‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèque romantiqueChapitre 1 sur 39 · L'AUBE ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

L'AUBE ROMANTIQUE

Mil huit cent trente ! Aurore Qui m'éblouis encore, Promesse du destin, Riant matin I

Aube où le soleil plonge !

Quelquefois un beau songe Me rend l'éclat vermeil De ton réveil.

Jetant ta pourpre rose En notre ciel morose, Tu parais, et la nuit Soudain s'enfuit.

La nymphe Poésie Aux cheveux d'ambroisie, Avec son art subtil Revient d'exil;

L'Ode chante, le Drame Ourdit sa riche trame; L'harmonieux Sonnet Déjà renaît.

Ici rugit Shakespeare, Là Pétrarque soupire; Horace bon garçon Dit sa chanson,

Et Ronsard son poème, Et l'on retrouve même L'art farouche et naïf Du vieux Baïf.

Tout joyeux, du Cocyte Rabelais ressuscite, Pour donner au roman Un talisman,

Et l'amoureuse fièvre Qui rougit notre lèvre Défend même au journal D'être banal !

La grande Architecture, Prière sainte et pure De l'art matériel , Regarde au ciel ;

La Sculpture modèle Des saints au cœur fidèle

Pareils aux lys vêtus De leurs vertus,

Et la Musique emporte Notre âme par la porte Des chants délicieux Au fond des cieux.

O grand combat sublime Du Luth et de la Rime !

Renouveau triomphal De l'Idéal !

Hugo, sombre, dédie Sa morne tragédie Aux grands cœur désolés, Aux exilés,

A la souffrance, au rêve.

Il embrasse, il relève, Et Marion, hélas !

Et toi, Ruy-Blas.

Et déjà, comme exemple, David, qui le contemple, Met sur son front guerrier Le noir laurier.

George Sand ouvre l'âme Tremblante de la femme, Musset, beau cygne errant, Chante en pleurant;

Balzac, superbe, mène La Comédie Humaine Et nous fait voir à nu L'homme ingénu;

Pour le luth Sainte-Beuve Trouve une corde neuve; Barbier lance en grondant L'ïambe ardent;

La plainte de Valmore Pleure et s'exhale encore En sanglots plus amers Que ceux des mers,

Et, sur un mont sauvage, L'Art jaloux donne au sage Théophile Gautier Le monde entier !

En ces beaux jours de jeûne.

Karr a plus d'amour jeune Qu'un vieux Rotschild pensif N'a d'or massif.

De sa voix attendrie Gérard dit la féerie Et le songe riant De l'Orient;

Les Deschamps, voix jumelles Chantent : l'un a des ailes,

L'autre parle à l'écho De Roméo.

Frederick ploie et mène En tyran Melpomène Et la grande Dorval L'a pour rival;

Berlioz, qui nous étonne , Avec l'orage tonne, Et parle dans l'éclair A Meyerbeer;

Préault, d'un doigt fantasque, Fait trembler sur un masque L'immortelle pâleur De la Douleur,

Tandis qu'à chaque livre Johannot d'amour ivre.

Prête un rêve nouveau De son cerveau.

Pour Boulanger qui l'aime, Facile, et venant même Baiser au front Nanteuil Dans son fauteuil,

La Peinture en extase Donne la chrysoprase Et le rubis des rois A Delacroix.

Daumier trouve l'étrange Crayon de Michel- Ange — Noble vol impuni! — Et Gavarni

Suit en amant la trace De l'amoureuse Grâce Qu'à l'Esprit maria Dévéria !

Mais, hélas! où m'emporte Le songe ? Elle est bien morte L'époque où nous voyions Tant de rayons !

Où sont-ils? les poètes Qui nous faisaient des fêtes, Ces vaillants, ces grands cœurs Tous ces vainqueurs,

Ces soldats, ces apôtres ?

Les uns sont morts. Les autres, Du repos envieux, Sont déjà vieux.

Leur histoire si grande N'est plus qu'une légende Qu'autour du foyer noir On dit le soir,

Et ce collier illustre

Qu'à présent touche un rustre,

Sème ses grains épars De toutes parts.

Hamletj qu'on abandonne Est seul et sans couronne Même dans Elseneur: .

