population agglomérée des droits d'usage dans les propriétés seigneuriales environnantes, pour compléter ses moyens d'existence. Cela développa des intérêts généraux, qui furent obligés de s'entendre entre eux, de se concilier, de se concerter, d'agir ensemble pour se défendre; donnant ainsi naissance à de véritables communes^ auxquelles il ne manquait, pour être complètement constituées comme telles, que d'avoir des représentants légalement reconnus, pris parmi leurs habitants. Ceci vint plus tard. Les nombreux détails recueillis par M. Delisle, montrent curieusement toutes les phases de ce progrès •.

A l'origine de ces colonies agricoles, les familles qu'on y avait réunies se trouvaient dans la nécessité de donner tout leur temps

« DeHsle, p. S-IS.

^ P. 3S0 et suir.; p. 801 et wir,

» P. ISVISO.

aux travaux d'ensemble; de sorte qu'il était utile pourFeotreprise, et avantageux pour elles, que Ton pourvût, par des mesures générales, aux plus pressants de leurs besoins individoeb. Il convenait donc, par exemple, d*établir sur les lieux un moulin et un four communs, où elles pussent porter leur blé à moudre et leur pain à cuire. Les propriétaires du sol les leur construisaient, sous la condition très-naturelle d'avoir le privilège exclusif de leur pratique, moyennant un droit convenu de mouture et de cuite, qu'ils inféodaient à des exploitants. Quand la population agglomérée s'était bien assise, et attachée au sol, d'autres inventions fiscales, très-multipliées, s'ajoutaient progressivement à celles-là et saisissaient le pauvre peuple à peu près dans Ions les détails de sa vie. Ce système de droits, appelés féodaux, qui pesait particulièrement sur la population des campagnes» a été résumé avec beaucoup de précision et de vérité par M. Guérard« d'après le cartulaire de Saint-Père de Chartres ^ M. Delisle le retrouve établi, exactement avec les mêmes particularités, dans la Normandie ; et sa probité littéraire va jusqu'à rapporter le petit poëme des Vilains de Verson, qui en a fait une vive peinture. On voudrait, pour lui complaire, croire que leurs doléances sont exagérées. Mais les vexations qu'elles retracent, ne sont malheih reusement que la mise en scène, des règles de perception féodale, exprimées dans le traité Fleta.

Cette vie si dure était encore exposée à bien des violences. Le commun des nobles, dans leurs terres, étaient autant de despotes

* Prolégomènes au cartulaire de Saint-Père deChartree, t. I, p« cliU'<lxiil Au S 134, on remarque la clause suifante: ToutiiabiUat du village de Chain» phol, près de Chartres, qui allait faire cuire son pain ailleurs qu*au four banal, payait une amende égale au double de la uxe à laquelle il avait voulu se soustraire ; moitié pro eolagio, comme nous dirions, pour dommages et intérêts ; moitié pour te refroidissement du four^ .pro fumi reflrigeratfonê,- Ce dernier moUf, était fort Juste. Toute madiine à feu, coûte un surcroît de frait, à n'être pas employée continûment. Sur ce point, le génie pratique du fhc, ava^t devancé la théorie.

oisifs, ne connaissant d'autre loi que leur caprice, d'autre droit que la force; n'ayant de passe-temps que la chasse, la table, le jeu, ou quelque excursion à main armée, dans leurs environs. Ils faisaient marcher leurs paysans comme soldats dans ces guerres de voisinage, et les emmenaient avec eux, piller les domaines de leur ennemi du moment, qui leur rendait bientôt la pareille*. Le clergé qui souffrait fréquemment de ces luttes inté* rieures,^ et qui, par Tesprit de son institution, comme par la supériorité de son éducation relative, avait, bien plus que les nobles, le sentiment moral, non-seulement condamnait, mais combattait de toutes ses forces spirituelles et temporelles, des désordres qui faisaient le malheur du pays. En tOi2, un concile provincial, tenu à Rouen, ordonna, sous les peines ecclésiastiques les plus graves, que les hommes et les animaux employés aux travaux de la culture, fussent au moins laissés en paix durant certains jours prescrits de chaque semaine, et pendant certains intervalles du printemps et de Tété, où il était le plus indispensable que les terres ne fussent pas abandonnées'. Cela s'appela la Trêve de Dieu; et les réserves que l'on se crut obligé de mettre à ces saintes exigences, attestent, mieux que la mesure même, les horribles habitudes de brigandages qui régnaient alors. Un deuxième concile tenu en 1082 à Lillebonne, réitéra les mêmes injonctions sous des peines pareilles'. Un troisième tenu en 4096 à Rouen, les renouvela encore, et cette fois en les étendant; car il ordonna que Ton fit trêve aux violences, non pas seulement dans certains jours et dans certains temps, mais en tout temps, et toujours. Il défendit comme un crime mortel^ d'assaillir les personnes consa-

' Comme exemple de ces mœnn, voyez Tayeu qu'en fait aax moines de Saint-Père de Chartres, un chevalier, qui, jusque-là, s*était fait un jeu habituel <i*aller piller les habitants de leurs domaines, et qui, partant pour la croisade, obtient d*eui dix livres d'argent, outre un présent de trois livres à la vicomtesse sa sœur, à condition d*être débarrat>sés de lui.

* D. Besin, Concilia, p. 39.

» /Wrf., p. 67.

198 MÉLANGES 8GIENTIPIQUB8 BT LITTERAIRES.

crées à la religion ou occupées aux travaux des champs; d'attar quer les marchands par les chemins; de violer les asiles des égliseS) et des autres lieux sanctifiés; enfin il désigna la simple charrue du laboureur comme une place de refuge, qui devaii être inviolable. On fit jurer ces conditions de paix à toute la po* pulation mâle de douze ans et au-dessus, en frappant d'anatbème quiconque refuserait le serment ^ L'étendue de ces prescriptions, comparées aux précédentes, peut faire supposer que rautorilê de la justice avait repris quelque force. Peut-être aussi, le départ d*un grand nombre d*bommes de guerre normands, pour les croisades, et pour la plantureuse Angleterre récemment conquise, avait il rendu les méfaits moins fréquents, ou les malfai* teurs moins assurés. 11 semble en effet que, vers cette époque, la Normandie jouit, pendant quelques années d'une sorte de paix intérieure, qui lui fut bientôt ravie.

Un fait qui pourra surprendre, et que pourtant M. Delii^ie établit par des preuves irrécusables, c'est que, au milieu de ces désordres publics, depuis le commencement du xu* sièoie, jusqu'à la moitié du xiv«, il y avait en Normandie un trte-f rand nombre d*écoles, tenues par des ecclésiastiques, non-seutesieDi dans les villes, mais dans les campagnes. Chaque paroisse un peu populeuse avait la sienne, et Ton se disputait le droit d'en établir de nouvelles*. Il n*est pas à présumer qu'elles fussent tout à fait gratuites, et qu'il n' j eût pas d'avantages temporels qui s'y trouvassent attachés. Car, bien que dépendantes dei évéques, et soumises à leur surveillance, elles étaient générale* ment sous le patronage des seigneurs, qui alors avaient le droit

* IM., p. 77.

1 Voyei dans le cluip. vii toutrarUde intitalé iHttrvctipm, p. ITS-lè7. U longue guerre qui s'ouvrit, vers ISSS, entre l'Angleterre et la France pour la reprise de la Normandie, changea bien cet état de choset, et port» oae «tmott profonde aux établissements destinés à l'instruction populaire. On en vetra i« preuve dans la note suivante.

