NOTICE HISTORIQUE SUR M. LAGRANGE
(Eurnit du Journal île l'Empire du SB avril 1813.)
Nous avons annoncé dernièrement la grande perte que les sciences viennent de faire dans la personne de H. Lagrange. Nous avons rapporté les discours qui ont été prononcés sur sa tombe. L'histoire complète de ses travaux appartient aux sociétés savantes de l'Europe ; mais nous avons pensé que l'on verrait avec plaisir quelques détails sur sa vie et ses ouvrages.
M. Lagrange naquit a Turin, le 25 janvier 1736; il commença
1 Cette notice, publiée sans nom d'auteur, quhiïe Jours après les funérailles de Lagrange, avait été rédigée' en commun par Poisson et moi. Va motif moral, plus encore que scientifique, nous avait portés a l'écrire. Nous avions voulu donner une idée fidèle des habitudes de son esprit, et de son abstraction philosophique a considérer les choses de ce monde ; trait distinctif de ce profond penseur, qu'une relation de ses derniers moments , écrite dans une intention de flatterie politique, avait complètement défiguré. Lorsque Napoléon, consul, voulut rétablir en France un gouvernement dont les formes fussent, assorties à la grandeur de la nation, il ne manqua pas d'y rattacher toutes tes gloires qui pouvaient l'illustrer. 11 avait un sentiment trop Juste du génie de Lagrange, pour ne pas le revêtir de toutes les distinctions qu'il créait. Lagrange en fut reconnaissant, comme il devait l'être, tant pour lui-même que pour les sciences. Hais, ni le consul n'aurait attendu de lui autre chose que ce sentiment de gratitude réservée, ni Lagrange n'aurait pu donner davantage. L'enthousiasme politique était étranger à cet esprit abstrait, qui, se concentrant avec un entier
de très-bonne heure ses Études dans cette ville, et les Qt avec distinction : cependant il ne montra pas d'abord l'extrême passion qui l'entraîna depuis vers les mathématiques. On sait que l'on enseignait alors les éléments de ces sciences dans la classe appelée de philosophie. M. Lagrange y assista une première année sansgoût et sans fruit : les études littéraires lui plaisaient davantage.; mais, ayant été obligé d'y apporter plus d'attention une seconde année, son génie s'éveilla et se développa rapidement. A seize ans, il était professeur de mathématiques aux écoles d'artillerie. Ses premières recherches eurent pour objet la propagation du son ; il les publia en 1739 cl 1760 dans les Mémoires de l'Académie de Turin. De là il recevait des lettres du grand Euler : à la vérité, ces lettres étaient encore d'un maître à un disciple. Mais bientôt toute inégalité disparut. A vingt-quatre ans, M. Lagrange publia le Calcul des variations, qu'il possédait déjà depuis quelque temps. C'était l'extension la plus générale que l'on pût donner à la grande découverte de Descartes sur l'analyse indéterminée. Elle fut accueillie avec admiration. Euler surtout, qui avait écrit sur le même sujet un de ses plus beaux ouvrages, qui pouvait regretter qu'une idée si simple et si féconde lui eût échappé, Euler fut le premier à signaler la méthode de son jeune rival. Il com-
amour dans les jouissances de ses pensées, envisageait les événements, extérieurs comme de simples accidents, favorables ou défavorables, auxquels il fallait se prêter avec modération, ou se résigner avec philosophie, sans en être troublé Intérieurement. Il se conformait , autant qu'il le pouvait, au précepte d'Horace :
rébus in arduis "
C'est ainsi que nous avons voulu le peindre. La simplicité du portrait que nous avons tracé de ce grand génie, ne sors pas inutile pour le débarrasser des accessoires qu'un reste d'adulation politique y avait attachés, soit dans l'éloge que Delambre a fait de lui {Mémoires de l'institut pour 1812), soit dans la notice composée par le géomètre Maurice de Genève, pour la biographie universelle en 1819. J. B.
