‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèqueChapitre 63 sur 85 · MÉDAILLES SATIRIQUES DE HOLLANDE · texte numérisé non relu

MÉDAILLES SATIRIQUES DE HOLLANDE

(( estans une augmentation de c|uelqiiun qui c'est

« voulu signaler en poésie. »

Cette lettre est précédée d'une autre note autographe de l'abbé Sépher , cpii décrit le livre , et qui est au moins plus exacte sous le rapport de l'orthogi^aphe que celle de M. le comte du Jant, dont il ne fait , d'accord avec les biographies , et même avec la signature imprimée de l'épître dédicatoire, qu'un simple chevalier.

Voilà donc un petit pamphlet, ou, pour parler comme M. du Jant, voilà un ouvrage qui a été imprimé plusieurs fois , puisque l'auteur se plaint de n'en avoir pu conserver des premières impressions; et dont il existe en outre cette contrefaçon de Rouen, augmentée de vers qui ne sont pas de sa fasson. Par quel merveilleux hasard est-elle ignorée des bibliographes les plus perspicaces, de M. Barbier qui a bien connu cet écrivain, et surtout des continuateurs du P. Lelong, gens si infaillibles dans ces m^atières? Comme ce petit volume est singulièrement curieux, sa disparition totale n'a pu résulter que de la plus sévère des suppressions, et cette mesure n'est pas difficile à explicpier quand on l'a lu, car il a du exciter le mécontentement de la cour par deux inconvenances presque incroyables. L'objet du livre étoit de répondre par des inductions tirées de Nostradamus, aux insolentes provocations de la Hollande,

MÉDAILLES SATIRIQUES DE HOLLANDE. 333 et de délayer dans une paraphrase mystique ces deux vers de La Fontaine :

La République aquatique Pourroit bien s'en repentir.

Cela est déjà passablement gauche; mais rien ne l'est davantage que d'avoir reproduit les traits satiriques des Hollandois, dont la douane des pensées avoit sévèrement interdit l'introduction , pour avoir le sot plaisir d'y répondre assez gauchement par des contre-médailles adulatrices , où se déployoit aisément, comme on peut croire, le profond talent numismaticpie de M. le chevalier du Jant, préposé aux médailles de Monsieur, frère du Roi :

Mieux vaudroit un sage ennemi.

Cette réplique étourdie , toute marc|uée qu'elle fut au sceau d'une maladroite bonne foi, pouvoit passer , sans trop d'efforts d'imagination , pour un libelle déguisé.

La seconde de ces inconvenances, qui n'est guère moins choquante , remplit la fin du volume depuis la page 54- En 167 3, époque de l'impression, Louis XIV, né en i658, avoit trente-cinq ans. C'est un âge qui a beaucoup d'avenir, mais les rois n'aiment pas trop qu'on leur en marque le tenue, et il y a sur cette question nombre

334 PROPHÉTIE EXTRAVAGANTE VÉRIFIÉE, d'hommes qui pensent comime les rois. Le chevalier du Jant, à force de com^pulser Nostradamus pour y trouver des autorités à l'appui des armes et du génie de son raïaître , crut y découvi'ir que Louis XIV vivroit soixante-seize ans, et j'avoue cjue ce sixain de Nostradamus est expliqué avec plus d'adresse que le reste. Les courtisans pouvoient-ils admettre la supposition que Louis XIV mourroit! Cette hérésie imprimoit à un livre le sceau d'une proscription infaillible, et celle-ci n'est pas trop à déplorer, car c'est un pauvre auteui' qxie celui qxii épuise le peu de talent cpi'il a reçu de la nature , à établir une probabilité historique et futui^e sur l'autorité de Nostradamus. Le plus cuiùeux de tout ceci (et ceux de m^es amis qui ont daigné me suivre, ou que le hasard a fait tomber ça et là sui^ quelques unes de ces pages, savent que je m'attache volontiers à recueillir cette piquante espèce d'observations), c'est que le chevalier du Jant , qui n'étoit certainement pas animé de l'esprit de prophétie, si cet esprit est inséparable du génie, rencontra presque aussi juste qu'une biographie, cpioiqu'il eût le désavantage assez considérable de quarante-deux ans d'anticipation sur un fait. Louis XIV mourut le i" septem^bre 171 5, n'ayant pas encore soixante-dix-sept ans accomplis, car il étoit né le 5 septembre i658. Si du Jant avoit supputé les dates , il auroit reconnu

PROPHÉTIE EXTRAVAGANTE VÉRIFIÉE. 335 sans peine que cet événement étoit caractérisé dans toutes ses circonstances, par le sage Nostradamus , qui dit posiûxcment passé quinze a?is , car c'étoit dans la seizième année du siècle. Ce sont là certainement de très grandes pauvretés de l'esprit humain , mais il est difficile de se défendre de l'intérêt de curiosité qu'elles excitent , quand le hasard fait concourir la prédiction d'un charlatan avec l'histoire, et qui mieux est avec la vérité. Le livre du chevalier du Jant restera donc un livre digne de la bibliothèque des meilleurs amateurs. Ses contemporains ne s'en doutoient guère.

Application du Système de Dupuis à toutes les Théories scientifiques, en commençant par l'Alphabet. — Théogrammatologie, ou du Langage et des Lettres , dans leurs rapports avec les croyances religieuses de tous les peuples.