IIBLAN8B8 SGIBNTIFIQUBS BT LITTBHA1RB8. 199

de présenter les maîtres, quelquefois même de les nommer directement, ce dont ils étaient fort jaloux; et il n'était guère dans leurs mAurs de tenir autant à un privilège qui aurait été purement moral. M. Delisle fait honneur à la Normandie, â*avoir ainsi devancé notre époque, dans les soitis donnés à V instruction des campagnes. Mais on peut trouver à cette création d'écoles rurales, des motifs moins abstraits, et plus assortis au temps. L'Église catholique a toujours considéré les écoles comme Tespérance, et, si Ton peut dire, le séminaire de la religion, des bonnes doctrines, et du bon gouvernement des États. Ce sont les termes de ses conciles*. L'application de ce principe la portait donc à favoriser la multiplication de ces établissements, sous sa direction pieuse et intelligente; d'abord pour faire pénétrer l'instruction morale dans les masses populairesi et ensuite pour en extraire les sujets d'élite, que leur supériorité relative d'intelligence lui rendait désirable de s'approprier. Ne voyant, parmi les

* Le docotneat qal «tiit m'a paru mériter d*ètre rapporté en entier, à cause de rélévatioQ des aeotiments qu'on y trouve exprimés à une pareille épociue, et aussi comme peinture du temps où il a été écrit. C'est le titre VII des statuts arrêtés par le synode d'ëté du diocèse d'Évreui en 1570. V. D. Besin, Vancitia, p. 383.

m Tit. Vil. De scholis, et eorum magistris.

« Spes et seminarium religionis, et Ecclesis catholicœ, ac reipublicie, in

• scbolis Tersatur. In quibus juTentus efformetur ad fidem veram, pietatem, .

• et doctrinam ; ut, inde, sancti et idonei sacerdotes, Judices, et populi guber- « natores, propagent ur. Quoniam quae cura parentibus et civitatibus , atque « episcopis esse solebat, postrema facta est aut potius nulla, pessum ierunt « omnia; et periit lex a sacerdote, jurisprudentia a judice, et consilium ac

• prodentia a gubematore.

• Miramur in nostra diœcesi, majorum nostrorum diligentiam, euro vix ulla t frequentior parochia, cui non adhœreret oliro domus et fuodatio scbolis depu- « tata; sed Tîcis&im, detestarour nostrœ œtatis, non solam negligentiam sed « sacrilegiom, in qua nobiles, alque etiara ecclesiastici viri, vel ipsi parochiani,

• wholarum domos et fundationes usurparunt, vel alienarunt; ita ut jam vix « non Bolum in pagis, sed ipsis oppidis et amplisslmis civitatibus, schola ulla « babealur, rel magîster inveniatur. »

âOO MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.

âmes, d'autres distinctioas que celles que Dieu y a mises, elle pouvait, quand on la laissait libre, placer aux mains des 41IUS dignes, sa puissance et ses honneurs. Par cette voie, Thumble enfant du peuple pouvait devenir l'égal des nobles, des princes, et des rois. C*est en cela que le clergé a été, au moyen âge, une institution éminemment populaire, agissant, comme pouvoir modérateur, entre les puissants du monde et les classes inférieures, dont il recelait dans son sein les éléments épurés. Cette institution était composée d'hommes faillibles ; et, qui ne Taunût pas été dans ces temps de barbarie! mais elle a maintenu ta société européenne qui était menacée de dissolution, et elle y a dn moins conservé pure la notion du bien et du mal, que tout con^ pirait à détruire. On peut méconnaître ces choses-là aujourd*hni, et rappeler bien haut les fautes, sans tenir compte des services. Nous vivons dans un temps où Ton est si vertueux, où il y a si peu d'abus, de désordres, et de crimes, que notre sagesse a toot droit de regarder le passé avec mépris.

Le reste du livre de M. Delisle traite d'objets tellemenl différents de ceux que nous venons de considérer , qu'on me pardonnera d'en remettre l'examen à un autre article.

in

La partie de cet ouvrage dont il me reste à rendre compte, a pour objet de rechercher quel était l'état de l'agriculture normande, entre le xi* et le xiv siècle, pendant les courtes périodes

de temps où la Normandie jouit de quelque repos, sous le gouvernement de ses ducs ou des rois de France. Les détails relatifs à cette question, que M. Delisle a puisés dans les textes contem* porains, sont trës-muUipIiés ; et il était dans l'obligation de les recueillir tous, pour remplir les conditions du programme qu'on lui avait proposé. Mais, autre chose est de coUiger des documents pour les exposer in exiensoj comme il en avait le devoir, autre chose de les résumer dans un court aperçu, comme j'ai ici à le faire. On ne peut alors qu'extraire de l'ensemble, et signaler à l'attention, ceux qui offrent un intérêt spécial, en ce qu'ils décèlent dans la population une aptitude particulière à certains travaux agricoles, ou quelque supériorité d'industrie à les pratiquer. Parmi les faits que M. Delisle a consignés, qu'il devait, je le ré^ pète, consigner dans son livre, un petit nombre seulement a ce dernier caractère. La plupart des autres sont des conséquences immédiates des besoins généraux, de la nature du sol cultivable, et du genre de culture qu'il pouvait presque exclusivement recevoir, en ce temps-là comme toujours. L'érudition y constate, par les témoignages, ce que le bon sens pratique annonçait. Ainsi, CD trouverait sans doute des textes où il est dit, qu'au moyen ftge, les Parisiens buvaient de l'eau de Seine. Mais cela n'apprendrait rien, dont on ne dût se tenir d'avance pour assuré. Il y a de même, dans l'agriculture de chaque contrée, des nécessités naturelles, qui, pour être moins généralement remarquées, ou comprises, n'en sont pas moins aussi précises que celle-là. Il faut donc que nous commencions par les signaler, pour la Normandie, afin de pouvoir, dans les divers ordres de faits réunis par H. Delisle, distinguer ceux* qui en dérivent comme conséquences générales, et ceux qui ont un caractère de spécialité, particulier à l'industrie des individus.

Sous chaque climat, ces nécessités, quand elles sont bien marquées, ont toujours pour fondement la constitution géologique du sol. Le langage vulgaire en indique ordinairement

209 MÉLANGES SCIENTIFIQUES BT LITTBRAIBE8.

rexistence* par les dénominations qu'il attache à eertaias territoires plus ou moins étendus, lesquels même, en beaucoup de cas, n*ont jamais compté comme arrondissements politiques ou administratifs. Ainsi, pour rester dans la Normandie, le pays de Bray, le pays d*Auge, le Cotentin, le Bessin, le Vexin normand, la plaine de Gaen, sont autant de circonscriptions territoriales, ayant une constitution géologique propre, à laquelle répond un mode de culture, que Texpérience a dA y faire de tout temps pratiquer. Virgile l'a dit avant nous :

Continuo has leges, aeiernaque fœdefa, certiâ Imposttit natura locis, quo tempore primum Deucalion ▼acuum lapides Jactayit in orbem ; Unde homiiieb nati, durum genus.

