CLOUET
(Extrait de U Biographie vniwsetlt, 1813.)
Clouet, habile chimiste et mécanicien industrieux, membre associé de l'Institut de France, naquit le M novembre 1754, à Singly, village situé près de Mézières : ses parents étaient laboureurs et propriétaires d'une ferme qu'ils faisaient valoir. Il commença ses étudesau collège de Charleville, et se distingua par son intelligence. Mais un de ses maîtres ayant voulu l'assujettir à ce qu'il appelait des détails minutieux de toilette, il s'en alla, et ce fut là le premier acte de l'opposition- absolue, à tous les usages de la société qu'il a constamment pratiquée dans tout le reste de sa vie. Sorti du collège, il se rendit à Mézières. On sait qu'il existait alors dans cette ville une école du génie militaire, exclusivement destinée à la noblesse ; mais, ce qu'on sait moins, c'est qu'on y recevait aussi, dans des salles particulières, et principalement pendant l'hiver, de jeunes apprentis, maçons et charpentiers, auxquels on enseignait gratuitement les éléments du calcul et de
la géométrie descriptive. Clouet suivit ces leçons avec ardeur, s'y distingua, et mérita l'estime de M. Monge, dont l'enseignement a illustré cette école. Il vint ensuite à Paris, pour visiter les ateliers et les manufactures,, mais il ne s'y fixa point. Ses parents étant morts, il retourna à la ferme de Singly, et se livra entièrement à ses goûts pour la chimie et la mécanique, qui, jusqu'alors, avaient été toujours contrariés. Il établit d'abord' une fabrique de faïencerie qui eut beaucoup de succès. Cela lui donna occasion défaire . des recherches sur la composition des émaux. Ses résultats sont imprimés dans le tome XXXIV des Annales de chimie; mais ses projets furent bientôt renversés.
Clouet, aussi confiant dans la probité des autres que tranquille sur la sienne, avait prêté une somme considérable à une maison de Charleville. Cette somme, qui formait toute sa fortune, lui fui enlevée par une banqueroute. Sans être ému ni affligé de cet événement, il quitta Singly et revint tranquillement à Mézières. L'école du génie, qui avait été la première ressource de sou enfance, lui donna encore un asile, mais plus honorable que la première fois. On lui offrit, dans cet établissement, une place de professeur de chimie, qu'il accepta. Il fit divers travaux sur le fer et l'acide prussique : on en peut voir le détail dans les volumes de l'Académie, pour 4786, et dans le tome XI des Annales de chimie; mais sa découverte la plus intéressante pour les arts, et même pour la chimie théorique, fut le procédé qu'il donna pour transformer le fer en acier fondu.
Le. fer pur, tel qu'on l'Obtient par. le travail des mines, n'est pas assez dur pour qu'on puisse le faire servir & la fabrication des instruments tranchants et de la plupart dos outils employés dans les arts. Afin de lui donner cette dureté, on le chauffe fortement avec du charbon, dont une portion pénètre sa substance, et cette combinaison, susceptible de se tremper et de devenir dure et cassante, forme ce que l'on appelle l'acier de cémentation. Mais le charbon pénétrant ainsi dans le fer d'une manière inégale, à <li-
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vertes profondeurs, il en résulte que l'acier formé par ce procédé n'est point homogène, et ne peut servir à fabriquer que des instruments très- imparfaits, Depuis longtemps, les Anglais savaient faire une autre espèce d'acier, dans lequel le charbon était partout également combiné avec le fer, et ce secret était pour eux la source d'une branche de commerce très-importante. Clouet parvint à le découvrir, et prouva que, pour obtenir Cette espèce d'acier plus parfaite, il fallait fondre entièrement le fer avec le charbon réduit en poudre impalpable, ou, ce qui vaut mieux encore, avec une substauce déjà combinée avec le charbon et susceptible de l'abandonner à une plus grande affinité, four cela, il choisit la craie, dont le charbon est, en effet, un des éléments; et l'acier qu'il obtint se trouva parfaitement égal en qualité a L'acier des Anglais. Le procédé de Clouet, étendu et perfectionné par des manufacturiers habiles, a exempté la France d'une importation considérable, pour ne pas interrompre l'exposé des recherches de Clouet, nous nous sommes un peu écartés de l'ordre des événements. A l'époque où la révolution arriva, il était sur le point de s'embarquer pour Saint-Domingue ; on eut besoin de créer des armes et des arsenaux ; il resta. On conçoit qu'un homme si industrieux et de mœurs un peu plus que lacédémoniennes, ne pouvait pas demeurer sans emploi dans de semblables circonstances. Il fut en effet chargé d'établir et de diriger une fabrique de fer forgé, à Daigny, près de Sedan, et il s'en acquitta si bien, qi$ cette fabrique seule a suffi pour approvisionner de cette matière les arsenaux de Douai et de Metz , pendant tout le temps que les armées françaises restèrent sur les frontières de ta Belgique et du Luxembourg. On y remarquait surtout un laminoir dont la construction fut regardée comme un chef-d'œuvre de mécanique. Clouet avait, plus que personne, les qualités nécessaires pour conduire, à cette époque, un pareil établissement, Le jour, il présidait aux constructions, et la nuit , il écrivait sa correspondance. Il s'était exercé depuis longtemps & vaincre le sommeil, et il en était venu à n'avoir plus
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besoin de dormir qu'une heure par nuit, encore sans se coucher, et môme, dit-on, sans fermer les yeux. On savait qu'il avait imaginé un procédé nouveau pour fabriquer des lames de sabres, imitant les damas de Perse , et les égalant par leurs qualités. Le comité de Salut public lui demanda, sur ce sujet, un mémoire qui a été depuis imprimé dans le o° XC du Journal des Mines.
