AV ROY
Si RE;,
E sieur de Champlain remontre très- | humblement à Vostre Majesté, que les tra I uaux par luy soufferts, aux descouuertes de | plusieurs Terres, Lacs & Riuières du Pays | de vostre Nouuelle France, depuis vingt-sept | ans : au lieu de le destourner d^ seruir Vostre I Majesté, dans les dificultez qui s'y sont récon | trées ; il a trouué que les périls & hazards qu'il I y a passez, luy ont redoublé le courage de s'y | employer au gré de Vostre Majesté, par deux | puissantes considérations : la première que | sous le règne de Vostre Majesté, la France re- || çoiue l'honneur d'estre augmentée & enri- | chie d'vn païs dont l'estendue excède plus de | seize cens lieues de longitude, & de latitude | prés de cinq cens : la seconde que la bonté des | Terres, & Tvtilité qui s'en peut
tirer, tant ] pour le commerce' au dehors que pour la 1 douceur de la vie au dedâs, est telle que l'on ne | peut estimer l'aduantage que vos sujets y au- | ront quelque iour, si iamais les habitans de ces | lieux, sujets de Vostre Majesté, y sont prote- | gez de sa bienveillance, & maintenus par son | authorité. |
Lesnouuellesdescouuertesontattiré ] le dessein de faire des Colonies, lesquelles, en ( petiteconsidération d^abord, ont par succès- | sion de temps, par le moyen du commerce, | égalé des grandeurs Royales : on peut mettre | en ce rang plusieurs villes que les Espagnols | ont édifiées au Pérou, & autres parties du I monde depuis six vingts ans en ça, qui n'e- ] stoient rien en leur principe : TEuropepeut | rendre tesmoignage de celle de Venise, qui | estoit à son commencement vne retraite de | panures pescheurs, Gennes IVne des plus su ] perbes villes du monde, ' édifiée dedans vn || terroir enuironné de montagnes, fort déserte | & si infertile, que les habitans font apporter I les terres de dehors pour faire les iardinages | d'alentour, leur mer sans aucuns poissons ; & | vostre ville de Marseille, SIRE, qui autre- | fois n'estoit qu'vn Marescage, enuironné de | colines & montagnes assez fascheuses, par | succession de temps a rendu son terroir fer- | tile, & deuenue fameuse & grandement mar- | chande : ainsi plusieurs petites Colonies ayans | des ports & haures, se sont augmentées en I richesses & en réputation. |
Il se peut dire aussi, que le pays de vostre | Nouuelle France, est vn nouueau monde, & | non vn Royaume, beau en toute perfection, ] qui a des situations très commodes, tant sur ] les riuages du grand iileuue Saint Laurens, | l'ornement du pays,
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qu'es autres riuièrcs, | lacs, estangs & ruisseau^, vne infinité de bel- | les Isles accompagnées de prairies & bocages | fort plaisans & agréables, où durant le Prin- I temps & PEsté, se voit vn grand nombre d'oi- I seaux, qui y viennent en leurs temps & saison, I les terroirs très-fertiles pour toutes sortes de |
4 grains, les pasturages en abondance, la com- || munication des grandes riuieres & lacs, qui | sont comtne des mers trauersant les contrées, j & qui rendent vne grande facilité à toutes les | descouuertes, dans le profond des terres, d'où | on pourroit aller aux mers de TOccident, de | l'Orient, du Septentrion, & s'estendre au | Midy. Le pays remply de grades & tres-hau- | tes forests, de toutes les mesmes sortes de bois I que nous auons en France. L'air salubre «& | les eaux excellentes sur les mesmes parallèles ] de vostre France. Et de plus, si le chemin | tant désiré pour^aller à la Chine se pouuoit | rencontrer, soit i par les riuieres & lacs, | dont aucuns se trouuent de \ trois cens | lieues de long, & si le rapport des peu- ' pies du I pays est véritable, aucuns de ces lacs se des- I chargent dedâs les mers du Sud & du Nort t
il I se feroit par ce moyen vn grand & admira- | ble négoce, auec vn racourcissement de che | min de plus de trois mil lieues : c'est pour- ] quoy les Portuguais. Espagnols, Anglois & | Flamens, ont tenté la fortune par les mers | glaciales, tant de la NouuelleZemble, que du | costé du destroit Dauis, toutes les entreprises | auec de grandes despences ont esté
5 vaines & 1| sans fruit, pour les glaces les auoir empeschez ] au milieu de leur course; tous lesquels dangers ] ne se peuuent appréhender par vostre Nouuel- I le France, dont la température est fort
