ÉTABLISSEMENT
Le premier séjour de Wagner en France fut, comme on le sait, un temps d’épreuve.
« Dans ce temps de sombre inquiétude, écrivait-il le mardi 23 juin 1840, je me sens bien vivement le besoin de tenir un journal détaillé de ma vie ; en retraçant les maux qui m'accablent le plus et les réflexions qu'ils font naître, j'attends pour mon âme un soulagement pareil à celui que procurent les
larmes aux cœurs oppressés! Minna m'a
rappelé qu'il faudrait dépenser le dernier argent qui nous reste pour acheter du pain!»
Et six jours plus tard nous lisons dans le même projet de journal qui, entre parenthèses, n’a jamais encore été traduit dans notre langue :
«Ce que sera le mois prochain, je l'ignore; jusqu'à présent je n'ai eu que l'anxiété; bientôt c’est le désespoir qui m'étreindra. »
Pour gagner ce pain quotidien qui faillit même lui manquer, Wagner dut faire tout ce qui concerne «le métier» de musicien et accepter les besognes les plus humbles.
Son orgueil blessé aurait pu se ré:
volter. Or, à son retour en Allemagne, il n’en laissa rien paraître ; loin même d'évoquer, pour s’en plaindre, le souvenir de
ce mauvais rêve, on a vu, dans la précé-
dente étude, l’ardeur avec laquelle il louait les qualités artistiques du pays où il avait reçu une si froide hospitalité. Il ne désespérait pas de nous conquérir à ses idées. Il entrevoyait toujours une auréole de gloire qu'il n’attendait pas de sa patrie, et dans ses écrits bien des pages viendraient à l'appui de cette assertion. Il suffit de rappeler cette phrase empruntée à l’'Œuvre et
mission de ma vie (chap. 1x):
« Je pensais qu’à Paris seulement Je trouverais l’atmosphère favorable au succès de mon art, cet élément dont j'avais un si
grand besoin.»
«I thought that it was there (it est Parts) only that I could find the atmosphere so necessary to the success of my art, that ele-
ment of which I so much stood in need.»
Plus tard, seulement, ses yeux se détachèrent peu à peu de cé point lumineux qui s'appelait Paris. L'amitié providentielle du roi de Bavière lui permettait de semer et de récolter en terre germaine; ses
vœux se réalisaient; :il atteignait ‘à la
toute-puissance. Alors même, en dépit
de son fameux et regrettable pamphlet, il continuait à parler sans aigreur de notre patrie. Bien plus, vers la fin de sa carrière, il se plaisait, comme au début, à rendre hommage au génie français, et ceux qui, lors des représentations de /a Tétralogie, à Bayreuth, franchirent : le seuil de la villa Wahnfried pourraient en témoigner. Il disait qu'avec les Anglais, les Français avaient mieux compris que ses compatriotes le sens et la portée de son œuvre; 1l le répétait encore à Palerme,
tandis qu'il y terminait Parsifal.
ht tie li
On pourrait déclarer que l'intérêt le poussait à parler ainsi. À cette époque, en effet, il avait conquis l'Allemagne à ses idées ; 1l était donc de bonne guerre ou de fine diplomatie d'attirer les étrangers, et de les gagner à sa cause en les flattant.
Non, l’homme ne mentait pas et ses compliments étaient sincères. Un invisible aimant l’attirait vers nous; et, de même qu'il eût été fier de s'entendre applaudir par ces Français dont il vantait l'esprit, de même, à certaines heures de sa vie, il eût été heureux de revenir sur la terre de France et d'y planter sa tente pour un
long temps, sinon même pour toujours.
Sur ce point un document inédit et des plus intéressants jette une lumière toute nouvelle. Nous le devons au hasard, au hasard représenté sous les traits d’un homme aimable et fort distingué qui nous a demandé de ne pas le nommer, le docteur W.
Il s’agit d’une lettre adressée jadis par Wagner à un personnage politique qu'il avait connu dans le salon d'Émile Ollivier et qui, depuis, a été mêlé à presque tous les événements de notre histoire contemporaine. Sans le désigner plus clairement, nous pouvons ajouter que ce M. X. avait
offert ses services au compositeur allemand
et s'était mis en quelque sorte à sa disposition. La lettre garde donc un caractère intime qui ajoute à son intérêt. Elle appartient maintenant à M° M. Hellman qui a bien voulu nous en communiquer la photo-
graphie.
1% Janvier 1866.
