LE SOLDAT CANADIEN
( La iscènie resplendira de liumiière depuis H'entrée de la jeune fiMc La musique douce et (lointaine aura cessé. De temps à autre, cependant, on entendra die vagues dlameurs et /de sourds grondements de canon. La jeune fiilile franchira lie seuill de lia porte (devant lie soldat, qui s'ineliiine et laisse retomber la diraplerile )
L'ORPHELINE
( Franchissant la iporte elle élève sa lampe pour mieux voir celui à qui efWe a affaire. La scène s'éclairera vrivemeiit, et la jeune fille désignant la feuille d'érable à la casquette idu soldat dira : )
C'est jiuste . . . car je vois il'à la feuiïlle dlérabUe . Le Canadien par elle eist bien reconnaitstsabHie.
LE CANADIEN, avec fierté
C'est . . . quleiltte est notre emblème !
L'ORPHELINE /Au ssi avie fierté ! . . .
( Elle déposera sa lampe sur 'le guéridon )
LE CANADIEN, même jeu
Oui... même quand un peuple est par l'autre dompté.
Car on est toujours fier de son nom, de. sa race.
Qu'il! soit vaincu, jamais un peuple me s'efface,
lll grandit «ous ;le joug, puis se redneis.se et mord ;
De faible qu'on l'a fait il peut être le fort.
Tenez, prenons ila France. — Un jour à l'agonie
Sous les durs coups die bec de l'aigle Germante,
La colombe française en soin nid gémissait.
Hiieir, d'un noble effort élite se redressait,
Puis, d'un vol foudroyant, jusqu'en la Forêt Noire
Chassait l'aigle cupide et gagnait lia voictoire.
C'est la Belgique aussi qui brise tous ses fers ;
C'est la Pologne esclave ayant de l'univers
Si longtemps essuyé la rage monstrueuse ;
C'est la Lorraine, et c'est l' Alsace malheureuse.
Or, à so<n tour demain, notre fier Canada,
— Qu'un prince de la France, aux Anglais concéda, —
"Mon pays, mes amours", relèvera la tête,
Et, tel le coq Gaulois a secoué sa crête,
D'un simple coup de dents on verra le castor
Rompre sa lourde chaîne et vivre libre encor !
( Le .Canadien, s'interrompant, remarque l'orpheline qui presse un mouchoir sur ses yeux, et comme chagriné ou confus 'die ce qu'il vient de dire, reprend en affectant un ton léger ) Que vous disais-je là ?. . . Des tas de balivernes .... Aussi, je suis trop fait aux propos des casernes. Et pour peu que l'on veuille écouter mes discours, Je ne pourrais cesser de bavarder toujours. C'est ainsi que j'oublie envers vous mon offense De n'avoir pas chez vous expliqué ma présence.
L'ORPHELINE
( Rellevant la tête et souriant.
Votre offense, est légère ...
LE CANADIEN Et vous me pardonnez
De m' être dans 'ce s lieux, par mes pas profanés, En intrus introduit ?
L'ORPHELINE
Vous cherchiez un asile ?
LE CANADIEN
La chaste cm la nuit noire était si peu facile. J'avais depuis 'cinq jours perdu mon bataillon, Et lia ::aim et lia «soif, en traînant 'le tialon, Embrouillaient nion esipnit, si bien qu'à l'avenlbure Je 'dirigeais mes pas, llorsqu'en la nuit obscure . Un rayon de lumière à mon oeil ébloui Apparut comme un astre au fond d'un ciel de nuit. J'avais en ma fatigue un reste de courage, Et pas à pas je vinis jusqu'à votre ermitage. Maris n'étant qu'un soldat, en pénétrant ici J'étais loin de savoir qu'on 'nous accueillie ainsi.
L'ORPHELINE
A tout <so>ldat de France on (daigne ouvrir lia poirte.
LE CANADIEN Je ne .suis pas de France.
L'ORPHELINE Ah . . . J'oubliais.
LE CANADIEN
En sorte . . .
L'ORPHELINE
. . . Qie pour nos alliés c'est île simple 'devoir
A l'alri qui leur manque, à leur pain ide pourvoir.
LE CANADIEN
Même pour l'allié . . . passant par la fenêtre ?
L'ORPHELINE C'était le seul moyen >de vous faire connaître !
LE CANADIEN, sûr un ton dégagé Désirez-vous conna.itre aussi mon bataillon ?
L'ORPHELINE
Kst-i'l célèbre un peu ?
LE CANADIEN
Pas mal !
L'ORPHELINE
Qaieil est son >n(om ?