MtLANOIS SCIENTIFIQUES ET LITTER AINBS. lift
posa plusieurs Mémoires pour la commenter, et m fat lai qai l'appela le Calcul des variation». Le jeune géomètre s'était borné à la présenter sous le titre d'Essai. M. Lagrange répondit à un si grand honneur par de nouveaux titres de gloire; en (7*4, il remporta le prix propose par l'Académie des sciences sur la linration de la lune. Non-seulement son analyse embrassait la . question proposée, 11 apprenait encore aux géomètres l'étendue et la fécondité du principe des vitesses virtuelles, pour résoudre tous les problèmes de mécanique. Cette idée renferme le germe d'un de ses plus beaux ouvrages, qu'il a nommé la Mécanique analytique, parce que, en effet, il ; réduit d'avance a une seule formule d'analyse toutes les questions de mécanique imaginables, lorsqu'on connaît la direction et le mode d'action des force* qui déterminent l'équilibre ou le mouvement. H. Lagrange a remporté quatre autres grands prix proposés par l'Académie des sciences. Nous ne ferions pas apprécier justement ce que cette circonstance a de remarquable, si nous n'ajoutions que ce genre de concours diffère beaucoup des concours d'éloquence ou do poésie proposés par l' Académie française. Ce sont les questions les plus importantes de la science, les théories les plus difficiles et les plus profondes, sur lesquelles on appelle les efforts des géomètres; et l'on pourrait presque compter les pas des sciences par le nombre des questions ainsi proposées et résolues.
H. Lagrange quitta sa pallie en 4766. Euler, qui était alors directeur de l'Académie de Berlin, passait à Pétersbourg. Le grand Frédéric proposa a d'Alembert de venir le remplacer. D'Alembert remercia le roi et lui désigna M. Lagrange, qui fut choisi. Son arrivée a Berlin fui marquée par un grand travail sur les équations numériques, qui devint depuis la base du Traité qu'il a publié sur cette matière. Bientôt après il donna ses Recherches sur les équations algébriques; et, pendant vingtdeux ans qu'il resta directeur de l'Académie de Berlin, il publia ainsi près do soixante Dissertations sur toutes les parties des
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mathématiques, sur les différences partielles, les différences finies, les probabilités, la théorie des nombres, et les questions les plus élevées d'astronomie générale. Cela ne l'empécbait pas d'envoyer aussi des Mémoires à l'Académie de Turin, qui avait été honorée de ses premiers succès. Il ne fallait pas moins qu'une si grande . étendue de génie et une fécondité si prodigieuse pour succéder à un homme tel qu'Euler; mais on dut convenir qu'Euler avait un digne successeur.
Pendant son séjour à Berlin, M. Lagrange s'était marié, moins par un désir qui lui fût venu de lui-même, que parce qu'on était, disait-il, dans l'usage d'être marié à l'Académie. Cette union fut troublée par beaucoup de malheurs. M. Lagrange eut, à ce que nous croyons, un enfant qui mourut en bas âge : sa femme mourut aussi après une maladie longue et douloureuse. M. Lagrange la soigna avec un entier dévouement, ne la quittant jamais, et imaginant de nouveaux moyens pour la panser. Celte seconde perle lui rendit le séjour de Berlin très-pénible ; d'ailleurs, il craignait que la tranquillité de la Prusse ne fût troublée. Ces motifs le déterminèrent à écouter les offres qu'on lut faisait pour l'attirer en France, où il espérait être plus tranquille. D y vint en 4 787, et la révolution l'y surprit. -Il la traversa sans en éprouver personnellement les malheurs. Vers cette époque parut la Mécanique analytique : M. Lagrange en avait envoyé le manuscrit de Berlin, et il en avait confié la publication à l'un de nos premiers géomètres. Cet ouvrage était imprimé depuis deux ans avant que M. Lagrange eût seulement songé à l'ouvrir; et comme quelqu'un, à qui il racontait cette circonstance de sa vie , lui témoignait de l'étonnement de tant d'indifférence : « J'étais dégoûté, répondit-il, de ce genre de combinaisons, et je m'étais mis à apprendre la chimie, qui maintenant est aisée, car elle s'apprend comme l'algèbre. » Il fallait être M. Lagrange pour aller chercher dans l'algèbre un modèle de facilité. Mais ce qui est surtout remarquable, c'est que la passion des mathématiques puisse s'è-
