AU MÉMOIRE SUR LES TAPIRS AMÉRICAINS
Dans l’intervalle qui s’est écoulé entre la lecture et l’impression de mon Mémoire, j’ai eu l’occasion d’interroger un assez grand nombre de naturalistes arrivant de l’Amérique méridionale ; mais quoique plusieurs se fussent occupés spécialement de recherches zoologiques, aucun d’eux n’a pu me fournir de renseignemens sur la nouvelle espèce de Tapir : aucun d’eux même n’avait entendu dire dans le pays qu’il en existât une , différente de l’espèce commune.
Je ne pouvais croire cependant que la distinction n’eût jamais été faite par les indigènesou les créoles (i), puisque, même en admettant qu’une espèce habitât exclusivement les hautes montagnes, l’autre les plaines ou les basses vallées , il était à croire que , sur un sol fortement accidenté comme l’est celui des Guyanes,de la Colombie et du Pérou, les deux espèces se trouveraient en quelques cantons assez rapprochés pour s’offrir successivement aux mêmes chas-
(i) Bajon, dans un passage que j’ai cite' en note, page-Sqâ., dit bien qu’à la Guyane les nègres et les chasseurs indiens reconnaissent deux espèces de Tapir; mais, en lisant jusqu’au bout son article, on reconnaît que pour lui le mot espece n’a pas , dans ce cas au moins, la même signification qu’il a dans le langage des naturalistes classificateurs, et qu’on doit le prendre seulement dans le sens de variété ou tout au plus de race. En effet, la distinction repose uniquement sur la différence de taille et de volume , et cependant quand il veut donner les dimensions de l’animal , il prend toujours la moyenne entre les dimensions des individus de la grande espece et de ceux de la petite; il le dit expressément.
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seurs. Je viens d'acquérir la preuve que, dans plusieurs provinces, ils les distinguent en effet l’une de l’autre, et j’ai en même temps obtenu surla distribution géographique du Pinchaque des données précises qui me manquaient jusqu’à présent.
Dans un ouvrage publié en Angleterre à peu près à la même époque où je présentai mon travail à l’Académie, un officier de marine, M. Lister Maw, indiquaitl’existence des deux espèces de Tapir dans la province de Maïnas, les distinguant l’une de l’autre non-seulement par la taille ( caractère qui n’a qu’une importance secondaire , parce qu’on peut toujours lesupposerdépendantdes circonstances extérieures) , mais encore par l’absence de tache à l’oreille. La couleurgénérale de la robe peut varier suivant le climat, la disposition des taches au contraire est constante et forme ainsi, comme l’a reconnu M. Geoffroy Saint- Hilaire , un bon caractère spécifique (i).
(i) Au mois de février 1828, M, Maw se trouvant à Égas , situé au confluent de l’Amazone et du Yapura, obtint la première indication des deux espèces de Tapir. « TVe had an account gioen us of sévirai animais common in lhe woods » and rivers about Egas. Thej were lhe Tapir, lhere called the Alita, and » which is the same animal with the sachywaha , dante , or gran beastia of » Peru , and of which we had heard much bolli before and since embarking.
,) Two Kinds were described lo us, one having the tips of ils ears white , and
» which is the largest » (Maw. Journal of a passage from the pacifie to
the atlantic , Crossing the Andes in the northern provinces of Peru , and fc* descending the River Amazon. Londres , 1 829 , page 273. )
On voit ici reparaître, sous une forme un peu différente, le mot sachi vacca qu’avait donné Clavijero, sans dire dans quel pays il était employé; ce mot me paraît avoir une origine un peu différente de celle que j’avais d’abord soupçonnée. La langue Qquichua a été introduite par les missionnaires dans beaucoup de leurs réductions, comme dans d’autres l’a été la langue guarani ; les Indiens qui ont adopté la première , n’y ont pas trouvé de mot pour désigner le Tapir, et ils l’ont appelé d'un nom composé vache des bois , sachi uaca, formé de uaca, au lieu de vaca (le qquichua n’ayant pas Vu consonne), et sacha ou cachha, arbre, bosquet, forêt.
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Des indications toutes semblables mettent également hors de doute l’existencedesdeux espèces dans une province voisine de l’Océan Atlantique; elles sont fournies par un observateur qui avait devancé de beaucoup d’années M. Lister et moi , mais dont les imporlans travaux sont malheureusement restés jusqu’à ce jour en grande partie inédits. Je veux parler d’un membre de l’Académie des Sciences, feu M. le professeur Richard. Il ma été permis le mois dernier, mai i83 5, de consulter quelques-unes des notes dans lesquelles il a consigné le résultat de ses observations sur les animaux de la Guyane française. J’y ai trouvé la description très complète tant sous le rapport zoologique qu’anatomique de différens mammifères, mais j’y ai vainement cherché celle du Tapir. L’animal ligure seulement dans le catalogue des objets que notre savant et zélé naturaliste avait préparés pour les rapporter en Europe; mais, dans les trois lignes écrites à la suite du nom, les deux espèces sont très suffisamment distinguées par leur taille et leur système de coloration (i); toutefois , comme elles ne sont désignées que sous le nom de variétés, il est permis de supposer que l’auteur n’avait pas eu occasion d’observer lui-même le Pinchaque, et qu’il n’en parlait que sur le rapport des coureurs de bois. M. Lister Maw s’exprime aussi de manière à faire croire qu’il ne l’avait pas vu.