Genêve « Campagne des artichauts. »
Merci, merci, mon cher ami! — Vous savez combien peu je suis fort dans le français. Pardon:nez-moi, si je ne fais autre chose pour réponse à votre magnifique lettre, que vous prier de m’assister pour arriver au seul but que je désire, c’est — de gagner une retraite absolue, qui me met hors du monde, pour pouvoir enfin travailler et finir mes œuvres commencées et projetées.
Je pense fort sérieusement à la France du Midi, et ce que je cherche, c’est une belle campagne — ou un petit château depuis Avignon et Arles, jusqu’à Perpignan et les Pyrénées — pourtant où que cela soit, pourvu que cela ne soit pas, ni Mar-
seille, ni Nimes, plutôt une de ces petites villes hors du commerce, délaissées, où l’on trouve cette vie à bon marché, si vantée de la France méridionale.
Eh bien — mon ami! Je ne connais personne
pour lui demander des renseignements. Mais à .
Paris, on sait tout, on trouvetout. Je voulais écrire à T.... (lisez Nuitter), quand votre aimable lettre m'a tourné vers vous, Voilà mon affaire. Veuillez charger un agent, un homme d’affaires pour gagner les renseignements nécessaires. Peut-être avez-vous des connaissances au Midi? Enfin, faites tout votre possible pour me procurer ce que je
cherche. Je préfère à tout autre arrangement un
baïl à 5 ou 6 ans, achat en vue. Prix — n'importe. La chose principalé est de me placer hors du
monde d’une façon agréable, de m’éloigner de tout contact avec mes horribles relations du passé.
C'est le seul moyen de sauver mes œuvres concues, qui seront perdues, si je passe encore une année dans des convulsions du genre de mon ordinaire. Toute somme que vous demanderez pour les frais de l'agence, annonces, etc. etc., vous sera envoyée immédiatement.
Eh bien, cher monsieur X., soyez si bon de
prendre au sérieux ma grande prière, et tâchez de
me faire avoir de favorables nouvelles. Aussitôt que tout est bien préparé, j'irai moi-même en route pour la France du Midi, je verrai tout ce qu’on m’aura indiqué et je vous serai immensément reconnaissant.
Mille amitiés bien sincères et senties de votre dévoué,
RicHARD WAGNER.
Pour bien faire comprendre l'importance et l’intérêt d’une telle missive, il convient tout d’abord d’en remarquer la date: 1* janvier 1866! cinq années après la chute de Tannhäuser à Paris. On pouvait croire
Wagner parti sans esprit de retour, et de-
venu d'autant plus gallophobe qu'il s’éloignait de nous, au cours de la vie errante à laquelle il semblait désormais condamné.
En 1862, le roi de Saxe lui rouvre les portes de ses États, et lui permet de revoir Dresde et Leipzig. En 1863, il voyage à travers l'Europe, donnant des concerts à Prague (février), à Saint-Pétersbourg (mars), à Pesth (juillet), à Prague encore (novembre), à Breslau (décembre). En 1864, il se rend à Munich pour y surveiller les répétitions du Vaisseau fantôme, puis à Zurich et à Stuttgart; au mois de mai, il est appelé à Munich par le roi de Bavière, et passe tout l'été, près de lui, à Starnberg. Le ro juin 1865, il assiste enfin à Munich à la première représentation de 77istan et Iseult. La fortune a semblé lui sourire; mais déjà ses ennemis complotent dans l’ombre. Son intimité avec
le souverain, les dépenses dont il devient la
à to En HE Li TE
cause, tout contribue à tourner l'opinion contre lui.
D'abord il s’indigne, et dans une protestation publiée par l’A/gemeine Zeitung, 1 écrit:
« Jai vu les journaux s’égayer aux dépens de mes tendances, mon œuvre traînée dans la boue et sifflée dans les théâtres, mais c'est seulement ici que j'ai vu ma personne, mon caractère privé et civique, mes habitudes domestiques, diffamés de la manière la plus outrageante dans des diatribes publiques.»
Donc on a de tous côtés agi sur l’esprit du roi qui cède à contre-cœur, et consent à l'éloignement de son favori,
non sans faire valoir l'importance du sacri-
fice, car il disait dans le décret d'expulsion:
«Je veux en cette circonstance prouver
à mon peuple bien aimé que sa confiance
et son amour passent, pour mol, avant.
tout. » |
À la fin de 1865, le maître se dirige vers Vevey où 1l reste quelques jours à la Pension du Rivage, puis il arrive à Genève d’où est datée la lettre qui nous .
occupe.