LE CANADIEN Son nom ?. . Ill a 'dix, viingt, cent . . depuis lîla igale>r/e
L'ORPHELINE Bt puis . . . 'le numéro t?
LE CANADIEN Je n'en fais pas mystère : Le VINGT-DEUXIEME !
L'ORPHELINE Oh, mais ... il m'est pas inconnu.
LE CANADIEN, fièrement On fut à Saint- Elloi . . .
L'ORPHELINE
Soyiez donc bienvenu
A titre d'a'M'iié . . . c'est iau nom de l'a France Dont vous avez aussi voulu dia idéliivraUce. Mais vous méritez mieux que mon pauvre ilogis. Pouintiaïut, il était beau, juste avant ce gâchis Qu'ont fait lies Allemands.
LE CANADIEN
( avec une sourde colère ) Les Boches ! . . . Les Barbares ! . . .
L'ORPHELINE, avec amertume
Ils ont pillll'é, brisé . . . J'avais des chotses rares, A'U'S'sï des souvenirs qui m'étaient précieux, On me les a vol'és.
LE CANADIEN, même jeu
Ces pillards furieux
N'oi t 'laissé que lam beaux et débris lamentables.
C'est ainsi qu'eliles font oeis brutes redoutables.
O h ! ce n'elsit pas fini . . . nous saurons vous venger !
Mais comment avez-vouts évité île danger,
Sans personne avec vous, sans rien pour vous "défendre ?
L'ORPHELINE
Oh ! avec lies Prussiens on sait à quoi is 'attendre . . . A tors, j'étaiis partie.
LE CANADIEN avec intérêt Etiez-vous seuite ?
L'ORPHELINE
Non ;
Mon frère, 'Lieutenant, m'a conduire à Noyon.
LE CANADIEN
. Qu'est devenu ce frêne ?
L'ORPHELINE, penchant la tête
Hélas ! . . . poiur lui je prie
Dieu tous les jours : ill est tombé pour lia Patrie.
< Un repos durant lequel, comme pour échapper à un souvenu pénible, lia jeune fillile se dirige -Lentement vers urne fenêtre du fanid, dans ile rayon de lune. Par -cette fenêtre eUl|e promènera des regards distraits. Le Canadien 'l'aura suivie de quelques pas pour s'arrêter ensuite et dire d'un ton tknide : )
LE CANADIEN
. in si . . . quand vous chantiez tantôt ce chant d'espoir, Ce n'était donc pas lui que vous pensiez revoir ?
L'ORPHELINE
( Secouant la tête avec tristesse )
Depuis plus de quatre ans c'est pour Ini que je chante. De ciel mie l'a ravi dans l'affreuse tour mante.
LE CANADIEN
En mourant pour la France il a fait son dev
L'ORPHELINE
( Revenant vers l'avant de la scène ) Seule au monde, orpheline, eit n'ayant que l'espoir De retrouver oncor mon humble maison nette, Hier je m'en revins bien triste et bien seuil et te. Que die pleurs j'ai versés en voyant ces dégâts. J'ai même de mon frère envié le 'trépas.
LE CANADIEN
( Avec un tendre reproche ) Oseriez-vous songer à mourir à votre âge
L'ORPHELINE, avec un soilpii
Sans appui, sans soutien, on ^erd tôt le coi
LE CANADIEN
Cet appui, ce soutien, vous le pourriez avoir. De vous aussi la France exige lie devoir. Ce jour, plus que jamais, vous êtes nécessaire. Sans famille, ce soir, et femme solitaire Quelque brave poillu vous offrira sa main. La femme, aujourd'hui, c'est la France de demain !
L'ORPHELINE
Qui peut avoir pitié d'une pauvre orpheline ? Devant lia pauvreté jamais l'homme s'inc'-ine !
LE CANADIEN
La fortune n'est point ni la gloire ici-bas De l'homme intelligent et fort l'es seuls appas. Chassez de votre esprit ces troublantes alarmes : Car la femme peut tout simplement de ces chairmtes. E'.lle a mieux que l'argent : la grâce et l'amour vrai, Et sa vertu devient l'irrésistible attrait.
L'ORPHELINE
( Avec un souirire reconnaissant ) Vous êtics généreux ... x LE CANADIEN Je dis ce que je pense ...
Et de parler ainsi me ferez- vouts dôfensle 1 Oh ! je n'y songe point.
LE CANADIEN Vraiment, vous me plaisez !
L'ORPHELINE, comme avec dont
Si tôt ?
LE CANADIEN
Ca vous étonne ?
L'ORPHELINE
. Un peu.