(i) « MAIPOURT. — Fait un petit après la saison des pluies. — Deux variétés. — Celle qui a le bout de l’oreille blanc est la plus forte et pèse jusqu’à 300 1b, — Stercus equinum. — Acudssime sibilat. — Vit de feuillages et graines. — Dort le jour. — On en tire un saindoux qui ne se fige point et qu’on conserve dans des bouteilles. — Il saisit les objets avec le museau, qui est très mobile. »
« Les Indiens et les nègres le sifflent. — La peau a un demi-pouce et plus d’épaisseur , et est très propre à être tannée pour des semelles. » (Claude-Louis Richard, Zoologia gallo-guyanensis). — Quadrupèdes gallo-guyanenses infarcto exsicad.
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Quoi qu'il en soit, nous savons maintenant que le Tapir Pinchaque s’écarte de 5 degrés environ de chaque côté de l’équateur: s’avance-t-il plus loin au nord ou au sud, c’est ce que les observations ultérieures des naturalistes pourront seules nous apprendre.
On peut remarquer que le Pinchaque n’a été clairement désigné que par ceux qui ont connu aussi le Maipouri ; il n’y a là rien qui doive surprendre : en effet les caractères qui distinguent les deux espèces sont positifs , quand on les considère par rapport à l’espèce anciennement connue, tandis qu’ils sont comme négatifs, quand on les considère par rapport à l’autre, et qu’ils n’ont dû par conséquent être signalés que par opposition. On ne s’est avisé d’avertir que la petite espèce a le front sans crête, le cou sans crinière et l’oreille sans tache blanche, que pour empêcher de la confondre avec l’espèce à front tranchant, à cou surmonté de poils dressés et à oreille marquée de blanc.
Beaucoup des auteurs qui ont écrit sur le Tapir l’ont fait avec tant de négligence, que rien ne désigne l’espèce dont ils ont voulu parler: c’est le cas de tous ceux qui appartiennent au seizième siècle (2). Dans les descriptions
(2) Benzoni, dans son Mondo Nuovo , publié en i565 , a parlé avec assez de détail du Tapir de l'Isthme, et comme il le représente noir et velu, on pourrait supposer que, de même que Gomara, il a eu en vue le Pinchaque. Sa description, quoique ne contenant aucun caractère spécifique proprement dit, est incontestablement la meilleure de toutes celles qu’on a eues dans le seizième siècle , ou même la seule qui mérite véritablement ce nom : elle donne en effet une juste idée des formes générales de l’animal, de la configuration des oreilles, des yeux et de la trompe, de son cri perçant, etc. Voici comment l’auteur s’exprime en parlant des animaux de la province de Suere, à l’est du canal de Nicaragua.
« Si trovano in questa provincia grandissima copia di porci monlesi , e tigri ferocissimi ed alcuni leoni , pero timidi, perche vedendo un huomo
SUR LE TAPIR
postérieures, le Maipouri est souvent indiqué par line ou plusieurs des particularités dont nous avons parlé. Ainsi,
fuggeno j e vi sono serpe di grandezza incredibile ma senza veleno , e molli gatti mammoni. Vi si troua ancora un allro animale ehe dà paesani si e detto Cascuij, il quale e di forma d’unporco nero , peloso ; ha il cuoio mollo duro , gli occhi piccoli , le orecchie grande , leugne fesse e una picciol tromba eomo lo Elefante , e da un strido tanlo lerribile che slordisre la gerilej la sua carne si e saporita. Si troua similmenle un allro animale monslruoso che ha una scarsella sotto il ventre, e quando vuole andare da un luogo a un allro vi mette gli fgliuoli denlro; queslo animale ha il corpo ed il muso di volpe e le mani e piedi di forma como il gatlo ma gli muove , ed ha gli orecclii , corne il pipistrelle . »
La dernière phrase est rendue inintelligible par une faute de l'imprimeur, et au lieu de ces mots como il gatlo ma gli muove , il faut évidemment lire : como il galto mammone. Le sarigue a les pieds et les mains comme le cliat matnmon , c’est-à-dire comme le singe. C’est la comparaison et même l’expression déjà employées par Pinzon qui, en i5oo, vit l’animal à la côte de Paria.