teindre et se ranimer , et il parait que d'Alembert a également éprouvé ces alternatives. En 4793, M. Lagrange se maria de nouveau à une jeune et belle personne, fille de H. Lemonnier, un de ses confrères a l'Académie. Elle rendit sa vie très-heureuse; aussi disait-il, dans ses derniers moments, qu'il trouvait la mort aisée, mais que le chagrin seul dp quitter une bonne femme pouvait la rendre pénible. Lorsque , après les événements de thermidor, on réorganisa l'instruction publique, M. Lagrange fut nommé professeur à l'École normale. Les leçons qu'il y donna sont imprimées. Quand on forma l'École polytechnique, il en fut aussi un des premiers professeurs; et ceux qui ont eu le bonheur de l'entendre, savent avec quel respect on l'écoutait. Ce fut alors qu'il publia le Calcul des fonctions analytiques, le Traité des fonctions, et celui de la Résolution des Equations numériques. Ces ouvrages, composés pour l'Ecole polytechnique, ne sont pas une des moindres causes de la célébrité de cet établissement. A l'époque où l'on créa l'Institut, M. Lagrange fut nécessairement nommé le premier, membre de la section de géométrie. Lors de la formation du bureau des longitudes, il y fut également appelé; et, jusqu'au dernier jour de sa vie, personne n'était plus exact que lui aux séances de ces deux compagnies savantes. A l'époque du 18 brumaire, il fut nommé sénateur, et successivement grandofficier de la Légion d'honneur, grand-croix de l'ordre de la Réunion. L'éclat du monde et de la fortune ne le séduisit pas un moment. Il conserva toujours la même manière de vivre, les mêmes habitudes de travail, la même simplicité. Cette sagesse lui était d'autant plus nécessaire, qu'il avait toujours été d'une faible constitution; et ce n'est qu'à son extrême modération en tout, excepté dans le travail, qu'il a dû une longue vie et une vieillesse sans infirmités. Il eut aussi le rare bonheur de conserver jusqu'à la fin son génie. En général on peut suivre ses travaux à toutes les époques de sa vie, on y trouvera toujours la marche progressive des sciences, mais jamais les traces de l'âge.
Il avait entrepris, dans ces derniers temps, de donner une nouvelle édition -de la Mécanique analytique, considérablement augmentée. Il en publia le premier volume où, entre autres additions remarquables, on admire les belles recherches qu'il avait récemment publiées sur les questions les plus générales de l'astronomie et de la mécanique ' . Il travaillait avec une ardeur infatigable aux deux volumes suivants, où il devait, a ce qu'on assure, traiter aussi les grands phénomènes du système du monde ; mais ce travail forcé avança le terme de sa vie. On dit que le manuscrit du second volume existe, écrit tout entier de sa main. Il est a désirer, pour le bien des sciences, que la publication de ce jrécieux monument soit confiée a des personnes qui s'en acquittent avec promptitude et fidélité*.
Le caractère du génie de M. Lagrange a été parfaitement apprécié par une personne dont le nom dans les sciences est depuis longtemps prononcé avec le sien. Si nous osions ajouter quelque
1 il y » exposé avec la plus grande généralité 1s théorie de la variation des constantes arbitraires, dans les problèmes de mécanique, théorie sur laquelle une remarquable découverte de Poisson relative a l'invariabilité des grands aies des orbes planétaires avait rappelé son attention et celle de Laplace. Ranimé pour ainsi dire, a l'âge de soUante-doute ans, par cette découverte inattendu», il embrassa ce sujet avec une ardeur a laquelle les années n'avaient rien oté du feu do. sa Jeunesse. 11 apportait ses calculs avec lui à l'Académie dans sa voilure, et se plaisait à en faire remarquer l'admirable élégance A celui qui écrit cette noie, lequel siégeait auprès do lui. Dans les conversations que Ma communications amenèrent, on pouvait voir, avec autant d'admiration que de respect, combien cette puissante résurrection de son génie mathématique lui était plus précieuse et plus chère que toutes les distinctions' dont il était revêtu. J. B.