Je prends comme exemple, quatre de ces circonscriptions, oodtiguës entre elles, le pays d*Auge, la plaine de Caen, le Bessin el le Cotentin, qui s'étendent consécutivement, de l'est vers l'ouesl^ sur la côte boréale de la basse Normandie, oà elles forment nos départements actuels , du Calvados et de la Manche. Le pays d*Auge est compris entre deux rivières coulant du sud au aord, la Toucques à l'est, la Dives à l'ouest. Tout rinlervalle est coupé de mille ruisseaux, qui se rendent dans l'une ou dans Tautre, ira vont se décharger dans la mer. Cet arrosage perpétuel par des filets multipliés d'eaux vives, si éminemment favorable h la végétation des prairies, est un don de la nature. Il est dû à la constitution du sol, formé de couches de marnes et de couches d*argile, superposées horizontalement. A chaque ondulation d'un pareil teiTain, les eaux pluviales qui s'infiltrent dans les couches marneuses, sont arrêtées par le banc d'argile inférieur; el s'ëpanchant sur leur surface commune, elles vont se déverser en ruisseaux sur leurs pentes. Aussi voit-on, dans la vallée de la Dives surtout» des prairies ainsi arrosées s'étendre sur les flanc:», t'i

M&L4N0B8 SCIENTIFIQUES BT LITTERAIRES. 203

jusqu'aux sommetSi des collines environnantes. C'est donc là une localité prédestinée pour ainsi dire à produire dans ses val* Ions de riches herbages pour Tengraissement du gros bétail ; et l'on ne saurait lui trouver un meilleur, ni un plus facile usage, dans aucun siècle; quoique Ton puisse mettre, plus ou moins d'habileté agricole , et d'industrie commerciale à Ty employer, Quittons cette oasis de la Normandie, et passons à l'ouest de la Dives. Nous entrons dans la plaine de Caen , qui s'étend vers l'ouest jusqu'à l'Orne. Nulle rivière n'arrose cet intervalle. Aussi la constitution géologique du sol est autre. Il est formé de couches calcaires, fendillées dans le sens vertical, ce qui le rend perméable à l'eau. Ne pouvant la retenir à sa surface, il ne fera plus naître d'abondantes prairies. Mais grâce à la douceur humide de la température, et aux engrais naturels que la mer jette sur ses côtes, on y pourra fructueusement cultiver des céréales, entretenir des bétes à laine; élever, ou plutôt achever d'élever des cbevaui de travail ; et, comrtie cela est possible dans tous les âges, presque sans art, l'intérêt, stimulé par l'aptitude des lieux, le fera faire*. Sortons de cette plaine en traversant l'Orne. Nous sommes dans le Bessin, qui s'étend vers l'ouest jusqu'à la Vire, comprenant Bagoeux et Isigny. Le changement est d'abord peu marqué. Mais bientôt nous desceAdons dans une vallée, au fond de laquelle, une forte rivière, la Seule, coule en serpentant du sud au nord ; et depuis là jusqu'auii bords de la Vire, le pays est sillooné en tous sens de ruisseaux, de rivières, la terre se couvre de fines prairies, de gras pâturages, dont la végétation, préservée par le voisinage de la mer contre l'ftpreté des hivers et les ardeurs de Tété, se maintient constamment vigoureuse. C'est que la nature du sel est maintenant bien différente de ce qu'elle était

* Parmi les amendements naturels dont M. Delisle retrouve Tusage en Normandie, dès le moyen âge, il ne mentionne pas les varechs, que la mer Jette en abondance sur les côtes du Culvados, et qui sont aujourd'hui si utilement cm« ployés par le9 cultivateurs de la plaine de Caen.

de Vautre côté de la Seule et de TOrne. {1 est composé d'argiles marneuses que les eaux superficielles ne peuvent pas traverser immédiatement. Elles y pénètrent par imbibitioo , le saturent, puis Tabandonnent et s'échappent dans ses replis les plus bas, le maintenant ainsi toujours humide, et toujours égoutté. Dans ces lieux favorisés par tant de circonstances, des.troupeaux de gros bétail, des bœufs, des vaches laitières en grand nombre, trouveront à se nourrir abondamment pendant toute Tannée, sans autre soin que de les enclore. La population laborieuse que le sort aura fait naître dans une telle contrée, ne pourra manquer de mettre à profit une appropriation si manifeste ; et, sans connaître la cause naturelle quei lui procure ces avantages, elle aura toujours TinstiDCt d'en jouir. Pour achever notre exploration, il ne nous reste qu'à traverser la Vire. Nous voilà dans le Cotentin, cette grande bande de terres basses, qui s'avance au nord, dans la Hanche; défendue à sa pointe, par une ceinture de granit, contre les irruptions de rOcéan. Tout l'intérieur est encore un pays d'herbages; mais la constitution générale du sol, qui le rend apte à les produire, n'est plus celle du Bessin. Ce sont des terrains granitiques et schisteux, remplis de sources qui ne trouvent d'écoulement qu'à la surface du sol, presque horizontal. Les ruisseaux qui en sortent, sillonnent tout le pays de petites vallées, étroites et peu proiondes, au bout desquelles ils en trouvent de plus larges, qui les r»* çoivent, et rassemblent les eaux en rivières, débouchant à la mer. C'est donc là encore nécessairement une contrée qui se courriiR d'herbages abondants, dont la composition, la richesse, et les qualités nutritives, se montreront différentes, selon que les eaux superficielles s'y épancheront en nappes plus ou moins persistantes, et y maintiendront un degré d'humidité favorable à te production d'herbes délicates ou grossières. Alors, en raison de ces diversités mêmes, on pourra là, mieux que nulle part, an>ir des bestiaux de toutes sortes : nourrir, engraisser des vaches laitières et des bœufs de grande taille, élever des chevaux, entretenir

des troupeaux de bétes à laine, qui, menés pendant la saison d'été sur les plages salées que la mer abandonne aux embouchures des rivières, trouveront à s'y nourrir d'herbes fines et savoureuses, dont leur chair recevra un goût exquis. Ces aptitudes naturelles des lieux sont trop manifestes, pour ne pas avoir été mises à profit, dès qu'ils furent habités. La population de l'ancienne ville CoMtantia, aiyourd^hui Coutances, qui a donné son nom au Cotentio, connaissait, et exploitait sans doute les riches pâturages situés dans son territoire; et les habitants du Bessin, quand on l'appelait Bajocensis tractus, exploitaient sans doute aussi les leurs. Ce n'est donc pas à la spécialité d'industrie des Normands du moyen âge, mais & la nature spéciale des lieux qu'il faut faire honneur, si H. Delisle trouve des textes où il est dit : qu'un évéque du ix® siècle possédait des troupeaux dans le Bessin *; qu'un autre au xi® en avait dans les prés salés de Cotentin*; et, qu'au xv®, un abbé de Fécamp, écrivait trois lettres pressantes à son homme d'affaires dans cette dernière localité, avec ordre de lui* acheter cinq jeunes bœufs de trois ou quatre ans, propres au labourage, pour les transporter dans ses domaines du pays de Caux*. Que BL Delisle ait rapporté ces détails en citant ses autorités, rien de plus naturel, puisqu'ils entraient dans son programmé. Mais, par addition à ses principes d'exactitude historique, je soupçonnerais que son érudition s'est complu à les rapporter, pour l'honneur de la Normandie et de l'agriculture normande; ce.qui est peut-être pousser un peu loin le sentiment patriotique. Je ne saurais interpréter autrement la réflexion que lui suggère un passage de Froissard, où, racontant la furieuse invasion de la Normandie par Edouard III, en 4346, cet écrivain, avec sa naïveté sensuelle, dépeint le Cotentin, € comme € un pays gras et plantureux de toutes choses, où Ton trouva les

* Page S36.

î Page 240.

t Pag<! 93S.

t06 IféLÀNflSS SGIHVTIPIQUBS BT LITTftRAfttlS.

c graBges pleines de toutes richesses, riehes bourgeois, eharrettes, « chevaux, pourceaux, brebis, moutons et les boeufs lbs plcs « BEAi>x DU MONDE. » Â cc domler trait, M. Delisle s'écrie* : c Lb « race cotentinaise doit roTendiquer Fhonneur, d*avoir inspirt ces « 6L0RIBUSBS paroles au plus illustre de nos chroniqaeors. t Me voilà- t-il pas répithèle glorieme bien appliquée! Suivent les citations destinées à prouver que les bœufs du Cotentin ont été d«> puis longtemps appréciés à la hauteur de leurs mérites, 8oil: notre jeune auteur est de Valognes, et il écrivait pour TAcadémie d*Évreox. Mais cela ne nous donne aucune lumière, sur l'habilelé que pouvaient avoir les Normands de ce temps-là, eomme éleveurs; ni sur le degré de succès o4 ils étaient arrivés, dans le commerce des bestiaux. Or voilà ce qu'il faudrait savoir poor distinguer, dans leur état agricole, et ce qui n'était qu'un bieefait de la nature, et ce qui était dû à l^ur industrie.

