MEGES , DEVINS ET MEDECINS D URINE
Si l'influence d'un mauvais esprit peut nous rendre malades, pourquoi une influence opposée ne pourraitelle pas nous guérir? Les médecins légaux, ceux qui ont titre et diplôme , ne croient pas à ces influences-là ; mais le devin y croit ou fait semblant d'y croire. On va donc trouver le devin.
Qu'est-ce que le devin?
Le bon devin guérit du secret; c'est-à-dire qu'au moyen de quelques signes et d'une prière qu'il marmotte entre ses dents, quelquefois en latin de cuisine, il a le pouvoir de remettre les entorses , d'arrêter ou de barrer les brûlures, de guérir les dartres, les ulcères, les ophthalmies , etc ; et même , comme nous l'avons vu, de brider les loups. Il peut lever un sort, faire apparaître le sorcier en lui faisant endurer d'horribles tourments.
Sa prière, le devin l'a apprise d'un vieux pauvre qu'on n'a jamais revu dans le pays, d'un ermite de passage, de quelque sainte personne morte depuis longtemps. Ou bien cette prière aura été trouvée dans les papiers d'une abbaye. Mais pour qu'elle soit et pour qu'elle reste efficace , il faut qu'elle n'ait été révélée à âme qui vive , c'est bien entendu. C'est pourquoi elle est dite la prière du secret.
A l'inspection des urines, à la vue ou au toucher du poil d'un animal, certains devins reconnaissent la maladie, et ils en peuvent prévoir l'issue à peu près certaine. Mais si pour une brûlure, une entorse, une ophthalmie, on attend quinze jours ou un mois pour venir les consulter, on peut être sûr que la guérison ne se produira pas avant le même laps de temps , quinze jours ou un mois. Et les histoires à l'appui ne manquent pas, je vous prie de le croire.
Le mège prépare lui-même les remèdes qu'il prescrit. Il récolte ses plantes en temps et lieux, comme il convient; il est censé confectionner ses pommades et ses onguents ; et il livre tout cela pas trop cher et en grandes quantités, de vraies bottes d'herbes médicinales pour cent sous, avec la consultation et la prière pardessus le marché.
C'est par ces moyens , du reste , qu'il agit , à son insu le plus souvent , sur l'imagination des rustres et des imbéciles qui viennent le consulter. A la campagne, un médecin qui n'a pas une officine et des remèdes à lui, qui ne dispose pas de moyens particuliers pour opérer ses cures, n'est qu'un guérisseur ordinaire dont la réputation ne saurait durer bien longtemps.
Il y avait autrefois des mèges dans chaque village. Il y en a peut-être aujourd'hui en aussi grand nombre, mais ils n'ont plus la vogue comme autrefois : leur prestige a diminué beaucoup !
Ces médecins du secret, dont l'aptitude à guérir s'exerce presque toujours en dehors de leur profession habituelle, qui est celle d'artisan, de laboureur, voire T. i.
de simple pâtre, ces médecins là, dis -je, ne sont chiches ni de leurs conseils ni de leurs peines. Il y a bien par-ci par-là quelques coquins qui exploitent la crédulité des malades et qui font métier de charlatans vulgaires; mais ils sont rares. Dans la grande majorité des cas, les praticiens de cet acabit sont d'honnêtes gens , non moins crédules que leurs clients , ignorants , si l'on veut , mais serviables et désintéressés. Un enfant s'est-il fait une brûlure légère? a-t-il mal aux yeux? Pour peu que la chose traine en longueur, on va trouver le forgeron qui guérit du secret et qui a, contre ces sortes de maladies , une recette infaillible. Si la vache a l'oreille chaude et qu'elle ne ronge (rumine ) pas comme de coutume , on va consulter le charron qui reboute en place la misse (pancréas) ou la fressure (poumons et cœur, viscères de la poitrine) par quelques frictions et des prières accompagnées d'un breuvage adoucissant. . .
Dans ses lettres bourguignonnes, Naville nous a fait le tableau très-coloré des erreurs populaires sur la médecine et les superstitions qui existaient en Bourgogne au commencement du XIXe siècle. Mais je crois qu'obéissant aux habitudes déclamatoires de son temps il a un peu forcé la note. Il y avait certainement alors d'effrontés charlatans, comme il en existe encore, dont la coupable audace était à dénoncer; mais notre auteur bourguignon a peut-être eu tort d'incriminer en bloc toutes les ravaudeuses et les commères plus ou moins ignorantes de son pays. N'oublions pas que ces commères dont il parle sont nos bonnes femmes, et que c'est la voix du peuple qui les a ainsi appelées spontanément. Il en fallait bien pour assister nos grand'mères; et, ma foi, à défaut d'autres on employait celles-là, comme on les emploie encore dans les pays qui n'en ont pas de plus capables.
Le village de Broyé, sous la Restauration, était dépourvu tout-à-fait de médecin et d'apothicaire jurés ; il n'avait pour tout potage qu'une vieille matrone de l'école du bon Dieu qui nous mettait au monde de la belle manière. On l'appelait Nanne, la bonne femme. Combien de coups de main n'a-t-elle pas donnés ! Quels services n'a-t-elle pas rendus! Et je puis assurer qu'elle ne s'enrichît guère par la pratique des accouchements, non plus que par l'exercice illégal de la médecine. Il est vrai qu'on lui donnait à peu près ce qu'on voulait. Elle n'en était pas moins empressée de nuit comme de jour à prodiguer ses soins à tous les malades de l'endroit.
Aujourd'hui que chaque village de Franche-Comté ou de Bourgogne est pourvu d'une accoucheuse instruite sortie de quelque Maternité , nous pouvons en parler bien à notre aise. Mais nous convient-il bien de nous indigner des pratiques obstétricales d'autrefois? Non; tout au plus pouvons-nous en rire et plaindre les pauvres gens du bon vieux temps (').
Sans mettre en parallèle nos modestes rebouteurs avec les anciens Valdajol , dont le baron Percy n'a pas craint de faire l'éloge (2), j'ose affirmer cependant que parmi les hommes du peuple peu instruits , mais parfois
( i ) La Maternité de Besançon , notre première école de sagefemmes pour la province de Franche-Comté, a été fondée en 1774 seulement. Nous devons ce très-utile établissement à la bienfaisance de ïurgot, contrôleur général des finances. (Nedij. Principes sur l'art des accouchements , Besançon, 1793).
(2) Histoire de Percy, par C. Laurent. Versailles, 1827, p. 5.
fort intelligents qui se livrent à la médecine du secret, il y en a qui ont le vrai tempérament du médecin, certaines aptitudes professionnelles, un dévouement réel et de chaque instant. Et , si l'on n'avait pas à la campagne, à défaut de médecins et de vétérinaires instruits, des rebroyeurs pour se tirer d'embarras, on serait souvent bien empêché. Puis les médecins du secret sont quelquefois la dernière ressource et l'espérance ultime de ceux qui vont mourir.
En résumé, beaucoup de malades croyant encore aux influences surnaturelles, sidérales ou diaboliques, consultant les oracles et ayant foi dans toutes les herbes de la Saint-Jean, le devin est et doit être leur guérisseur naturel, puisqu'il est avec eux en conformité de goûts et de sentiments.
Qu'y pouvons-nous faire?
Il faut que Naville et moi nous en prenions notre parti.
P. Bonnet.