‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 143 sur 220 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

qu'il avait laissé, il vit tout h coup le cliion ai^courir vers lui, donnant quelques signes de frayeur, mais d'une frayeur contrainte, étonnée, en cherchant à le conduire vers une sorte de rocher entouré d'un petit bois. Il s'y rendit en effet et aperçoit, à l'entrée d'une grotte, un formidable tigre debout , lançant des éclairs par les yeux. Le premier mouvement du bailli fut de se reculer et d'apprêter son arme; mais l'attitude de son chien lui semblait si extraordinaire qu'il hésita pourtant, réglant tous ses pas sur ceux de l'intelligent animal. 11 le vit s'arrêter, rester immobile, puis tout à coup s'élancer sur le tigre et lutter corps à corps avec lui. C'était si étrange, si en dehors des habitudes des chiens, que M. de Sufï'ren le laissa faire, en attendant l'issue. Le plus singulier était l'attitude du tigre faisant des mouvements désordonnés, mais ne se servant ni de ses griffes, ni de sa gueule; enfin une morsure plus vive que les autres emporta un morceau de sa peau tigrée et mit à découvert un sauvage , caché , blotti , cousu dans cette peau, afin d'y observer à son aise en inspirant la terreur. Une fois découvert, il se débarrassa complètement et recommença avec plus d'avantage son combat un poignard à la main en faisant au dogue de dangereuses blessures. Le général tremblait pour son fidèle gardien, il tenait son fusil tout prêt, afin de tirer dès qu'il trouverait la possibilité de le faire; mais le chien et l'homme ne faisaient qu'un, leur sang à tous les deux rougissait la terre; enfin

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le dogue tomba épuisé; au moment même où son adversaire s'apprêtait à Facliever, une balle l'atteignit en pleine poitrine. M. de Suffren venait de venger Gozon, ainsi s'appelait le chien en mémoire de son origine. Non content de cette réussite, il courut au champ de bataille, releva le chien, le prit dans ses bras, tout sanglant qu'il était, et le transporta à son canot, d'où l'on rejoignit bientôt le bâtiment. Les soins les plus empressés furent prodigués à ce blessé courageux; il guérit et vécut de longues années encore, courant les mêmes hasards que son maître, ne le quittant jamais, et portant fièrement la cicatrice reçue pour la défense de sa cause.

Cette histoire du chien m'a intéressée et j'en ai pris note.

En sortant de table, nous fûmes prendre madame la duchesse de Bourbon pour aller à la Comédie italienne. On y donnait le Préjugé vaincu et la première représentation de la Piété filiale. Nous y avons ri aux larmes; jamais on ne vit un pareil vacarme, ce furent des cris, des lazzis, des sifflets à rendre sourd. Les bons mots se croisèrent d'un bout du parterre à l'autre. Les paroles sont de M. Durozoi et la musique de M. Ragué : ils ont eu le courage de se faire nommer au milieu de cette tempête. M. Ragué est un officier suisse.

— Mon Dieu ! disait la princesse, ces messieurs n'ont-ils point de confesseurs pour lui avouer ce pé-

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