‹ Mémoire pratique sur l'ophtalmie scrofuleuseChapitre 1 sur 1 · L’OPHTALMIE SCROFULEUSE · texte numérisé non relu

L’OPHTALMIE SCROFULEUSE

Parmi les moyens que l’expérience et l’observation fournissent à l’homme de l’art pour le diriger dans la voie* de la saine pratique médicale, un des plus importants, sans contredit, c’est la connaissance approfondie des constitutions individuelles ou diathèses qui quelquefois, souvent même, président au développement des maladies et déterminent leur nature. Ce serait vainement , en effet , que , dans ces circonstances , on voudrait se mettre en frais de soins pour les traiter convenablement , si on ne savait point tenir compte de leur manière d’être spéciale ou de leur génie , comme auraient dit nos ancêtres en médecine , puisque , ne s’attaquant pas directement alors à leur cause spécifique , les médications ne sauraient être que stériles ou incomplètement efficaces. C’est ce qu’avaient bien senti les médecins anciens, qui nous avaient même laissé à ce sujet les préceptes les plus sages : et si une théorie

médicale nouvelle, qui avait pris naissance dans ce siècle , et qui un moment avait paru vouloir bouleverser tout l’édifice médical antique, avait cherché, dans son enthousiasme d’innovation, à faire dédaigner l’étude des maladies spéciales, l’expérience et le temps, qui jugent en dernier ressorties hommes et les choses, ont fait justice de ces tentatives téméraires. Cette étude a été encore remise en honneur, et elle a, entre autres bienfaits, vivement éclairé le champ de la pathologie oculaire, en établissant des différences réelles et caractéristiques entre des maladies identiques en apparence, mais entretenues par des dispositions différentes de l’organisme. Il n’a plus dès lors suffi, en voyant une inflammation de l’organe visuel , de prononcer le mot général et trop vague d’ophtalmie : une épithète a du s’ajouter à cette dénomination , épithète explicative qui servait à faire connaître la nature même du mal, et partant qui mettait sur la voie des véritables moyens curatifs. Ainsi l’ophtalmie, qui paraissait entée sur une disposition scrofuleuse, n’a plus été de même nature que celle qu’aurait développée, par exemple, la présence d’un grain de sable dans l’œil chez un sujet exempt de tout vice constitutionnel. On comprenait qu’indépendamment de l’élément inflammatoire, il y avait, dans la première , quelque chose de spécial occasionné par la dyscrasie du sujet; c’est, au reste, un fait que j’ai eu fréquemment déjà l’occasion de reconnaître. Chirurgien d’un hôpital populeux, médecin , en outre, d'un hospice d’enfants trouvés ou orphelins (Hospice de la Charité), dans lequel la maladie scrofuleuse règne fréquemment , j’ai pu souvent aussi remarquer l’ophtal-

mie scrofuleuse, en observer les diverses phases, les nuances , les variétés , et tout ce qui peut l’accompagner. C’est même le fruit de mes observations à ce sujet, sous le rapport pratique , que je me suis proposé d’exposer dans ce travail.

Au point de vue qu’a atteint la science par rapport à l’ophtalmie en général, il est une question que l’on ne peut guère se dispenser de poser ; c’est la suivante : Existe-t-il réellement une ophtalmie scrofuleuse? — Pour bien des médecins qui , comme nous , ont eu plus ou moins souvent l’occasion d’observer de ces ophtalmies évidemment influencées par une disposition strumeuse , la solution de cette question ne saurait être un instant douteuse. Pour eux comme pour nous l’existence de l’ophtalmie scrofuleuse est bien réelle. Mais il paraît que tous ne pensent point de la sorte ; car nous remarquons que certaines monographies sur l’ophtalmie, certains articles sur le même sujet dans des dictionnaires même récents de médecine , ne la mentionnent point, et paraissent même ne pas se douter de son existence. Or, c’est à nos yeux d’autant plus étonnant que, dans certaines localités, dans certains hospices de l’enfance, cette maladie n’est rien moins que rare. Je veux dire par là que, chez les sujets scrofuleux, chez les enfants , par exemple , qui le sont , on ne peut s’empêcher de remarquer que les maux d’yeux affectent une manière d’être particulière ; que la rougeur conjonctivale diffère très-souvent d’une manière appréciable de la rougeur qui est propre aux autres ophtalmies; que la marche, la durée de la phlegmasie oculaire, y présentent aussi des caractères spéciaux, Or, c’est ce mode