* Ce vreii • été rempli aussi bien qu'il pouvait l'être. Tons les papier* laisses psrLagrange ont élé minutieusement compulsés par une commission de l'Académie des sciences, composée de Prany, Lacroix et J. Binet. Leurs recherches ont fait connaître qu'une partie seulement du deuxième volume, à la vérité la plus considérable, était complètement rédigée et écrite de sa main. Le reste n'était qu'imparfaitement préparé et fort incomplet. J. Binet accepta la tiche difficile de coordonner ces matériaux, épars, et de les compléter autant que cela était possible par les notes marginales que Lsgrange avait écrites sur Bon exemplaire de l'édition précédente. Le second volume ainsi restauré fut publié en ISIS. J. B.
chose a ce jugement, ce serait pour le confirmer, en rappelant . l'impression que produit la lecture des ouvrages de M. Lagrange. Ce n'est pas seulement le plaisir qui résulte d'une rédaction claire et bien ordonnée ; c'est un trait de lumière qui s'élance, qui répand le jour sur les effets les plus compliques, et qui découvre à vos regards surpris la route sûre et directe qui mène au but où vous vouliez marcher. Lorsqu'on a une fois lu et compris^ un Mémoire de H. Lagrange, on n'a jamais besoin d'y revenir; on a tout appris, et pour toujours. Relativement à cette généralité de vues, il est bien au-dessus d'Euler. Euler, il est vrai, compense en partie ce désavantage par une multiplicité de moyens extraordinaires, par une fécondité d'invention que rien n'arrête. Les géomètres, en le lisant, apprennent tous les secrets de la science des mathématiques; mais H. Lagrange seul peut leur offrir te modèle de cette perfection presque idéale qu'il faut s'efforcer d'atteindre.
Après ce que nous venons de dire, nous n'aurions encore peint H. Lagrange que d'une manière très-imparfaite, si nous ne parlions pas de son esprit. Cet esprit était tel, qu'il aurait fait seul la réputation d'un homme qui n'aurait pas été M. Lagrange. Quel penseur que celui qui, pour se distraire des études les plus abstraites, avait choisi l'histoire des religions et celle de la médecine ! Il est vrai que, par suite de cet examen attentif, il avait fini par ne guère plus croire à cette dernière; mais son scepticisme était tellement simple, tellement tolérant, que si c'était une erreur, il était impossible de ne pas la lui pardonner. Cet homme, qui savait tant de choses, était surtout émerveillé de tout ce qu'on ne savait pas. Ces mots si simples, je ne sais pas, étaient son expression favorite : il commençait et terminait ordinairement ainsi l'exposition de ses doutes, qui étaient encore ses assertions les plus prononcées. II ne se payait pas volontiers de mots, et ne s'arrélail point aux surfaces. Il était aux opinions et aux choses l'enveloppe qui les couvrait ; et quand il les avait ainsi mises à nu,
il en disait son avis, ordinairement d'une manière originale et rive, aussi remarquable par la profondeur du sens que par la finesse de l'expresaion . On cite de lui une foule de mots heureux. Une personne pour laquelle il avait de l'amitié lui parlait un jour d'une opinion qui, tour à tour adoptée et rejetée, admise et modifiée par les savants, avait fini par devenir un préjugé populaire : « Eh quoi ! dit M. Lagrange, cela vous étonne? cependant il en « arrive toujours ainsi ; les préjugés ne sonl que la défroque des < gens d'esprit qui habille la canaille. » Nous rapportons cette anecdote parce qu'elle montre bien la tournure de son esprit observateur *.
Quoique sa figure fût belle, il n'avait jamais voulu permettre que l'on fit son portrait : il croyait que les productions de la pensée ont seules droit au souvenir. Si ses traits restent inconnus, la mémoire de son génie se conservera aussi longtemps qu'il y aura sur la terre des peuples civilisés.
1 Cette réflexion philosophique fut faite occasionnellement par lui, à celui qui écrit cette note.dans une conversation familière qui avait eu lieuiArcueil, chas H. Laplace. On en pourrait citer bien d'autres de lui non moins piquantes. Il se plaisait dans la société des femmes, peut-être en partie à cause de l'avantage qu'elles ont en général d'Ctre étrangères aux discussions scientifiques. Hais leur ignorance même sous ce rapport, était encore pour lui un sujet d'observation ; car il se laissa aller, une fois, A me dire en confidence : ■ La tète d'une femme est une éponge à préjugés. <• Bien entendu que je lui renvoie tonte la responsabilité de ce propos. J. B.