LE CANADIEN
Tant pis î
L'ORPHELINE
( avec un sourire demi fâché ) Pensez
Qu'un inconnu qui vient subitement vans dire . . .
LE CANADIEN . . . Des mots ayant ,1e tort de vous faire sourire
L'ORPHELINE, plus souriante Ou bien, de me fâcher ...
LE CANADIEN
Là, ne n'ouïs fâchons pas.
De tout ce qu'on ipeut dire il ne faut faire cas. Quland o« sent tout à coup s'envoler son courage, On ipeut en 'Certains cas user de badiniage.
Cela pourrait tromper . . .
LE CANADIEN Quand on eslt sérieux ?
L'ORPHELINE
Si c'est aiinisi . . .
LE CANADIEN
Mais oui ... je suis tout anxieux
De savoir à mon tour que je vous ipllais moi-même.
L'ORPHELINE
Et si 'VOius me ipllaiisiez ? . . .
LE CANADIEN
On 'prend cellui qu'on ainnie . . .
L'ORPHELINE
Deux oiiseaux chaintent miieîux s'iîlls .sont d'un même nid.
LE CANADIEN
Et chérissent biein mieux île isorit qui -'l'es unit ? ( Un peu timide )
Eh bien ... — Mails voudrez-vous pardonner mon audace ? — Nous sommes tous 'les deux pourtant de même race . . .
L'ORPHELINE
Vous n'êtes pas français . . .
LE CANADIEN plus ferme.
Non, mais j'en suis peu iFoiin.
Il faudrait même sang, et nous me l'avons point.
LE CANADIEN
Ce même sang Gaulois ? Nous l'avons, ill me semble. Puis, Canadien-français, ces deux noms vont ensemble.
L'ORPHELINE
Mais vous êtes français de langue seulement. LE CANADIEN
Et d'origine aussi, puisque je suiis Normand. Français d'âme et de coeur, Normand par mes ancêtres, Que vous idiirie de plus ? . . . Est-ce que nos deux êtres, Issus de même *sang, dé même nation, Ne pourraient se ilier d 'éternelle union ?
L'ORPHELINE
Je ne vous dédis pas. — Pourtant de votre race Je sais si peu de chose ; on a perdu lia itrace De nos braves codons 'que conduisit Chamiplain. Ignorés et perdus dans l'immense lointain, Cette Nouve'l'l'e- Firamce et ses fai'.s héroiiques Furent bientôt (mêlés à vos deux Amériques. V'Otre Hisltoiire, depuis, ^suivant son propre cours, S écarta -de lia nôtre "ein idie 'brumeux séjours. Si vous viviez llà-bas, inous llle savions à peine. On disait iquellquefois : "La terre Canadienne'', Mais cela nous semblait dans un monde inconnu, Vague, Jloiin, et si .loin qu'on n'y fût parvenu. Mais à d'heure où 'le Bo-che envahissait la France, On vous vit accourir et prendre sa défense.
LE CANADIEN
Oui, nous sommes venus de si loin san's .retard Nous joindre à vos poilus et faire notre part. Ce ne fut pas, alliez, l'attrait de la victoire Qui conduisit nos pas, ni l'amour de lia gilaire2;
Ce ne fut pas non plus la folle ambition
De gagner sous 'le feu lia 'réputation.
Et nouis sommes venus, mous petits de la terre,
Non pas pour nous grandir dans -cet art -de 'la guerre
Et nous hausser ensuite en un orgueil hautain,
Non pllus pour acquérir Quelque riche butin,
Nom ... Ni l'amiour du gain, ni l'appât 'du mérite,
Non pltuis de voùr, un jouir, à notre nom écrite
Quelque page d'hiisjocrie, ou des chants immortels
Chanltés par le ipoietie en ides vers solennels.
Ni sommes -mous venus pour défendre l'Empire,
— L'Empire d'Albion dont ma race est martyre,' —
Ni promesse ou menace — outil vain du plus fort —
N'a dirigé nos pas ; car lia peur ou la mort
N'a jamais émoùsisé 'la cuirasse 'du brave ;
Car nous sommes venus libres 4e toute entrave
Et de itaUte contrainte, avec un coeur Nléger,
Variant, pas même ému par l'aspect du danger,
Et .sans rieri redouter de la misère immense ;
Car nous sommes venus simplement pour la France.
L'ORPHELINE, avec ardeur
Simplement parce que vous étiez tous français ! ( A mi-voix ) Comme frère 'déjà je vous recionnaiissais LE CANADIEN ( dans un tendre reproche ) Et (pourtant vous doutiez encore tout à d'heure . .. ( Se rapprochant ide lia jeune fille et croisant tics bras )
Un .-peuple is'éteint-il ? . . . Non, toujours 4\ demeure.