morbide particulier, ce type ophtalmique spécial, que donne aux phlegmasies oculaires la constitution scrofuleuse, qui caractérisent l’ophtalmie dont nous traitons, et en déterminent la nature. Que ceux qui voudraient persister encore à ne pas l’admettre , à la confondre avec les autres espèces d’ophtalmies , nous disent, après avoir recueilli leurs souvenirs, si, quand ils ont eu l’occasion de remarquer des inflammations des yeux chez des sujets scrofuleux , ils n’ont pas reconnu, dans ces cas, aux ophtalmies, une allure particulière qu’ils ne remarquaient pas chez les sujets non scrofuleux, et certainement leur réponse sera affirmative. Et ce qui fait considérer comme important d’accepter et de reconnaître l’existence de ce genre d’ophtalmie , c’est la nécessité où l’on se trouve généralement de recourir à des médications antiscrofuleuses pour en obtenir la guérison.

L’ophtalmie scrofuleuse est loin de se présenter, de se manifester toujours de la même manière, mais les divers aspects sous lesquels elle se produit me portent à admettre les trois variétés suivantes; savoir : l’ophtalmie scrofuleuse indolente , l’ophtalmie scrofuleuse inflammatoire , l’ophtalmie scrofuleuse irritative , toutes trois espèces différentes d’un même genre, et que, pour le traitement surtout, il importe de savoir distinguer. Car je prie que l’on veuille bien remarquer que c’est en partant du point de vue pratique que j’ai établi cette division. Celle-ci pourrait bien, au reste, ne pas satisfaire rigoureusement certains esprits difficiles, qui sont plus amateurs que nous-même de subtilités en médecine pratique. Je sais, en effet, que certains oph-

talmologistes distinguent autant d’espèces d’ophtalmies scrofuleuse qu’il y a de tissus oculaires. Pour ces derniers , il y a la blépharite scrofuleuse , la conjonctivite , la cornéite , l’iritis , la sclérotite , la rétinite scrofuleuse. Mais nous croyons que c’est, en réalité, compliquer sans avantage et sans utilité l’étude de ce genre de phlegmasie oculaire , et que la division que nous avons adoptée satisfait mieux aux exigences pratiques.

En lisant quelques articles relatifs à l’ophtalmie scrofuleuse , nous n’avons pas été peu surpris de la différence de caractères qui lui sont assignés par les divers auteurs. C’est ainsi que, tandis que M. Sichel (Traité de la Cataracte, etc., p. 341) dit que l’ophtalmie scrofuleuse, dans les cas ordinaires, ne s’accompagne pas de photophobie, ni d’épiphora, M. Stœber (p. 202) dit formellement qu’une photophobie intense est un symptôme constant de la conjonctivite scrofuleuse; et si nous cherchions à analyser les opinions qu’ont à leur tour émises MM. Weller, Mackensie, Midlemore, sur les caractères de cette ophtalmie , nous trouverions encore d’autres différences qui , de prime abord , pourraient être prises pour des contradictions manifestes dans la manière de voir de ces différents auteurs. Mais nous ne croyons point qu’il en soit réellement ainsi ; nous pensons , au contraire , que , malgré la grande habitude que ces praticiens distingués en ophtalmologie avaient de l’étude des maladies oculaires, ils ont été induits en erreur , soit parce qu’ils ont voulu trop anatomiser l’ophtalmie scrofuleuse, soit parce qu’ils ne se sont souvent attachés à décrire qu’une de ces variétés , prenant alors la partie pour le tout. Notre but, enécri-

vant ce travail pratique, a été d’éviter cette confusion. Nous désirons que l’on trouve que nous avons jusqu’à un certain point réussi. Après avoir donné cette explication qui nous a paru utile , nous allons décrire nos trois variétés d’ophtalmie scrofuleuse.