Elementale introductoricm in ideoma graecanicvm. ErpJiordiae , per Liipambidum , (Wolfgang *,) i5oi, in-4. , 8 f. Très rare, et inconnu de Maittaire.

Ce livre est recommandable comme le premier ouvrage élémentaire pom^ la langue grecque, qui ait été imprimé en Allemagne. C'est du mioins l'opinion de Frejtag. {^Adparatus , II, 748-)

La première chose dont les jeux y soient frappés, et la seule qui puisse lui conserver cpielque intérêt pour les philosophes, c'est un catalogue en vers latins des vingt-trois lettres gi^ecques (le kappa y étant omis par je ne sais cpiel motif), avec l'explication de leur esprit ou de leur signification mystique sous le rapport religieux et moral. On y

* Voyez, sur ce nom, page 11 de ce volume.

voit que les quatre premières expriment le mystère de la Trinité :

Alpha patrem signal quoniam capiit esse vidctur a,

Vila patris genitum aeterna radone figurât /3

Gamma simul ccrte depingit ■TDauftet heatum y

Delta trium personarum, communicat agmen ^

et plus loin :

Iota quod est Christus legis qui conditor cxtat i

0 proprio coeli déterminai orbe figuram a

Taf crucis est <r>iftitoy quo credimus esse redempti r, etc.

Cette interprétation mystérieuse de l'alphabet n'étoit pas nouvelle, même dans ce temps-là, et il est impossible de remonter à l'origine des langues , sans en retrouver partout des exemples.

Il y a quelques années qu'un savant chercha tous les dogmes des religions dans la théorie du monde astronomiique. Pythagore n'avoit pas eu besoin de déployer une table aussi vaste pour y inscrire ses systèmes philosophiques et sa théogonie. Il lui avoit suffi pour cela de comljiner les signes élémentaires de la science des nombres. Il n'est ni plus ni moins difficile de retrouver tous les mystères et toutes les figures des cultes anciens et modernes, dans la plupart des méthodes que les hommes ont inventées, et particulièrement dans celles qui se rapportent au langage. Nous allons

suivre les traces de cette allusion dans l'alphabet avec plus de concision que M. Dupuis ne l'a fait au milieu des signes également arbitraires du grand livre céleste, et peut-être même avec plus de clarté; mais ce n'est pas pour en tirer la même induction, car celle de M. Dupuis n'est qu'une inversion de principes. Les hommes ont effectivement figuré dans toutes leui^s sciences , un certain nombre d'idées qui se rencontrent d'une manière très analogue dans leurs croyances religieuses, et c'est cela même qui prouve que les croyances religieuses sont la première science. Rien de si naturel C{ue l'application des symboles d'une croyance typicjiie à tous les développemens de l'intelligence humaine. Rien de plus absurde, au contraire, que l'identité absolue de tant de méthodes diverses, dont la coïncidence fortuite n'est qu'un résultat, et ne sam'oit être une cause. Cette coïncidence est toutefois si régulière dans ses conséquences , que si les croyances religieuses étoient perdues , on en retrouveroit les documens indistinctement écrits dans la science des nombres comme dans celle des astres , dans celle des lettres comme dans celle des nomibres, et dans toutes les autres comme dans celles-là. Or, il est certainement plus facile de concevoir un seul système original dont il s'est fait tant de copies, qu'une copie qui a eu tant d'originaux. C'est cependant cette génération secondaire des doctrines religieuses cjxi'il faudroit

admettre avec M. Dupuis, ou avec quiconque voudroit donner à une pareille théorie une pareille extension. 11 est impossible de s'égarer avec plus de complaisance dans cette méprise de raisonnement, ou d'abuser plus fallacieusement de cette subtilité de sophiste, qu'on appelle en logiqiie un cercle vicieux.

Il résulte de tous les anciens monumens de théogonie, comme de la Genèse , que le don de la parole fut prescpie simultané avec la perception de Dieu. Le langage, cpii s'empreint de tous nos sentimens, ne pouvoit mancjuer d'être l'expression symbolique de cette première révélation.

H est incontestable que l'homme dut procéder à la création de sa langue (i) à la manière des enfans, commençant par les sons simplement vocaux, qui n'exigent aucun artifice, et passant de là aux consonnes, suivant la complication de leui's tou ches et la difficulté de leui' articulation. Il est également évident que ses premières sensations, si vives , si énergiques , si belles de jeunesse et de force , mais nécessairement bornées à des inspira-

(i) Je suis chi'étien. Je crois donc que les langues ont été données à l'homme , et qu'elles sont le signe distinctif de sa destination sociale, mais je crois que la parole a été communiquée successi^vement, au moyen de cette faculté intime qui permet à l'homme de parler sa pensée. La Genèse ne dit point que Dieu ait appris à Adam le nom des êtres créés; elle dit qu'il lui montra les êtres créés, et qu'Adam les nomma.

