LETTRE
d'une vieille femme a une jeune fille.
Je suis charmée de votre lettre, ma chère Juliette, j'aime la description du vieux château de votre grand' tante , le récit de vos promenades , et le tableau de vos fêtes champêtres
Je comprends donc parfaitement votre enthousiasme pour les bourrées d'Auvergne , et la préférence que vous leur accordez sur les monotones contredanses. La contredanse m'a toujours paru une danse née dans les salons et privée de ce caractère que le besoin de saut et de mouvement, commun à la jeunesse de tous les peuples, imprime aux danses vraiment nationales, quel que soit le pays qui les a vues naître. Les wahes en Allemagne, les boléros espagnols, les montferines et les tarentelles de l'Italie, les jigs anglaises, ont une verve qui entraîne même les étrangers. Non seulement chaque pays, mais presque chaque province a sa danse particulière ; vous vous rappelez sans doute l'admiration de madame de Sévigné pour les passe-pieds bretons , que les farandoles provençales ne lui faisaient pas oublier; et votre brillante peinture de la bourrée d'Auvergne, m'a rappelé le plaisir que j'ai pris moi-même, lorsque j'étais presque aussi jeune que vous, aux balls du Roussillon. Je me les représente encore si bien aujourd'hui, que j'ai envie de vous en envoyer le tableau . .
Pour ne pas vous effrayer, je ne vous dirai pas le nombre d'années qui s'est écoulé depuis que j'allai habiter le Roussillon , mais les mœurs et surtout les plaisirs populaires changent si lentement, que je suis sûre que je les retrouverai à peu de choses près, tels que je les ai vus.
Les danses, en Roussillon, ont lieu aux fêtes patronales du village ou des paroisses de la ville ; le matin ,
(') On lira avec intérêt sur « les chemins du ciel à la terre » dans les traditions populaires, l'article de Max Muller, 2e vol. des Chips et pp. 268 et ss.
à l'issue de l'office, se fait le passa -ri la , espère de promenade, que les musiciens, qui ont retenu leur vieux nom dejuglars (jongleurs), font par les rues en jouant de leurs instruments» Ils s'arrêtent devant le logement des autorités et des personnes notables pour leur donner l'aubade et leur offrir des gâteaux. La première de ces fêtes à laquelle j'assistai était celle du faubourg de Perpignan. Depuis trois heures de l'après-midi, j'entendais de loin retentir la musique, car les danses commencent à la sortie des vêpres, et s'interrompent à l'heure du souper pour recommencer après de plus belle, et continuer souvent toute la nuit.
Ce ne fut qu'à ce moment que j'arrivai. Je fus frappée du coup d'œil pittoresque et animé de la fête. L'enceinte ovale était formée de portiques de verdure et décorée de guirlandes semblables ; d'immenses lanternes l'éclairaient comme en plein jour; les femmes et les jeunes fdles occupaient alentour un triple rang de chaises, derrière lesquelles le terrain relevé en talus était couvert de nombreux spectateurs. Au milieu s'agitait la foule dansante au bruit d'une musique enragée, ou qui du moins me parut telle dans les premiers moments. Cependant quand je fus assise à l'aise, le plus loin possible de l'orchestre, je commençai à me reconnaître, et même à me plaire dans celte agréable confusion sans confusion, comme dirait madame de Sévigné. Je distinguai au milieu de la foule beaucoup de paysans de la plaine ou de la montagne avec leur costume pittoresque : la veste et le pantalon de velours ou de nankin , la ceinture rouge autour du corps, le mouchoir de soie négligemment noué au cou, le long bonnet écarlate retombant sur l'épaule ou sur le dos , et aux pieds les espadrilles ou sandales de cordes qui s'attachent à l'antique autour de la jambe par des cordons de laine rouge ou bleue. Le costume des femmes n'avait de remarquable que le capuche, espèce de capuchon en laine ou en basin selon la saison, qui tombe jusqu'à la taille et les enveloppe comme un voile de madone. Mais vous pensez bien que celles qui le portaient n'étaient pas au nombre des danseuses ; celles-ci n'étaient coiffées que d'un petit bonnet garni à la catalane d'une dentelle cousue à plat et descendant sur le front, ou d'un tulle ruche selon la mode d'alors. Je remarquai parmi elles quelques demoiselles de la ville en cheveux et en robes blanches ; mais les jeunes gens de toute classe dansaient en veste de coutil ou de nankin. Les halls (prononcez bails) peuvent être composés d'un nombre iudéterminé de danseurs, mais chaque danseur ne peut prendre place qu'à celui qu'il a acheté, car ils se vendent à l'enchère, 'et le prix varie selon le nombre et l'émulation des concurrents. Chaque bail monte quelquefois à la somme de soixante ou quatrevingts francs. Plus les danseurs qui se réunissent sont nombreux, moins il en coûte à chacun. J'ai ouï dire aux anciens que, de leur temps, les jeunes gens tenaient à honneur de danser à deux (c'est-à-dire deux couples), et par conséquent de payer seuls le bail où ils figuraient, quel qu'en fût le prix. On voit que la danse devenait ainsi un plaisir fort coûteux; heureusement 1rs idées "ut changé à ce sujet, et les jeunes gens d'aujourd'hui trouvent plus amusant et plus économique de s'associer en grand nombre. C'est ce que leurs pères appelaient avec dédain le bail des pauvres.