1° De V ophtalmie scrofuleuse indolente. — Nous désignons sous ce nom l’ophtalmie scrofuleuse, qui est caractérisée par la lenteur et le peu d’intensité de ses symptômes , qui est à peu près sans douleur , sans aversion pour la lumière, sans réaction générale. Elle n’affecte guère que l’appareil oculaire externe, savoir, la conjonctive oculaire et les paupières; quelquefois pourtant l’iris est par elle chroniquement affecté, sans qu’elle ait perdu son caractère d’indolence. Sans vouloir donner une importance exagérée aux signes anatomiques qui la distinguent, il en est pourtant d’assez fréquents pour qu’on doive les signaler. Ainsi, quand elle apparaît sous forme de conjonctivite, ce qui est le plus ordinaire , c’est d’une manière partielle que la conjonctive est affectée.

Le plus souvent elle est caractérisée par un petit nombre de vaisseaux superficiels, comme variqueux, légèrement sinueux , et se terminant vers la cornée à une pustule à laquelle leurs extrémités vont aboutir; de telle sorte que cette pustule paraît être pour eux un véritable centre d’attraction , et l’observation démontre que le plus souvent ces vaisseaux, ainsi que la pustule vasculaire, siègent sur le côté externe ou inlerne de la conjonctive oculaire, c’est-à-dire vers les angles de l’œil, ou dans le sens des commissures palpébrales.

D’autrefois cette rougeur provient d’un plus grand

nombre de vaisseaux rectilignes qui forment une nappe un peu plus étendue, plus serrée, de forme triangulaire , dont la base tombe et se termine au bord sclérotical de la cornée , de sorte qu’au lieu d’aller expirer sur le bord de la membrane vitrée par leur extrémité la plus fine, comme dans les autres ophtalmies, ces vaisseaux y répondent par leur base ou leur grosse extrémité. Ils forment même généralement en ce point un bourrelet assez sensible , vers le milieu duquel on aperçoit souvent une pustule assez petite , à cause sans doute de la texture plus serrée en ce point de la conjonctive. Au reste, cette manière d’être de la rougeur conjonctivale coïncide quelquefois avec la rougeur fasciculée ci-dessus décrite.

Dans ces deux cas , non-seulement la rougeur n’est que partielle, mais encore le restant de la conjonctive paraît tout à fait sain, sans altération.

Quant à la pustule , son existence est assez commune pour que , à cause même de sa fréquence , quelques auteurs aient décrit cette ophtalmie sous le nom de pustuleuse. Son volume est assez variable; elle nous a paru même assez ordinairement, sous ce point de vue, en rapport direct avec le nombre des vaisseaux qui allaient y aboutir. En étudiant sa marche, on reconnaît assez aisément quelle se développe en même temps que les vaisseaux ; que tantôt elle se termine par résolution , et que tantôt elle suppure, offrant alors sa superficie ulcérée.

Tel est, à peu près, l’aspect anatomique que présente l’ophtalmie conjonctivale scrofuleuse, quand elle est sans complication. Elle ne gêne pas notablement les su-

jets, qui quelquefois même ne croient pas devoir consulter pour si peu de chose ; et cependant elle persiste ordinairement longtemps.