Adieu l'honneur

De l'âge romantique, Mais de la chaîne antique Garde-nous chaque anneau, Asselineau !

Comme le vieil Homère Savamment énumère Les princes, les vassaux Et leurs vaisseaux,

Redis-nous cette guerre !

Les livres faits naguère Selon le rituel De Renduel,

Fais-les voir à la file !

Jusqu'au Bibliophile Montrant page et bourrel, Jusqu'à Borel;

Car tu sais leur histoire Si bien, que ta mémoire N'a pas même failli Pour Lassailly.

Dis-nous mil huit cent trente, Époque fulgurante, Ses luttes, ses ardeurs Et les splendeurs

De cette apocalypse, Que maintenant éclipse Le puissant coryza De Thérésa !

Car il est beau de dire A notre âge en délire Courbé sur des écus :

« Gloire aux vaincus ! »

Envahi par le lierrej Le château pierre à pierre Tombe et s'écroule; mais Rien n'a jamais

Dompté le fanatisme Du bon vieux Romantisme, De ce titan du Rhin Au cœur d'airain.

Théodore de Banville.

21 Juillet 1866.

Voici un livre qui s'est fait tout seul. Certes, je ne me doutais pas en écrivant ces notes au hasard de la découverte et pour le seul soulagement de ma mémoire, qu'elles seraient jamais jugées dignes d'être réunies, coordonnées et livrées au public.

Il s'est cependant trouvé un jour que, sans y penser, j'avais dressé la chronique d'une période de l'histoire des livres au XIXe siècle.

Expliquons- nous. Toutes les grandes époques littéraires ont eu un contre-coup dans l'art de fabriquer les livres et de les orner. Notre Renaissance poétique du XVIe siècle a eu les impressions italiques de Robert Estienne; les écrivains du cycle de Richelieu ont eu l'in-quarto majestueux de Courbé et de Sommaville, les portraits de Thomas de Leu, de Léonard Gaultier et de Claude Mellan; le règne de Louis XIV a trouvé Barbou et Barbin, Edelinek, Nanteuil, Romyn de Hooghe et Bernart Picart; le charmant groupe des conteurs ironiques du XVIIIe siècle, des Dorât, des Caylus et des Hamilton, nous a valu lés délicieux frontispices de Marilier, de Gravelot, d'Eisen , de Moreau le jeune et de Saint-Aubin. Eh bien, l'Ecole Romantique a eu l'in-octavo de Gosselin et de Renduel, les impressions d'Everat j elle a eu les eaux-fortes de Célestin Nanteuil,

les vignettes de Johannot, de Deveria et de Jean Gigoux, et la gravure sur bois restaurée par Thompson et Porret.

Et quant à moi, je n'aurais pas d'autres preuves de la grandeur réelle et légitime du mouvement littéraire de mil huit cent trente, que cet essor nouveau donné à la librairie et aux arts qui en rélèvent, que j'y croirais déjà. Inutile de dire que j'en ai quelques autres.

Ces éditions originales sont déjà recherchées, et méritaient de l'être, comme monument d'un temps qui, i ndépendamment du génie des maîtres qui l'ont illustré, eut un goût, des ambitions, une physionomie bien à lui. Quelques-uns des livres publiés à cette époque ont été réédités depuis lors à plus grands frais et avec un plus grand luxe. Les dernières éditions, quelques soins et quelque argent qu'elles aient coûté, auront-elles dans l'avenir plus de prix que les premières? Je ne le crois pas. Il y a vingt ou vingt-cinq ans le libraire Perrotin adonné une splendide édition Keepsake de Notre-Dame de Paris, enrichie de gravures sur acier d'après les compositions des premiers artistes contemporains. Croiton que cette édition magnifique ait jamais pour un amateur intelligent et lettré l'intérêt et la saveur des quatre volumes in-douze publiés en i83i parGosselin, imprimés par Cosson, et dont les yeux qui ont bonne mémoire peuvent voir encore la couverture jaune de chrome décorée en guise de fleuron de la tête de Quasimodo encadrée dans la lucarne de la grande salle du Palais?