Lorsque l'établissement de Daigny fut en pleine activité, Clouet le quitta ; il pensa que sa présence n'y était plus nécessaire. 11 vint a Paris pour rendre ses comptes, qui furent trouvés trèsexacts ; on y découvrit cependant une omission : Clouet avait oublié d'y porter le traitement- du directeur. Un jardin qu'il avait cultivé avait fourni abondamment à tous les frais d'administration. En effet, avec un homme de cette espèce, les dépenses de luxe n'étaient pas considérables. Ses voyages de Paris à Mézières se faisaient de la manière du monde la moins dispendieuse. FI s'était beaucoup exercé à la marche. Quand il voulait se mettre en voyage, il prenait avec lui du pain, de !'eau-de-vie, et il partait. Il ne s'arrêtait jamais pour se reposer ni pour dormir, seulement pour renouveler ses provisions , quand elles étaient épuisées, ce qui n'exigeait pas beaucoup de temps. Arrivé à Paris, il louait une petite chambre sans' meubles, jetait sur le plancher un botte de paille : c'était son lit. Il faisait ses vêtements, et préparait luimême ses aliments. Il est vrai que les uns et les autres n'étaient pas recherchés. On- peut dire qu'il avait complètement réalisé Y Emile de Rousseau, et même qu'il l'avait dépassé.
Cette rudesse de mœurs n'était pas toutefois exempte d'orgueil, et ce grand amour de l'indépendance n'excluait pas l'envie de la domination. Clouet avait tout ce qu'il fallait pour soutenir ce rôle. Sa constance dans ses entreprises était extrême. Il n'abandonnait point un travail qu'il ne fût fini, et il portait ce caractère de ténacité jusque dans les choses auxquelles on le croirait le moins applicable. Un jour, un militaire l'insulta grièvement, lui et un de ses amis, alors administrateur du département. De retour chez lui,
le voilà qui réfléchit à cette insulte et aux moyens de venger l'honneur de son ami, qu'il croyait encore beaucoup plus compromis que le sien. IL s'enferme dans sa chambre pendant trois jours , et travaille sans relâche à inventer un coup de sabre pour punir son agresseur. Quand il l'a trouvé, il fait venir un maître d'armes, le meilleur de la ville, le fait mettre eu garde, répète sur lui l'expérience, le touche, le paye, et le renvoie. Il en appelle ainsi un second, puis un troisième, et toujours le même succès. Alors il va trouver l'homme qui avait insulté son ami, il lui propose tranquillement de venir se battre ; celui-ci accepte, ils sortent, et Clonet, après avoir encore répété celle fois son expérience, et blessé son agresseur, rentre chez lui avec le plus grand sang-froid du monde.
Quand il eut quitté l'établissement de Daigny, on lui donna une place à Paris, dans le conseil des arts établi près du ministre de l'intérieur. Il la remplit avec une exactitude scrupuleuse. Mais le dfisir de faire des expériences sur la végétation lui fil chercher les moyens d'aller à Cayenne. Étant à Nantes, et attendant sou départ, il s'était imaginé qu'il ferait bien de se préparer d'avance au changement de climat; et, pour cela, il allait tous les jours, pendant deux heures, se coucher dans les sables, nu-tête, le visage exposé aux ardeurs du soleil du midi. Toutefois cette précaution ne le préserva point. Il mourut le 4 juin 1 801 , d'une fièvre coloniale, dans un endroit écarté de l'Ile, où il menait à peu près la vie d'un sauvage. On raconte encore de lui, dans celte nouvelle position, plusieurs traits singuliers de ce courage tranquille, et de l'imperturbable sang-froid, qui formaient un des fondements de son caractère, ou plutôt de sa philosophie.
En rassemblant les traits de ce caractère , on voit que Clouet , dans tout le cours de sa vie, s'était mis dans une opposition constante et universelle avec tous les usages de la civilisation. Jamais l'épreuve du système de Rousseau ne pourra être tentée par un homme plus industrieux, plus fort, plus adroit, et qui la suive avec autant de constance. Cependant , quel en a été le résultat ?
Clouet a fait des travaux utiles, mais peu nombreux. Il est incontestable qu'il aurait fait bien davantage, s'il eût profité des ressources de la société, et s'il fût parti du point où les hommes se trouvent déjà élevés parla civilisation. Fut-il heureux? C'est une question à laquelle il est impossible de répondre ; mais ce que sa vie nous montre, c'est une existence dure et pénible, terminée par une mort misérable. Ce n'est pas la peine de se séparer du genre humain pour en venir là.