Bt groupe 'tout d'abord issu de votre sang
Et de votre valeur , sans de sise grandissant >
Ce groupe devint peuple. , Et dans sa fierté 'd'âme,
Avec un coeur brûlant d'une héroïque .flamme,
N'ob'lïiaint pas sa mère et "le vieux -sol natall,
En dépit de l'eslpace et d'un pouvoir brutal,
Et malgré la longueur d'un tiédie de souffrance,
Ce peuple est demeuré le vrai f illis de la France.
Fils pair la chair, le sang, là langue, la valeur, .
Pouvait-il de sa mère ignorer lie malheur ? . . .
( Prenant un ton amer )
De vos .frères combien ont méprisé ma race,
Quand nous sommes pour eux ce que fut leur Alsace !
( Revenant au ton nature^
Et pourtant nous pouvions, orpiKrtîns déla'issés,
Renier notre mère et Jes>4K*ns temps passés
Où, dans son fte^F^Térceau, notre première enfance
Frémissait si souvent à la voix de la France.
Puis quand, un jour, hélas ! l'enfant à son réveil
Apprit l'affreux malheur qui, durant son sommeil,
L'avait frappé soudain, en de sombres alarmes
Cet enfant se plongea pleurant toutes ses ilarmes ;
De -son coeur angoissé s'envoilèrent ces cris :
"France, je te bénis ! Mère, je te chéris" ! —
Ce fut l'énorme deuil qui pesa sur ma race.
Tout meurtri, la douleur empreinte sur sa face,
Tordu par l'ennemi sous un joug incessant,
Québec en sa fierté n'oubliait pas son sang.
Debout sur il'âpre Cap il tendait vers la France
Ses suip'liantes mains et gardait l'espérance.
Car, même s'il lui faut franchir dix océans,
Une mère ne peut oublier ses enfants.
Québec, c'était l'enfant qui ne savait maudire ...
A lia France adorée il offrait son martyre.
Et quand l'envahisseur, levant son étamdard,
Lui dit : "Voici ta loi" ! . . . du terrible soudard
Etranger méprisant la suprême menace
Québec disait à Dieu : "Je garderai ma race" !
Or, d'une mort hideuse et doi gouffre profond
Où l'ombre à la clarté se mêle et 9e confond,
Par l'amour filia.il la race fut sauvée ;
Saine et sauve la France, enfin, l'a retrouvée.
L'ORPHELINE
Vous l'avez bien prouvé cet amour filial,
Quand vous êtes venus d'un élan- triomphal
Lutter, vaincre et mourir soir nos champs de bataille.
Impétueux, frappant et d'estoc et de taille,
Dans les mêmes combats où tombaient nos poilus,
Sous l'infernal torrent des meurtriers obus,
Oui vous l'avez iprouvé tout cet amour immense ,
Que vous avez gardé si pur poiur notre France !
LE CANADIEN
Et nous l'avons prouvé dans bien d'autres combats Devant un ennemi qui ne recule pas.
Toujours .plus furieux de notre résistance,
Malgré ses rudes coups on le tint à distance.
A ides enfants français on voulut, d'une loi
Qu'aux petits on imipose, arracher d'humble foi.
Par cent pièges divers et de savantes ruses,
Bar d'inifâmes moyens, tels que les lois confuses,
Du beau panier de France on complota lia mort,
Pour ne leur réserver qu'un exécrable sort.
Mais 'leurs fronts abattus soudain se relevèrent
L'abjet abaissement que des tyrans rêvèrent
Pour mous> Iles Canadiens, ne se iproduisit pas.
Français sur votre sol, mous le fûmes là-bas,
Et malgré le grand nombre et malîgré la mitraille
Nious mous dardâmes tous au sein de la bataille.
Ce fut -mi le canon, ni ille feu, ni le fer ;
Ce fut mi la tranchée et son hoirrilb'e enfer ;
Et ce ne furent pas des luttes sanguinaires,
Ni ila méTJée atroce où grondent des tonnerres,
Ni île choc effrayant des 'cuirasste's 'd'acier,
Ni l'énorme galop du sombre cavalier,
Ni lie heurt furieux de deux masses buirlantes
Qui déchirent (leurs chairs de leurs armes sanglantes . . .
Ce fut p/lus grand, ip'ius beau, plus terrible et mortel :
'Oétait un ipeuple fier contre un peuple cruel
Qui défendait isa foi, qui Iprotégaiient sa race,
Et, superbe et farouche, il frappait à la face !