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douce I en comparaison des autres. Et quand l'execu- 1 tion ae ce passage se trouueroit difficile, Tvii- | lité qui se trouuera dans le pays, selon que | ledit sieur Champlain espère le représenter à | Vostre Majesté, estassez suffisante pour mettre I Taffaire en considération, puisque ce pays peut ] produire au seruice de Vostre Majesté, les mes- \ mes aduantages quenousauonsen France, | ainsi qu'il paroistra par le discours suiuant. (
Dans le pays de vostre Nouuelle France y a | nombre infiny de peuples saunages, les vns | sont sédentaires amateurs du labourage, qui | ont villes & villages fermez de palissades, les | autres errans qui viuent de la chasse & pesche | de poisson, & n'ont tous aucune cognoissan- | ce de Dieu, Mais il y a espérance que les Reli- | gieux qu'on y a menez, & qui commencent à | s'y establir, y faisant des Séminaires, pourront 1 en peu d'années y fai're du progrez pour | la conuersion de ces peuples. C'est le principal | soin de Vostre Majesté, SIRE, laquelle 6 leuant || les yeux au Ciel, plustost que les porter à ter- I re, maintiédra s'il luyplaist ses entrepreneurs | qui s'obligent d'y passer des Ecclésiastiques, | pour trauailler à ce saint dessein, & qui se pro- | posent d'y establir Colonie, comme estant le | seul &vnique moyen d'y faire recognoistre | le nom du vray Dieu & d'y establir la Reli- | gion Chrestienne, obligeant les François qui 1 passeront de trauailler à la culture de la terre, | auant toutes choses, afin qu'ils ayent sur les ] lieux le fondement de la nourriture, sans estre | obligez de le faire apporter de France, & cela I estant, le pais fournira auec abondance, tout ce I que la vie peut souhaiter, soit pour la necessi- (
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té, soit pour le plaisir, ainsi qu'il sera dit cy | après. | Si on désire la vollerie, il se trouuera dans | ces lieux de toutes sortes d'oiseaux de proye : | & autant qu'on en peut désirer, les Fau- | cons, Gerfauts, Sacres, Tiercelets, Esper- | uiers, Autours, Esmerillons, Mouschets, de | deux sortes d'Aigles, Hibous petits & grâds, | Ducs grands outre l'ordinaire, Pies gries- | ches, Piuerts & vne autre sorte d'oiseaux de | proye, bien que rares au respect des
7 autres, |1 d'vn plumage gris sur le dos & blanc sous le I ventre estans de la grosseur & grandeur d'vne | poule, ayant vn pied comme la serre d'vn oi- | seau de proye, duquel pied il prend le poisson : | l'autre est comme celuy d'vn Canard, qui luy | sert à nager dans l'eau lors qu'il s'y plonge | pour prendre le poisson, oiseau qu'on croit ne | s'estre veu ailleurs qu'en la Nouuelle France. |
Pour la chasse du Chien couchant, les Per- | drix s'y trouuent de trois sortes : les vues sont | vrayes Gelinottes, autres noires, autres blan- | ches qui viennent en hyuer, & qui ont la chair | comme les Ramiers, & d'vn très-excellent | goust. |
Quant à l'autre chasse du gibier, il y | abonde grande quantité d'oiseaux de riuie- | res, de toutes sortes de Canards, Sarcelles, | Oyes blanches & grises, Outardes, petites | Oyes, Bécasses, Bécassines, Allouëttes grosses i & petites, Pluuiers, Hérons, Grues, Cygnes, | Plongeons de deux ou trois façons, Poules I d'eau, Huarts, Courlieux, Griues, Mauues | blanches & grises, & sur les costes & riuages 1 de la mer, les Cormorans, Marmettes, Per- |
8 roquets de mer, Pies de mer, Apois, & autres |I en nombre infiny qui y viennent selon leur | saison. |
ÎO MKNfOIREDECHAMPLAIN
Dans le bois & en la contrée bîi habitent | les Hiroquois, peuple de la Nouuelle France, ] il setrouue nombre de Cocs d'Inde saunages, | & à Quebeq quantité de Tourtres tout le lôg | de l'Esté, Merles fauues, Allouëttes de terre, | autres sortes d'oiseaux de diuers plumages , | qui font en leur saison de très doux ramages. |
Apres ceste sorte de chasse, en succède vne | autre non moins plaisante, mais plus pénible. | y ayant audit pais des Renards, Loups com- [ muns, & Loups Geruiers, Chats sauuages, | Porcs Espics, Castors, Rats musquez, Lou- ] très. Martres, Fouines, espèces de Blereaux , [ Lapins, Ours, Eslans, Cerfs, Dains, Caribous | de la grâdeur des Asnes sauuages, Cheureux, | Escurieux voilants & autres, des Hermines | & autres espèces d'animaux que nous n'a- I uons pas en France : on les peut chasser soit à I l'affus ou au piège, par huées dans les Isles, où | ils vont le plus soutient, & corne ils se iettent | en l'eau entendant le bruit, on les peut tuer | aisément; ou ainsi que l'industrie de ceux qui | voudront y prendre le plaisir leur enseignera.