Il n'était pas dès à présent inutile de cataloguer ces éditions princeps empreintes de la fraîcheur des premières inspirations. D'ailleurs, la plupart, tirées à petit

nombre, sont devenues rares, — quelques-uns introuvables, — par la grâce du cabinet de lecture et du bouquiniste. Les exemplaires moisissaient sur les quais il y a vingt ans, lorsque par piété littéraire je commençai à les recueillir. Tel volume que j'ai ramassé dans la case à cinq sous, — que n'ai-je pu les ramasser tous! — se cote actuellement dix et quinze francs sur les bulletins de librairie. Et en vérité il n'était que temps de se mettre en quête. Le soleil, la pluie, la poussière, le pouce des portières et des femmes de chambre'ont bien vite raison d'un livre, voire d'une édition toute entière. Les estampes arrachées des volumes se sont fanées dans l'alcôve des grisettes et dans le pupitre des écoliers. Aussi, je le déclare, trouver un exemplaire de ce temps-là en bon état, épargné par le ciseau descartonniers, et pourvu de ses vignettes est un vrai quine à la loterie, surtout depuis que de certains amateurs à qui j'ai montré l'exemple — je puis le dire sans me vanter — se sont jetés sur le gibier romantique.

Ce livre est donc avant tout un catalogue : je dirai même qu'il n'est que cela. S'il n'en a pas gardé le titre et la forme exacte, c'est que nécessairement il a dû en dépasser les proportions.

Quelques-uns de mes chers romantiques sont aujourd'hui un peu bien oubliés. Il fallait justifier mes préférences et montrer l'auteur en même temps que le livre. Ainsi s'explique l'inégalité des* notices consacrées aux divers auteurs catalogués. Je n'avais rien à révéler sur Victor Hugo, Dumas, Théophile Gautier, Jules Janin, De Vigny, presque rien même sur Pétrus Borel; j'avais tout à dire de Fontanay, d'Arvers, d'Ernest

Fouinet, d'Eusèbe de Salles et de Philothée O'Neddy.

Peut-être me dira-t-on qu'il y avait mieux à faire, et qu'au lieu d'une série de portraits inégaux de faire et de dimension, on pouvait essayer un tableau d'histoire. A cela j'aurais plusieurs réponses à faire, dont une qui les résume toutes : c'est qu'écrire l'histoire de l'Ecole Romantique, ce serait écrire l'histoire de la littérature du dix-neuvième siècle.

Il y a encore des gens qui imaginent que le Romantisme a été un accident, une catastrophe, comme on l'a dit de la révolution de quarante-huit; une parenthèse regrettable ouverte dans le cours naturel et glorieux de notre littérature, une invasion des barbares un instant subie et heureusement repoussée.

La seule objection à faire à ce raisonnement, c'est que si la littérature romantique n'est pas la littérature du dix-neuvième siècle, le dix-neuvième siècle n'a pas de littérature. Retranchez de la littérature contemporaine tous les écrivains, tant poètes que prosateurs, qui ont été honorés ou flétris de l'épithète de romantiques ; ôtez Chateaubriand, Mme de Staël, Lamartine, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Charles Nodier, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Emile et Antony Deschamps, Balzac, Auguste Barbier, George Sand, Théophile Gautier, Mérimée, Alfred de Musset, Jules Janin, Marceline Valmore, et je vous demande ce qui vous restera ?

Quoi qu'on dise et qu'on fasse, ce mot de Romantisme est l'étiquette littéraire du siècle; et ceux même qui le répudient et voudraient le proscrire sont contraints de l'accepter sous peine de renier leurs maîtres, ceux dont ils procèdent et qui les ont fait ce qu'ils sont.

Ne l'oublions pas : ce mot qui n'a plus de sens aujourd'hui, qui du moins n'a plus de sens que dans le tems , qu'un sens historique, a été il y a quarante ans un cri de guerre et de liberté, un hurrah littéraire qui a poussé en avant, hors des sentiers poudreux de la routine et de l'imitation, toute une génération jeune et vaillante qui voulait vivre et qui surtout voulait résolument rompre avec l'ennui.