L'ORPHELINE
C'était une autre Al'saoe avec d'autres Prussiens. Maùs 'notre Frainoe, imï jouir, se .souviendra des si:e.ns Volant à leur sleoours.
LE CANADIEN
Dieu <vetuiJUle vous entend r " !
Quels hommes noms avions aussi pour nous défendre ! Et ces nommes, c'étaient nos prêtres vénérés. Vaillants soldats du Christ, doux, isoumis, éclairés, Remplis ide idévouemlemt, ayant tous lies courages, Iilis ont conduit la barque à travers les orages. A (l'heure où la révolte emplissait tous les coeurs, Quand le vieux sang Gaulois sortait de ses torpeurs, Et lorsque le vieux g»laiive en -des mains -frémiissanrtles Etimceîllait enoor de lsueurs rugissantes ; Quand des cris de fureur contre l'oppression Aplpeliaient la vengeance et La rébellion ;
Quand sous l'accablement qui l'ébreint et l'écrase
"Un peuple, mis à bout, de colère s'embraie ;
Lorsque les 'loups hurlants encerclent le troupeau.
Que la victime enfin va frapper son bourreau.
Tous ces Prêtres -bergers apaisent la tourmente.
Bis proclament combien la révolte est démente,
Et que Dieu la -défend comme cm eir'smie ctd «eux.
Or, l'on voit se calmer les esprits furieux.
Et nos prêtres alors, subliimes -de variante,
Au coeur du troupeau font renaître l'espérance.
— "Toujours un peuple est aaïuif s'il est de Dieu l'élu :
Dans la soumission est l'unique salut." —
Et voilà ce qu'on dit et ce qu'on fait ces piètres.
Et nous sommes restés ce qu'étaient nos ancêtres.
L'ORPHELINE
Nobles enfants de France . . . Oui, vous l'êtes vraiment.
LE CANADIEN, s'amomaut
Nous le serons en cor : bon sang jamais ne ment ! Car nos iluttes là-bas ne sont pas terminées. L'Anglais s'acharne eue or malgré nos quatre atméeis De labeurs, de combats et d'efforts inouïs Dans la tranchée où, la* nous ét'oms emifouis. Nous n'avons pas compté : chaque jour à mesure De bon sang nous avons complété la mesure. Et nous n'espérions riiein. La gloire et lies honneurs N'avaient aucune emprise en nos modestes coeurs. Et prêts pour votre France à tous les sacrifices, Nous ne demandions rien pour nos humbles services. Nous avions 'devant nous un suprême devoir ; Ce devoir accompli, nous n'avions qu'un espoir : Cet espoir que la France à ma race martyre Adresserait, un jour, un bienvieif.llbnt sour.'ire.
L'ORPHELINE
Ce sourire, La. France en ce moment déjà
A votre beau pays' qui se sacrifia
Si généreusement pour son honneur, le donne.
Car son coeur maternel de vos exploits s'étonne,
Elle s'émeut de voir encore si français
Ses braives Canadiens ; et de tous ses succès,
Et de tous les lauriers qu'apporte la victoire,
Des honneurs qu'on lui fait, de son auguste gloire,
La France en ce grand jour vous offre large part.
LE CANADIEN
Met-foi.
— Nous resterons jusqu'à notre 'départ Les menues .serviteurs et îles fils de la France. Puils nous emporterons la suprême espérance Qu'un jour sa grande voix par deilà l'océan Pl'aildera notre oausie. Et, vainqueur, triomphant, Le Canada français, dams sa reconnaissance, Suppliera Ile Seigneur de protéger la France. Et isil, dams l'avenir, sur votre sol béni Om voyait accourir de 'nouveau l'ennemi ; Et si lia France encor sous Les pas des Vandales Etait 'pilétinée, et si vos cathedralles, Vois niches monuments et vos temiples sacrés Dont les paisibles Christs ont 'été lliaeérés, Ëlt vos prêtres encorne ont à s.ubir l'outrage Et vos femmes l'af firont de lHa brute siauvage ; Et si pllius tatrd on voit l'es monstrueux soudards Du Rhin assassiner vos enfants, vos vieillards, Avec le même élan >e,t lia même vaillance Vous nous verrez venir, et forts, sains défaillance Nous lutterons encor contre l'alftreux vautour Et Me -reipousisieronis en son obscur séjour. Pour -nous -nous m'aurons pas H'iMustre renommée Qu'on voiit marcher souvent iein tête d'urne armée ; Nous m'apporterons ipas die prestige puisisant, Non plus des grands guerriers (l'art subtil et savant. Notn. — Nous n'apporterons de ce illo.imtain rivage Que (l'iaimour filial et le ,pJlus grand courtage. Et 'là, ipeut-être encor, 'parmi tons ces comibaitsv Parmi lies durs assauts pleins d'énormies fracas, Ces 1-Uttes de géants en masse formidable Où la nuée est fdM'e, aveugtle. redciutaUte ; Parmi <ces faits d'édliat dont l'histoire a frémi, Et parmi ces grands choos qui brisent Ifleraroemi, Et ces rudes élans où lia Victoire hallettie .. . ., OniHà, peut-être encor, ver.nez-vo.us Councetl'ette !