Il Si on aime la pesche du poisson, soit auec | les lignes, fillets, parcs, nasses & autres inuen- | tions, les riuieres, ruisseaux, lacs & estangs, | sont en tel nombre que Ton peut désirer, y j ayans abondance de Saumons, Truittes très | belles, bonnes & grandes de toutes sortes, | Esturgeons de trois grandeurs. Aloses, Bars | fort bons, tel qui pesé vingt liures. Carpes | de toutes sortes, dont y en a de très grandes, I & des Brochets, aucuns iusques à cinq pieds | de long. Barbus qui sont sans escaille, de deux | à trois sortes grands & petits , Poisson blanc ) d'vn
pied de long, Poisson doré, Espla, Tan | che, Pefche, Tortue, Loups marins, dont | Fhuile est fort bonne, mesme à frire, Mar- | souins blancs, & beaucoup d'autres que nous | n'auons pas, & -ne se trouuent dedans nos | riuieres & estangs. Toutes ces espèces de I poissons se trouuent & se prennent dans le | grand fleuue Saint Laurens, & de plus les j Mollues & Baleines se peschent tout le long | descostes de la Nouuelle France, & près- | qu'en toute saison, j S'il plaist à Vostre Majesté considérer le cô | tente- 10 ment que ses sujets pourront auoir vn || iour en ces lieux y estât habituez, viuans dans ] vne vie douce & tranquille, & sans estre in- | quietez des chicaneries, & procez qu'on a par j deçà, chacun estant libre de chasser, pescher, | se loger à sa commodité, s'accommoder se- I Ion sa volonté, y ayans dequoy occuper l'es- | prit, y faisant bastir & défricher les terres, j faire des iardins, y planter, anter, & faire pe- I pinière, semer de toutes sortes de grains, ] plusieurs racines, légumes, sallades & autres | herbes potagères, en telle estendue de terre, | & en telle quantité que le curieux désirera. | Outre la culture de la vigne, laquelle y porte | des raisins assez bons, bien qu'elle soit sauua- ] ge, laquelle estant transplantée & labourée | portera ^es fruits; Et se peut asseurer que ce- [ luy qui aura trente arpens de terre défrichée | en ce pays-là, auec vn peu de bestail, comme | il aura la chasse, la pesche & la traitte auec les I Saunages, conformément & à l'aide de Testa- | blissementde la Compagnie de la Nouuelle | France, il y pourra viure luy dixiesme, aussi | bien que ceux qui auroient en France quinze | à vingt mil Hures de rente. Il
VTILITEZ DV PAYS
de la Nouuelle France.