C'a été mieux qu'une protestation,— une affirmation. Et si le mot n'a plus de sens actuellement , c'est que l'évolution est faite, et que la bataille a été gagnée. C'est qu'il y a eu Hernani et Marion Delorme, et Les Orientales, les Méditations, Joseph Delorme, Volupté, Stello, Chatterton, Antony, Albertus, Mademoiselle de Maupin, la Ballade à la Lune, L'Ane mort et La Peau de chagrin. Et dans ces œuvres audacieuses, écrites à coudées franches, et qui faisaient hausser le sourcil aux gardiens jurés des nécropoles de la tradition, nous avons appris, ingrats, le français qu'on ne parlait plus dans Les Deux gendres, et l'art qu'il n'y avait pas dans Artaxerces et dans Ninus II.

Quand on se rappelle d'où est partie cette génération ; quand on songe à ce qu'elle a remplacé, à ce qu'elle a renouvelé, à ce qu'elle a vivifié, on n'a pas assez de bénédictions, pour ce vieux drapeau mutilé, et déchiré au vent des combats, qu'il faudrait suspendre pieusement aux voûtes d'un Panthéon ; car il a sauvé la patrie, la République des Lettres. -

Ceux qui l'ont porté ont été les émancipateurs, les conquérants, les rénovateurs. Si le roman est sorti des fadeurs et des frivolités de la fin du dernier siècle, s'il

est devenu une œuvre virile et sociale qu'on a pu lire et écouter sans honte; si le drame a surpris et ému; si le vers a retenti deux fois sur l'enclume; si la prose a guéri des langueurs et des chloroses du style académique, si elle a repris la vigueur et l'éclat de la santé, c'est à ceux là que .tous le devons ; c'est à leur iranchise, à leur courageuse horreur de l'ennui, à leur amour sincère du nouveau, de la joie, de la vie, et enfin à cette témérité juvénile qui n'a reculé ni devant le ridicule, ni même devant l'absurde, pour assurer au dix-neuvième siècle cette précieuse conquête, la liberté dans l'art. Aussi sachons-le tous, grands et petits, petits, tant que nous sommes, grands s'il en est, il ne s'écrit pas actuellement une ligne, il ne se fait pas un vers qui ne doive tribut à ces braves, à ces conquérants.

C'est là sans doute le livre qu'il faudrait faire; ce sont ces arguments qu'il faudrait développer, détailler et appuyer de mille preuves. On comprendra facilement que je ne l'aie point essayé dans une simple préface. Ce livre, je n'en doute pas, sollicitera quelque jour le zèle d'un enthousiaste, dévoué à la gloire des lettres et à la justice. Pour moi, mes desseins sontplushumbles; et si plus tard, dans cinquante ans d'ici par exemple, un brave homme, tenté de se faire le Justin ou le Florus de notre littérature, vient chercher dans ces pages quelques renseignements pour l'histoire de nos idées et de nos débats, mon ambition sera remplie. C'est tout ce que j'ose prétendre d'un travail accompli au jour le jour3 selon mon caprice et pour mon plaisir.

Disons tout de suite, pour prévenir le reproche de la* cune ou d'oubli, que j n'ai jamais entendu faire la bi-

bliographie de tous les ouvrages publiés de mil huit cent vingt à mil huit cent quarante. Une telle besogne qui eut été méritoire au seizième siècle pour un de Thou, au siècle suivant pour un Baillet, serait tout à fait superflue dans un temps où nous avons le Journal de la librairie, et — Quérard ! Pas davantage, on ne trouvera ici la bibliographie complète des divers auteurs mentionnés.

Notre catalogue est plutôt descriptif et pittoresque, qu'analytique. Il s'informe moins de l'intérieur des livres, que de leur physionomie et de leurs conditions diverses. C'est une phase, une période de temps que j'étudie; et pour en dégager l'esprit et l'inspiration propre, je les cherche dans ses productions immédiates, dans ces premières éditions où la pensée et le goût de l'auteur semblent tout gouverner, jusqu'au caractère du titre et au dessin du frontispice.

Il y avait en ce temps-là, comme à toutes les époques de conviction et de lutte, un tel concours de volontés, une telle unité d'intentions que l'œuvre du dessinateur et de l'imprimeur, l'épigraphe, ce luxe d'alors (i), et les annonces même de la couverture complètent le livre et le commentent. Tout ce petit art de la confection et de l'ornement des livres a un caractère charmant d'improvisation et d'intimité.