M. Delisle se propose une question, qui touche à oette tllernalive. Il se demande si, au moyen âge, la Normandie, le C(h tentin surtout, approvisionnaient déjà de leurs bœufe le marché de Paris, comme dans les temps postérieurs. Il avoue n'avoir pas trouvé de documents positifs qui constatent ce fait; mais il incline fortement pour l'affirmative, tant la supériorité des bœuti du Cotentin était reconnue, même dès ce temps-là*. Cette opinion me parait avoir contre elle, toutes les vraisemblances. Jusqu'au règne de Louis le Jeune, vers la seconde moitié dn xn* siècle, Paris était renfermé dans l'étroite enceinte que nous appelons la Cité. Sa population peu nombreuse, tirait immédiat^ ment sa subsistance des campagnes fertiles qui Tenviroisnaient. Llle-de-France, la Brie, le Vexin français, la Beauce, suffisaient de reste pour la nourrir, et assuraient son approvisionnement bien mieux que n'auraient pu le faire les provinces limitrophes

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lliLABIflttS SGIBlfTiriOUBS IT LITTBRAIRES. SOI

de la mer, toujours exposées %u\ iacursions des piratas du Nord. Aussi, fut-oe seulement sous Philippe-Auguste, qu'il se forma une compagnie de marchands, ayant pour entreprise d*amener à Paris, par la Seine, non de gros bœufs, mais des denrées de nécessité première et d'un facile transport ; du sel, des épiceries^ du poisson de mer. Dans ces temps-li^, et longtemps après encore, c'eût été une opération insensée, que d'envoyer de si loin, par longues journées, des convois réguliers de bestiaux, à travers de mauvais chemins, coupés de péages, infestés de bandes armées qui allaient chevauchant par le pays, en quête de proie. Pour qu'ils eussent quelque chance d'arriver à leur destination, il aurait fallu les faire accompagner par une escorte d'hommes de guerre, comme dans nos promenades du bœuf gras. Les Cotentinais.du moyen âge, étaient sans doute déjà trop avisés, pour risquer de pareilles spéculations.

Chose singulière! Le marché de Paris était alors inabordable aux bestiauiL de la basse Normandie, par la difficulté des communications ; il est sur le point, aujourd'hui, de leur être fermé commercialement, par une cause inverse. Le transport d'un bœuf gras, du Colentin à Paris par voie de terre, coule environ 25 francs de frais, plus un déchet de 10 à 15'p. 100, sur le poids. Or les chemins de fer qui rayonnent maintenant vers Paris, donneront aux localités qu'ils traversent, un moyen rapide d'y envoyer leurs bétes d'engrais avec bien moins de perte, et à des prix moindres qu'ils ne le luisaient jusqu'alors. Celles qui approvisionnaient la Normandie déjeunes élèves, pour les achever dans ses pâturages, cesseront ce commerce relativement moins lucratif, et termineront l'éducation de leurs animaux. Déjà le seul chemin de fer d'Orléans, met ainsi en contact avec Paris, des pays de pâturages, Nantes, Poitiers, Angouléme, Bourges, Nevers, Moulins, bientôt l'Auvergne. Ce sont là des concurrences menaçantes pour la basse Normandie, où ce merveilleux instrument de communication n'a pas encore pénétré. Elle s'efforce

d'y échapper à l'aide de la vapeur, en transportant ainsi ses bestiaux par mer, au Havre puis à Paris, par le chemin de fer ; oa directement à Londres, les règlements actuels les y faisant admettre sans droits, à de meilleurs prix. Cette dernière spéculation, surtout, si elle réussit, pourra rendre & cette province, ses anciens avantages. Alors la production du bétail s'y accroîtra. La valeur des herbages qui s'était abaissée se rehaussera; les propriétaires et les éleveurs s'enrichiront. Mais, vienne une guerre maritime, ils ne sauront que faire de leur produits, et le pays se trouvera ruiné. Tels sont les avantages et les inconvénients du libre échange. Le sort des populations qui en jouissent est dans la main des gouvernants qui peuvent décider la guerre ou la paix *.

* Voici des chiffres qui proii?eront, mieux que des paroles, réteadoe des mutations que les chemins de fer partant de Paris de?ront bientôt produire dans les relations de commerce, et dans l'industrie agricole, des parties de la France où ils pénètrent. C*est le relevé exact du nombre total de bœufo et de moatom qui ont été transportés à Paris, par le seul chemin de fer d'Orléans et ses ra» miflcations, pendant le premier semestre des années 1850 et 1851. D est arrivé à la gare de Cboisy, pendant ces six mois :

En 1850 55,563 Bœufs et 68,151 Moutons.

En 1851 59,477 — 66,073 —

Sur le nombre total 59,477, de bœufs amenés en 1851, la portion du chemiii qui aboutit à Nantes en a fourni 33,710 ; et celle qui aboutit à Cbâteauront 17,855. Ce n'est encore que le commencement du mouvement qui s'opérera da» cette branche du commerce agricole, puisque la production a besoin de tempi pour se préparer à profiter des nouveaux avantages qui lui sont offerts.

Je suis très-glorieux de pouvoir dire que Je dois ce curieux document, à l'obligeance toute particulière de M. le général comte Ph. de Ségnr, memhre de l'Académie française , qui est lui-même un des administrateurs do diemiii d'Orléans. Une autre personne, qui s'est dévouée à toutes les œuvres utU», M. le comte Hervé de Kergorlay, m'a donné les renseignements que J*ai rapportés, sur les efforts que fait la Normandie pourouvrir à ses bestiaux le marcliv de Londres. Ce n'est pas sans dessein- que, dans ces remerciements, je réonè l'énoncé des distinctions sociales avec les titres de participation volontaire ant intérêts publics. C'est à l'extension de cette concordance dans nos mcnirs qu'est attaché tout espoir de paix et de prospérité intérieure pour notre malheureuse patrio.

Revenons & Tancienne Normandie. Les documents rassemblés par M. Delisle, montrent que Téducation des bétes à laine y était pratiquée dans de. très-grandes proportions. Cela est si naturel, qu'on aurait pu le prévoir. De toutes les industries que Tagriculture embrasse, aucune n'est plus simple et plus fructueuse, quand les localités s*y prêtent. Les Normands, qui, dans leur première patrie, étaient pasteurs, ne purent manquer d'apprécier les avantages que leur offrait, sous ce rapport, une contrée, toute sillonnée de frais vallons arrosés d'eaux vives, ombragée par d'immenses forêts, où les berbes croissaient en abondance, et traversée par des rivières bordées de prairies. La possession de ces grands p&turages, si faciles à exploiter, dut naturellement échoir au chef normand , et à ses principaux fidèles. Aussi, H. Delisle les trou ve-t-il exclusivement compris dans les' domaines des anciens ducs de Normandie et de leurs plus grands vassaux, qui n'en concédaient que rarement des portions restreintes, k des personnages distingués, ou à des communautés religieuses, non en propriété, mais en jouissance, sous la condition de ne pas les enclore ^ Les premières herbes étaient habituellement fauchées, fanées, et transportées par corvées dans le manoir seigneurial, ou dans celui du concessionnaire; après quoi la prairie recevait leurs troupeaux, et ceux des simples usagers, auxquelsT ce droit était acquis par d'anciennes coutumes, ou qui l'obtenaient par des redevances convenues. A cela, s'ajoutait aux mêmes titres, comme auxiliaire considérable, le pàtu* rage dans les forêts; où l'on admettait, durant une grande partie de l'année, toute sorte de bétail, sauf les chèvres '. Tant de facilités qui s'offraient, même au pauvre peuple, pour élever et nourrir des bestiaux, font assez comprendre qu'ils devaient se trouver multipliés en très-grande abondance, sur toute la surface

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s Paxeit 36»-37|.

