‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèqueChapitre 69 sur 85 · IMPRIMERIE CLANDESTINE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE CLANDESTINE

Terre, le Dos-d'Ane , les Trois-Rivières, et jusqu'à des noms propres qui ne sont pas encore efïàcës du souvenir de nos derniers colons. Comme jamais pamphlet n'a, d'ailleurs, été plus indécemment personnel , plus gi^ossièrement approprié aux sales orgies d'un cercle très circonscrit d'hommes oisifs et dépravés ; comme il n'y a rien là qui rappelle le libertinage plus élégant des écrivains françois , et même des réfugiés ; comme enfin , papier, caractère, tirage, et tout ce qui constitue le matériel d'une publication typographique , est décidément étranger, dans ce livre , à nos papeteries et à nos presses européennes, il est presque évident qu'il a été imprimé sur les lieux, dans une imprimerie particulière dont la connoissance ne nous est pas parvenue. Il n'en faut pas davantage pour recommander cette singulière rareté à une classe nom breuse d'amateurs.

Mais son apparition si infréquente a soulevé une question qui me paroît assez curieuse , et qui , comme on peut le croire , a été débattue entre bien peu de personnes, par je n'ai jamais vu qu'un autre exemplaire. L'amateur qui possède le second a cru découvrir le nom de l'auteur du Zombi dans ces vers des pages i44 et i/^5 :

Mais enfin si l'on pend ma chair, Messieurs, sera-ce un grand miracle De voir une corneille en l'air ?

368 PSEUDONYMIE D'UN LIBELLISTE.

On ne peut guère douter en effet, d'après cela, que l'auteur du Zombi ne se soit appelé Corneille , et ramateui" dont je rapporte l'opinion est disposé à penser que ce Corneille est le fameux Corneille Blessebois , réfugié françois , dont le nom ne se trouve plus, depuis 1676, dans aucune édition hollandoise , et qui , selon lui, se seroit retiré dans une colonie, par goût ou par nécessité, après les poursuites que dui^ent lui attirer ces publications infâmes , aujourd'hui si recherchées des curieux.

On pourroit faire valoir plusieurs raisons en faveur de ce système : i ° . exacte ressemblance de goût dans le choix du sujet; 2°. identité presque absolue de manière dans les formes du style; 3°. le dernier ouvrage de Blessebois étoit dédié à M. Elzevier, capitaine ordinaire en mer, qni pouvoit lui avoir donné un asile sur son bâtiment; 4"- 1^ Corneille du Zombi n'étoit plus jeune en 1697, et cela est prouvé par ces vers de la page 1 38 :

Je suis fort étonné de ce que vous me dites , Mais je crains peu pour mes vieux ans , Car sans doute le ciel donnera des limites M'Vi ^ \^ cruauté des méchans.

Rien ne s'opposeroit donc à ce qu'il fut le Corneille Blessebois de 1676.

Il n'y a à cela qu'une petite difficulté ; c'est cpi'il est probable que ce Corneille Blessebois n'a jamais nominativement existé cpie dans ses livres. Blesse-

PSEUDONYMIE DTN LUJELLISTE. 369

bois n'est guère qu'un attribut du nom âe ia corneille, comme Grolle et Croulebois, l'instinct des oiseaux à gros bec les portant à frapper violemment les branches et le tronc des arbres sui- lesfjxiels ils se reposent. Peut-on imaginer, d'ailleurs, (^pi'im homme , si déhonté qu'il fût , se soit permis d'attacher son nom tout entier aux polissonneries effrontées des OEuvres satiriques ? Enfin , le prétendu Corneille Blessebois nous donne plusieurs fois son initiale dans le Zombi : « Eh ! monsieur

«de C — , faites quelque chose pour moi » ,

page 22. «Non, non, monsieur de C , inter-

« rompit-elle brusquemeirt » , page 65. « Ne vous

(( j trompez point, monsieur de C », page i5g.

Il faudroit donc supposer qu'il s'appeloit M. de Corneille, et non pas M. Blessebois. Il j a une autre hypothèse à mettre à la place de celle-là, et j'avoue cjTi'elle me sourit beaucoup : l'honorable famille de Jean de Coras, de Toulouse, fut proscrite pour motif d'hérésie , après la cruelle exécution de cet excellent homme; le prédicant Coras, si malheureux en poésie, et si ridiculisé par Boileau, appartenoit à cette famille infortunée. Un de ses

parens ne seroit-il pas notice monsieur de C et

notre Corneille Blessebois? Il étoit tout-à-fait dans l'esprit du temps de jouer ainsi sur la traduction d'un nom latin , et cette idée devoit se présenter d'autant plus naturellement à l'esprit d'un Coras, (cm'ils avoient une corneille pour armoiries par=

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lantes. Je suis fort porté à croire (|u'on trouveroit aisément des preuves à l'appui de cette supposition, si l'on vouloit en chercher; mais il faut laisser quelque chose à faire aux heureux désoeuvrés qui ont assez de temps pour s'occuper de Blessebois et du Zonibi , et assez de solidité de jugem.ent pour reconnoître que , de toutes les cpiestions dans l'étude desquelles on peut user sa vie, il n'y en a point de plus utile et de plus raisonnable.