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lions et à des élans , n'offrirent long-temps aux combinaisons de l'art de parler cpie des thèmes incomplets; qu'il ne saisit d'abord dans ses premières vues de la nature que l'ensemble et les grands effets des choses, et qu'il tarda long-temps à s'occuper de leurs ordres et de leurs espèces. Plaisir ou douleur, terreur ou désir, antipathie ou amour , voilà les premiers instincts , les premières émotions de l'homme. L'expression subite et spontanée de ces divers sentimens, voilà son premier vocabulaire. Il seroit donc vrai de dire que le signe prim.itif, c'est la voyelle, et que le mot primitif, c'est l'exclamation, (i)

Bientôt après , fier des progi^ès de cette heureuse faculté , l'homm^e sentit ou se rappela qu'elle étoit , comme la vie elle-même , un bienfait de son Créateur. Il recueillit avec respect ces sons mystérieux qui , depuis le berceau , caractérisent sa noble espèce; il jugea (jue Dieu devoit s'être nomm^é dans le premier cri de l'enfant, et la voyelle exclama tive fut pour lui le signe révélé de cette Divinité dont il a voit reçu le langage. Les prem^iers noms donnés

(i) L'aESnité de la voyelle et de l'exclamation est trop sensible en toute langue pour qu'il soit besoin d'en donner des exemples. A qui apprendroit-on que chez les Latins, par exemple, a étoit le signe de l'étonnement , ahu de la tristesse, eJiu de la plainte? etc. C'est une famille de mots polyglottes f[ui n'auront jamais besoin d'être traduits.

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aux dieux sont composés de voyelles (i), soutenues tout au plus , à des époques moins reculées , de la simple consonne dentale; et chez toutes les nations, ces noms sont encore des exclamations naturelles , propres à manifester toutes les fortes sensations de la vie : lo, le cri du plaisir, devint le nom de la grande Divinité, de l'âme de la nature. Deux i séparés par un doux sifflement , c'est encore elle ,

(i) On ne m'opposera pas que la plupart des langues dont l'origine paroît se rapprocher des temps primitifs n'admettent point de sons vocaux , car il n'y a personne qui ne sache que les voyelles existent nécessairement dans le langage, et qu'on ne les a quelquefois supprimées de l'écriture que pour la simplifier. Le procédé des peuples qui ne les ont pas reçues dans la langue écrite est fondé sur un sentiment vrai du mécanisme de la parole, puiscpi'il est physiquement impossible d'articuler un son consonnant sans émettre un son vocal, et que la voyelle explicite est par conséquent une pure redondance. Il n'y avoit donc qu'un cas où l'on ne pût se passer de voyelles , c'est-à-dire dans leur emploi premier, et considérées comme signes exclamatifs, ou comme dénominatives de la Divinité. Mais l'écriture étant une image de la pensée, bien moins simultanée que la parole, et qui retrace froidement des sensations absentes, ne recourut pas de long-temps aux voyelles pour le premier de ces usages. 11 n'y a pas un seul exemple de l'interjection vocale dans les livres saints de l'Ancien Testament. Quant au nom de Dieu, exprimé par des sons vocaux, on sait qu'il ne s'écrivoit pas , et que cette particularité ajoutoit à sa mysticité solennelle. La manière de prononcer Jehovah étoit un mys^tère. Dans les langues modernes, l'émission vocale qui formoit le nom du Seigneur, n'est appuyée, comme je l'ai dit, que sur une consonne du plus simple artifice, celle que l'acte de la succion apprend aux enfans qui tettent, le D ou le T ; ou sur une gutturale presque vocale, le G de God et ses analogues.

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c'est Isis (i). Jehovah, Iovis, lou paler, n'étoient d'abord fonnés que de voyelles , qui ne dépassoient probablement pas le nombre de trois dans les temps primitifs. Macrobe écrit ce nom t;**». La difficulté de les prononcer de suite rendit nécessaire l'addi-

( 1 ) Is = Is , onomatopée du cri des serpens , dont les Grecs ont tiré la désinence de leur o<fi(, les Italiens biscia, hisciare, fischiare, le vieux langage et le blason, bjsse, et presque toutes les langues d'autres termes imitatifs, a représenté la nature, l'infini, le génie de l'immensité, parce que cette grande abstraction des temps qui n'ont pas commencé et qui n'auront point de fin , a eu pour première expression hiéroglyphique un serpent qui se mord la queue. L'Isis des Egyptiens a été transportée dans la mythologie druidique sous le nom A^Esus , que les prêtres de ces temps grossiers ont masculinise, soit par ignorance, soit à dessein formé d'innovation , et dans le même esprit que les prêtres grecs qui avoient fait le dieu Pan de la déesse Nature. Cet Esus a été image quelquefois sous la figure d'un silvain, et cela avoit deux motifs; le premier, de consacrer la semi- divinité des arbres au milieu desquels il étoit représenté; le second, de satisfaire à une tradition ancienne qui attestoit que la première révélation étoit sortie d'une forêt, ce qui peut s'entendre avec une grande extension, car la latitude est immense du buisson de Moïse au bosquet d'Égérie. Ce qui seroit surprenant, c'est qu'on n'eût pas eu d'égard, dans la constiniction de ce nom d'L'sus, à celle du Zivç des Grecs, dont il est la métathèse. Le Dieu qui n'a pas dédaigné la recommandation corporelle, suivant l'expression de Montaigne, ne dédaigna pas davantage la recommandation nominale ; il voulut s'annoncer aux hommes sous des traits déjà connus, et qui imprimassent à la pensée le secours d'une révélation divine. « Vous « concevrez dans votre sein , dit le messager céleste à Marie ; et « vous enfanterez un fds, et vous lui donnerez le nom de Jésus. » Luc, î , 7)1 . 11 n est pas besoin de témoigner autrement que le fils qu'elle concevra est Diko lui-même.

