‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 3)Chapitre 21 sur 67 · A LA SEANCE PUBLIQUE DU 7 MARS · texte numérisé non relu

A LA SEANCE PUBLIQUE DU 7 MARS

Messieurs et chers confrères,

Je vous dois des remer ciments et je vous les offre, non pas avec cette reconnaissance presque officielle qn'entraîne l'honneur de votre présidence, mais avec cette gratitude profonde qui naît des sentiments les plus vifs et les plus divers.

En effet, Messieurs, que de souvenirs s'éveillent tout à coup dans ma mémoire pour la remplir tout entière? Ne suis-je pas à Evreux, dans cette ville où j'ai passé sept années de mon enfance, dans cet amphithéâtre qu'a élevé mon père, à la place même qu'il a plusieurs fois occupée et qu'il me semble occuper encore aujourd'hui, puisque vous m'y avez placé pour lui rendre un dernier hommage? Ce n'est pas la première fois que j'ai

recueilli, dans l'héritage paternel, des succès qui me sont doublement chers. Quand je me sens porté par le cours des années précisément dans les postes où mon père a laissé des traces profo ndes, je ne me dissimule pas qu'une influence secrète et mystérieuse me soutient, me conduit naturellement au but que mes regards de jeune homme avaient fixé depuis longtemps. C'est ainsi que, renouvelant l'honneur que m'a fait la Société centrale d'agriculture de France, vous avez bien voulu m'appeler à continuer, au milieu de vous, la tâche que mon père a remplie. C'est ainsi qu'en consacrant dans un même témoignage d'estime et de sympathie les services du passé et les efforts du présent, vous avez confondu deux vies qui auront ce caractère particulier de se succéder et de n'en faire qu'une seule dans la science et dans l'administration. Ce n'est donc pas moi tout seul, c'est aussi mon père qui vous parle aujourd'hui : c'est lui qui vous remercie une dernière fois de l'honneur que vous lui avez fait, en me choisissant pour présider à vos travaux, et en lui permettant de se survivre en ma personne par le travail et le dévouement.

Si je m'incline devant l'influence qu'a dû exercer sur votre décision la mémoire de votre fondateur, je ne puis m'empêcher de vous avouer que j'ai cherché depuis longtemps à m'en rendre digne. La vie s'avance et nous pouvons déjà nous demander ce que nous avons fait ensemble. Voilà bien des années que je suis inscrit dans vos rangs et que je sers votre cause, de la plume et de la parole, dans les champs de l'érudition et sur le terrain des concours. Vous vous souvenez du temps, qui n'est pas encore très éloigné, où notre Société tomba tout à coup en disgrâce. Dans ce temps-là, je luttais pour vous;

et, tandis que je m'appliquais à la publication de l'histoire de nos communes, je soutenais avec une juvénile ardeur, dans l'arrondissement des Andelys, l'institution de nos comices. Chaque année, à notre table, je conviais vos amis et vos adversaires, et il fallait bien, après les compliments d'usage, boire des lèvres ou du cœur à votre prospérité. Laissez-moi l'illusion de croire que ces vœux nous ont porté bonheur. Quant à moi, je ne me rappelle pas de journées plus agréables et de victoires plus précieuses. Notre Recueil en a conservé le témoignage, et reporté dans les autres arrondissements, alors presque immobiles, l'écho de nos espérances. Aujourd'hui tout est changé; l'arrondissement de Bernay, sous la vive impulsion de mon éminent prédécesseur, a répondu à l'appel de l'arrondissement des Andelys; une vie nouvelle circule dans toutes les parties du département, et le joyeux mois de septembre s'écoule dans ces réunions cordiales dont l'agriculture paraît faire tous les honneurs et tous les frais, quand elle n'invite pas Ja politique à les partager.