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du pays, "dans les intervalles de temps oft Ton y jouissait de quelque tranquillité. C'est en effet ce qui résulte des documeols recueillis par H. Delisle; et cela se voit trop bien par la oooh plaisance avec laquelle Frolssart raconte les grands pillage» que trouvaient toujours à faire, dans cette malheureuse promoe, les bandes armées anglaises ou françaises, qui venaient tour à lour l'envahir.

La manière dont on gouvernait lés grands troupeaux de bêtes à laine est décrite dans le traité Fleta ^ C'est la même que Ton a employée de tout temps, dans les pays où la rigueur des hivers oblige de tenir alors les animaux renfermés. Les soins de la bergerie se réduisaient à mettre en lots séparés ceux qui devaient recevoir une dose d'alimentation commune, à leur donner une bonne litière, à les entretenir sèchement, et à les surveiller avec attention, pour isoler en temps convenable ceux qui se trouvaieDl atteints de maladie. La nourriture d'hiver se composait de foîa sec et de paille ; celle d'été se trouvait en abondance dans les prairies, les landes, les terres découvertes, et les forêts. Les brebis mères étaient en grande proportion exploitées pour leur lait, qui se consommait en nature, ou servait à foire des fromages *. Cela exigeait qu'on leur enlevftt de bonne heure leurs agneaux, pour les livrer à la boucherie, comme cela se pratique aqjoar» d'hui dans nos provinces du midi de la France. Cependant oa élevait aussi des moutons, eastrata, maltones, probablement ea petit nombre, comme viande de luxe '. Les vimlles brebis, et celles que l'on ne jugeait pas b propos de garder comme laitières, étaient mises, entre P&ques et la Pentecdte, dans des pâturages clos où elles s'engraissaient promptement; et on les vendait pour la consommatioa à la Saint-Jean d'été, après avoir pris lear toison. Ce sont là les opérations naturelles, et pour ainsi

* Fieta, lib; II, cap. lxxix, De pastoribus, s Fieta, ibid, Delisle, page 340, note M ; page 2&7, note 130 ; pa^e 394.

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primitives, de l'éducation des bétes à laine dans un climat boréal. Aussi les voit-on déjà décrites dans le code des Gragas de rislande, contrée pour le moins aussi sauvage, au xi® siècle, que le Danemark et la Norwége d'où les Normands étaient sortis ; et il était de toute nécessité qu'ils les connussent, puisqu'ils ne pouvaient avoir de troupeaux dans leur ancienne patrie, qu'à cette condition. Un état social plus raffiné, où les exigences du luxe et de rindustrie sont plus étendues, où la terre est moins libre et les pâturages communs moins abondants, fait naître l'art, qui supplée à la nature* Alors le cultivateur s'ingénie à préparer des nourritures artificielles ; à les taire consommer avec le plus d'avantage; à choisir, à fabriquer des races d'animaux physiquemenl disposées pour Tengraissement, ou distinguées par les qualités spéciales de toisons que Tindustrie réclame. On ne doit pas confondre ces deux phases successives de l'agriculture ; et M. Delisle me semble le faire, quand il dit* : « En lisant les rares € détails qui nous sont parvenus sur l'éducation des bétes à laine < au moyen ftge, on est tout surpris de trouver que les cultivateurs « de cette époque aient à peu près connu, et pratiqué, tout ce qui, « an xvin* et au xix'^ siècle, nous a été proposé comme innova- € tion. » A la vérité, il s'autorise de ce que, en 4205, sous le règoê de Philippe-Auguste, un seigneur des environs de Caen, légua, par testament à l'abbaye d'Ardenne, des brebis et des chèvres qu'il avait fiUt venir de Séville'. Mais cet essai isolé, dont l'importance n'est pas indiquée, et dont on ne voit pas la suite, est loin desuflSre pour légitimer la généralité de Vassertion.

La culture do blé, et des autres céréales, sur laquelle M. Delisle rapporte d'ailleurs des détails très-curieux, lui suggère une réflexion du même genre, et non moins étrange*. « Un fait im- « portant, dit-il, et qui n'échappera pas à Tattention, c'est l'étdt

« Pâ0B ûd9.

a Oelarue, Biuiii kiMwiquiê sur la v(Ue de Caen, tenue n, p. 23a et 106, ' PréfÊce, ptfffi IL.

tc stationnaîre dans lequel notre agriculture est restée, depuis « près de trois siècles. Presque toutes les pratiques que nous € décrivons d'après nos cartulaires, sont encore aujourd'hui sui* « vies par nos laboureurs ; tellement qu'un paysan du un* siècle, « visiterait sans étonnement, beaucoup de nos fermes. » Cela pourrait bien arriver à d'autres personnes qu'à des paysans du xiii* siècle, si elles ne savaient pas apprécier les détails de la culture. Dans une ferme normande , aujourd'hui comme au moyen âge, on sème le blé d'hiver en automne, l'avoiife au printemps, et on les récolte dans la même saison qu'alors. On laboure de même, avec des chevaux ou avec des bœufs ; on a aussi des oiseaux de basse cour, et du bétail pour faire des engrais. Uai^, avec toutes ces conditions communes, et aujourd'hui même, entre une ferme bien tenue, et une mal tenue, la différence est grande, pour qui sait la voir. Elle consiste toute dans les détails. Ce seront : des soins plus pu moins intelligents, donnés à la disposition des étables, à l'aménagement des fumiers, à leur emploi ; un choix raisonné d'assolement, et de cultures tour à tour épuisantes ou non épuisantes, selon la nature ou l'état du sol ; en un mot des méthodes, non des routines. M. Delisle prouve que les cultivateurs normands du moyen âge n'ignoraient pas l'utilité des amendements minéraux renfermés dans leur soi*. Ils employaient la marne blanche^ déjà connue des Romains ; la marne wrire, qui devait probablement sa couleur à un mélange de lignite et de tourbe ; surtout la tangue, cette sorte de sable fertile, qui se trouve répandu en abondance sur la cdte occidentale du ColeiH tin'. Ce sont là sans doute d'excellentes pratiques, dont l'appU-

* Delisle, pages 265-271.

