UNE CONVERSATION AU VATICAN
(Lue à rAcadémiê frsmçafse dans sa séance particulière du d février 1858).
Dani^ le courant du mois de mars 48S5, je me trouvais de passage à Rome, avec mon fils, âgé de vingt^un ans. Nous venions d*Ancône, et nous sdlions à Naples. Une mission astronomique, dont j'étais chargé depuis l'année précédente, et dans laquelle il m'accompagnait comme assistant, m'avait donné l'occasion de faire ce détour. J'en ai raconté les détails ailleurs, je n'ai pas besoin de les rappeler. Le lendemain de notre arrivée nous allâmes offrirnos respects à M. le duc de Laval, alors ambassadeur de France. Il nous accueillit avec la grâce exquise qui lui était ha» bituelle, nous permettant de prendre part à tous les agréments <iu'il rassemblait autour de lui. La Rome moderne se pressait ûans ses salons ; et, par son crédit, la Rome ancienne nous fut beaucoup plus complètement accessible qu'elle ne l'aurait été à des étrangers inconnus. Après quelques jours passés ainsi, je lui demandai, comme une insigne faveur, de vouloir bien me présenter, avec mon fils, au pape Léon XII , avant notre prochain
iSâ MELANGES SCIENTIFIQUES ET LITTERAIRES.
départ pour Naples, ayant un désir extrême de rapporter ce souvenir dans ma famille. Il me promit obligeamment d*enlchercher Foccasion. Mais un ambassadeur est, ou se croit parfois tenu à de certaines précautions, à'de certains ménagements, dans ses relations officielles. L'occasion espérée n'arrivait pas; et mes respectueuses instances pour l'amener, semblaient rencontrer quelque gêne à la faire naître. De jeunes attachés de l'ambassade me donnèrent le mot de cette énigme. En arrivant à Rome, je m'étais empressé d'écrire à M. le colonel Fallon , directeur du bureau topographique de Vienne, pour lui rendre compte des opérations que j'avais faites à Fiume , terme oriental de la portion du 45® parallèle mesurée par les officiers d'état-major autrichiens. Pour cela, j'avais eu besoin de prendre quelques nombres dans des recueils d'astronomie que je n'avais pas apportés avec moi à Rome ; et comme l'observatoire du collège romain , tenu par les jésuites, avait alors pour directeur le père Dumouchel, mon ancien condisciple à l'École polytechnique et mon ami, j'étais allé les lui demander, ce qui m'avait donné l'occasion de retourner plusieurs fois le voir. Or, mes démarches avaient été observées ; et, je ne sais par quelle idée, mes visites réitérées au collège des jésuites avaient paru cacher quelque mystère qu'il importait d'éclaircir avant de s'engager pTus loin avec moi. Bref, j'étais devenu un personnage politique, sans le savoir. Je compris qu'il ne fallait pas, moi simple savant, me laisser ainsi envelopper dans .les toiles de la diplomatie, et que la sincérité de mon obscur hommage n'avait pas besoin de tant d'apprêts. Je songeai donc à on'ouvrir quelque voie moins embarrassée en dehors du monde officiel, ce dont j'aurais dû m'aviser plus tôt. Seulement, pour continuer à exercer la sagacilé des observateurs de l'ambassade, je pris soin de rendre mes visites au père Dumouchel, un peu plus fréquentes.