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tiou d'une consoiinaiite, cpii éleva le mot sacré jusqu'au tétragramme , sur le([uel Duret ne pense pas qu'aucun peuple ait enchéri. (( Pour éviter «toute profanation, dit Pythagore, abstiens -toi (( de prononcer les quatre lettres. )) C'est-à-dire le Til pay pctiJ.y.cLrof .

Voilà comment du culte de Dieu, obscurci par les ténèbres du temps, on passa au culte des lettres, et pourcjuoi cette science de l'alphabet, aujourd'hui si vulgaire, devint une sorte de pontificat. Le nom de Thot^ son inventeur prétendu, fut substitué à celui de Dieu, et s'étendit de race en race et de pays en pays , sous une foule innombrable de modifications. L'identité de cette double déification de la science et du pontife est manifestée par des analogies bien curieuses. Dans les dialectes celtiques, la langue s'appelle teaod. C'est sans doute en raison du même rapport que les Hébreux appliquèrent à tant de mots substantifs leur terminatif m^ystifjiie, iah, ou celui qui est, littéralement le mot Dieu, Le hon de la même langue, le ov de la langue grecque, le um et le ens latin, ont originairement le même sens ; et les bonnes inductions sont si fécondes, qu'il est presque inutile de faire remarquer la valeur de cette désinence en ens^ puisqu'elle signifie substantivement , dans la langue latine , VEtre par excellence , V Esprit de la pa-. rôle, Dieu. Mens en est la figure secondaire, ou le tétragramme. Il est remarcpiable qu'en grecj o?

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renferme toutes les idées d'individualité et d'espèce, Eaf toutes celles d'espace et de temps, Eor, pronom, toutes celles de possession et d'autorité , trois puissances qui constituent Dieu, et que leur tétragrainine 0£Of soit le nom de Dieu. Je ne finirai pas cette série d'hypothèses sans me placer sous l'autorité de Platon, qui appelle le grand Etre, To ov, le Dieu substantif, le Dieu verbe, le Dieu parole.

Il y a lieu de croire que le plus ancien caractère hiérogl;yphique qu'on ait employé pour représenter l'idée de Dieu, c'est le triangle équilatéral. Les Hébreux prétendent avoir dessiné les caractères de leui^ alphabet selon la position et la figure des étoiles fixes. Les Grecs croyoient devoir à la même imitation leui^ delta (a), qui est un triangle équilatéral parfait. 11 étoit naturel que les choses de l'univers servant de signes dans l'usage de l'écriture primitive , on eût recoui s à la figui^e la plus noble et la plus régulière poui' exprimer, de toutes les idées, la plus grave et la plus solennelle (i) :

(i) Si le Tau (T) a reçu depuis le même emploi, c'est non seulement parce que sa configuration est prise de celle de certaines constellations , mais aussi parce qu'il se prononce sur la même touche que le delta, dont il est la lettre forte. Il a reçu depuis d'ailleurs une nouvelle consécration dans la figiire de la croix. Ces traditions se sont eflfacées dU culte, ou n'v vivent que dans les allégories machinales des peintres. La franc-niaçonnorie les conserve sans les comprendre.

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mais si le triangle écjiiilatéral fiit adapté h cet usage, de préférence au cercle et au qxiadrilatère , ce n'est pas seulement parce que ces formes sont moins sensibles dans les figures du système astronomique, mais parce que celle du triangle équilatéral est le symljole d'un ternaire mystérieux , dont les élémens, empruntés à l'essence même de la Divinité, se reproduisent exactement dans le phénomène de la parole ; la pensée , ou la création résolue ; la parole , ou la création exécutée ; et la voix , c'està-dire le souffle ou l'esprit.

Rien de plus intéressant et de plus curieux que les recherches des hébraïsans sur le sens lexique des noms de la Trinité. C'est une espèce de chiffre mysticpie sous lequel les hommes ont représenté leur déification abusive de la parole. Le père ou l'essence des essences, s'appelle Hu ou lui-même. C'est le substantif par excellence. Le fils, c'est la parole ou le Verbe; l'un et l'autre ne peuvent rien sans le Riiach, le souffle, l'esprit, qui est le complément du grand ternaire. Aussi est-ce lui qui préside symboliquement à la conception du Verbe. Le pontife ou le représentant de cette divinité complexe, c'est le Messiah (i), le Verbe fait chair

(i) Nous avons vu que cette diphthongue iah étoit la simple dénomination de l'essence ou du substantif. Elle est donc très propre à exprimer l'affirmation la plus absolue , et c'est pour cela qu'elle est entrée avec cette dernière valeur dans plusieurs langues d'ancienne formation. Au reste, ce que nous venons de dire de

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ou la parole personnifiée. C'est celui dont le père est \ alpha et \ oméga, c'est-à-dire l'ensemble univei^el des signes de la parole. 11 est écrit dans le vieux livre de Jesirah, ridiculement attribué à Abraham, que Dieu est un esprit c[ui est pensée, parole et Aoix. Plutarque approche de cette idée au traité du Trop Parler , quand il dit que la pensée peut se comparer au point indivisible , et la parole émise au nombre binaire ou point prolongé, qui est la ligne. S'il lui étoit Venu dans l'esprit de représenter cette espèce de formule par deux lignes disposées en angle , et de les fermer par une troisième, à laquelle il auroit attribué la qualité de souffle ou de voix, il auroit rencontré à la fois la figui-e du delta primitif, et la Trinité de nos rabbins.