Et nous dirons encore au valeureux soldat
Des bords ûu Saint- Laurent : "Vive le Canada" !
Ah ! nous ne savions pas jusipu'à ce jour die gllonre,
Em ce' jour où lia France acclame la victoire — ^
Pouvions-nous le «avoir ? . . . que nous avions là-bas, ' Tout prêts à se donner, de sir braves sioflidots !
On nous disait parfois "Vos cousins d'Amérique . . .
Et vous étiez toujours cotte racle héroiq-ue A ila vaileur française, aveic l'âme et lie coeur De notre race où croiit il'toéroilsme vaimipueiur. On diisaiilt "nos >coiusilnis", et vo-us étiez nos frères, Ht vous étiez ceux4à que idainis /nos âmes fières Nous chérissons déjà de to-ute notre ardeur, De toaut Use dévouement que peut avoir un cœur. Uà-bais, c'était toujours (la France généreuse, Avec la même fougue et même humleur joyeuse, Qui sejetaiiit 'devait les -terribles Teutons.
LE CANADIEN
Si nous sommes ai lior s îles dignes rejetons
Et 'les -purs descendants de lia race françaisie,
— Vos 'frères, disonsVJe — douterez-vous sa-nis -cesse
Qu'aux veines nous ayons tous deux (le même siang,
Et -qu'entre no-us <il est encore un .lien puissant ?
S'i!l vous manque un ipoilu, pourquoi -donc me pas prendre
Un enfant de ilà-^bas qui puisse vous défendre,
Vous protéger sans >ces'se et domnier, 's'.ll 'le faut,
Tout son sang pour vous-même et l'honneur du drapeau ?
L'ORPHELINE rougissante
Hélas ! si je savais que je mourrais françaisfe ! . . .
LE CANADIEN, très doux
Que craindre ? . . .
L'ORPHELINE
Je ne sais . . i* LE CANADIEN
Vous pouvez être à l'aise ;
Si vous devez mourir 'loin de vos doux séjours, Française, croyez-moi, vous le serez toujours.
L'ORPHELINE, avec un sourire d'es/poir
Ah ! vivre canadienne et demeurer française ! . . .
LE CANADIEN
Unie au même sang jamais race ne cesse !
L'ORPHELINE, avec tristesse
Pourtant d'ailller si lloiin je n'avais (pas songé ; J'aime tant mon chez-moi bilan qu'on l'ait saccagé.
LE CANADIEN
C'est toujotars île berceau qu'adore la jeunesse !
L'ORPHELINE
( Se dirigeant vers le fond )
Je 'l'aime en ses débris, je il'aiime en sa tristesse, Et i\im souris quatod même en dépit de mes pleurs,
( Bille s'est arrêtée devant une fenêtre )
Puis, quitter mon jardiin . . , (abandonner mes fleurs,
Et mon étang où vient becqueter il'ailouette
Eit mirer gentiment sa finie silhouette . , .
Partir . . . h êtes ! si loim ... si 'loin .de mon ciel pur,
(Revenant vers 'l'avant )
Loin de tO'Ut ce que j'aime et chéris „ . . c'est bien dur Et c'est bien -dur aussi quand da patrie est chère. Ensuite je serai 'là-bas une étrangère . . ,
LE CANADIEN
Mais vos poilus pour 'nous ne sont pas étrangers.
Nous avons côte à côte à travers ll'es dangers,
Sous 'le feu, dans la mort, appris à nous connaître.
Là— 'bas c'est une soeur que l'on verra paraître.
D'un peup'le vous aurez le respect, d'amitié.
Lorsqu'un coeur s'est donné, ce n'est pas à moitié ;
Il se donne en entier, en toute confiance.