Je connaissais à Rome un prélat, Monsignor Testa, homme fort lettré, qui avait publié une savante dissertation sur les repré-
sentations zodiacales, découvertes depuis quelques années en Egypte. M'étant aussi occupé de ce sujet, cela nous avait mis en relation ; et je m'étais donné le plaisir d'aller lui rendre visite, peu de jours après mon arrivée. Comme il m'avait montré toute sorte d'intérêt, j'allai le revoir, et je lui contai ma mésaventure; lui témoignant combien j'éprouverais de regret, si j'étais forcé de quitter Rome , sans avoir pu être admis en la présence de Sa Sainteté avec mon fils, pour qui, de môme que pour moi, c'aurait été un souvenir de toute la vie. Je ne savais pas que le bon abbé Testa était, plus que personne, en position de me faire obtenir cette grâce. Il occupait, à la cour pontificale, un emploi de confiance ; et ses excellentes qualités lui avaient mérité les bontés particulières du pape Léon XII. Il sollicita, et il obtint pour moi cette faveur, à laquelle j'attachais un si grand prix. Au jour assigné, nous nous rendîmes avec lui au Vatican , un peu avant l'heure qui nous avait été marquée. C'était à l'issue du dîner du saint père, qui, en ce moment, s'était retiré dans ses cabinets intérieurs ; de sorte que nous restâmes dans le salon d'attente, jusqu'à ce qu'il nous fît appeler. Pendant que nous étions là, il entra dans le même salon un religieux, qui, sans doute, était venu comme nous, pour une audience. Il était vêtu d'une Tobe blanche. C'était un homme d'une taille élevée, d'un maintien très-digne. L'abbé Testa me présenta à lui par mon nom, qui ^ parut ne lui être pas inconnu. Il enfra aussitôt en conversation sur les zodiaques d'Egypte, sujet qu'il savait être familier à l'abbé Testa comme à moi ; il passa en revue , avec autant d'érudition que de sage critique, les, conjectures sans nombre que l'on avait faites jusqu'alors pour les expliquer. Delà, sans autre transition : « Nous avons lu ici, me dit-il, votre article Galilée, de la Biogra- « phie universelle. Vous blâmez le jugement porté contre lui « par le tribunal du Saint-Ofiice. Mais, en fait, le tribunal n'a con- « damné que ses erreurs, car il en avait commis de très-réeUes. » Que devais-je répondre? Fallait-il voir là un essai de justification,
OU un motif plausible d*excuse? Je le laisse à deviner. Le lieu où je me trouvais n'était pas commode pour presser Talternative. Je n*étais pas médiocrement embarrassé, car je ne voulais, ni renier ma foi scientifique, ni montrer une incompatibilité de sentiment si farouche, qu'elle rendit toute conciliation impossible. Je m^en tins donc à louvoyer de mon mieux entre ces deux écueils.
« n se peut, répondis-je, que Galilée ait commis des erreurs, « même en physique. Tout homme est faillible. Mais il aurait « fallu des juges bien^en avant de leur siècle pour les apercevoir ; € et, de tout cela, on n'aurait pas pu lui faire un gr&md crime. Le « procès qu'on lui a intenté ne me paraît pas avoir reposé sur l'es- « sence même des vérités qu*il avait découvertes, mais sur leurs « conséquences philosophiques, qui ruinaient de fond en comble « la physique d*Aristote, réputée jusqu'alors infaillible. Tout le € corps enseignant, composé d'ecclésiastiques, en possession in- € contestée de la professer, se souleva avec une unanimité furieuse « contre le novateur, qui ne leur épargnait ni les réfutations, ni « les sarcasmes. Ils l'attaquèrent dans leurs chaires, même dans « des prédications publiques ; et s'étant faits ses implacables en* € nemis , ils Taccusèrent d'hérésie à Rome , de même que les € protestants de Hollande accusèrent Descartes d'athéisme; la re* « ligion devenant partout une arme, et la plus terrible, dans ta « main des passions. Au reste, en déplorant ce procès, et mettant € à nu les motifs intéressés, qui lui ont servi de prétexte, vous < avez pu Toir que je n'en ai pas exagéré les circonstances. Je « crois avoir montré avec évidence^ que les rigueurs physiques, « indiquées dans le texte de la sentence, n'ont été quQ des énon- « ces de formes, sans réalité d'application ; tout concourt à le « prouver. Galilée eut d'abord pour prison le logement d'un offi- « cier supérieur du tribunal, avec la permission de se promener « dans le palais. On lui laissa son domestique de contiance. Plus « tard on le transféra dans le palais de Târchevéque de Sienne « qui lui était affectionné, et dont les superbes jardins luiser-