La Trinité , ainsi conçue , n'étoit pas inconnue des Grecs. Elle se retrouve dans Diane , dont la racine hébraïque signifie \e jugement , Hécate, la fille ou la production, et Phébé , de phé, le visage ou la voix ; car cela se disoit indistinctement , comme os chez les Latins. Cette déesse étoit aussi

cette affinité du vocable de Dieu avec le nom de l'être substantif par excellence et le signe parlé de l'affirmation, peut s'observer en toutes langues. L'affirmation est presque toujours monosyllabe, elle est presque toujours vocale; et quand elle n'est pas l'exact homonyme du nom dn Seigneur, elle en est tout au plus l'anagramme ou la métathèse. Il seroit tout-à-fait superflu d'en fournir des exemples.

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consacrée aux accouchemens sous le nom de Zwcine (qui appartient en latin, colnme Diane y à l'idée de lumière), parce que l'accouchement est une figure commune de la production du Verhe. Minerve , ou l'intelligence , a été appelée par les pythagoriciens le triangle équilatéral, et Lycophron la nomme rpiyevvnroç. On la faisoit fille de uurtfy le conseil ou la sagesse; et son nom d'«t<r»vet n'étoit, suivant Platon, qu'une dérivation de S'iwov, intelligence divine. Elle naquit de la tête de Jupiter, comme la parole de la pensée de Dieu. C'est vme figiu^e païenne du J^erbe incarné. Son arbre étoit l'olivier, dont l'huile est l'emblème de la parole : Sermones ejus super oleum. Psalm. 54 j 22. Et nitidius oleo guttur ejus. Prov. 5,5. Enfin , elle avoit inventé toutes les sciences, ce qui ne peut se dire que de la parole ou de Dieu même. Zéoon a été plus loin que les allusions de tous les savans, et que les hypothèses de tous les fous. Ebloui par le signe le plus manifeste de la divine intelligence, et méconnoissant la cause, à force d'admiration pour l'effet , il osa établir que la parole étoit Dieu, et (jii'il n'y avoit point d'autre Dieu que la parole.

Ce qu'il y a de merveilleux , c'est que les philosophes chrétiens sont d'accord sur la plupart de ces inductions avec les païens et les cabalistes, et qu'à l'athéisme près, Bossuet parle comme Zenon. Ce Père de la nouvelle Eglise , qu'on n'ose pas

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accuser encore de prédilection pour les idées sceptiques et les fausses lumières , développe ce système avec une singulière hardiesse : (( Si nous imposons (( silence à nos sens , dit-il , et cpie nous nous ren- « fermions pour un peu de temps au fond de notre (( àme, c'est-à-dire dans cette partie où la vérité (( se fait entendre, nous y verrons quelcpie ima£»e « de la Trinité que nous adorons. La pensée, que u nous sentons naître comime le gemie de notre (( esprit, comme le fils de notre intelligence, nous (( donne quelque idée du Fils de Dieu , conçu éter- {( nellement dans l'intelligence du Père céleste. « C'est pourquoi ce Fils de Dieu prend le nom de (( J^erbe, afin que nous entendions cjii'il naît dans « le sein du Père , non comme naissent les corps , « mais comme naît dans notre âm^e cette parole (( intérieure que nous y sentons quand nous con- (( templons la vérité : miais la fécondité de notre (( esprit ne se termine pas à cette parole intérieure , « à cette pensée intellectuelle , à cette image de la (( vérité qui se foraie en nous. Nous aim.ons et cette (( parole intérieure et l'esprit où elle naît; et en « l'aimant , nous sentons en nous quelque chose « qui ne nous est pas moins précieux que notre H esprit et notre pensée , cpii est le fruit de l'un et « de l'autre, qui les unit, qui s'unit à eux, et qui « ne fait avec eux qu'une même vie. Ainsi, autant « qu'il se peut trouver des rapports entre Dieu et (( l'homme j ainsi, dis -je, se produit en Dieu

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« l'amour éternel, qui sort du Père qui pense, et « du Fils (jui est sa pensée, pour faire avec lui et « sa pensée une même nature également heureuse (( et parfaite » . (Discours sur V Histoire uniçerselhy section première.)

Tertidlien abonde tellement dans les mêmes idées, qu'on pourroit croire cpie Bossuet n'a fait ici que l'interpréter à sa manière, a Dieu a créé (( le monde, dit ce grand homme, par sa parole, (( sa raison et sa puissance. Vos philosophes même (( conviennent que Logos j, le ï^erbe et la raison, « ou bien le mot et la pensée, est le créateur de i( l'univers. Les chrétiens ajoutent seulement que « la propre substance du Verbe et de la raison , H cette substance par laquelle Dieu ou la pensée (( a tout produit, est souffle ou esprit; que cette « parole ou ce Verbe , c'est la prononciation de « Dieu ; cpie conséquemment le Verbe engendré (( de la pensée est fils de Dieu, et Dieu comme son « père, à cause de l'unité de leur substance. Si le « soleil prolonge un rayon , sa substance n'est pas (( séparée, mais étendue. Ainsi le Verbe ou la pâte rôle , c'est l'esprit de l'esprit , c'est le Dieu venu (c de Dieu , comm^e la lumière d'une autre lumière. f( Ainsi ce qui procède de Dieu est Dieu; et les (( deux , avec le souffle ou l'esprit , ne sont qu'un « seul, différant en propriété, non en" nombre; en a ordre , non en nature : le Fils ou le Verbe est « sorti de son principe sans le quitter. Or ce rajou

