‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 3)Chapitre 29 sur 67 · DE L'ARRONDISSEMENT DES ANDELYS · texte numérisé non relu

DE L'ARRONDISSEMENT DES ANDELYS

Messieurs,

Puisque le comité d'organisation de ce banquet solennel et amical a bien voulu m'en déférer la présidence, je viens en son nom et au nom des commissaires de cette fête, au nom de tous les souscripteurs, présents ou absents, porter la santé de M. Auguste Hébert, lauréat de la prime d'honneur en 1864 ; de M. Besnard, lauréat de la prime d'honneur en 1870 ; de M. Narcisse Hébert, lauréat de la prime d'honneur en 1879; de M. Fleury, lauréat de la prime d'honneur en 1886; et, si vous me le permettez, porter encore la santé de l'inconnu, auquel nos vœux décernent aujourd'hui la cinquième prime d'honneur dans l'arrondissement des Andelys.

Pour donner à ce banquet son caractère original, et pour prouver à tous qu'il est dans notre histoire locale une date et un événement, vous trouverez comme moi

DISCOURS AU BANQUET DES QUATRE PRIMES û'iIONNEUR. 43

nécessaire de constater et de proclamer la constante supériorité de la culture du Vexin depuis le commencement de ce siècle.

Il y a cinquante ans, le 18 septembre 1836, mon père, alors préfet de l'Eure, installait aux Andelys la première société d'agriculture de l'arrondissement, et il disait à tous les cultivateurs réunis autour de lui : « Oui, notre bonne terre du Vexin a toujours nourri une pépinière d'hommes habiles dans le travail de la terre et on vient aujourd'hui, jusque dans nos plaines, prendre des leçons de culture. » Ces leçons de culture consistaient, principalement à cette époque, dans la préparation de la terre, dans l'art du labourage, dans le traitement et l'emploi des fumiers de ferme, dans la création des prairies artificielles, dans l'élevage des moutons. Ces leçons de culture, qu'on venait chercher dans nos plaines, consistaient surtout dans l'exemple de ces familles qui tout entières, et de père en fils, cultivaient la terre et avaient fini par en découvrir les secrets, en la regardant toujours et en y pensant toujours.

Aussi, quand le fondateur de la nouvelle Société d'agriculture du département de l'Eure institua des concours de culture départementale, le prix en revint toujours à notre Vexin, si bien qu'en 1848 on aurait pu donner aux lauréats du Vexin, à MM. Fleury, de Puchay ; Leguay, de Neaufles; Coutil, de Villers; Mettais, d'IIarquency ; Renard, de Fours, un banquet comme nous en offrons un à MM. Hébert, Besnard et Fleury. Un peu plus tard, le gouvernement de l'empereur emprunta à notre Société cette belle idée des concours de culture départementale et institua la prime d'honneur dans les concours régionaux.

X ce moment, le Vexin était prêt, et tous les regards

se tournaient sur les deux exploitations de Yillers et de Cantiers où venaient de s'élever des distilleries, où la culture du colza avait été inaugurée en grand, où les moissons étaient superbes, où l'élevage des chevaux et des vaches était traité avec un succès particulier. La victoire entra tambour battant dans la ferme de Yillers où l'attendait M. Auguste Hébert, quoiqu'elle eût pu, si on lai avait ouvert la porte, entrer au même moment dans la ferme de Cantiers où le frère du vainqueur, M. Narcisse Hébert, 'était capable de la très bien recevoir.

Cher monsieur Hébert, permettez-moi de m'arrêterun moment et de me reposer avec vous dans la ferme de Villers. Je veux, en souvenir, y saluer votre père et votre mère et, dans leurs personnes, toute cette génération de cultivateurs, profondément modestes et ardemment laborieux, qui ont préparé la fortune de tous ceux qui m'écoutent. Je veux les saluer avec respect dans leur costume de travail, dans l'éclat de leur bonne renommée et dans la mémoire de leur cordiale hospitalité.