Nous ne sommes pas assez exclusif pour dire que, de la présence de ces symptômes , il faille nécessairement conclure à leur nature scrofuleuse ; mais nous disons qu’il y a déjà là une bonne présomption en faveur de cette opinion ; et lorsqu’en même temps qu’ils apparaissent, nous reconnaissons chez les personnes qui les présentent une habitude lymphatique, ils sont pour nous un indice suffisant de la nature de l’ophtalmie elle-même , et une observation attentive des faits nous a démontré que, dans ce cas, notre manière de raisonner était véritable. Que l’on veuille, au reste, y prendre garde, et l’on reconnaîtra que les personnes qui présentent ce mode particulier de conjonctivite sont pâles, ont une expression peu animée de la figure, et qu’elles possèdent les signes les plus apparents de la prédominence lymphatique.

Lorsqu’en même temps qu’existait l’ophtalmie scrofuleuse la cornée a été enflammée , nous avons presque constamment remarqué trop d’indices de phlegmasie aiguë ou d’irritation oculaire pour qu’alors l’ophtalmie ne dût pas être placée dans les deux dernières classes de notre division. Il n’en a pas été de même dans certains casd’iritis chronique, tellement dépendants de la disposition lymphatique ou scrofuleuse, qu’ils n’ont cessé que par l’usage d’une médication spéciale, et dont les symptômes présentaient assez peu d’intensité apparente pour ne pas appartenir à ce que, dans un intérêt pratique , je crois devoir nommer ophtalmie indo-

lente. J’aurai même à présenter plus tard, dans le cours de ce mémoire , une observation assez remarquable de ce genre.

Dans la classe des ophtalmies scrofuleuses indolentes , je place encore la blépharite qui est dépendante ou qui est sous l’influence de la disposition scrofuleuse; blépharite qui , affectant principalement les follicules ciliaires ou de Meibomius , est sous ce rapport souvent dénommée blépharite glanduleuse. Celle-ci peut-être primitive , mais plus souvent encore elle est consécutive d’autres symptômes phlegmasiques des yeux. Comme son siège principal existe surtout vers les bords libres des paupières, ceux-ci se trouvent par suite tuméfiés, un peu rouges en avant , un peu inégaux même , de petites saillies correspondant aux points occupés par les follicules. Par suite de cet état, la sécrétion des follicules est altérée, elle est plus épaisse, elle se concrète facilement et rend les yeux chassieux. L’inflammation s’étend quelquefois au bulbe des cils , les bords palpébraux s’ulcèrent; les cicatrices , qui par suite s’opèrent, imprimant une direction vicieuse aux cils , produisent quelquefois le trichiasis et même l’ectropion. — Quand ces symptômes existent en même temps que les indices d’une habitude humorale , on peut , à bon droit , considérer la blépharite comme scrofuleuse, et la traiter en conséquence.

Rien de plus commun que de voir, dans certains hospices de l’enfance, beaucoup d’enfants à la fois être pris d’héméralopie. Il ne se passe pas d’année qu’à l’hospice de la Charité de la ville d’Aix, cette maladie ne règne sur plusieurs, quelquefois sur beaucoup des enfants qui s’y

trouvent. Or, il m’a paru que, dans un certain nombre de cas au moins, l’héméralopie pouvait bien dépendre du vice scrofuleux qui engendrait l’ophtalmie de même nature. Quoiqu’on ne se soit pas avisé d’attribuer cette maladie à une pareille cause , remarquons pourtant qu’on s’accorde assez à la faire dépendre souvent de l’action de l’humidité froide , d’une nourriture de mauvaise qualité ou trop peu stimulante, causes qui, comme on le sait, ne sont pas étrangères à la production des maladies lymphatiques. Or, comme, indépendamment de ces causes scrofulogénétiques , nous avons remarqué que le moyen le plus convenable pour faire cesser cet état, était de joindre à d’autres conditions hygiéniques le traitement par lequel nous combattons l’ophtalmie strumeuse, nous croyons devoir adopter une héméralopie lymphatique ou scrofuleuse qui, dans ce cas, nous a paru s’accompagner d’un peu d’iritis chronique , et nous classons encore volontiers cet état morbide dans le cadre de l’ophtalmie scrofuleuse indolente. En un mot, tous les symptômes phlegmasiques des yeux de peu d’intensité et dépourvus d’acuité, développés sous l’influence d’une habitude lymphatique ou scrofuleuse , se rapportent, d’après nous, à l’ophtalmie scrofuleuse indolente, soit que ces symptômes apparaissent isolément aux paupières, à la conjonctive, à l’iris , etc., ou à plusieurs de ces parties à la fois. C’est, en effet, le môme traitement qui convient à ces cas divers. On s’explique ainsi pourquoi nous avons dédaigné une division purement anatomique, dont le principal mérite eût été de satisfaire une stérile curiosité, partant fort peu utile pour la pratique.