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(( de Dieu est entré dans le sein de la femme ; il u s'est revêtu de chair; il est devenu un homme (( uni à Dieu. Cette chair, anim.ée par le souffle, (f croit, parle, respire, agit. C'est ce que nous apu pelons le Christ. »

Le père Calmette écrit , dans les Lettres édifiantes ^ qu'il a vu un texte tiré du Lamaastambam, un des livres sacrés des Indiens, qui commence de la manière suivante : (( Le Seigneur, le K bien, le grand Dieu. Dans- sa bouche est la pa- « rôle (vivante et personnifiée), et cette parole est H animée par un souffle, cpii est l'esprit parfait. »

Les mêmes Lettres rapportent une croyance analogue du Thibet. (( Il y a là des peuples , dit (( l'écrivain , qui appellent Dieu Konciosa, et qui (( semblent avoir quelque idée de l'adorable Tri- « nité ; car tantôt ils le nomment Koncikocick , « Dieu un, et tantôt Koncioksum, Dieu trin. Ils (( se servent d'une espèce de chapelet sur lecjuel ils (( prononcent ces paroles, oni, ha, hum. Lorsqu'on H leur en demande l'explication, ils répondent que (.( om signifie intelligence , que ha est la parole , « que hum est le coem*, et que ces trois mots si- « gnifient Dieu. » Personne n'a oublié que ces syllabes désinentes , communes à un si grand nombre de langues, représentent dans leur sens l'idée de l'existence absolue, ou du Verhe divinisé.

Les Siamois explicpient par la même allégorie le mystère de leur trinité divine. Leur législateur

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Sammonokhodom en définit les trois essences , en disant que Pputhang est la pensée de Dieu , que Thamang en est la parole , et que Sangkhang est la production de la parole, ou la parole prononcée. Remarquons en passant que ce i^rand-prétre , devenu Dieu , raconte qu'il avoit un frère cfui se nommoit Thevatat^ et dont il excita la jalousie. Thevatat excelloit dans toutes les sciences spéculatives, et c'est à lui cpe nous devons la connoissance des lettres et des nombres. Par quel étrange hasard Thot, Theut ou Theutatès , se retrouve-t-il homonymiquement dans un pays où l'on ne peut guère supposer que son histoire et son nom aient été portés par d'autres peuples?

Les Hindous reconnoissent trois puissances dans la divinité qu'ils adorent; l'une, immuable et éternelle, et les deux autres qpi procèdent de la première : Brimh, qu'ils nomm^ent ordinairement la grande volonté ; Brimha, que Brimh évoqua de lui-même quand il résolut de créer le monde, et qu'on peut appeler la parole ; et enfin Bishen ou l'esprit, qui sortit de la bouche de Brimh sous la forme d'une langue de feu, et qui préside à la conservation des choses ((ue la parole a créées. Ce nom signifie dans ses racines , celui qui enfante ou qui nourrit. Brimah est le génitif de Brimh, pour témoigner qu'il en a été engendré sans cesser d'être lui-même. N'est-il pas à présumer que les innombrables transformations des divinités indiennes ont

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été inventées , par un procédé assez ingénieux , poui' figurer les innombrables transformations de la parole et la multitude des langues? Au reste, la notion de Dieu procédé de Dieu est universelle dans le langage , et on est étonné que la polémique orthodoxe n'ait pas tiré un plus grand parti de cette observation, a/os- est génitif de Zgyf, et signifie Dieu comme lui.

L'unanimité des peuples dans l'adoption de ce symlDole étoit aussi naturelle qu'elle est incontestable. Le premier homme, dépositaire de ce bienfait de la parole que Dieu lui avoit accordé dans un temps de prospérité , dut craindre d'abord que l'enfant qui lui étoit venu dans un temps de proscription et d'exil , eût cessé de participer à cette faveui' comme aux autres biens du paradis. Oh! avec quelle curieuse inquiétude il prêta l'oreille aux accens confus du nouveau -né! Avec quelle amertume il crut long-temps n'y reconnoitre que les vagissemens des petits de la brute , et la plainte des bêtes sauvages ! Qu'on imagine l'effet que produisit sur son âme la première combinaison de deux sons intelligibles balbutiés par un être formé à sa ressemlîlance , qui avoit reçu de lui la communication de la parole, et la faculté de la léguer à des générations sans fin ! Frappé d'admiration , il tomba sans doute à genoux , et il s'écria : Voilà Dieu ! Car ce qu'il entendit lui rappeloit ce qu'il n'avoit entendu jusque-là cjue d'une voix incréée ,