1. Tout le monde sçait assez le notable re- | uenu qui se tire annuellement de la Nou- | uelle France, par la pesche des Molues verte | & sèche, le laisse à considérer combien elle | montera, le païs estant habité, par Pestablisse- | ment que l'on pourra faire que les Nauires de | France, venant à la coste n'auroiêt qu'à char- | ger, sans seiournersix mois à consommer le I temps & leurs vitailles. |
2. La pesche du Saumon est abondante es | costes & riuieres du païs, dont on peut faire | vn grand profit, ainsi qu'il se fait en Escosse & | en Irlande. |
3. Celle de l'Esturgeon n'est pas moins à | priser, qui se pesche en la saison dans les riuie- | res & lacs, dont il se peut faire vn grand com- | merce, comme sur les riuages de la mer Balti | que, & autres lieux des Costes du Nort, où se | fait la pesche de ce poisson, qui se distribue en | Allemagne & autres endroits, |
Il 4. On peut en certain temps & selon la sai- | son faire pescherie de harenc, on sçait com- | bien le trafic en est grand & profitable aux | Costes de France & d'Angleterre. |
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5. Ilj a grand nombre de Marsouins blancs | dans le fleuue Saint Laurens, lesquels on peut | pes^ cher, & en tirer des huiles excellentes & en | telle quantité que chacun de ces poissons en | peut rendre deux barriques. On en peut | aussi tirer des Loups marins, qui augmentent | le trafic par la bonté & Tvsage de leurs peaux. |
6. Il se trouve aussi des bestes surnommées | à la grand dent, autrement Vaches marines, | qui se trouuent & se peuuent prendre en cer- | taines Isles du païs, desquelles on tire l'huile, | & se sert on des dents de ces animaux : le cent | desquelles dents on fait valoir plus de cent li- | ures. |
7. Il se fait aussi pesche d'Anguilles dans le- | dit fleuve en sa saison, lesquelles sont très bon- | nés & bien nécessaires en ces Prouinces , | estant sallées en des barils, & qui se débitent | en plusieurs contrées dudit pays. |
i3 II 8. La pesche des Balenes & les huiles qu'on | en retire ne se peut oublier, veu qu'on pesche | en plusieurs lieux, & en charge-on nombre de | vaisseaux. I
g. On ne met point en ce rang les autres pois- | sons, comme les Truittes, Congres, Rous- j settes, Barbues, Bars & autres que n'a- | uons pas pardeça. I
10. Les mines de fer y sont en quantité, dont j aucunes rendent cinquante liures de fer pour | cent
de mine : & se peut côsidererque les bois, |^riuieres & ruisseaux y sont à commodité, & | plus qu'en France, où il faut porter les mines | à charge de chenaux, es lieux où sont les eaux | & les fourneaux, mesmes le bois par charroy | en quelques endroits, j
11. Vne autre mine deirès bon acier, qui | rend vingt pour cent. |
12. Les mines de cuiure, rendent dix-sept | liures pour cent, richesse qui ne se peut esti- | mer, si elles estoient trauaillées. |
,4 II 1 3. Vne autre mine appelée potin, qui est du I fer mesléavec le cuiure, dequoy on feroit du | canon de fonte, pots, contrefeuz & plusieurs j autres choses pareilles, j
14. Il y a mine d'argent, qui rend quatre | pour cent, que si elle estoit trauaillée (selon | le rapport des mineurs qui ont esté enuoyez | pour cet effet,) seroit très riche, comme les | autres cy-dessus, Pespreuue en ayant esté faite | à Sainte Marie du Mont, frontière d'AUema- | gne, tant de ceste-cy, comme de toutes les au- | très, par le feu sieur Bellingan, ayant eu le soin j d'en enuoyer faire les essais. |
i5. Il y a aussi mine de cuiure pur, parmy les | rochers que l'on trouue de basse mer. Il en fut j apporté au feu Roy, & les mineurs, la voyant, | côclurent que faisant les recherches dedans les | terres, il s'en pourroit trouuer en abondance. |
i6. Les mineurs qui furent enuoyez par le- j dit sieur de Bellingan, pour la recherche d'i- | celles, rapportèrent qu^ils auoient trouué vne | certaine minière, de laquelle on pourroit tirer | des alluns, i5 où il y a grande quantité de Marcas- || site & veines comme soufreuses, ce que ledit | sieur Champlain a veu estant auec lesdits mi- | neurs au pays de la Nouuelle France, lors qu'ils | en faisoient la recherche, j