2° L ophtalmie scrofuleuse inflammatoire , ou celle que je qualifie de ce nom , présente une toute autre intensité dans ses symptômes et dans leur marche. Je la nomme même inflammatoire, à cause des symptômes phlegmasiques qui y prédominent. J’ai préféré cette épithète d’inflammatoire à celle d’aiguë , parce qu’elle rend mieux l’idée que je yeux lui faire exprimer, et qu’elle est, par conséquent, plus pratique. Naissant encore chez des personnes à habitude lymphatique , cette phlegmasie oculaire débute quelquefois par les symptômes de la précédente , mais plus souvent son invasion est subite, et elle se trouve presque immédiatement constituée : ce n’est plus alors la conjonctive seule qui est affectée, mais presque toutes les autres parties de l’œil le sont aussi matériellement ou sympathiquement , c’est surtout la cornée qui présente le plus de désordres : l’iris est également irrité souvent , et la part que prend la rétine à l’affection oculaire est suffisamment démontrée par sa vive impressionnabilité; car il y a photophobie intense, déversement de larmes âcres et chaudes sur les joues, blépharospasme. — Il faut, en général, se méfier de ce genre d’ohptalmie, car elle prend dans sa spécifité même quelque chose d’insidieux qui en augmente la gravité , principalement par rapport à la cornée. Ainsi, par suite de son inflammation, celleci devient presque toujours rapidement opaline , comme nous l’avons indiqué; mais encore il n’est pas rare, en l’examinant attentivement, de remarqner cette membrane parsemée d’une multitude de petites saillies superficielles , décrites quelquefois sous le nom de granulations, et apparaissant semblables à une poussière

brillante. Or , ce sont autant de petits abcès qui , si leurs progrès ne sont pas arrêtés vite , ramolliront la cornée , l’ulcéreront en plusieurs points, et, travaillant ainsi partiellement cette membrane, deviendront la source de taies épaisses et incurables ou de staphilômes plus graves encore.

Il devient facile , d’après cet exposé , de reconnaître les caractères qui différencient cette variété de l’ophtalmie scrofuleuse de la précédente. Dans la première, l’ophtalmie se présentait dans son état de simplicité; dans la seconde, c’est une phlegmasie suraiguë avec les modifications que lui imprime l’élément scrofuleux , dont alors on reconnaît les caractères sur les sujets qui la présentent.

3° Quant à la troisième espèce d'ophtalmie scrofuleuse , je la nomme irritative , parce que ses principaux symptômes consistent dans une vive irritation de tout le système oculaire. — Dans un autre travail, je l’avais dénommée photophobique, parce que l’aversion pour la lumière constitue son principal symptôme. Souvent même cette aversion du jour est tellement forte , que l’on voit les enfants même qui en sont atteints user de toutes les précautions que l’instinct leur fournit pour l’éviter. Ainsi, les paupières ne sont plus pour leurs yeux des voiles suffisants pour les protéger convenablement : ils cherchent k les abriter avec leurs mains; ils aiment à avoir des bandeaux devant les yeux , et encore les voit-on rechercher souvent les recoins obscurs des maisons, et se tapir derrière les rideaux des lits, etc. Sont-ils couchés? ou bien ils enfoncent la tête dessous les couvertures, ou bien ils appliquent la figure