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le Verbe même du Seigneur. M. de ChateauJjriaiid, cjui n'a eu occasion de saisir cette sensation merveilleuse qu'au point où elle avoit déjà perdu tout le prestige de sa nouveauté , la décrit cependant , suivant son usage, avec un charme incomparable. t( Voici, dit -il, un nouveau -né qu'une nourrice u porte dans ses bras. Qu'a-t-il dit qui donne tant (( de joie à ce vénérable vieillard, à cet homme <( fait, à cette jeune femme? Deux ou trois syllabes <( à demi formées, que personne n'a comprises, et « voilà des êtres raisonnables transportés d'allé- « gresse , depuis l'aïeul , qui sait toutes les choses « de la vie, jusqu'à la jeune mère, qui les ignore « encore. Qui donc a mis cette puissance dans le (( verbe de l'homme? Pourquoi le son d'une voix (( humaine vous remue-t-il si impérieusement? Ce <f qui vous subjugue ici est un mystère qui tient « à des causes plus relevées qu'à l'intérêt qu'on (( peut prendre à 1 âge de cet enfant ; quelque chose « vous dit que ces paroles inarticulées sont les prcr <( miers bégaiemens d'une pensée immortelle. »

Il s'en feut de beaucoup que les saintes écritures contredisent en rien ce système. Le Dieu de la Bible est partout le Dieu parole. Un glaive à deux tranchans , emblème de la parole , sort de sa bouche sacrée ; dans sa main gauche , il tient un livre scellé, trésor de ces merveilles de la science dont il est le suprême dispensateur. Le ileuve de lu-

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mière qui coule de ses lèvres est la fij^ure de l'éloquence. L'Agneau, à qui nous devons notre première consonne, est le symbole du Verhe. Le premier don que Dieu confie à ses apôtres est celui des langues, et c'est en forme de langues que l'Esprit saint descend sur eux. Pourquoi la parole ne seroit-elle pas une sorte de révélation universelle, par laquelle le Tout-Puissant a voulu se placer sous les sens de l'homme , chez les peuples qui n'ont pas reçu de révélation particulière, puisqu'il a daigné se cacher quelquefois sous des emblèmes encore plus simples? Ainsi, par une singulière harmonie d'idées cpii frappera les esprits les plus prévenus , la première révélation se seroit enveloppée de la parole, et la seconde du pain, c'est-à-dire des premiers signes du passage de l'état naturel de l'homme à son état social , rapprochement souvent senti et souvent exprimé dans l'Écriture Sainte , où l'enseignement de la dernière révélation est toujours appelé le pain de la parole.

Rien ne seroit plus facile que d'étendre à toutes les parties du dogme ces théories plus curieuses cpi'importantes , et que d'en composer, comme M. Dupuis, d'énormes in -4- destinés à grossir avant peu la masse énorme des livres qu'on ne lit point. Il n'y a pas un paradoxe de quelques pages aucpiel on ne puisse donner, avec un peu

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d'aptitude à l'aitifice vulgaire des exemples forcés et des fausses inductions , les dimensions colossales de Y Encyclopédie ; mais ce seroit méconnoître la valeur du temps que de l'emplojer à cet usage. On concevroit tout au plus qu'on en fît le sacrifice à l'étude de la science et à la recherche de la vérité , si la vérité n'étoit pas triste , et si la science n'étoit pas inutile.

Les Doléances des Provinces, antérieures de cent ans à l'année de la Révolution, et jour pour jour à l'époque culminante de son triomphe.

Les Soupirs de la France esclave , qui aspire après la Liberté. Naiwelle éditiou. m. dc. lxxxx. , in-4. , 238 pages; cuir de Russie.

Ce livre est si connu, qu'il seroit tout-à-fait superflu d'en donner une description détaillée; il est si bon à connoître , qu'il perdroit à l'analyse : et je ne dis pas pour cela qu'il faille y chercher des théories lumineuses sans mélange de sophismes et de mensonges , des vues impartiales qui n'aient jamais été modifiées par la haine, par la vengeance, par l'esprit de parti ; de la bonne foi, en un mot, bien loyale, bien sincère, bien impassible. Les réfugiés et les proscrits ne faisoient pas encore de pareils ouvrages en 1 690 ; la modération , qui est le premier des besoins de l'homme en société, est la dernière des acquisitions de sa sagesse.

Ce c[u'il faut reconnoître dans l'auteui' ou les auteurs des Soupirs de la France esclai^e, c'est un zèle passionné poui les libertés et les intérêts du

pays , et une connoissance très approfondie de ses titres , de ses lois et de son histoire. Je doute qu'il existe un livre qui contienne plus de matériaux importans pour les discussions parlementaires d'un État constitutionnel ; et cela est si vrai , (pion a réimprimé les treize premiers Mémoires en 1789, sous le titre de J^œux d'un Patriote, sans faire crier à l'anachronisme.

La plupart des bibliographes attribuent ce livre à Jurieu ; il se rapproche , en effet , par la véhémence et l'aigreur de la discussion , du genre de polémique de ce fougueux disputeur ; mais on y remarque , surtout dans les premiers Mémoires , une richesse de documens historiques à lacpielle les études familières de Jurieu , qui étoient dirigées d'un tout autre côté, ne lui auroient pas facilement permis de s'élever. L'écrivain, d'ailleurs, est plutôt un Janséniste ou un gallican violemment opposé aux Jésuites et aux ultramontains , qu'un réformé fanatique , pour qui ultramontains et gallicans étoient également odieux; c'est peut-être ce qui a décidé cjuelques critiques, car je ne vois pas, d'ailleurs, sur quoi cette conjecture repose , à attribuer à Le Vassor les Soupirs de la France esclave. Mais il faut avouer que le style mou , lourd et prolixe de Le Vassor justifie mal cette supposition. Les Soupirs de la France esclave, sans être bien écrits, se distinguent par beaucoup de netteté, de précision et de vigueur, qualités qui man([uent essentielle-

ment à Le Vassor ; il me semble donc que cette question reste à décider, et bien des gens trouveront qu'elle ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe.