Je me souviens de leur joie, de leur émotion, de leur reconnaissance, à ce banquet d'Etrépagny qui était bien aussi le leur, à ce banquet où j'ai eu le plaisir de célébrer la victoire de la première prime d'honneur. Vous en souvenez-vous, cher monsieur Auguste! A la fin de mon grand compliment etparlant au nom de tous les convives, je vous disais : « Peut-être dans quelque vingt ans d'ici, lorsque le temps, dans sa course rapide, aura renouvelé toutes les situations du Yexin, peut-être, Monsieur, aimerez-vous à vous rappeler mes paroles, à r edire les noms des témoins de vos succès, les noms des convives et des témoin s de ce banquet. » C'était le 17 juillet 1864, il y a vingt-trois ans! Et vous m'avez répondu :

« Soyez certain que je conserverai toute ma vie le souvenir de cette belle journée! Je bois à la conservation de la prime d'honneur dans notre bel arrondissement! » Sept ans après, nos vœux étaient exaucés, M. Besnard (Hait vainqueur, et nous nous préparions à le fêter comme nous vous avions fêté, lorsque la guerre éclata entre la France et la Prusse. Vous savez le reste.

Voilà donc M. Besnard, vous voilà donc mon cher et honoré confrère, lauréat de la prime d'honneur en 1870. Souffrez à votre tour que je rende, dans la ferme de Guitry, les honneurs que j'ai rendus à nos anciens dans la ferme de Villers. Voilà plus de quatre-vingts ans que l'exploitation de Guitry est confiée à la même famille et que les mêmes terres sont travaillées avec une attention et une expérience héréditaires. Mon père était l'ami de M. Legrand père, qui a joué dans ce pays un rôle si honorable, et moi-même j'ai beaucoup connu Emile Legrand, si sympathique et si populaire. L'hommage que je leur rends ne peut que vous toucher: car cette excellente famille est devenue la vôtre, et Guitry est devenu votre renommée! Mais tout se tient et s'enchaîne, et je crois remplir un pieux devoir en recherchant sur les terres de Guitry, transformées aujourd'hui par votre main puissante, les traces de vos devanciers. Vous êtes arrivé dans ce pays, armé pour la lutte, et vous avez triomphé. C'est par l'application de vos procédés scientifiques que vous avez donné à l'exploitation des Legrand un caractère nouveau. Votre distillerie, votre troupeau de moutons, tout cela vous appartient en propre et c'est plein de gratitude pour l'honneur que vous avez fait à notre Vexin que nous fêtons encore aujourd'hui votre beau succès de 1870.

Dès cette époque vous aviez de rudes concurrents, car enfin entre Yillers et Guitry s'étend la plaine de Cantiers et il fallut bien, en 1879, se demander pourquoi on avait honoré Yillers, honoré Guitry et pourquoi on n'honorerait pas Cantiers. Narcisse Hébert attendait patiemment depuis quinze ans avec sa modestie et sa réserve naturelles. Enfin cette troisième prime d'honneur lui est décernée! C'est le succès de la culture d'Auguste Hébert renouvelé et confirmé. Ce coin de terre normande devient célèbre, et il semble que la fortune épuise pour le Yexin ses bonnes grâces et sa justice.

Mais, à quelques kilomètres, un homme jeune et entreprenant, patient et résolu, préparait secrètement à notre arrondissement une grande surprise et un nouveau succès. M. Fleury s'installait en 1860 à Guisenierset créait, à force de travail et d'application, une exploitation que chacun admire aujourd'hui. Ce n'est pas moi, monsieur Fleury, qui loue les préparations excellentes de vos terres, vos magnifiques récoltes, votre distillerie créée à vos frais, votre beau troupeau de 1 500 moutons et cet ensemble de soins qui embrasse toutes les parties de la ferme; ce sont vos collègues et vos rivaux. J'ai vivement regretté de n'avoir pu, dans le banquet solennellement administratif du concours régional d'Evreux, porter votre santé, comme il m'appartenait de le faire. Mais combien je me réjouis aujourd'hui de ce retard involontaire ! AÉvreux, vous n'auriez reçu que les félicitations du président de la Société d'agriculture de l'Eure et de votre dévoué compatriote; aux Andelys vous recevez les félicitations de tous les souscripteurs de ce banquet. Je suis chargé, Monsieur, d'une bien douce mission. Je suis chargé de vous dire que vous êtes un maître, et qu'en

nous donnant l'occasiou de célébrer les succès répétés du Vexin agricole, vous avez conquis le droit de regarder ce banquet comme le banquet de M. Fleury.

Je pourrais m' arrêter, Messieurs, au milieu de vos applaudissements, mais je ne répondrais ni à vos espérances ni à vos préoccupations. Sur le livre agricole du Yexin, nos quatre lauréats ont écrit quatre beaux chapitres : qui osera, qui voudra se préparer à écrire le cinquième? Le passé du Yexin a été fécond; le présent est glorieux. Que sera l'avenir? Voilà ce que chacun, au milieu de notre joie commune, se demande secrètement et se demandera dans l'émotion des mêmes espérances.