sur leur oreiller pour ne pas rencontrer le grand jour. Cette photophobie donne même à leur physionomie une expression particulière , celle que produit une lumière éblouissante qui vient surprendre la yue , c’està-dire que toute la force contractiye des puissances musculaires des joues tend à attirer la peau vers les orbites, comme pour lutter plus avantageusement contre l’action de la lumière. Il y a en même temps un état de contraction permanente du muscle orhiculaire des paupières , qui est tel que parfois on ne peut pas regarder l’œil , car les malades , malgré la meilleure volonté , ne peuvent souvent maîtriser cette résistance spasmodique. Il y a blépharospasme , dans toute la force du mot, lequel est accompagné de déversement de larmes âcres. Assez souvent encore, dans cette variété d’ophtalmie, les glandes de Meibomius sont affectées ; elles sécrètent de la chassie qui adhère à la base des cils , et les colle les uns contre les autres pendant le sommeil. — Et ne croyez pas que les lésions oculaires et les signes de phlogose soient en rapport avec les symptômes si tranchés pourtant de cette ophtalmie : nullement. Lorsqu’on veut examiner les yeux , on est étonné souvent de voir les conjonctives presque intactes , de même que les autres membranes de l’œil. Il est bon de faire remarquer pourtant qu’en examinant avec beaucoup d’attention par un demi-jour les yeux affectés , on remarque assez fréquemment que la cornée est nébuleuse en quelque point, ou qu’elle présente quelques ulcérations généralement fort petites , et dont on ne se serait pas douté avec un examen superficiel. Est-ce à dire pour cela, comme on a cherché à l’insinuer, qu’il ne faille voir

dans cette ophtalmie que les symptômes d’une kératite? C’est ce que nous ne saurions accorder , parce que cette ophtalmie ne saurait avoir ni une durée aussi longue , ni rester aussi longtemps stationnaire tant que l’on n'a pas recours aux spécifiques. Par conséquent, si l’ophtalmie scrofuleuse irritative s’accompagne fréquemment de quelques lésions à la cornée, si on remarque assez souvent, quand elle a cessé, des taies, des albugo sur cette membrane , cela doit signifier seulement que , dans cette maladie , la cornée est souvent affectée sans qu elle doive l’être nécessairement. Nous dirons même que pour mieux nous assurer que l’état morbide de la cornée n’était ici qu’un état secondaire , nous avons voulu insister ^quelquefois sur les médications purement locales' qui sont généralement conseillées alors, et que, malgré leur emploi assez longtemps continué, nous avons été obligé , pour parvenir à la guérison , de nous adresser aux médications franchement antiscrofuleuses.

Cette affection offre encore une particularité digne de remarque, savoir : une véritable rémission de tous les symptômes vers le soir, après le coucher du soleil. Les enfants ouvrent alors assez librement les yeux et reprennent leurs jeux habituels ; c’est , par conséquent, le moment le plus favorable de procéder à l’examen de leurs yeux. Je ne connais même que cette ophtalmie qui présente cette particularité d’une manière aussi prononcée.

La marche qu’affecte l’ophtalmie scrofuleuse photophobique est la chronique. — On la voit, en effet, persister pendant plusieurs mois , pendant plus d’une année même quelquefois, sans diminution presque d’intensité.