Les anciens bibliographes n'indiquent que cette édition de 1690. M. Brunet prétend cpi'il faut s'en tenir à l'édition de 1689, et qu'on fait moins de cas de celle d'Amsterdam, 1690; M. P. (Psaume), qui a écrit depuis , recommande au contraire l'édition d'Amsterdam, 1690 , in-4. , ne répudie qu'une édition in-8. de la même date , et ne parle point de celle de 1689. Au milieu de ce vague, il faut tâcher de s'arrêter à quelques faits.

i". Il existe réellement une édition datée de 1689; elle se rencontroit chez M. de Mac-Carthy, et j'ai pu m'assurer qu'elle étoit en tout conforme à mon édition de 1690, ou plutôt qu'elle étoit exactement identique. Cette duplication de titres se comprend à merveille dans un livre publié en quinze parties, de mois en mois, depuis août 1689 à septembre 1 690 , dont les six premières parties se trouvent beaucoup plus souvent séparément qu'accompagnées de celles qui les ont suivies ; la quatorzième et la quinzième sont les plus rares, parce cju'elles donnèrent du déplaisir au prince d'Orange , et qu'elles furent ou supprimées par l'autorité ou retirées par l'auteur. Il n'est donc pas surprenant cjxi'on ait réimprimé au titre de 1690, nouvelle édition ^ pour faire écouler un ouvrage

dont les neuf quinzièmes appartiennent , en elfet , à cette année i6go, et ont été imprimés successivement, mois par mois, pour se réunir aux six premiers. Le chiffre d'ordre et la signature sont, à la vérité , non interrompus , ce qui ne paroît pas convenir à une publication décousue comme celleci , mais il n'en est pas m^oins évident que les quinze Mémoires ont paru séparément ; ce qui se reconnoit à deux signes certains : l'impression a été distribuée de manière que chaque Mémoire recommence avec une nouvelle signature, même dans le cas où le Mémoire précédent n'a pas rempli totalement le nombre des feuilles dans lesquelles il est compris. Alors on a laissé un feuillet blanc ou une page blanche ; dans le cas , au contraire , où la matière a été trop abondante pour l'espace, on a substitué aux dernières pages, au cai-actère adopté, un caractère infiniment plus petit , qui a permis de ne pas franchir les bornes de la feuille , ce qui auroit été inutile dans une réimpression simultanée. En second lieu , la première page de chaque Mémoire rappelle la précédente par son chiffre , qui est ainsi énoncé : Pag. 17, etc. ; cette abréviation Pag. ne se trouve qu'en tète des Mémoires, ce qui exclut également la supposition de simultanéité. Cette édition de 1690, quoique marquée nouvelle :, est donc bien évidemment l'édition originale.

2". Ce cpie M. Brunet a dû remarquer, c'est qu'on estime fort peu une édition d'Amsterdam

36o DES DOLÉANCES DES PROVINCES.

(la nôtre ne porte point de nom de ville), cpii n'est qu'une contrefaçon de celle-ci, et cpii en diffère d'une manière trop sensible pom^ qu'un amateur puisse s'y tromper. L'édition originale est imprimée en assez gi'os caractères , fort analogues, ainsi que ses fleurons, à ceux de l'ancienne typographie Elzevirienne. La contrefaçon , que je crois de Liège, est en petits caractères, qu'on peut appeler modernes par comparaison avec les autres j elle est certainement d'une époque assez avancée dans le dix-Luitième siècle.

5". Une anecdote fort peu connue, que je ne Ks que dans le Dictionnaire bibliographique de M. P., et dont je n'oserois garantir l'authenticité , c'est que le chancelier Maupeou a poussé ce livre jusqu'à 5oo livres sur l'enchère du duc d'Orléans, dans une vente faite en 1772. Il y a plus que de la bibliogi^aphie dans cette observation ; la qualité des personnes et le sujet du livre transportent la question sur un autre terrain.

Je finirai cet article par une de ces remarques auxquelles on m'accusera peut-être d'avoir accordé trop d'importance, bien que je n'y attache qu'un intérêt de cuinosité , et que je ne voie , dans le fait ({ui me la suggère , qu'une rencontre singulière et piquante : c'est en 1689 cpie parut cet ouvrage, où reposoit le germe d'une révolution cpii devoit éclore dans un siècle ; et le premier des cpiinze Mémoires est daté du 10 août.

DES DOLÉANCES DES PROVINCES. 36i

Quand la révolution de 1647 éclata à Naples, une tradition unanime attestoit que la liberté avoit été sur le point d'être conquise un siècle auparavant par un autre Tomaso-Aniello d'Amalfi, et que cet homme étoit mort en promettant à la nation qu'elle seroit délivrée un siècle après par un de ses descendans.

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