Ces quelques souvenirs rétrospectifs laissent deviner dans quelle disposition devait se trouver Wagner, quand, le 1° jan-
vier 1866, il écrivait à son ami. Il se voyait déjà trahi par la fortune qu’il avait un mo-
ment cru tenir, et forcé de reprendre le .
chemin de l'exil, forcé comme autrefois
d’errer de pays en pays, à l'heure où il se
sentait en pleine maturité d'âge et d’es-
prit. Dégoûté du monde, le cœur ulcéré, il aspirait à une «retraite absolue». qui lui permît de travailler et qui l’éloignât, comme 1l dit, «de tout contact avec les horribles relations du passé». Et alors il oublie l’échec de Zannhänuser, et c’est à la France, à la France du Midi qu'il vient demander asile. Il voudrait un coin perdu où il se recueillerait, où il se
préparerait à de nouveaux combats, et
il parle d’un bail de cinq ou six ans,
avec «achat en vue»: formule très si-
gnificative, car elle prouve qu'il s’agis-
Sat non pas d'une villégiature passa-
gère, mais d'un séjour prolongé, sinon définitif.
Comment ne pas rapprocher le désir
exprimé par Wagner du souhait si caractéristique formulé jadis par un autre grand compositeur, et, lui aussi, bien allemand!
Dans un de ces «cahiers de conversation »
au moyen desquels Beethoven devenu sourd s’entretenait encore avec les visiteurs, cahiers possédés aujourd’hui par la bibliothèque royale de Berlin, on lit ces mots, si tristes et si éloquents en leur brève simplicité: «Säüdhches Frankreich, dahn!
dahin!> (Le Midi de la France, c’est là!
c’est là!)
Peu de personnes en effet savent qu'aux environs de 1824, Beethoven avait caressé.
le projet de composer un grand opéra pour Paris, comme le prouve cette men:
tion à la page précédente du même cahier: « 4000 francs pour un grand opéra à Paris; les étrangers y participent égale-
ment. »
ca te
D'une part, cette prime le tentait; de l’autre, 1l attendait de notre climat un soulagement à son état physique. Trois années
avant sa fin, Beethoven songeait donc
vaguement à s'établir en France; il espé-
rait, que notre pays lui donnerait la fortune et la santé, et si son vœu se fût réalisé, c'est parmi nous que le maître de la symphonie moderne aurait pu terminer sa carrière!
Wagner ne devait pas se borner, lui, à l'expression d’un simple vœu.
Dans la lettre, qui fait l’objet de cette étude, 1l propose de venir pour se rendre
compte de visu de ce que son ami aura
trouvé, et, en effet, pendant le mois de
février il visita successivement Avignon, Toulon, Marseille, toutes grandes villes pour lesquelles il avait semblé témoigner une certaine aversion. Mais il se tenait
là à portée de son ami qui probablement allait à la découverte, et pouvait d'un moment à l’autre, découvrir le nid rêve
Ainsi se trouve expliquée cette tournée dans le Midi de la France, que lès biographes de Wagner avaient bien mentionnée, mais dont la cause réelle leur échappait. Ils voyaient là un voyage d’agrément et non un voyage d'intérêt. Or, si ce projet s'était réalisé, c’est en France que le maître eût fait ce qu'il fit depuis à Trieb-. schen, achevé Les Maîtres chanteurs et La Tétralogie. Qui sait? si l’opmion l'avait soutenu dans ses travaux, peut-être même n’eût-il pas songé à l'Allemagne pour y appliquer ses théories nouvelles; peut-être en aurait-il fait l'essai parmi nous. Bayreuth ne serait pas devenu la ville sainte,
et la villa Wahnfried aurait été bâtie au
pied des Pyrénées ou sous le ciel bleu de la Provence.
Mais le champ des hypothèses est infini.
La réalité nous apprend que Wagner revint en Suisse au mois d'avril 1866, et s'établit près de Lucerne, à Triebschen, et là pour plusieurs années. Ou bien il n'avait pas découvert le «petit château»
sur lequel il comptait, ou, ce qui est plus probable, 1l avait été rappelé en hâte et avec insistance, par le souverain qui avait foi en son génie, et ne lui permettait plus de s'éloigner, afin qu'il pûüt au premier signal passer la frontière bavaroise.
Il était écrit que Wagner ne s’établirait pas définitivement parmi nous, et qu'après les deux derniers actes de Ærenzi, Le V’arsseau fantôme, l'ouverture de Faust, cinq
mélodies et la scène du V’enusberg, nulle
œuvre ne serait plus désormais composée par lui sur la terre de France.
Ainsi l’avait décidé la volonté des dieux,
autrement dit l’amitié d’un roi,
Occulli miranda potentia fañi.
CT d
D Pt