(i) « Une autre perte notable que nous avons faite, est celle des <•. épigraphes, tout à fait passées de mode aujourd'hui. Or, les « épigraphes fournies par toutes les gloires littéraires du pays et « de l'étranger, n'étaient certainement pas le moindre agrément « de la petite poésie contemporaine ». M. Fontaney, article de la Revue des Deux-Mondes du i5 décembre i836. — C'est vrai.

Deveria a dessiné cette vignette pour le roman de son ami Janin. Célestin Nanteuil a gravé ce frontispice au retour d'une de ces représentations orageuses, où luimême il organisait la tempête. Tony, quand il composait les quatres délicieuses vignettes de Notre-Dame de Paris, connaissait le livre autrement que par la communication des épreuves. Il le savait par cœur; il l'avait vécu, pour ainsi dire, dans les conversations de la Place Royale et dans les confidences du poëte.

Je ne veux pas médire des compositions magistralement gravées sur acier pour les éditions définitives, pour les éditions revues et corrigées, les éditions d'oeuvres complètes. Ce sont des chefs d'œuvres. Mais ce qui leur manque, c'est précisément ce caractère donné par un souffle de vie et par une inspiration commune. Qu'est-ce que ces maîtres du burin et du pinceau ont jamais connu des pensées intimes et des ambitions de ceux dont ils ont décoré les œuvres ? Ont-ils espéré, ou conspiré avec eux ? ont-ils maudit les mêmes juges ? applaudi aux mêmes succès ?

Au temps dont je parle le crayon était vraiment confident de la plume, et complice aussi. La vignette se faisait en même temps que la page. Elle se faisait même avant, par intuition, tellement on était sûr de se comprendre et de marcher au but. Et c'est pourquoi cet art

mais ce n'est pas assez. Ce qu'il fallait dire, c'est que les épigraphes, en révélant les lectures favorites de chaque auteur, dénonçaient en même temps les préférences et les ambitions de tous. Les poètes, les écrivains auxquels on empruntait des épigraphes, c'était ceux dont on s'inspirait généralement et auxquels on voulait ressembler.

charmant des vignettistes d'alors, des Johannot, des Deveria, de Jean. Gigoux et de Célestin Nanteuil, est encore un art tout à fait à part; un art perdu, et qui ne pourrait se retrouver que sous l'influence et parle concours de circonstances analogues.

Et les annonces donc ! n'y a-t-il pas toute une révélation dans ces titres de livres pressés sur le verso des couvertures ? Que de quiquengrognes l que de livres qui n'ont jamais été fait, mais qui ont été rêvés du moins, et dont les titres attestent par leur bizarrerie, par leur insolence même, les prétentions et l'humeur du moment. C'était : Pâture à liseurs, Faust Dauphin de France , Appel aux jeunes Français à cœurs de lions; puis, les Contes du Bousingo, par une camaraderie; puis les Aventures de deux Gentilshommes Périgourdins, un beau titre à la Scarron ; Fumée de ma pipe, choses quelconques j Contes du Froc et de la Cagoule, etc., etc., seul, Théophile Gautier, le ridèle, l'immuable, a acquitté la dette du Capitaine Facasse ; et ce retour aux inspirations de sa jeunesse lui a porté bonheur.

Peut-être demandera-t-on à quoi bon ces violences, ces brutalités, ces défis? Pourquoi ces broussailles au devant d'un livre, ces épouvantails sur le fruit que l'on offrait ? Eh bien, oui, c'était là ce qu'on voulait : comme aux jours de révolution et de scission, on exagérait la cocarde et l'on chargeait les couleurs du drapeau. Et plus, le titre était surprenant, plus la'vignette était farouche, plus l'épigraphe saugrenue, plus la préface outrecuidante et hérissée de points d'exclamations, plus on était sûr de n'être pas confondu avec l'ennemi, d'épouvanter le bourgeois et d'exaspérer les critiques.

Oh ! les bonnes fanfaronnades! Et comme souvent ils ont dû rire entre eux, les bons apôtres, des terreurs qu'ils causaient aux uns et des fureurs qu'ils excitaient chez les autres !