17. On a trouué en Tlsle du Cap Breton, mi- ] nés de charbon de terre, ayant aussi vne mine | dVne certaine peinture, qui est comme mine | de plomb, dequoy les Saunages se noircissent | en leur deuil, laquelle couleur se traffique | parmy les peuples de plusieurs contrées. |
18. Il s'y irouue des pierres aussi belles que ] le marbre noir & gris, qui se polit très par- | faictement bien, & s'en pourroit irouuer | d'autres si la recherche en estoit faite. |
19. Il s'y trouué aussi d'vne pierre, comme \ celle des gangues ou veines de rochers, qui | est blanche comme crystal, dequoy on pour- | roit faire d'excellens verres, & s'y pourroit | establir des verreries, la matière estant sur les | lieux comme elle est, & Tes herbes propres à | cest vsage. |
^(3 20. Il y a de trois sortes de chesnes, à sçauoir|| rouges, blancs & de couleur brune, fort pe- | sans, qui ne nagent point sur l'eau : de ces bois | se feroit mcrrain, bardeau & planches de plu- [ sieurs gran-
deurs & espaisseurs, -poutres, so- | liues, & bois qui seruiroit à lambrisser, & pour ] toute auti-e sorte de charpenterie, dont il s'en | feroit vn notable trafic. |
21. Les ormes, fresnes qui sont en quantité, | seruiront à faire des aflfus pour les canons, ien- | tes, moyeux, tant pour les carrosses, coches, | chariots, charrettes & autres choses, comme | piques, auirons & plusieurs autres commodi- | tez qui se peuuent faire de ces bois. |
32. Il se trouue aussi en quelques endroits I au dedans des terres du Cyprès fort rouge & | d'odeur très suaue, & partout des Cèdres, | Hestres, Merisiers, Noyers, Pommiers, Cha- | staigniers, Planes, Erables, Pruniers, Cou- | driers, Boulleaux, Tils, Trembles, Cerisiers | & autres bois, lesquels- on pourroit employer | à faire plusieurs ouurages & de diuerses façôs. I
23. Il y a des Pins de trois ou quatre espèces, ] & ï? des sapins en grande quantité de toutes || grandeurs
& grosseurs : il s'en pourroit | faire des masts pour toutes sortes de vais- | seaux, des planches de plusieurs longueurs, | ayant des moulins à scie, comme on a en Nor- | uegue & autres lieux : on voit par expérience | le nombre qui en vient, & quel en est le profit. I
24. Des Pins & sapins on tireroit quantité | de bray, de la résine, & du goldron, comme on ] fait audit païs de Noruegue & Arachon pour | l'vsage des vaisseaux. |
25. On peut faire quantité de cendres ) en défrichant les terres, bruslant les bois, cô- | me l'on fait dans le Moruan, & se trouue que'| les bois de la Nouuelle France sont plus gom- | meux & salez qu'ailleurs, & par conséquent | les cendres plus fortes; l'expérience en a esté | faite, ayant ceste vertu que le linge lessiué Si \ blanchy dMcelle empesche la vermine de ve- | nir & s'engédrer à ceux qui le portent quand | ils le porteroient six mois, ce qui est esprouué | sur les lieux. |
26. Entre les cendres on fait estât du Viasse | ou 18 Potasse : le Viasse est de grand prix, le lest || faisans
12 barils, & pesant quatre mil deux cens | liures, vaut deux cens soixante liures & plus : ] le Potasse vaut quinze liures le cent, reuenant | à trois cens liures le tonneau, & quelquefois | au pais bas quatre cens liures. On s'en sert à \ faire des sauons noirs & liquides en Angleter- | re, Escosse, Irlande & es Prouinces du Pays- | Bas : ledit sauon propre à blanchir & lessiuer | toutes sortes de toilles & linges : ces cendres | sont ie plus grand reuenu qu'ayent les Princes | & Seigneurs de Prusse, Lyuonie, Russie & au- I très pays des riuages de la mer Baltique, où se I font lesdites cendres, qui seruent aussi aux ver- j reries & se pourroient faire audit pais de la | Nouuelle France. |
27. Les chanures & lins apportent aussi vn | notable reuenu, qui se peuuent semer & re- | cueillir es terres qui y sont propres & bonnes, j outre que la terre en plusieurs endroits appor- | te d'elle mesme de ladite chanure sans estre se- | mée : on en pour-