Et ce coeur est à vous ipuiisqu'ill est à la France,
Ce n'est ,pais ll'étranger que )le sol canadien,
Ce -n'est pas 'l'inconnu que ce pays chrétien
Où la foi de vos -rois a •demeuré lia même,
Car c'est toujours 'la France*.,, et la France que j'aime !
L'ORPHELINE, avec ardeur
La France canadienne ! . . . Ah ! je ne doute plus, Car ill me semble voir des bras vers moi tendus, Puis des regards si doux qu'on dirait qu'ils supplient ;
Et ides voix que j'entends, ides bouches qui sourient, Et de douces rurnleuns 'tombant du soir obscur M'appeilllent sous un rdiel resplendissant et pur !
LE CANADIEN
Le ciel du Canada . . . c'est un cM d'espérance !
L'ORPHELINE
J'y v die rai gaiemiemt tout en pleurant ma France !
( De lourds sanglots soulèvent lia poitrine de la jeune filSfie, et des llarmeis abondaw'tes inondent son visage )
LE CANADIEN, ému
Toute une nation à tes pleurs s'unira.
Co-mme à toute ta joile elle se mêliera !
( La jeune fille s,estt assisie près du guéridon. Elle ipleure silencieusement. Le Canadien plus ému, «se rapproche et d'une voix très tendre : )
De quitter ton pays est-ce vraiment possible
Que ton âme en éprouve un chagrin si terrible ?
Ne crains pas que ce .soiit un éternel 'départ,
Je puis te Ile jurer, nous reviendrons plus tard.
A tes craintes tu peux mêler cette espérance
Que tu viendras un jour revoir ta belle Framœ.
Et tu verrais combien, quand tu viendrais lia voir,
L'amour die la Patrie et -l'amour du devoir
Te 'sembleront plus grands, plus noblies, pllus sublimes,
Et le sombre avenir n'offrira plus d'abîmes.
Ton sacrifice aussi, s'il te semble éternidl,
Sera le doux fardeau de ton coeur maternel.
( Se penchant vers la jeune filMte )
Et puis . . . 'ne sens-tu pas fle désiir d'être aimée ? Ton âme est-elle pas par l'envie animée De savoir que l'on t'aime et qu'à ton seuil bonheur Un homme s'est voué dans toute son ardeur ? Ah ! quelle im.meinsie joie et quel isiort enviable Apporte au coeur humain un amour véritable ! Car à l'âpre travail, à nos rudes labeurs, Aux larmes, aux chagrins, aux regrets, aux douleurs, Ll est pour notre coeur un baume doux, suprême . . . Il s'infUitire en isillence et patiemment sèmle Le germe précieux qui grandit à son tour Sublime, triomphant : Ce baume . . . c'est l'amour !
L'ORPHELINE
Ce baume mer/vteiMl-eux est déjà dans mon âme, Il ramùme mon coe>ur, iil l'enivre -et l'emfilaimime ! Oui, je veux être aimée ardemment et toujours, Bt je veux désormais vivre de mes amours ! J'aimie de tont mon coeur, et, l'oin de ma patrie Je ne souffrirai plus . . .l'amour m'aura guérie ! Cair je vieux être à toi), mon brave Canadien, Je sens que mon amour est à l'égail -du tien !
LE CANADIEN avec ivresse
Ah ! pourais-je espérer plus prodigieux rêve ! Jusqu'à ce jour la vie apparaissait si brève ! . . . Là-bas, dians iLa tranchée, on n'avait que l' espoir De, mourir bravement en faisant son devoir. La mort à chaque imitant, de sa mam -anguinaii.e Qui frappe sans pitié, remuait il o&sua e ; Et dan s - l e tais des os — sinistre fossioyeiur Qui môle à isio>n travail! quelque refrain railllfe m — A chacun 'de 'nous tous ©lie indiquait la place, Tandis qu'un riire affreux se crispait sur sa face. Quellûe vision douce, après ce cauchemar, De savoir qu'en lia vie o«n a no.re a m plie part De toutes Mes douceurs de tontes lies diél.oes, Et 'dte savoir aussi qu'après nos sacrifices, Après avoir véou dans 11'ombre de la mort, L'existeiuoe nous offre un tel bonheur encor î
L'ORPHELINE
Le bonheur de s'aimier et d'être l'un à l'autre !
LE CANADIEN
Pourra^t-ill être un sort pthis heureux que die nôtre ? ...