Heureux temps ! heureuses gens ! ceux-là, certes, ont eu leur jeunesse. Ils ont appris l'art dans la liberté et dans la joie! De leur temps on ne citait point les poètes en police correctionnelle. Ils n'ont eu à redouter ni le pouce mystérieux du censeur, ni l'index menaçant du rédacteur en chef. En un mot, ils ont fait tout ce qu'ils ont voulu, gaîment; c'est encore le meilleur moyen d'arriverà faire quelque chose de bon. Aussi s'en sont-ils donné de tout leur cœur. Ils ont couru de toutes leurs jambes, crié de tous leurs poumons; et c'est pourquoi ils sont restés bons marcheurs et bons parleurs. Les Djiinn et La Ronde du Sabbat, qui firent tant de bruit dans leur temps, ont-ils empêché Victor Hugo d'être le plus grand poëte de son siècle? Les Contes goguenards ont-ils nui au talent de Théophile Gautier? Je crois, au contraire, qu'ils y ont servi. Dans ces œuvres excessives, épanouies, de leur jeunesse, ils ont acquis la conscience de leurs forces et gagné la beauté du mouvement libre. Et, généralement, je l'oserai dire, c'est parce que le siècle a fait Champavert et Feu et Flamme, et toutes les extravagances et les folies reprochées à son commencement, qu'il a produit dans sa vigueur les œuvres saines et robustes qui l'honorent, et qui l'ont mis au rang des grands siècles de la littérature française.

Plus d'un parmi les écrivains dont je parle, et ceux-là même dont j'ai le plus longuement parlé, ont été dénoncés à ma curiosité par le titre de leur livre et par la

vignette. Je les ai tous lus, et sans m'en repentir. Les lecteurs qui, sur ma recommandation, achèteront ces ouvrages comme pièces rares et curieuses, peuvent les ouvrir. Ils seront choqués quelquefois, souriront de temps à autre, et par-ci par-là hausseront les épaules : ils ne s'ennuieront pas. Ils auront, d'ailleurs, la chance de trouver dans le nombre des œuvres remarquables, et même quelques chefs-d'œuvre. J'en réfère pour le détail à ce que j'ai dit dans les notices.

Ce qu'on apprendra surtout par ces lectures et ce que moi-même j'ai plus d'une fois signalé au passage, c'est l'incontestable supériorité des talents de second ordre de ce temps-là sur les talents du même ordre dans le temps présent. Et c'est tout simple : le mouvement était donné; tout le monde marchait. « Les grands, a dit Jules Janin, entraînaient les petits. » Joseph Delorme faisait les poètes, et Balzac les romanciers.

Ce qui est remarquable encore, c'est la parfaite tenue littéraire de ces extravagants. Ces mystificateurs se prenaient au sérieux. Jusque dans les plus grandes audaces, on trouve un soin de la forme et comme un besoin de perfection. Tous paraissent convaincus qu'ils écrivent sous le regard du public, et même sous l'œil de la postérité. Bien faire, faire le mieux possible, tel est le programme commun. Et même chez ceux qui se sont le plus trompés, chez les faibles comme chez les maîtres, cette sincérité d'effort est touchante.

En somme, j'ai eu plus d'une occasion de le répéter dans le cours de ce travail, on peut juger par ce qu'elle a laissé perdre, de la force de cette génération. On est surpris et charmé de rencontrer dans les limbes de l'ou-

bli des talents fins, vigoureux, bien venus, des livres tels que le Samuel Bach de Théophile de Ferrière, que la Sakontala d'Eusèbe de Salles, que la Strega d'Ernest Fouinet, que les Scènes de la vie Castillane de Fontaney, livre incomplet qu'il serait facile de compléter, car la suite a paru dans la Revue des Deux- Mondes.

Quant à Louis Bertrand, c'est un maître.

Je serai moqué peut-être pour mes prédilections et mes enthousiasmes. Cela m'est égal. Je suis consolé et vengé d'avance par les plaisirs que j'ai eus comme lecteur et comme curieux.

Ces livres, je les aime. Ils sont mes favoris, mes classiques. Je les ai quêtes, recueillis, triés sur le volet. Je les ai fait habiller de mon mieux par les meilleurs tailteurs pour livres. Les quelques mots que je me suis permis d'ajouter sur leur condition serviront d'indications aux amateurs qui au grand jour de ma vente après décès rechercheront les exemplaires de cette collection d'originaux.

26 Novembre 1866.

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