‹ Mélodies poétiquesChapitre 52 sur 122 · A. UNE PERRUCHE MULTICOLORE · texte numérisé non relu

A. UNE PERRUCHE MULTICOLORE

Quand sur le perchoir de ta cage Tu prends un maintien soucieux, Tu penses sans doute au bocage Ou tu naquis, sous d'autres cieux.

Gomme tu dois trouver étrange Tout le fracas que nous faisons.

Toi, fille des déserts du Gange, Pays des calmes horizons!

Oui, ta surprise est sans pareille.

Lorsqu'on vranl Poeil tous les matins, Dans Paris tu prêtes l'oreille A tous ses tonnerres lointains.

MELODIES. \7iZ

En toi-même tu te recueilles.

Et dis : Que sont-ils devenus.

Ces muimures de larges feuilles, Ce chant de mes oiseaux connus?

Ces bruits d*eaux vives sous la zone, Que mon soleil de feu dora?

La cataracte qui résonne Aux solitudes d*Elora?

La voix d'un grand fleuve, sortie De la nuit des gouffres béants, Et sur le rivage engloutie Dans le flot bleu des océans?

Le miroir du lac qui se brise Sous Taile et le bec du ramier ?

Le jeu matinal de la brise Avec la cime du. palmier?

Toute cette vague harmonie Dont la nature fait sa voix, Qui se perd sous Tombre infinie De mes vallons et de mes bois?

Pauvre oiseau, charmant cénobite.

Entre les tiens favorisé.

Oui, tout change quand on habile Un beau pays civilisé.

Ainsi, dans ton Inde chérie.

Au fond des bois et des vallons, Tu n*entends pas la voix qui crie :

Marchand d'hahits et vieux galons !

Tu n^entends pas ces bruits de foule, Ces pavés que nous écrasons, Ce féroce omnibus qui roule En déracinant les maisons ;

Et les orgues de barbarie.

Avec leurs faussets déchirants.

Orchestre affreux qui se marie A la voix des ténors errants ;

La clameur d'une immense ville.

Les échos de tous ses faubourgs ; Une armée au pas qui défile Avec.musrque et vingt tambours;

Et, sous un ciel qui toujours pleure Et chante faux sur tous les tons, Douze mille fiacres à Theure Labourant cent mille piétons.

Oiseau, je veux ouvrir ta cage, Oui, tu seras libre demain...

Non, il est trop loin, ton bocage, Et tu n'en sais pas le chemin.

CHANT DE MOUNOUSSAMY

slupide étranger! quelles mœurs sont les tiennes? Gomment donc viTez-vous dans vos cités chrétiennes ? Quoi ! je t'ouvre ma porte et je te fais asseoir A ma table, à côté de ma femme fidèle.

Et tout à coup, chez moi, tu veux t'emparer d^elle, Et l'enlever le même soir !

frêle Européen ! tu te crois donc de taille.

Tu te crois donc de force à me livrer bataille, A lutter avec moi dans mes amours? Enfant!' Sais- tu que ma vigueur, jour et nuit sans égale* Ravit la femme et tue un tigre de Bengale, Gomme ferait un éléphant ?

Ecoute bien ceci !... lorsque le pieux bonze Eut mis la main d'Héva dans mes deux mains de bronze, Et qu'il la fil ainsi ma femme, et nous lia, Je conduisis, le soir, cette vierge chérie Dans ma maison du lac, sous Tarcade fleurie Qu*em baume le magnolia.

Mes esclaves veillaient dans les bois solitaires Pour écarter au loin les agiles panthères.

Rien ne devant troubler la paix de cette nuit. Je ne voulais avoir pour témoin de ma veille Que le regard de Dieu, qui sur nous toujours veille, Sainte étoile qui toujours luit !

Cette nuit, si chacun de mes baisers de flamme, Arrivés sur ma lèvre et partis de mon ftme, Eût fait tomber un arbre au bois que nous aimons, On n'aurait plus trouvé, Taurore étant venue. Qu'un désert sablonneux, une campagne nue.

Des bords du lac au pied des monts !

Eh bien ! quand le jour vint, je partis pour la chasse. Mes péons m'attendaient debout sur ma terrasse ; On lança les chevaux vers les mornes lointains ; Les jungles murmuraient des colères félines; Nous livrâmes bataille à toutes les collines. Tous nos fusils furent éteints !

Nous primes dos poignards : je montais ma cavale, La blanche Rouvera, qui n'a point de rivale; Un tigre s'abattit sur son poitrail ; ma main Le perça de trois coups ; on lui prit sa fourrure, A mon lit nuptial elle sert de parure...

Et ma noce eut ce lendemain.

Oui, penses-tu, la force est une belle chose, Mais que dira l'esprit quand Tamour se repose? — Ce qu'il dira? Crois-tu, voyageur étourdi, Que mon soleil, plus grand qu'au pays où vous êtes, Ne réchauffe pas mieux la langue des poêles.

Avec son éternel midi ?

Votre idiome sourd, aux nébuleuses teintes.

Formé d'alluvions de vingt langues éteintes, Vaut- il la langue d'or des artistes géants Qui sculptèrent nos monts en récitant des odes, El, comme des épis, semèrent les pagodes Aux rives de deux Océans?

C'est nous qui la parlons, cette langue sonore.

Qu'un premier, homme apprit au berceau de l'aurore,

Et, quand la femme entend ce que nous lui disons.

Il n'est pas un écho plus doux à son oreille.

Noble langue! écoulons, pour trouver sa pareille,

La mer qui parle aux horizons !

Va, iTolanisle errant, voyageur philanthrope. Remonte sur ton brick, va revoir ton Europe; Ton amour n^aurait pas ici d*heureusefin.

Pour les trésors d^autrui bien vite tu t*enflammes ! Pars ; dans ces beaux pays où nous gardons nos femmes. Les amoureux meurent de faim !

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