S'il est vrai que le Vexin soit une école d'agriculture, s'il est certain que des exploitations couronnées comme des modèles soient entourées d'un grand nombre d'exploitations qui peuvent être aussi proposées comme des exemples, il semble que notre pays, mieux que tout autre, devrait surmonter la crise qui mine sourdement les situations agricoles et les fortunes territoriales.

Comment donc se fait-il que dans ce pays fertilisé par la nature et la science, nous n'entendions retentir que des plaintes? Comment se fait-il que ces cultivateurs qui, depuis tant d'années, ont fait dans nos champs leur fortune et leur renommée, menacent de se retirer, se retirent et laissent la terre au propriétaire embarrassé ou gravement compromis? Voilà ce qu'on entend partout, ce qu'on voit souvent et ce qui paraît invraisemblable dans le Vexin lui-même, dans le Vexin, où se tient aujourd'hui le banquet des quatre lauréats de la prime d'honneur.

Cet affligeant spectacle a sans aucun doute des causes bien profondes, et vous tous les répétez : c'est la baisse

constante sur nos marchés des produits du sol, l'augmentation croissante de tous les frais de culture et de la main-d'œuvre et nous ajouterons ensemble, le changement des mœurs et des habitudes, l'intime relation entre les affaires privées et les affaires publiques et l'influence des gros budgets de l'Etat, des départements et des communes sur les petits budgets des particuliers.

Parmi toutes ces causes, il en est une qui vous a saisis, parce que vous avez cru y voir un remède immédiat. En voyant vos bénéfices disparaître, vos embarras s'accroître et votre bien-être se compromettre, vous avez poussé un cri de détresse et vous avez demandé l'établissement de droits de douane, comme un moyen certain de salut. Plusieurs d'entre vous-mêmes, nos convives d'aujourd'hui et des plus autorisés, (car je découvre hardiment nos lauréats eux-mêmes,) après s'être déclarés, sous l'Empire, pour la libre entrée des produits étrangers, ont, sous l'influence des circonstances nouvelles, changé tout à coup d'opinion et protesté contre l'inégalité de traitement fait à l'agriculture et à l'industrie. Sur leur pressant appel je n'ai pas hésité à suivre leur exemple, et je ne m'en repens pas. Un roi qui était un grand patriote et qu'on peut toujours citer, le roi Henri IV, a dit un jour : «La violente amour que j'apporte à mes sujets m'a fait trouver tout aisé et honorable. » Et je puis répéter très humblement à mon tour : « Le violent amour que j'ai pour ce pays et la reconnaissance que je lui dois, m'ont fait trouver tout aisé et honorable. » C'est qu'en effet on ne peut plus aujourd'hui, dans l'état de crise que traverse l'agriculture nationale, régler sa conduite sur. des principes absolus. Nous ne sommes pas en révolulion, carie mot « révolution » implique une idée de vio-

lence ; mais nous sommes dans un état de transformation où tous les intérêts sont atteints et peuvent être gravement compromis. Non seulement les conditions économiques de notre pays se modifient par des raisons générales qui ne tiennent pas à la politique, mais on ne peut nier que la conduite du Parlement et du Gouvernement n'ait été résolument favorable aux idées et aux intérêts qui régnent dans les grandes villes, aux dépens des idées et des intérêts qui dominent dans les campagnes.

Nous ne demandons pourtant que la justice, l'égalité de traitement entre toutes les branches du travail national : la justice au point de vue de la direction des affaires, des charges financières et des relations administratives ; nous demandons la vraie liberté, qu'on confond aujourd'hui avec la licence de nuire à autrui par des écrits, et qui, pour nous, se confond avec le respect de la situation de chacun et avec la sécurité égale pour toutes les personnes et pour tous les biens.

Si je me suis permis de constater les inquiétudes du présent et les incertitudes de l'avenir, c'est que je voulais montrer, et montrer à notre futur lauréat, à cet inconnu qui m'écoute et que nous voulons entraîner vers les prochains concours et dans le succès commun de la cinquième prime d'honneur, qu'il ne convient pas de s'abandonner. Jl faut au contraire se préparer courageusement et sans illusions. Je voulais vous rappeler comment, dans une démocratie fondée sur le suffrage universel, il n'est pas permis de rester isolé dans sa profession, et comment chacun doit se tenir sur la brèche pour défendre ses intérêts toujours menacés par des intérêts contraires. J'étais heureux enfin de considérer nos quatre lauréats à ce point de vue général des affaires

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