s La mame blanche est ud calcaire géHf, qui se fendille et ae réduit en pondrr par Teffet de la gelée. Souvent ce calcaire est argileux.. Alors il se délite par le^ alternatives de sécheresse et d*humidité, qui font gonfler et fendre Taipla Ve marnage a ainsi pour but, et pour résultat, de rendre à la ten^ la dote de cbaui et d*argile qui est la plus propre à la rendre fertile. Gonséquemment la manK trè9-chargée d*argile convient à un soi calcaire; la mame trèa-calcairp à an

cation deyait être rendue bien pénible par le mauvais état des voies de transports ; tel que, dans certaines localités, le service de corvée imposé aux paysans pour rentrer les foins du seigneur, devait, par stipulation expresse, s'effectuer avec des chars à quatre roues, attelés de seize, et même de vingt et un bœufs ^ Hais ces procédés d*améIioration, propres au pays, devaient être * connus des habitants qui l'avaient cultivé, bien avant les Normands du XI* siècle. M. Delisle mentionne encore, et cite même textuellement, dans son appendice, des baux à term^, dont la durée diverse est réglée sur les mêmes périodes de temps, qui sont encore assignées de nos jours & ce genre de transactions dans les mêmes parties de la Normandie ; et, ce qui peut sembler encore plus singulier, au premier coup d*œil, les conventions stipulées entre le propriétaire et le fermier, sont, dans leur ensemble, toutes pareilles à celles qui se font aujourd'hui '. La raison en est que les intérêts des parties contractantes sont aujourd'hui les mêmes qu'ils étaient alors; qu'ils ne sont ni mieux, ni plus mal compris des deux cêtés. Hais la différence des deux époques pourrait se manifester bien davantage» dans la perfection relative des détails de la culture. Malheureusement, ces actes ne sont pas de nature à les faire connaître ; et l'on n'en peut juger que par des indices qui ne seraient guère sensibles qu'aux praticiens. En voici un pourtant qui semble assez clair. Nos cul-

sol srgileux* La marne noire est un calcaire marneux mélangé de lignites ou de tourbes, qui la rendant éminemment favorable à la végétation. CeUes de la Normandie devaient être analogues à ce qu'on appelle, en Picardie et dans le Soissonnais, des cendrièree» La tangue est un détritus granitique, m^lé à des détritus de coquilles. Les minéraux en décomposition dans le détritus granitique, fournissent à la végétation, des alcalis. Les débris de coquilles four> Dissent de la chaux et des phosphates. La tangue est ainsi principalement con« venable aux terrains argileux, surtout à ceux qui proviennent de la décomposition des schistes, parce que dans ces terrains il n'y a que très-peu d'alcalis, et pas du tout de chaux.

* Delisle, page 76.

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tivateurs font sarcler leurs blés bien avant Tépiage, en Picanlie dans le mois d'avril, quand ils sont encore en herbe* parce qu*on peut alors y entrer sans leur nuire, et que les mauvaises plantes s*y montrent déjà hors de terre. Au moyen &ge, d'après le traité Fleta, et les textes normands cités par M. Detisle, on les détruisait, comme l'ivraie de TÉvangile, avant la moisson, vers la Saint-Jean d'été ^ Des femmes entraient alors dans les blésdéijà épiés, et coupaient à la faucille les ohardonSf les parelUs, les yèbleSf toutes les autres plantes sauvages, après quoi on moisson* nait. T)r ces pratiques décèlent une agriculture peu soigneuse et peu intelligente. Car d'abord il faut que les terres soient bien sales, pour qu'on y voie de pareilles plantes, dans les blés. En outre, elles ont des racines pivotantes et vivaces que la faucille ne détruit point ; et, en les coupant si tard, plusieurs auront déjà infesté la terre de leurs graines. Enfln, il fallait que les tiges des blés épiés, fussent bien écartées les unes des autres, pour que l'on pût ainsi passer entre»elles sans en rompre. On n'entrerail pas à pareille époque dans nos blés, sans y faire un grand dom* mage. De tout cela,, on peut je crois conclure, sans faire tort au moyen âge, que notre culture actuelle est mieux conduite, et plus raisonnée. Au reste, ce progrès est une conséquence nécessaire des changements qui se sont opérés dans les conditions sociales de la classe agricole, et de la nation tout entière.

Si le manque de grandes communications, et le mauvais élat des chemins vicinaux, faisaient obstacle à l'agriculture de cette époque, en rendant les transports difficiles et les relations de vente peu étendues, le pauvre peuple tirait de là quelques avantages. Excepté aux abords des villes, tes vastes forêts qui couvraient alors la Normandie, ne pouvaient pas, avec profit, être mises en coupe, par les seigneurs qui les possédaient. C'est pour-

> Page 307, texte et notes. La paretle, appelée dans le Fkta^ paretla, est le nom vulgaire du nunex crisfms, ou oseille sauvage.

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quoi, ils accordaient volontiers aux paysans, pouf une faible redevance, Tauiorisalion d'y prendre le bois nécessaire à leur chauffage et à leurs petites constructions rurales, comme aussi d'y mener pattre leur bétail, surtout des porcs. Le nombre de ces animaux qu*on y nourrissait ainsi, pendant presque toute l'année, était immense. Les communautés religieuses, les seigneurs, les ducs mêmes, avaient des porcheries qui s'exploitaient à leur compte, comme ils avalent des vacheries et des bergeries. La viande de porc se consommait dans le manoir seigneurial, et sous la chaumière. C^était le fond de la nourriture animale, pour toute la population. Cela résulte naturellement de la facilité d'entretenir ces animaux, à peu près sans frais, dans de telles circonstances; et, partout où elles existent, on a su les mettre à profit de cette même manière. Les pitres normands disaient, sans doute, dans leur patois, glande sues Imii redeunt^ tout comme les pâtres romains.

Une autre branche de l'industrie agricole qui a dû être, et qui a été effectivement fort exploitée en Normandie, au moyen âge, c'est l'éducation des chevaux, particulièrement de trait, de somme ei de marche. Dans ce temps-là,, par le mauvais état des chemins, on ne pouvait voyager qu'à pied ou a cheval ; et presque tout le mondeallait monté, les paysans mêmes. Ceux de la Normandie ne pouvaient donc pas manquer d^élever alors des chevaux de service, comme ils le font encore aujourd'hui ; et les communautés, les seigneurs qui possédaient de grands domaines, ne négligeant pas non plus une industrie si profitable, avaient des haras nombreux pourvus d'étalons de choix, auxquels ils attachaient beau* coup d'importance. Us avaient sans cesse besoin de forts chevaux pour monter leurs hommes de guerre, et c'était le moyen le plus économique, ainsi que le plus sûr, de se les procurer. Mais il est peu à croire que la noblesse belliqueuse trouvât dans les chevaux de Normandie, ces brillantes montures, ces fleurs de coursiers, dont parle Froissant. A la manière dont les guerres se faisaient

alors, quand un brave chevalier avait une bonne armure de fer, une épée solide et bien afiQlée, un corps robuste, et de bons bras, sa gloire, sa vie, sa fortune, dépendaient de son cheval. La race arabe, la race d'Espagne, pouvaient seules lui assurer ces brillants avantages, quel qu'en fût le prix; et les commerçants de Caen, à leur défaut les juifs, devaient bien savoir faire venir des coursiers de Barbarie. Comme preuve qu'on n'ignorait pas leur mérite, M. Delisle rappelle qu'à la bataille d'Hastings, Guillaume le Conquérant, ou pour dire comme lui, notre GuUlaumet mon* tait un cheval arabe que*le roi d*Espagne lui avait envoyé.

M. Delisle a rassemblé dans son ouvrage toutes les indications qu'il a pu découvrir sur les opérations de l'agriculture normande, sur les instruments qu'elle employait, sur les conditions auxquelles s'accomplissaient les travaux. Il énumère toutes les espèces d'arbres, d'arbustes, de plantes, que l'on cultivait pour l'utilité, ou l'agrément. Comme cultures industrielles il fait re* marquer celle de la cardëre à foulon, qui sert à la fabrication des draps; celle du lin, encore aujourd'hui renommée; ceUle des trois plantes tinctoriales qui donnent les couleurs les plus tranchées : la gaude pour les jaunes, la guède' ou pastel pour les bleus, la garance pour les rouges. Il prouve que ces trois plantes ont été cultivées en Normandie pendant plusieurs siècles ; sans doute jusqu'à ce que les communications, devenues plus faciles et plus assurées, aient permis au commerce de les tirer directement des localités qui étaient mieux appropriées à les produire *.