( En même temps que ces pavo'.es iil aura entouré la laife de fla jeune file et poursuivra d'une voix très douce et très tendre ) Et déjà je. no'us vois dians lie pe.it "ciez-rious" Entouré de verdure, et d'un feuilblage doux H'ein de roucoulements, bruyant de mélodies Qui 'montent vers le Cieil en saintes harmonies. Et quel parfum sauve avec ces chants d'amour ! Quel tableau ravissant quand vient la fitti 'du jour, Lorsque de feux vermeils s'enflamme la ramure ! Tout, alors, bénit Dieu dans un tendre murmure, Tout chante au Roi des Rois l'hymne mâlodieux
Que la brise folâtre emporte jusqu'aux oieux ! Et pilus 'Loin on peut voir, à traders la feuillée, Le gentil pâturage et 'lia pilai nie ondiu>lôe____--— - Que coupe, en serpentant, un heau,ruisseau Où vient de 'temps eu temps s'abrenver le troupeau. Et plus loin, on entend Je bruissement sublime Des grands foins odorants que le zéphyr anime, lù les murmures idoux et plaintifs ides blés d'or. Plus 'loin, vers il'e hameau, plus (loin, plus (loin emcor, C'est île beau Saint-Laurent, ce fleuve magnifique Qui roule fièrement son ondie féerique.
Ce fleuve, dont Cartier admira Je parcours, Fut contre les Saxons notre unique recours. Contre J -envahisseur on vit «les flots paisibles Se 'SOuJlever soudain, rugir d'acaemts >terrib4es, Et, d'un effort énorme et puissant de -S'es eaux, Rejieter au .néanlt des orgueilleux vaisseaux. < — C'est là que vous vivrez l'heureuse et douce amante Ou égayé ra itou jours la nature charmante !
L'ORPHELINE
C'est là que j'aimlera.i mon cher et doux amant !
LE CANADIEN
( S'animant à mesure qu'il pairlle. )
C'est là que vous verrez ce peuple fièrement
Revendiquer ses droiits et demander justice.
Là que Jes Canadiens, grands par leur 'sacrifice,
Fiers par leur résistance aux asseuts ennemis,
I Xègneis par "leur maintien et leurs actes isouimas,
Intrépides et forts par lia ferme défense
De (leur foi catholliqule eit du parler de France, —
Là que Iles Canadiens, en .sublime union,
Se 'sont grandis elt islomt devenus nation.
Et .c'est 'là que plus tard, poursuivant sa tactique,
Ce peuple briislera le pouvoir tyr.annique,
Et comme un autre peuple aimant la (liberté,
Libre ill s'affirmera fort die sa dignité.
Po:uirira-t-on dire encor "La race inférieure" ? . . .
Race dont le moral se grandit à toute heure ?
Race isiainte et isublime en sa fécondité ?
Race dont le courage >est toujours indompté ?
Race qui veut rester toujours ice qu'on l'a faite :
Catholique let française ; et, malgré la conquête,
Et malgré l'abandon, les 'haines, les fureurs,
Qui demeure la même au sein de tant d'horreurs ?
Bt c] ni, plaçant en Dieu l'ultime confiance,
Farte de tous ses droits, sûre de sa vaillance,
vSans crainte ides assauts, des pertes, des orevers,
l'établira sa (place iau s'ei'n die H'univers ? . . .
Oui, ''peuple inférieur" . . . On lie dira .peut-être
T:anit que il'oin n'aura pas appris à lie .connaître.
On île dit, 'parce ique ses actes sains écllat,
Sans vanité, .sans fard, n'ont pas l'apostolat,
Ni, pour les ire hausser, ila haute .propagande ?
Qu'imiporte >ce qu'oui dit ! . . . La race reste grande,
Noble, majestueuse em son obscurité.
Bile a l'honneur ipour etl!le et la saine fierté.
E1lle a pour e'ille encoir iseis (luttes héroïques,
La gloisre et île renom de ses combats épiques,
Car ellle a son H/istoiiré où brilJle Chateauguay,
Où ses ipetits héros, au coeurvaililianlt et gai,
Etoraient l'ennemi par de nombreux prodiges ;
Et même en la révidlte iills gardent lleuns ipniQstnigîefs
En protégeant .la race, eh .défendant Ûe sol.
Et Ges hérons d'hier, s'éHianiçant d'un grand vol
Vers .la terre française, ont de leur baiionnette
En .notre Histoire écrit ce fier .mom : COURCELETT1
Le .monde a sallué ces modestes héros
Qu'on vit durant quatre ans £ia:igmer isous (les dff^piea'UXj
Combattre jour et nuit .superb es d' enduira nie e,
Vivre pour lieur pays, .puis mourilr ipour lia France !
L'ORPHELINE
O Canada, mon pays, mes amours, Français, français . . . tu .resteras toujours !
Fin