AVANT-PROPOS
Il est impossible de ne pas reconnaître, lorsqu’on cherche à approfondir les causes des maladies , qu’on a fait trop bon marché jusqu’à ce jour des influences géologiques.
La chaleur, le froid, l’humidité, l’électricité, les vents, etc. , peuvent bien dans certaines circonstances engendrer des épidémies et des endémies, ou aggraver celles qui sont sous la dépendance d’autres causes , mais il est incontestable que la puissance pathogénique de ces agens a été singulièrement exagérée et qu’on a mis sur leur compte, sans trop réfléchir, une multitude de faits dont on aurait trouvé Texplication dans le sol meme que nous foulons.
Combien de fois n’a-t-on pas vu le simple pavage d’une ville
en faire disparaitre sans retour des maladies qu’on avait jusqu’alors uniquement rapportées au climat ?
Cullen n’a-t-il pas observé pendant son séjour aux Antilles que les européens qui habitaient des maisons dont le rez-dechaussée servait de magasin jouissaient d’une bonne santé tant que le sol était couvert de ballots de marchandise, mais que dès que ces derniers étaient enlevés ils étaient décimés par la fièvre et la dyssenterie , qu’on ne pouvait raisonnablement attribuer qu’aux émanations telluriques , puisque les marins qui trafiquaient dans les mêmes colonies , mais qui vivaient sur leurs vaisseaux étaient à l’abri de ces maladies.
D’ailleurs il est de toute évidence que le climat dépend toujours en très-grande partie de la constitution géologique , et pour se convaincre de cette vérité qu’ont méconnue tous les nosologistes, il suffit de se rappeler certains faits que l’observation a depuis longtemps consacrés.
Ainsi, par exemple, tous les terrains ne s’échauffent pas avec la même promptitude ; tel sol perd vite la chaleur, tel autre la conserve longtemps , et ces circonstances influent d’une manière différente sur le climat.
A latitude égale, les territoires argileux, ceux qui sont chargés de sel ou de nitre, refroidissent notablement l’atmosphère ; les territoires volcaniques modernes produisent un effet opposé;
Les terrains sablonneux s’échauffant et se refroidissant avec une égale promptitude , augmentent la chaleur du climat pendant fété, tandis qu’ils rendent le froid beaucoup plus rude pendant l’hiver;
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Dans d’autres contrées, la sécheresse habituelle de l’air est due à la nature calcaire ou rocailleuse du sol , mais lorsque celui-ci est principalement composé d’alluvions, l’humidité est prépondérante dans l’atmosphère;
Les miasmes et les gaz auxquels on attribue dans tant de contrées diverses ce qu’on appelle le mauvais air, proviennent constamment du sol ;
Enfin il serait trop long de faire ressortir ici l’influence immense qu’exerce sur le climat : l’état de culture ou de friche, personne n’ignore , en effet, qu’en faisant cesser ce dernier , l’homme a modifié et même changé d’une manière absolue la constitution atmosphérique d’un grand nombre de contrées et de localités ;
Ces faits géologiques et une foule d’autres qui ne sauraient trouver place ici ont été développés avec tout le soin qu’ils méritaient dans un ouvrage inédit (1 ) auquel je travaille depuis plus de douze ans et que j’espère enfin pouvoir livrer à la puy blicité pendant le premier semestre de 1854. Ils démontrent jusqu’à l’évidence que l’étude médicale du sol, si négligée jusqu’à ce jour, peut donner la solution de la plupart des problèmes pathologiques que ne purent jamais, je ne dirai pas résoudre , mais même seulement élucider les spéculations de la météorologie.
Je ne crains pas de le proclamer dès ce moment , cette étude
(I) Traité de Cosmographie Médicale, Guide du médecin praticien sous toutes les latitudes et sur tous les territoires. — 5 vol. in 8’’ de 500 pages
est à mes yeux la base essentielle de l’enseignement médical pratique. C’est sur elle que reposent l’hygiène et la médecine universelles; la mettre en honneur c’est détruire à tout jamais les fausses théories, les doctrines erronées ou charlatanesques qui ont tant nui à notre époque aux intérêts de l’humanité souffrante et à la dignité de l’art médical ; c’est enfin donner à ce dernier le degré de certitude qu’il doit avoir pour appeler la confiance publique et pour braver les attaques de l’ignorance et de la mauvaise foi (1).