roit faire toiles, comme celles '1 de la Val, Ollonne, Vitré & autres ouurages, | comme cables, cordages, Agraisde toutes sor- | tes pour les vaisseaux. |
ï9 II 28. Il ne faut oublier que si vn iour on y vou- | loit bastir & fabriquer des vaisseaux, le pays | habité, il s'y en pourroit faire en quantité «& | plus commodément qu'en Hollande, d'où il | faut qu'on leur apporte le bois de la Noruegue | & d'autres contrées. I
29. Il se trouue dans le pais vne espèce de cer- | taine teinture ressemblant à garances, dont le | teint est aussi bon que la cochenille : les Sauua- | ges en peignent du poil de Porc Espic, & i en font vne couleur, aussi belle qu'escar- | latte : l'espreuue en a été faite en cette ville | de Paris aux Gobelins, & fut trouuée fort | excellente en son teint de couleur d'vn 1 ginzolin cramoisy, qui ne se change & ne se I desteint point pour tout ce qu'on luy peutfai- | re : ledit sieur de Champlain en fit l'espreuue, \ & laquelle il fit voir au feu Roy : que si ceste j herbe dont la racine fait le teint, estoit culti- | uée il s'en feroit vn grand débit. |
30. Outre toutes ces choses, la traite des Ca- | stors & Loustres, qui est présente, n'est pas à | reietter,
20 puisqu'vn chacun y accourt de tou j| tes parts; on voit comme les nations estran- | gères, l'Anglois, l'Escossois & le Flamen, n'en | veulent quitter leur part. I
3i. Les peaux des Eslans, Cerfs, ûains, Ca- | ri-
bous & Buffles, peuvent donner vn notable | profit, pour y en auoir quantité dans les terres. |
32. La pelleterie des Renards noirs est excel- | lente, & se trouue telle fourure de Renards | noirs, qui vaut plus de quinze cens liures : le | pays estant habité, la recherche s'en pour- | roit faire plus exacte que par le passé, il y en a | encores de gris & de rouges. |
33. Des Martres & Loups Ceruiers, les four- | rures sont très précieuses, il y en a dedans le | pais à suffire de toutes sortes : on sçait que les ] noires, comme les plus belles, viennent des | pais Septentrionaux. I
34. Des peaux d'Hermines les fourrures s'en | font pour les Rois & Princes, il s'en peut aussi | recouurer audit païs. |
35. Comme pareillement des Ours noirs, qui | 21 ont le poil fort délié, grand & espais. Les peaux j|
des Loups dudit païs sont sans comparaison | plus belles que celles de France : les Sauuages | estiment plus ceste pelleterie qu'aucune autre | pour estre bonne & chaude, & n'engendre au- | cune vermine : ils sont comme d'vn gris noir. | Celles des Chats sauuages. Fouines, fourrures | fort noires. Lapins de poil gris en Esté, & blâc j en Hyuer : autres fourrures des Escurieux | Vollans, comme les gris qui viennent d'Aile- | magne <S: Moscouie, & de plusieurs autres sor- | tes d'animaux que nous ne
cognoissons point | qui sont de Valeur, chaque fourrure ayant son | prix selon sa beauté & rareté. |
36. Il faut aussi considérer que si un iour le | pays se pouuoit habiter, on mettroit en vsage | la laine & la toile en accoustremens, pour les | peuples, au lieu de peaux dont ils se vestent, & | ainsi on conserueroit vn nombre infiny de | cuirs & pelleterie que les peuples nVseroient | pas; ils se pourroient pourtant seruir en hyuer | des fourrures de Castors, pour estre chaudes | & deuenant grasses se rendent propres à faire | des chapeaux, corne Ton sçait que les neufues | n'y sont gueres propres. Mais
22 on espargneroit || les fourrures noires qui sont plus belles & ne- | cessaires. |
37. La demeure arrestée des habitans pourra | descouurir beaucoup de choses qui ne sont | point encores venues à nostre cognoissancé. | Il s'y pourroit nourrir telle quantité de beufs | & vaches, qu'ils multiplieroient en abondan- | ce, comme on voit en Irlande, & s'en feroit à | Paduenir vn grand commerce, & Ton sçait par | expérience quel il est aux Indes Occidentales, [depuis six vingt ans que les Espagnols y ont | esté : car auparauant il ny en auoit point, & | maintenant y a telle Isle de laquelle il s'est tiré | cinquante & soixante mil cuirs. |