Presque toujours elle s’accompagne des autres indices de la constitution scrofuleuse, et cependant tous les auteurs ne s’accordent pas à yoir en elle une ophtalmie de nature scrofuleuse. Bien différents en cela des yrais praticiens qui, à son aspect, ne sauraient la méconnaître , il en est qui ayant remarqué qu’elle se déclarait souvent après des maladies éruptives, principalement après la rougeole , la petite vérole , ou qu’elle coïncidait avec des affections teigneuses, l’ont décrite sous le nom d’ophtalmie exanthématique; d’autres, ne faisant attention qu’k son principal symptôme, la photophobie, n’ont vu en elle qu’une inflammation de la rétine. Mais ils nous paraissent les uns et les autres hors la voie de la vérité. Il suffit, en effet, que cette ophtalmie s’accompagne le plus souvent des signes incontestables de la constitution strumeuse , pour que l’on ne doive pas douter de sa nature , alors même que la cause déterminante de son apparition aura été une maladie éruptive. Ne sait-on pas, en effet, que certaines de ces affections, par suite de la perturbation qu’elles opèrent sur tout l’organisme , et du retentissement profond qu’elles ont sur lui , suffisent pour développer souvent des engorgements glanduleux et rendre patente une disposition scrofuleuse? Quoi d’étonnant dès lors que ce soit par les yeux que celle-ci fasse parfois son apparition? Il faut bien, au reste, demeurer convaincu qu’il en est ainsi , lorsque nous voyons , dans ces cas , les médications antiscrofuleuses être nécessaires pour obtenir des effets curatifs. Ensuite, quant à ces éruptions teigneuses, qui quelquefois se remarquent en même temps que cette ophtalmie sur le front ou le cuir che-

IG

velu, ne sont-elles pas souvent elles -memes des signes patents d’une disposition scrofuleuse? Les preuves se montrent donc nombreuses pour démontrer que la qualité d’exanthématique ne saurait suffire pour caractériser cette ophtalmie.

Nous ne saurions pas mieux partager l’opinion de ceux qui ne veulent voir dans l’ophtalmie scrofuleuse irritative ou photophobique qu’une rétinite, comme MM. Roche et Samson dans leur Traité de pathologie médico- chirurgicale; car nous ne trouvons en elle ni les caractères de cette inflammation , ni les conséquences qui l’accompagnent. Ici, en effet, point de ces visions de feux, d’étincelles, de fusées lumineuses; point de délire , point de fièvre forte , point de ces douleurs fortement pulsatives dans l’orbite, etc., qui sont concomittantes de la rétinite; point de ces amauroses qui sont si fréquentes après l’inflammation réelle de la rétine, et qui proviennent de la désorganisation de cette membrane phlogosée. — Nous savons, en outre, que l’ophtalmie scrofuleuse photophobique a quelquefois des années de durée. On ne peut pas admettre raisonnablement , dès lors , que l’inflammation puisse travailler aussi longtemps la rétine, cet organe tout nerveux, à trame si molle, si délicate, sans la désorganiser. Comment encore, avec l’idée d’une rétinite, expliqueraiton raisonnablement la rémission remarquable des symptômes sur le soir? Non, ce n’est pas là la marche, la manière d’être de la rétinite. Entre celle-ci et cet état pathologique de l’œil que nous décrivons, il y a toute la différence qui sépare la névrite de la névralgie.

Il semble, toutefois, presque contradictoire d’ad-

mettre autant d’irritabilité dans une ophtalmie dépendante d’une constitution scrofuleuse , parce qu’il semble qu’avec une constitution pareille il ne saurait y avoir que langueur, lenteur dans les symptômes. Oui, nous le savons, il est dit et écrit partout que la constitution scrofuleuse n’est que le plus haut degré, que l’exagération du tempérament lymphatique; et chez ces sujets , que l’on croit ainsi gorgés de lymphe, tout l’être est censé se ressentir d’une débilité générale des organes

et de leurs fonctions. Il est cependant facile de recon-

naître, comme je l’ai démontré dans un travail récemment publié et qui a produit quelque impression dans la presse médicale (*), qu’il n’en est point toujours de la sorte, et que, si, en vérité, le tempérament lymphatique est le plus ordinairement le prodrome ou l’accompagnement de l’état scrofuleux , les manifestations de celui-ci peuvent également se rencontrer et se rencontrent même assez souvent chez des sujets à fibre sèche, à teint brun, à cheveux noirs, à tempérament enfin autre que le lymphatique, c’est-à-dire, en un mot, que, de même que les lymphatiques ne sont pas tous scrofuleux , de même les scrofuleux ne sont pas tous lymphatiques. Or, dans ces cas, l’état scrofuleux ne suffit point pour donner à la constitution cette asthénie organique que l’on observe ordinairement quand il y a prédominence lymphatique. On peut même remarquer alors que les symptômes affectent une manière