A tout prendre, et quoique nous portions le vaste et beau titre de Société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres du département de l'Eure, il est bien certain que, par le mouvement des intérêts et des esprits, nous sommes devenus principalement une société d'agriculture. Que vos publications prennent la forme scientifique ou littéraire, que vos efforts se concentrent dans de belles études sur la condition des classes rurales au moyen-âge, dans la collection des usages locaux, dans la géologie du département de l'Eure, ou qu'ils se répandent dans ces rapports excellents dont le recueil de vos mémoires est rempli, dans ces vives allocutions dont votre dernier

président, M. le duc de Broglie, nous a laissé des modèles exquis, il faut toujours en revenir, par un côté ou par un autre, par le fond ou par le détail, par l'histoire ou par la science, vers ces champs bien-aimés qui sont l'image de la patrie, vers ces cultivateurs qui sont les compagnons de notre fortune et nos amis, vers cette terre inépuisable qui nous récompense sûrement de nos soins et de nos labeurs. Le mouvement qui vous entraînait jadis dans le choix de vos études est aujourd'hui irrésistible. Admirez-en la force et le caractère. Portez tour à tour vos regards sur rétablissement des chemins de fer, sur les progrès de la science, sur l'état de notre législation, sur la transformation des mœurs, et vous aurez reconnu les causes de l'évolution qui fait désormais de l'agriculture française la base la plus solide de la fortune publique, et, des associations scientifiques et littéraires de nos départements, les témoins et les serviteurs forcés de cette évolution.

En présence d'un pareil mouvement, d'une pareille situation, quel est notre rôle? Ai-je besoin de vous le dire? Les épreuves que nous avons subies sont la règle de notre conduite. 11 faut courir au-devant des devoirs que le salut du pays nous impose et des services que l'agriculture attend de nous. Il vous appartient à tous, croyez-le bien, à tous, mes chers confrères, de contribuer à ce grand acte de la réparation nationale et de redoubler de zèle, d'études, d'émulation, pour seconder cet effort immense de travail qui relève tous les jours et restaure le pays tout entier. L'instinct qui vous portait jadis à étudier, à développer les forces productives de l'agriculture et de l'industrie doit se tourner aujourd'hui en volonté réfléchie et inébranlable.

Dans les épreuves, j'ose dire cruelles, que vos représentants ont traversées, et où tant de braves cœurs et d'esprits distingués se sont combattus en voulant le bien du pays, je n'ai jamais varié. J'ai toujours été dominé par cette pensée qu'il fallait à tout prix sauvegarder le travail national et permettre aux hommes de labeur de réparer les fautes des hommes politiques. Yoilà pourquoi j'ai toujours poursuivi la politique du possible, convaincu que la politique du possible est la politique nationale. J'ai délaissé les théories gouvernementales pour ne m'occuper que de la pratique des faits. J'ai tâché de tirer des passions et des opinions des hommes, tantôt d'un côté et tantôt de l'autre, tout ce qu'on pouvait en tirer pour l'ordre et la paix publique, et j'ai contribué, à mon grand honneur, à organiser un gouvernement qui donnera au travail national quelques années de repos et de sécurité. Eh bien! Messieurs, pour tenir cette conduite, à quelle source me suis-je inspiré? A qui étais-je heureux de sacrifier certaines opinions, certains sentiments auxquels les hommes politiques ne peuvent échapper? A qui, Messieurs, si ce n'est à vous-mêmes! à vous qui, présents ou absents, représentez les intérêts matériels et moraux de notre pays; à mes amis de la culture dont je connais l'esprit et les besoins; à ces populations laborieuses qui vivent de la peine du jour et auxquelles nous sommes tenus de donner la sécurité!

Je dirai donc avec une sereine confiance : « J'ai fait tout ce que j'ai pu, et faire ce que l'on peut, c'est faire ce que l'on doit. » Mais je n'ajouterai pas, comme cela arrive trop souvent : « Advienne que pourra! »

Non, Messieurs, il ne faut pas dire en ce moment, il ne faut jamais dire : « Advienne que pourra! » Personne

Page 1