Tout se passe, du reste, sans désordre et sans embarras. Cbaque société a son délégué qui va faire le
marché avec l'entrepreneur des danses. Le bail est adjugé au plus offrant. Un chiffre, placé près de l'orchestre dans un transparent, indique le numéro d'ordre du bail qu'on joue, et ceux qui l'ont acheté entrent en danse aussitôt, car il n'y a point de repos d'un bail à l'autre comme après nos contredanses. Une ritournelle de flageolet remplit l'entr'acte pendant lequel les danseurs quittent ou prennent leurs places, et la musique recommence de plus belle. Aussi ne serez -vous pas étonnée d'apprendre que l'engagement des musiciens comprend les rafraîchissements à discrétion, et ils trouvent moyen d'en user largement. On les voit s'emparer tour à tour de la cruche à large panse et à long goulot qu'on a soin de leur tenir toujours pleine, et l'élevant de toute la longueur du bras, ils en font tomber le contenu dans leur bouche ouverte , avec un petit bruit de cascatelle tout-à-fait réjouissant.
La musique se compose pour l'ordinaire de deux longs hautbois à anche, d'une cornemuse, d'un flageolet et d'un tambourin , qui ne ressemble pas au long tambourin provençal , mais plutôt à un petit tambour d'enfant. Ces deux derniers instruments sont joués par le même individu : il tient de la main gauche le flaviol ou flageolet à trois trous ; le tambourin est suspendu à son coude, et de la main droite, il frappe dessus, avec une baguette , des coups précipités et mesurés trois par trois. Quand les juglars ou musiciens viennent de la Cerdagne ou de l'Ampordan , quand ils exécutent leurs airs de danse nationaux, pleins de caractère et d'originalité, on ne peut se faire une idée de l'effet et de Yentrain de cette musique et de ces danses près desquelles les bals champêtres des environs de Paris auraient l'air d'une danse des morts.
Le bail commence par une espèce de promenade autour de l'enceinte, chaque cavalier tenant sa dame sous le bras; puis il la quitte, et part à reculons devant elle, tandis qu'elle le suit; bientôt elle recule à son tour, et c'est le danseur qui court après. Ensuite , ils exécutent avec d'autres couples une espèce de chassé-croisé ; puis se réunissant en groupes, les danseuses appuient à droite et à gauche leurs mains sur les épaules des cavaliers , et ceux-ci , les soulevant par dessous les bras , les enlèvent en l'air toutes à la fois ; quelquefois dans cette position les jeunes filles s'embrassent. Avant ce saut général, il arrive aussi que quelques cavaliers font faire à leur danseuse un saut particulier. Celle-ci, ayant la main gauche dans la main droite de son danseur et la droite sur son épaule , prend son élan et se trouve assise sur la main gauche du cavalier, qui la soutient ainsi quelques moments et la repose doucement à terre. Ce saut, d'un effet assez gracieux, demande, dit-on, plus d'adresse que de force. Les danseurs, en général , aiment à faire preuve d'agilité ; leur danse est leste et animée, plusieurs s'accompagnent de castagnettes, les autres font claquer leurs doigts pour en imiter le bruit; quelques-uns, la tête penchée en avant, exécutent un battement rapide du talon contre le coude-pied, qu'on appelle espardegneta , et qui ne laisse pas que d'être difficile. D'autres, prenant la main de leur danseuse, bondissenl en tournant sur eux-mêmes par- dessus cette main, c'est ce qu'ils nomment la camadarodona ; les plus lestes prétendent même passer leur jambe par-dessus la tête de la danseuse; mais j'avoue que je n'ai pas été témoin de ce tour de force.
Par contraste avec tout ce mouvement masculin, les femmes quittent à peine la terre; elles glissent pour ainsi dire d'un petit pas si doux, qu'elles ont l'air d'être sur des roulettes. Un vieux proverbe catalan dit qu'une bonne danseuse doit pouvoir porter sur sa tête un verre plein d'eau sans en répandre une goutte.
Aussi les jeunes Catalanes sont-elles infatigables ; les danseurs sont forcés de se reposer ne pouvant acheter tous les halls; mais une danseuse à succès peut danser toute une nuit sans quitter la place, et elle en tire vanité. Si quelqu'une de ses compagnes, moins heureuse, demeure tristement assise, elle jettera malicieusement sur ses genoux une poignée de lentilles à trier pour occuper ses loisirs , ce qui est pour la pauvre délaissée une sanglante épigramme.