Les faits que je viens exposer et apprécier dans cette courte brochure sont une preuve de plus en faveur des idées que je professe sur la puissance des causes géologiques et sur le peu d’attention qu’on leur accorde en général.
Une question importante a surgi par hasard dans le sein du Conseil d’Hygiène publique de 'Marseille , qui a reconnu avec regret qu’elle n’avait jamais été abordée dans les divers rap-
(1) L’art de guérir aurait dû être basé avant tout sur la connaissance approfondie des rapports qui unissent l’homme avec le sol qu’il habite; en conférant aux médecins le droit d’exercer ubique terrarum, on devrait au moins leur apprendre, dans nos écoles , que le traitement d’une même maladie varie beaucoup selon la latitude et le terrain où on l’observe. Que chaque peuple a un tempérament général ou national qui lui est propre et qui nécessite un système particulier d’hygièneet de thérapeutique ; enfin quela médecine de Brown, par exemple, parfaitement appropriée au caractère des manifestations pathologiques en Angleterre et en Hollande, serait funeste en Espagne et en Italie où la prédominence des maladies par irritation appelle au contraire une hygiène et une thérapeutique débilitantes- Mais, il faut bien le dire , ces études si importantes sont tout-à-fait oubliées dans nos écoles au grand préjudice de l’humanité et de l’art, bien que le père de la médecine les ait tant recommandées dans son admirable Traité de Vair, des eaux et des lieux.
ports qui lui ont été successivement présentés sur la matière. Après avoir fait appel moi-meme à mes souvenirs de vingt années, pendant lesquelles je me suis tenu religieusement au courant delà science , par la lecture des journaux de médecine, j’ai pu me convaincre à mon tour que personne ne s’est préoccupé de cette même question , cependant pleine d’intérêt et d’actualité. Je viens donc l’évoquer le premier devant le tribunal des hommes compétents et en soumettre la discussion à la sollicitude de l’autorité.
Loin de moi la pensée de demander la suppression d’un système d’éclairage qui est devenu dans l’intérieur de nos cités une garantie d’ordre et de sûreté publiques , mais en prouvant que les arbres de nos rues ne sont pas les seuls êtres organisés qui peuvent souffrir de la viciation de l’air et de la saturation du sol par le gaz de l’éclairage, en démontrant que certaines maladies épidémiques et endémiques, si elles ne sont pas engendrées par cette cause, sont au moins manifestement aggravées par elle , je provoquerai sans doute les recherches des hommes de l’art, et la solution définitive de cet important problème d’hygiène publique.
Ce n’est pas d’ailleurs seulement pour Marseille que j’écris ; tant d’autres villes de France et de l’étranger ont adopté l’éclairage au gaz , que mes observations ont nécessairement une portée européenne.
Sans donte l’interprétation que je viens donner de certains . faits médicaux et les inductions étiologiques que j’en tire, pourront trouver des contradicteurs, car il n’est pas malheureuse-
nient d’epinion en médecine, quelque respectable qu’elle soit, qui ne puisse être plus ou moins controversée ; mais outre qu’il n’entre pas dans ma pensée d’imposer mes convictions à qui que ce soit , je ne crains pas de dire dès ce moment qu’on ne les traitera pas sans considération, lorsqu’on les méditera sérieusesement en dehors de toute idée préconçue.
Après vingt ans de pratique médicale dans les hôpitaux civils et militaires de divers pays , il doit être permis à un médecin d’exprimer librement son opinion sur les sujets même les plus difficiles; celle que je professe sur l’influence de l’éclairage au gaz et que partagent d’ailleurs de savants confrères , est basée sur nos connaissances chimiques, sur des faits de géologie médicale et sur ces observations cliniques qui permettent souvent de remonter jusqu’à la cause par l’appréciation des effets. Elle ne saurait donc être indigne de l’estime du monde médical et de l’attention du gouvernement.