38. Par le soin qu'on auroit des brebis & mou- | tons, il s'en pourroit faire de grands troupeaux | dont on tireroit quantité de laines, des Che- | ures pareillement, dont les peaux se vendroiét, | comme aussi celles des moutons, la nourriture | estant propre pour ces bestiaux. A ces vtilitez, | soit pour la vie,
soit pour le cômerce, il reste en- | core à côsidérer la beauté du golfe S. Laurent, | vne des merueilles
23 de la nature, & qui contient || en son circuit plus de 400 lieues, & par lequel | on entre dans la grande riuiere S, Laurens, la- | quelle s'y descharge. Ce fleuue côtient plus de | huit cens lieues de longitude, en ayant plus de | cinq cens de cogneu &descouuert, duquel | l'origine se pourra recognoistre par succession |de temps : les peuples du pays ont asseuré le S"" 1 de Champlain, voyageant auec eux, qu'il y a I vn grand lac comme d'vne mer lequel se des- | charge du costé des mers du Sud, comme il se*j vient rendre du costé du Nort dans le grand | fleuue Saint Laurens, |
Ce golfe Saint Laurens contient en son | estendue plusieurs grandes Isles, & quantité [ de bons ports & rades, tant le long de ces co- | stes comme aux Isles, où se font les pescheries ] des Balenes, Mollues, Loups marins, bestes à | la grand dent, & autres sortes de poissons des- i crits & mentionnez cydessus, aussi beaucoup | de Saunages y font la traitte de peleterie & | peaux d'Eslans. |
Pour entrer dans ledit golfe, il y a trois en- | droits, l'vn d'enuiron demie lieue, l'autre de j dix
24 huit, & le troisiesme de dix lieues, comme |] on peut voir par la carte faite par ledit sieur de j Champlain. |
Tout le commerce des choses cy-dessus di- | tes se peut faire sans sortir dudit golfe, & est | fort peu cogneu des estrangers, sinon depuis | deux ans que quelques François dénaturez » y | ont mené les An-
i. Allusion à la trahison des truchements Et. Brûlé, Nicolas et Jacques Marsolet et Jacques Michel, qui s'était vendu aux Anglais et les avait pilotés en 1628 dans le Saint-Laurent.
glois, que Vostre Majesté dé- | -logera quand il luy plaira, ne souffrant quVn | estranger emporte & ioUysse de ce qui vous | est si iustement acquis depuis cent ans & plus I que les descouuertes premières des Costes en | ont esté faites par vos sujets, & notamment I depuis vingt-sept ans que ledit sieur de Châ- I plain a trauaillé à descouurir ledit pais, par le I commandement du feu Roy de glorieuse me- | moire & le vostre, SIRE, ayant fait la Car- | te de tous les lieux fort exacte, comme Vostre | Majesté le pourra voir, & par les voyages qui | en ont esté imprimez il y a vingt ans |
C'est en sommaire, SIRE, & simplement | ce que i'ay creu estre obligé de représenter à | V. M. pour faire cognoistre à vos sujets que | c'est auec raison que V. M. a eu iusques à pre- | sent le soin de faire trauailler à la conuersion | de ces panures infidèles, ^^ & que pour y parue || nir le pays mérite d'estre habité & cultiué par | les François, puisqu'il est plein de tant de com- | moditez & que nous voyons nos voisins s'ef- | forcer de se l'approprier auec tant d'ardeur au | preiudice des droits iustes & légitimes de Vo- I stre Maiesté. |
SIRE, voila en peu vn eschantillon du | trauail du sieur de Champlain, qui depuis | trente cinq ans a rendu continuellement ser | uice à V. M. tant aux armées du feu Roy que | au voyage qu'il fit il y a trente ans aux Indes | Occidentales, & depuis en vostre Nouuelle | France, en laquelle il a presque continuelle- | ment seiourné, & comme les recompenses se I peuuent espérer des seruices que l'on rend à | V. M. le sieur de Champlain l'ose supplier luy I faire ceste grâce que la pension qu'il a eue de- |
puis vingt-cinq ans luy soit continuée par le | commandement de V. M. pour luy donner | moyen de s'entretenir à son seruice, «& il prie- | ra Dieu pour Taccroissement de vostre Estât, | santé & prospérité de Vostre Majesté. |