Ce mot de matnmon, comme je m’en suis assuré depuis, se retrouve dans des auteurs beaucoup plus anciens, notamment dans le Spéculum majus de Vincent de Beauvais, lequel l’avait emprunté lui-même à un écrivain du commencement du treizième siècle, l’auteur du livre de Natura rerum ; ce dernier l’écrit marmonelus. La description qu’il en donne ne peut s’appliquer qu’au callitriclie. Le mot deMaimon, sous lequel Bufïbn désigne le singe à queue de cochon, parait en être dérivé, et il serait dans ce cas fort mal appliqué ; à la vérité, le mot maimon est aujourd’hui employé par les Arabes pour un singe d’Afrique d’espèce indéterminée, mais comme ce mot, d’origine étrangère à leur langue , s’applique aussi à une plante grimpante , il y a tout lieu de croire qu’il désigne un singe dont la queue peut s’enrouler autour des branches.
Le mot de mono est encore employé en espagnol pour désigner un singe, comme l’est en Italie, quoique plus rarement, le diminutif monichio, d’où est venu l’anglais monkej , • en se rappelant que dans les langues du nord , le singe est souvent désigné sous le nom de chat de mer, on est porté à croire que dans les mots marmon et marmonelus , la première syllabe a été ajoutée pour indiquer que l’animal vient d’outre-mer. C’est ainsi que dans quelques parties de la Bourgogne et de l’Artois, le cochon d’Inde est nommé cochon de mer. Quand les voyages de long cours sont devenus plus fréquens , cette manière de désigner les espèces d’outre-mer a cessé d’être employée et bientôt d’être comprise ; de là les plus étranges erreurs. Par exemple, le cerf muntjak, d’abord nommé chevreuil d’outre-mer, se trouve figuré dans Jonston,
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dans Herrera, dans Marcgraff et dans Gumilla, on le reconnaît à la forme du front ; dans Allamand , à la crinière et à la marque Manche de l’oreille; dans Caulin (i) à ce dernier caractère; dansd’Azzara enfinà la réunion de tous les trois. Dans Buffon , il n’y en a pas un seul indiqué, de sorte que sans la figure de de Sève, on ne saurait si les deux individus observés à Paris par le naturaliste français appartenaient à la même espèce que ceux qu’avait décrits Allamand.
Le témoignage de MM. Richard et Maw s’accorde
sous le nom de capreolus marinus. Une antilope des rochers distinguée du bouquetin d’Europe par une semblable épithète , meer steinboock , est aussi nommée liircus marinus; et ce qui est plus fort, elle est représentée avec des pattes de canard. La hyène, apportée en Angleterre, y est nommée sea wolf; Belon la peint les pieds dans l’eau et chassant aux poissons.
(i) Anta, c’est l’animal qu’on désigne aussi sous le nom de grand’bête; il est commun dans ces provinces-, sa taille arrive à celle d’un veau de six mois, sa forme se rapproche de celle du cochon. Il a quatre ongles aux pieds de
devant et trois à ceux de derrière lia le museau prolongé en une trompe
musculeuse et forte , dont il se sert pour attirer les alimens à sa bouche, et qui dans sa plus grande extension est longue d’un empan ; il a la peau épaisse et résistante comme l’élan ; le poil est court, épais et châtain de couleur; les oreilles ressemblent à celles de la génisse, mais elles sont plus arrondies et blanches à l’extrémité ; les yeux sont laids et plombés ( de couleur terne); l’animal a de l’aversion pour la lumière, aussi cherche- t-il les bois les plus profonds et les plus sombres. Sa chair est bonne à manger, surtout quand il est jeune. En se voyant assailli des chiens ou blessé, il court promptement vers la rivière, dont il coupe le courant avec une grande facilité, pour se mettre en sûreté sur la rive opposée ; il ne doit pas cependant être rangé parmi les amphibies, ainsi le pensent Pison et le P. Gaspard Escoti, qui l’a figuré dans son ouvrage , mais d’une manière assez grossière. ( Caulin , Historia chorographica , nalural, etc., de la nueva Andalucia, Madrid, 1779, page 35.)
L’ouvrage de Caulin est rempli de très bonnes observations sur les animaux de la Guyane, et il est fâcheux qu’il 11e soit pas plus connu des naturalistes. 11 a été pourtant cité assez souvent par M. de Humboldt, dont les travaux nous prouvent, contrairement à une opinion qui n’a aujourd’hui que trop de partisans, que l’érudition n’est nullement incompatible avec l’esprit d’observation.
SUR LE TAPIR
avec mes propres observations pour montrer l’espèce à front plat comme décidément plus petite que l’autre. Peut-être est-ce cette différence que les indigènes avaient voulu indiquer par les deux suffixes etéetoussou; désignant la première seulement par le nom de Tapiira, et l’autre par celle de l'apiier oussou Tapiierete , grand Tapir, Tapir par excellence.
LE TAPIR
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