M. Delisle prouve, qu'au xi* siècle, la boisson habituelle en Normandie était la bière*. On l'obtenait par la fermentation du froment, de l'orge, et de l'avoine, auxquels on ajoutait comme condiment l'ivraie, sans doute l'ivraie enivrante^ lolium temtUen- (iim^ plante annuelle qui croit spontanément, et en trop grande

< Pages 32S-^32.

3 Page6 A70 et suiv.

abondance, dans les champs de céréales mal nettoyés. Les fruits du houblon, qui remplacent aujourd'hui cet ingrédient dangereux, ne lui ont été substitués que beaucoup [plus tard. Car leur emploi n-est pas mentionné dans le traité Fleta qui est du \in* siècle; soit qu'on ne leureût pas encore détouvert cet usage, soit que le mode de culture qui les y rend propres, fût ignoré ou trop difficile pour le temps. Le cidre, devenu maintenant une boisson si générale en Normandie, n*y est mentionné comme produit agricole qu'à partir du xii* siècle V Jusque-là on ne connaissait sous ce nom que le jus âpre qui s'extrait des pommes sauvages. Hais l'industrie des cultivateurs normands ne tarda pas à transformer, en fruits savoureux, ces maigres productions de leurs forêts ; et déjà, dans le xiii* siècle, un poète que M. Delisle cite, avec orgueil^ chantait dans ses vers le cidre mousseux de la vallée d'Auge. Le lecteur qui aura goûté ce délicieux breuvage, devra se borner à l'enthousiasme, s'il n'est pas Normand.

On se perdrait à vouloir mentionner l'incroyable multitude de détails qu*on trouve dans ce livre. Je renonce donc à les indiquer. Hais j'en extrairai, pour la curiosité de nos lecteurs, ceux que M. Delisle donne sur une culture industrielle, qui a été, pendant plusieurs siècles, très-développée en Normandie, comme dans plusieurs autres provinces de France, où, de même, elle est aujourd'hui complètement éteinte. C'est de la vigne que je veux parler. Quels motifs ont pu l'y faire introduire T Et comment s'y prenait-on pour en obtenir des vins, non-seulement supportables, mais estimés des gens du pays, et admis même à la table des princes ; tandis qu'aujourd'hui les vignobles ont tout à fait dispara de la Normandie, et d'autres localités plus favorables, ou n'y produisent plus qu'une liqueur âpre et acide, n'ayant du vin que le nom et la couleurT Ce sont là des questions que Ton a dû

* pages 471 et suiv.

318 MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTiftAIRES.

se faire souvent ; et le chapitre xv de M Delisle fournit totis les documents nécessaires pour y répondre.

On y voit que dès le viii* siècle, bien avant peut-être, des plan^ tations de vignes avaient été faites sur les coteaux de la Seine, autour de monastères appartenant aux diocèses de Rouen et d'É* vreux. Ces tentatives s'expliquent par la nécessité d*assurer aux établissements religieux Tapprovisionnement de vin nécessaire pour le sacrifice de la messe; les incursions des pirates sur les côtes, et les difficultés des communications par terre, mettant trop souvent obstacle à ce qu*on pût s'en procurer par la voie do commerce, et toujours à des prix trés-élevés. Plus tard, quand la Normandie, sous ses premiers ducs, eut un gouvernement indépendant de fait, et souvent hostile aux provinces françaises qui Tenvironnaient, les vins de Gascogne, du Poitou, de i'Ile-d^ France et de la Bourgogne ne purent habitiiellement lui parvenir qu'après avoir acquitté, outre les frais du voyage, des droits mui* tipliés dont les chargeaient dans leur parcours le roi de France et ses grands vassaux; à quoi succédait Timpossibilité de s'en procurer en temps de guerre. Stimulés par ces circonstances, les seigneurs normands, les évoques, les ducs mêmes, tous les grands propriétaires du. sol, suivirent l'exemple donné parles monas* tères, et couvrirent de vignobles tous les coteaux de la Norman* die, dont l'exposition se trouvait la plus favorable à ce genre de culture. Elle s'y maintint et y prospéra pendant le xi« el le XII* siècle, autant que durèrent les circonstances politiques et commerciales qui en avaient déterminé l'introduction. Mais elles commencèrent à changer vers la fin du xii* siècle, lorsque Henri U, roi d'Angleterre et duc de Normandie, se trouva en possession de l'Aquitaine, dont les vins purent alors arriver librement en Normandie par la mer. Un peu plus tard, la conquête de Pliilippe- Auguste ouvrit l'accès aux vins de l'Ile-de-France et de la Bourgogne. Cette double concurrence, jointe à l'usage du cidre qui commençait à se répandre, acheva de décréditer les vins de Nor-

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mandie chez les Normands mômes, et ils abandonnèrent graduel'» lemeot la culture de la vigne qui n*était plus profitable* M. Delisle retrouve avec une érudition minutieuse, toutes les localités où on rayait pratiquée ; et il distingue dans leurs produits, les degrés de célébrité relatifs, comme on les assignerait dans la Bourgogne même.

On se demandera sans doute, avec une curiosité mêlée de dé« fiance, quel devait être le mérite absolu de ces vins normands, d*Airan et d'Argences dans la vallée de la Dives, de Gaillon dans la vallée de la Seine, qui furent alors si renommés qu*on les ser* vait sur les tables des princes. Les nombreux détails que M. Delisle a réunis sur les soins qu'on donnait à la culture de la vigne, et sur les époques des vendanges, expliquent parfaitement ces singulari* tés, quand on les combine avec les conditions physiques du climat.

La température de la Normandie n'aurait pas permis d*y admettre les plants de nos provinces méridionales. Ils n*y seraient pas venus & maturité, et la gelée les aurait trop facilement détruits. Parmi tous les cépages que nous avons aujourd'hui en France, les seuls qui aient pu convenir à la Normandie, appartiennent à la variété des plants de Bourgogne que Ton appelle des pineaua. Établis en culture permanente, c'est-à-<iire en laissant les ceps indéfiniment vieillir, sans les renouveler autrement que par le provignage, ils pouvaient, surtout étant âgés, donner, en Normandie même, des vins de bonne qualité, dans les années assez favorables pour que le raisin pût arriver à une maturité complète. Cette variété de plant est la même qui, cultivée ainsi aux environs de Paris, sur les coteaux de Suresnes, d'Argenteuil et de Sarcelles, y produisait il y a un siècle de très-bons vins d'ordinaire, dans les bonnes années.

A ces conditions d'appropriation, il faut ajouter comme preuve confirmative, que les procédés de culture décrits par M. Delisle d'après les textes normands, sont identiquement, dans leurs moindres détails, ceux que Ton applique encore aujourd'hui en

Bourgogne à ce genre de plant, quand on le traite avec le plus de soin. Les communautés religieuses par leur instniction et retendue de leurs correspondances, étaient en position de se procarer des renseignements exacts sur cette culture; et la stabilité de leur existence les mettait en état de la conduire avec la continuité de principes, ainsi que de pratiques ,. d*où sa perfection dépend. Voilà comment et pourquoi, on a pu remarquer que nos plus précieux vignobles, le Clos-Vougeot, par exemple, et THermitage, étaient possédés par elles, avant la révolution de 4789 qui les en a dépouillées. C'est qu^elles les avaient créés ou améliorés par une industrie aussi éclairée que patiente. Aux époques reculées où'leur plantation remonte, le clergé seul, avait assez de richesses, dlntelligence, et d'esprit de suite, pour concevoir, et mener à bien, de pareilles opérations ^

Les pineaux de Bourgogne qui , étant &gés, pouvaient donner de bons vins, en Normandie même, dans des expositions favorables, sont généralement'peu productifs; et, quand la gelée atteint leurs pousses de Tannée, les bourgeons adventifs qui leur succèdent, ne portent presque pas de fruit. Le premier de ces inconvénients n'avait qu'une faible importance, pour les communautés, les évéques , les seigneurs normands , propriétaires riches, qui devaient préférer la qualité à la quantité. Quant au second, la température de la Normandie, adoucie par le voisinage de la mer, pouvait y rendre les gelées printaniéres, moins vives que dans des localités plus intérieures.