Dans les campagnes, ces fêtes ont encore un caractère plus marqué d'originalité ; le bal s'ouvre d'ordinaire par une danse appelée contra-pas (contre-pas) à laquelle les hommes seuls prennent part. Ils se tiennent tousÉpar la mainjen demi-cercle et [figurent de droite à gauche ,
puis de gauche à droite , sur un rhythme bizarre et syncopé, qui leur donne l'air d'être toujours hors de mesure. Cette danse remonte, dit-on, à la plus haute antiquité
Hélas! tous ces danseurs si lestes, toutes ces danseuses si légères dont je viens de vous parler, sont aujourd'hui de graves citoyens, de vénérables mères de familles; mais dans lestièdes nuits, sous le ciel bleu du Roussillon , la prime, , la bvrasse , le jlaviol et le tambori animent encore de leur joyeuse harmonie un peuple de jeunes danseurs. Ainsi, dans ce monde, le spectacle est toujours le même, le drame ne change pas, ce sont seulement les acteurs qui changent ; comme à chaque printemps des fleurs et des feuilles nouvelles remplacent les feuilles et les fleurs du printemps passé
M'"0 Amable Ta&tu.
(Extr. des Alpes et Pyrénées, Arabesques littéraires, grand in-8°. Paris, 1842.)
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Air de la Danse processionnelle d'Echternach.
DANSE PROCESSIONNELLE D'ECHTERNACPI (*)•
Le mardi de la Pentecôte, de grand matin, les paysans du Luxembourg, de la Prusse Rhénane, et des pays circonvoisins, marchant sous les bannières de leurs paroisses respectives, s'acheminent vers Echternach. A huit heures, ils se réunissent, assistent à une exhortation du curé ou de son vicaire (autrefois c'était l'abbé d'Echternach) après quoi la procession se dirige vers l'église par un circuit de mille à douze cents mètres, en exécutant la danse qu'on nomme des saints dansants (der springenden heiligen). Voici l'ordre de la marche telle que nous l'avons vu exécuter cette année par 8,000 pèlerins : la croix escortée de deux bannières — les enfants de chœur — les chantres — le clergé de la ville et des environs. Les pèlerins, divisés par paroisses , sans mélange d'âge ou de sexe , marchent par trois, écartés les uns des autres et se tenant par des mouchoirs pour n'être pas gênés dans leurs mouvements. Les enfants vont en avant, tambour en tête, après eux viennent les adultes, puis les vieillards
La danse consiste à sauter trois pas de bourrée en avant et deux pas d'assemblage en arrière. L'élan et la
(') Ville de 4,000 habitants dans le Grand-Duché de Luxembourg.
mesure sont excités et conservés par une musique nombreuse qui se partage de manière que chaque subdivision ait la sienne (1). L'air est le même pour tous; c'est une espèce de contredanse ou d'andémathie fort vive que la tradition a fidèlement conservée à travers les siècles.
La danse ou mieux la procession dure cinq quarts d'heure, il faut à chaque file plus d'une heure pour faire le trajet dans lequel sont comprises les soixante marches de l'église. On conçoit tout ce qu'un mouvement incessant et sans pause à de pénible et de fatigant surtout pour des personnes âgées et replètes. Il en est parfois qui font peine à voir par l'excès de leur lassitude et de leur exténuation. Arrivé à l'église paroissiale on fait en dansant le tour de l'autel sur lequel chacun dépose sa petite offrande, puis on va terminer le pèlerinage au pied de la croix du cimetière et chacun se retire en paix en récitant dévotement son chapelet.
Voici à quelle circonstance les historiens assignent l'institution de cette solennité. Dans le courant du VIIIe siècle , le pays d'Eyfel et les cantons environnants
(') On ne s'étonnera pas du grand nombre de musiciens qui se réunissent ce jour là à la procession d'Echternach , quand on saura que, dans tout le cours de l'année, l'on n'admettrait pas pour ménétrier dans un village celui qui n'aurait pas concouru avec son instrument à l'animation de cette fête solennelle.
furent désolés par une épizootie ; les bestiaux que la maladie atteignait, se trouvaient frappés d'une agitation convulsive qui les faisait sauter continuellement jusqu'à ce qu'ils tombassent de lassitude et de frénésie. Ne connaissant aucun remède à cette calamité, on vint en pèlerinage, invoquer saint Willibrod (') et la mortalité cessa. On prétend que, pendant les interruptions du pèlerinage d'Ecbternach que l'on a tentées à diverses époques, l'épizootie reparut.
(Extrait de l'Itinéraire du Luxembourg germanique, par le chevalier L'Évèque de la Basse -Mouture , Luxembourg