« valent de promenade. Il put chaque jour écrire librement à ses « amis, et il leur écrivait en effet des lettres fort plaisantes sur le « compte de ceux qui Tinterrogeaient. Ce n'est pas ainsi que peut « badiner un vieillard de soixante-dix ans qui viendrait d*ôtre « mis à la torture. Les souffrances morales que lui causa ce pro- « ces, et les entraves qui en résultèrent pour sa liberté, pendant « les dernières années de sa vie, lui furent assez pénibles sans « qu'on ait besoin de les aggraver. » — «Non 'assurément,» reprit mon interlocuteur. « En tout, votre article est écrit avec droiture « et sincérité. Mais croyez bien que Galilée eut grand tort de se « mettre mal personnellement avec le pape, qui lui avait montré « autrefois beaucoup d'estime. Il Tavait joué, dans ses dialogues, « sous le personnage de Simplicius ; et en faisant allusion* à la « fantaisie qu'on lui attribuait de composer des vers, il ne se gé- « nait pas pour dire, et pour écrire, que le pape aimait à rimer « il sonnettino amoroso. Soyez convaincu que ces torts person- « nels ont puissamment contribué à sa perte. » Du moment où Ton paraissait m'accorder que les inimitiés inspirées par l'homme, avaient été le motif décisif de la condamnation prononcée contre Tastronome, la vérité scientifique n'était plus en cause, et je n'avais plus à prendre sur moi la charge de la défendre, ce qui était le seul droit que je pusse me 'permettre, comme le seul devoir auquel je ne pusse honorablement renoncer. Trouvant donc mon interlocuteur si bien instruit, et se prêtant de lui-même an seul arrangement qu'il lui fût possible d'admettre, je lui demandai si, pour satisfaire une curiosité bien naturelle, il pourrait m'étre permis de voir les pièces originales de ce procès. A cela il me répondit : « Nous ne les avons plus. Elles avaient été transpor-^ « tées à Paris avec tout l'ensemble des archives pontificales. Le « roi Louis XVIII a voulu en avoir communication. Elles lui « furent apportées aux Tuileries, Mais quand il quitta précipi- « tamraent Paris, au 20 mars, on ne songea pas à les restituer « aux archives royales ; et, dans la bagarre, elles ont disparu. Si
« nous les possédions, il n*y aurait aucune difficulté à tous les « communiquer. » La conversation se continua sur ce ton d*aménité bienveillante, jusqu'au moment où Ton vint nous avertir que Sa Sainteté consentait à nous recevoir. Nous entrâmes donc seuls, Tabbé Testa, mon fils et moi, dans le cabinet intérieur. Je n'essaierai pas de rapporter les paroles qui nous furent adressées, ni de peindre Tensemble des impressions qu'elles produisaient sur nous, par le caractère, auguste à tant de titres, de celui qui les prononçait. C'était comme une chaîne de pensées empreintes d'une bonté indulgente, de suavité, de charme, qui semblait descendre du ciel vers la terre, et remonter de la terre au ciel ; où se faisait sentir la tranquille sérénité de l'âme d'un vieillard, alliée à la dignité d'un pontife et d'un prince, ornée encore et rehaussée par une culture supérieure de l'esprit , que les princes de ce monde ont bien rarement l'occasion d'acquérir. Les marques d'intérêt qui me furent accordées par Sa Sainteté pour moi, mon jeune fils, et pour ma famille absente, me touchèrent jusqu'au fond du cœur. Elles se continuèrent encore après mon départ, et me suivirent jusqu'à Naples. En sortant de cette audience, nous retrouvâmes dans le salon d'attente, le religieux avec lequel je m'étai3 entretenu, et il nous remplaça auprès du Saint Père. Quand nous eûmes quitté les appartements, et que j'eus témoigné à l'abbé Testa combien j'étais reconnaissant de l'adorable bonté avec laquelle le pape avait daigné me recevoir ; « quel est donc, « lui demandai-je, ce religieux, si distingué par ses manières et € son langage, qui s'est rencontré avec nous? C'est un esprit très- € éminent, d'une instruction infiniment variéei, d'une grande « érudition et d'un profond savoir. Je ne saurais vous dire à quel « point sa conversation, m'a charmé. » — « Quoi, reprit l'abbé, « vous ne saviez pas qui il est? Vous ne l'avez donc pas reconnu « à son habit blanc de Saint-Dominique? C'est le commissaire « général du Saint-Office, celui que vous appelleriez, en France, « le grand inquisiteur. » — * « Ah 1 m'écriai-je, je ne m'attendais
« guères à comparaître ici en sa présence, et à m'y trouver avec « lui dans une telle facilité de rapports. Je ne m'élonne plus qu*il « ait tant insisté sur l'affaire de Galilée, il me prenait à son avan- « tage. Car je ne pouvais refuser ce sujet de conversation , quoi- ' « que je ne fusse pas allé le choisir. Au reste, plût au ciel qu'il « n'eût jamais été débattu autrement I j^ Je revins à moiï logis tout pensif , méditant sur les particularités qui avaient accompagné cette rencontre inattendue. Ainsi, me disais-je, après deux siècles écoulés, dans ce même Vatican où Galilée a été condamné, nous venons de faire la révision pacifique de son procès ! mais avec quels changements merveilleux dans les liommes et dans les idées I D'une part, un des descendants de son esprit, chargé d'enseigner et de professer publiquement ses doctrines, est admis, par une faveur spéciale, en présence du Saint Père, qui le comble de grâces. D'une autre part, le commissaire du tribunal, reprenant l'instruction de la cause, avec autant d'équité que de lumières, concourt avec ce disciple pour séparer de la question scientifique tous les accessoires des passions humaines qui l'avaient envenimée ; de sorte que la vérité, dégagée de ces nuages d'un moment, brille désormais d'un éclat pur, qui ne blesse ni la science, ni la religion. Quel résultat plus désirable qu'un tel accord 1 et quelle application plus éclatante de cette belle maxime de Cicéron : Opinionum cojnmenta delet dies; naturm judicia confirmât.