Mais, pour les simples vignerons des environs de Paris, m

< La place qae le clergé occupait, comme partie inteUigeotê, dans la ndrti du moyen âge, a été ai naïvement dépeinte par Froissart, an chap. urn du livre III de ses chroniques, année 1383, que je ne puis me défendre de rap* porter ce passage : « Néant plus que le my-oeuf (le jaune), ne peut sans U « glaire, ni la glaire sans le my-œuf, néant plus ne peuvent les seigneun f( « le clergé, Tun sans Tautre. Car les seigneurs sont gouvernés par le clergé ; ni « ils ne sauraient vivre , et seraient comme bétes, si le clergé n*était ; et le «I clergé conseille et énorte les seigneurs, à faire ce qu*ila font, k

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deux inconvéDients étaient bien autrement graves; et, à mesure que les arrivages par terre, surtout par eau , ont baissé de prix, les vins communs de la basse Bourgogne leur faisaient une concurrence qu'ils ne pouvaient plus soutenir. C'est pourquoi ils ont arraché tous les anciens plants qui couvraient leurs coteaux, et les ont remplacés par d'autres variétés de cépages tels que le gamaif le fiuunier, qui ne coûtant pas plus à cultiver que les pineaux, ont sur eux trois avantages : d'être beaucoup plus productifs, moins délicats, et de donner encore des bourgeons adventifs qui portent fruit, quand les autres ont été atteints par la gelée. Les vins fournis aujourd'hui par ces nouveaux plants, sont toujours âpres, grossiers, voisins du vinaigre; toutefois, leur abondance et leur bas prix satisfont les producteurs, ainsi que les consommateurs, qui vont les boire hors barrières. Voilà par quelle métamorphose, les vignobles de Suresnes et d*Argenteuil ont cessé d*étre dignes de leur ancienne réputation. Mais ces descendants dégénérés d'ancêtres vantés par nos pères, disparaîtront dans peu du sol qu'ils ont usurpé. Les vignerons de la basse Bourgogne détruisent aujourd'hui presque partout leurs anciens plants de pineaux, pour les remplacer par des gamais. Les plan- . tations de vignes communes, qui se multiplient en abondance là et ailleurs, dans toutes les localités favorables, se trouvant, par les chemins de fer, comme établies aux portes de Paris, leurs produits remplaceront avantageusement ces gros vins de nos environs; et l'on arrachera les plants qui les portent, comme on a déjà presque entièrement arraché ceux de Beauvais et de Sarcelles. Par l'effet de ces mêmes causes , le temps n'est peut-être pas éloigné, où, dans les champs de la Picardie, de la Normandie même, le dommage que foht à la culture les plantations de pommiers surpassera le profit qu'on en retire; et alors, si on ne détruit pas celles qui existent, on ne les renouvellera point.

Mais c'est assez nous occuper de l'avenir, je reviens au passé. Une des questions d'érudition les plus curieuses, et aussi les plus

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difficiles , c'est de savoir quelle a été aux diverses époques de notre histoire la valeur de Targent, comme matière échangeable contre les immeubles, les denrées de consommation, les marchandises de commerce, et le travail de Thomme; ce que la science économique comprend dans un seul mot, le pouvoir de l*argent.L^ diversité de ces applications, montre combien cette question est complexe. Il ne faut donc pas s*étonner, si les écrivains qui ont voulu la traiter comme simple, et en faire dépendre la solution d'un élément unique, sont arrivés à des résul* lats totalement dissemblables entre eux. Pour exemples d'une meilleure méthode, je me bornerai à rappeler deux ouvrages oA le problème a été attaqué dans son ensemble, avec toutes les ressources que rérudition pouvait fournir. Le premier, qui s'étend depuis les premières époques de notre histoire jusqu'à Chari»» magne, est dû à M. Guérard. Il est inséré dans ses prolégomènes au Polyptyque de Tabbé Irminon. L'autre, qui s'applique aui siècles postérieurs, est dû à H. Leber. Il est inséré au tome I*' des mémoires présentés à l'Académie des inscriptions et belles4ettres. par des savants étrangers. Le même problème s'est naturellemeol offert à M. Delisle, pour les temps qu'il avait à considérer. Mais, trop sage pour l'aborder légèrement, comme il aurait été rédnit à le faire, il a borné sa t&che à recueillir dans les texias normands tous les éléments numériques relatifs à ce sujet. Ainsi, les prix d'achats et de locations des terres, les prix des bestiaux, des chevaux, des grains, des denrées de consommation, d'une infl* nité de produits divers, des journées de travail, tout cria est rapporté en détail dans son livre, avec les dates d'années et les indications de lieux. Il a laissé à d'autres , la t&che périlleuse, d'extraire de ces documents les conséquences économiques, auxquelles ils pourraient conduire. On ne peut que le louer de oeile prudence. Les travaux que j'ai mentionnés ne font que trop comprendre les difficultés inhérentes à ce genre de recherches rétrospectives. Elles ne consistent pas, comme on pourrait te

croire, dans TappréciatioD intrinsèque des monnaies employées aux échanges; car on en possède des modèles de presque tous les temps. Elles tiennent surtout à l'ignorance où l'on est, dans chaque cas, sur la qualité, et la quotité des objets vendus : la qualité qui est presque toujours de nature variable entre des limites impossibles à fixer; la quotité qui dépend d'étalons locaux, aujourd'hui perdus, dont la diversité devait être extrême, à en juger par ce qui avait lieu dans toutes les autres provinces françaises, avant rétablissement du système métrique. On ne peut donc pas faire de reproches à M. Delisle, de n'avoir pas fixé des rapports dont un des termes manque toujours.

Quand un voyageur revenu d'un pays éloigné, expose aux curieux la collection d'objets naturels qu'il en rapporte, les simples visiteurs ne peuvent qu'y jeter une vue générale, en laissant Tétude des détails aux savants de profession. M. Delisle m'a semblé élre ici un voyageur qui revient d'un autre âge, et j'ai tâché de faire l'office de curieux, en promenant nos lecteurs dans la collection de documents qu'il a réunis. L'aperçu que je viens de donner de son ouvrage, montrera Je crois suffisamment qu'il méritait les couronnes dont il a été honoré. Si le démon du changement, dont nous sommes depuis soixante ans possédés, n'avait pas introduit chez nous un système de division territoriale, qui, en brisant toutes les communautés naturelles d'intérêts, de topographie, et d'histoire, a, on peuf le dire, émietté la France ; s'il y avait encore une Normandie légale , je souhaiterais à cette pro- . vince, qu'elle prît notre jeune auteur pour son archiviste historiographe. Elle n'aurait jamais Hrouvé personne, qui pût remplir cette double charge avec autant de talent, et d'amour, chose plus rare encore aujourd'hui que le talent.

< Ce beau travail de M. Léopold Delisle a été suivi de plusieurs autres, remarquables par des qualités pareilles. Et la spécialité de son talent, Jointe à •a persévérance, lui ont mérité l'honneur d'être élu membre de l'académie des inftcriptious et belles-lettres, ayant à peine atteint sa 31* année. J. &

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