Grammaire philosophique, lexicologie figurée. — Origine des excellens Rudimens de Lan grès.

Dialogue poor apprendre les Principes de la Langue latine, par Saint -Gir Lengrois. A Lengres , Jehan des Prcyz, 1690, in-4. , sign. A — M. iij , y compris le dernier feuillet, qui n'est pas signé.

C'est ici une édition princeps d'assez peu d'importance, car personne n'est fort jaloux de remonter à Ja première édition d'un rudiment. Cependant, si l'on a égard au loni* succès de ces rudimens de Langres, qui ont, pendant deux siècles, si puissamment servi à l'enseignement de la langue latine , et qu'on n'a pas encore surpassés , ni pour l'ordre excellent de la méthode, ni pour la parfaite netteté des explications , on sera obligé de convenir que Saint-Gir étoit une espèce de grand homme qui ne mériteroit guère moins d'être consacré aux respects de la postérité, ([ue les innoml^rables immortels dont nos journaux lui font hommage tous les ans. Cette petite ovation faite , et les motifs de ma reconnoissance pour le rudiment de Langres dûment expliqués, on ne me

saura peut-être pas mauvais gi-é d'accorder quelques développemens à la partie de la méthode de Saint-Gir , qui ne s'est conservée ni dans les éditions suivantes de son livre , ni dans la pratique de l'enseignement; ce n'est certainement pas la moins curieuse.

Saint-Gir a intitulé son livre Dialogue, parce qu'il y met son élève Charles en scène et en action , non pas sous la forme sèche et disgracieuse des instructions catéchétiques , c'est-à-dire par demandes et par réponses , mais d'une manière presque dramaticjue, et propre à intéresser son esprit. L'instituteur même ou le pédant n'apparoit dans cette comédie qu'en qualité d'introducteur ou de maître des cérémonies. Il se garde bien d'y prendre un rôle magistral, et d'y régenter en barbacole. On me demandera sans doute quel est donc l'interlocuteur , ou quels sont les interlocuteurs successifs de Charles? Ce ne sont pas des hommes; ce sont des idées ; ce sont des abstractions humanisées et rendues vivantes , qui se nomment , qui se discutent, qui s'expIicjTient , qui se développent, de sorte que l'étudiant, obligé de soutenir jusqu'à la fin cette lutte ingénieuse de la cuinosité avec l'instruction, ne puisse briser l'entretien sans rester convaincu de son ignorance ou enrichi d'un nouveau savoir. On conçoit combien cette charmante invention , cpii met l'intelligence aux prises avec la pensée, et qui la force à la saisir si elle ne veut

céder devant elle, est supérieure à tant de méthodes que l'ignorance a prônées. Dans l'enseignement mutuel, par exemple, qui est préférable à l'absence totale d'instruction , mais auquel tous les modes d'instruction possibles sont préférables , l'élève apprend un vice en apprenant une lettre; il n'est stimulé que parla vanité ; sa leçon est un duel. Dans le rudimient de Saint-Gir , l'élève contracte , au milieu de ses innocentes disputes, une habitude inappréciable. Il n'est stimulé que par le besoin de savoir; sa leçon est une conquête.

Au reste, ce que j'admire ici dans le rudiment de Saint-Gir ne fut pas conservé dans le rudiment de Langres, tel qu'il étoit encore enseigné de mon temps dans les petites écoles. On n'y trouve plus les entretiens naïfs de Charles avec monsieur le Nom, monsieur le Verbe, madame la Conjonction et madame la Préposition. 11 faut convenir que cela seroit par trop innocent pour les collèges; ce n'étoit pas non plus l'intention de Saint-Gir, cjni ne destinoit son livre qu'aux pères de famille (( qui « ne sont du tout ignorans », et qui se lassent d'entendre leurs enfans « japper un latin qu'ils c( n'entendent pas. » Parle procédé de Saint-Gir, qui lui livroit l'idée sans intermédiaire, l'enfant faisoit bien plus que d'acquérir une vaine teinture de la langue; il se l'identifioit , si l'on peut s'exprimier ainsi , et ce qui n'est chez la plupart des étudians qu'un effort de mémoire stérile pour

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