‹ MélusineChapitre 32 sur 235 · JEAN L'AVISE · texte numérisé non relu

JEAN L'AVISE

CONTE PICARD

Un jour, un pauvre homme envoya son fils, Jean l'Avisé, porter de la galette à des parents qui demeuraient à trois lieues de là , en lui recommandant de ne pas s'arrêter en route. Jean flâna en route et s'égara. Ayant aperçu de la lumière, il se dirigea vers elle et arriva à une petite chaumière. Il frappa à la porte :

Toc! toc!

Ouvrez à un pauvre égaré,

Toc! toc!

Dieu vous en saura gré.

La porte s'entr'ouvrit ; une vieille à la figure grimaçante parut et demanda : Qui es-tu? — Je suis Jean l'Avisé; veux-tu me loger pour la nuit? — Si je te loge, que me donneras-tu? — Je te donnerai un morceau de galette. — La vieille le fit entrer; il s'assit dans un coin, tandis que la vieille faisait sa bouillie. — Je parie, lui dit-elle au bout de quelques minutes, qu'avec mes vieilles jambes, j'arrive encore avant toi au mur de mon jardin; si je gagne, je mangerai ta galette, et si je perds , tu garderas ta galette et tu auras encore ma bouillie par dessus le marché. — Soit, dit l'enfant, et, prenant son élan , il fut bientôt arrivé au mur du jardin. Mais la vieille, au lieu de courir, ferma sa porte au verrou et s'appropria la galette que Jean avait laissée sur un banc. Jean eut beau frapper, la porte ne lui fut pas ouverte une seconde fois, et comme il pleuvait trèsfort, il entra dans une ruche d'abeilles. Au milieu de la nuit fies voleurs vinrent pour s'emparer des ruches. Jean entendit nue voix qui disait : « Pesez les ruches, et emportez les plus lourdes. » Connue la ruche ou se trouvait Jean était, une des plus lourdes , elle l'ut emportée par les voleurs qui la mirent dans un sac. En route, reniant se mit à pisser; le voleur qui le portait

(') La femme installée sur l'arbre éprouve l'un après l'autre deux besoins qui donnent lien en haut et en lias de l'arbre à des scènes un peu trop scatologiqucs pour figurer ici.

sur son dos dit : llâtons-nous, voilà mon miel qui me coule dans le dos.

Arrivés dans un bois, les voleurs se déchargèrent de leurs fardeaux. Jean prit son couteau, fit un trou dans le sac et. se sauva. Après avoir erré pendant quelque temps, M rencontra un berger qui lui donna un morceau de pain et le mena ensuite coucher dans le grenier dune ferme. Pendant la nuit, le plancher s'effondra et Jean se réveilla dans une étable juché sur un bœuf. Juste à ce moment des voleurs étaient occupés à détacher les bœufs ; en voyant Jean , ils le prirent et l'emmenèrent avec eux dans la forêt. Ne voulant pas le tuer, ils l'enfermèrent dans un vieux tonneau et l'abandonnèrent à son malheureux sort. Une bande de loups survint pour dévorer les restes du repas des voleurs ; l'un d'eux passa près du tonneau. Jean l'Avisé passant la main par la bonde, le saisit par la queue. Le loup effrayé s'enfuit à travers le bois, traînant derrière lui le tonneau qui fut bientôt brisé en mille morceaux. Jean redevint libre et se mit à errer de nouveau jusqu'à ce qu'il arrivât à une chaumière. C'était justement la chaumière de la vieille.

Elle n'était fermée qu'au loquet. Jean y entra tout doucement ; la vieille , qui était endormie, ne l'entendit pas. 11 prit sa galette et mangea tout ce qui restait de bouillie , puis sortit en chantant à tue tête :

Le véritable portrait du Juif errant. Gravure extraite de Y Histoire de l'Imagerie populaire à Chartres. (Voir la Bibliographie.)

La vieille ! la vieille !

J'ai mangé ta bouillie.

La vieille ! la vieille !

Je me mis bien dégourdi.

Conté en picard par Narcisse Dufaux, âgé de 48 ans(i ouvrier bonnetier, à Warloy-Baillon (Somme).

Henri Gairnoy.

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