Lorsque je revis M. le duc de Laval, il me fit quelque peu la guerre sur la précipitation que j'avais mise à obtenir d'être présenté au saint père, par un autre que lui. Je m'excusai sur l'impossibilité où je me trouvais de retarder plus longtemps mon départ pour Naples. Mais je ne lui parlai point de ma conversation avec le commissaire du Saint-Office. Les intérêts qui s'étaient débattus dans cet entretien ne sont pas de la compétence des ambassadeurs. Ils ne se règlent que par la puissance suprême du temps et de la raison.
Depuis mon retour, j'ai appris que le religieux dominicain, avec lequel je m*étais rencontré, s'appelait le père Benedetto Mo* rizio Olivieri. Il avait la réputation d'être un homme trè&^avant, et fut fait général de son ordre en 4834.
ADDITION
^ Tout ee qui m'avait été dit à Rome, en 4825, sur le tort que Galilée s'était fait en irritant personnellement contre lui le papa Urbain VIII, était parfaitement véritable. Il n'était pas moins vrai que le texte du procès intenté contre lui par le Saint^ffice, n'avait pas jusqu'alors été restitué aux archives romaines, quoique, depuis 4 84 i, la cour pontificale n'eût pas cessé de le réclamer. Quand Ro&sl vint à Rome, en 4 845, chargé par le gouvernement de Louis-r Philippe d'une mission diplomatique, on le lui redemanda encore. Il promit ses bons offices pour faire rechercher ce précieux docu-» ment au dépôt des affaires étrangères de France, et pour en obtenir la remise si l'on parvenait à le découvrir, sous la promesse expresse qu'il serait livré à la publicité , comme cela avait été le projet du gouvernement impérial. Cette assurance lui ayant été donnée, il le rapporta en effet à Rome l'année suivante, et le wmit au pape Pie IX, qui, dans les malheureux événements de 4 848, en confia la garde à Monsignor Marino-Marini, préfet des ar^ chives secrètes du Saint-Siège ; puis, gorti de ces orages, en fit don, le 8 juillet 4850, à la bibliothèque du Vatican.
La promesse faite à Rossi a été remplie, fort incomplètement à la vérité, par Monsignor Marino-Marini cette année-là même, par la publication d'un mémoire très-étendu, intitulé Galileo e ,
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rinqiiizione, adressé à rAcadémie d*archéologie de Rome. Une personne très-éclairée, dont le regrettable père de Ravignan m*a "légué la bienveillance, M. Tabbé de Ponlevoy, a sollicité en ma faveur ses amis de Rome pour me procurer cet ouvrage, et grâce à sa recommandation, je l'ai dû aux soins du savant P. Pianciani, professeur au collège romain, dont l'érudition m'avait été déjà d'un utile secours dans une autre circonstance. Tous les détails intérieurs de la procédure, rapportés dans l'ouvrage de Monsignor Marino-Marini, se trouvent pour ainsi dire commentés et complétés pour chaque jour, par la correspondance officielle de l'ambassadeur de Toscane Niccoloni avec le bailli Cioli, secrétaire d'État du grand-duc Ferdinand II, correspondance primitivement publiée par Fabroni, dans ses Lettere inédite de uomini illustrù e.n 1775, reproduite depuis par Venturi dans ses Mémoires sur Galilée j et reproduite encore en 4853, au tome ix de l'édition de Florence, après avoir été conférée sur les tfextes originaux. Si l'on rapproche de ces documents authentiques les lettres écrites par Galilée lui-même, -avant et après sa condamnation," à ses amis, ainsi qu'aux personnes puissantes dont il réclamait la protection, lettres où il expose ses appréhensions, ses peines morales, et le chagrin que lui causent les persécutions qu'on lui suscite, on peut, je crois, composer de tout cela un récit fidèle de ce grand drame philosophique, où le génie inspiré qui découvre à l'intelligence humaine les routes du ciel et l'arrangement de l'univers, est puni de son audace comme un autre Prométhée. Cette étude commencera le troisième et dernier volume des Jfelanges que j'offre aujourd'hui au public. J. B.