(■*) Mémoire sur l’hydro-chlorate de barile contre les maladies scro^ fuleuses. (Voyez Revue médicale , janvier et février i B4 1 ) -

d’être qui s’éloigne de la forme ordinaire, qui paraît tenir à la fois de l’aigu et du chronique, et qui provient de la modification imprimée à un organisme non-lymphatique par le vice scrofuleux. Eh bien! c’est précisément alors qu’au lieu de ces ophtalmies scrofuleuses indolentes dont nous avons parlé, se remarquent les phlegmasies oculaires de même nature avec accompagnement de symptômes irritatifs très-prononcés. On trouve encore ce genre d’ophtalmies photophobiques chez les sujets qui présentent les caractères de la disposition lymphatique délicate, et chez lesquels on remarque un visage expressif et animé , une peau fine et délicate , une chevelure blonde et soyeuse, une intelligence prompte et précoce, etc. Dans ce cas encore existe une prédisposition à l’irritabilité; et si ces sujets, ainsi constitués, viennent à présenter quelques symptômes scrofuleux , leur disposition à l’irritabilité ne fait que s’accroître, et l’ophtalmie scrofuleuse devient chez eux photophobique ou irritative.

Comme on peut le remarquer d’après la description de ces trois états morbides des yeux, qui, cependant, sont sous l’influence d’une même cause, il existe entre eux des différences assez sensibles. C’est même parce que les auteurs qui ont traité de l’ophtalmie scrofuleuse, n’ont pas entrevu ces différences, qu’ils ne se sont pas accordés à assigner k cette maladie des caractères semblables, que leurs descriptions ont paru incohérentes et se rapporter k des maladies différentes . Il devait, au reste, en être ainsi quand ils ne saisissaient et ne décrivaient qu’une variété de l’ophtalmie scrofuleuse. Par là, ce me semble, en étudiant cette

maladie du point de vue sous lequel je l’ai considérée, on embrasse toutes les nuances sous lesquelles elle peut se manifester; on comprend pourquoi son allure n’est pas toujours la même; pourquoi certains ophtalmologistes, ne décrivant que la première variété, ont prétendu que cette maladie ne s’accompagnait ni de photophobie , ni d’épiphora ; pourquoi certains autres , ne généralisant pas assez non plus , ont avancé que les principaux caractères de cette ophtalmie étaient, au contraire, la photophobie et le larmoiement qui l’accompagnent.

Ajoutons, au reste, que ce n’est pas sous ce point de vue purement théorique que ces différences sont importantes à établir : nous verrons encore que c’est surtout sous le rapport pratique, puisque les médications qui conviennent pour l’une sont, au contraire, défectueuses pour l’autre, et ne sauraient lui convenir.

Je ne m’étendrai pas davantage sur le diagnostic et la symptômatologie des trois variétés que j’émets de l’ophtalmie scrofuleuse, ce que j’en ai déjà dit devant suffire. Quant au pronostic, c’est l’ophtalmie scrofuleuse inflammatoire qui l’offre le plus grave.

Traitement. — Pour coordonner convenablement le traitement de l’ophtalmie scrofuleuse, il importe de ne pas oublier quelle est sous la dépendance d’un vice constitutionnel, parce qu’en général ce serait en vain que l’on voudrait insister sur les seules médications locales Voici, à ce sujet, ce qui m’a paru le plus convenable :

Dans la première espèce de ces ophtalmies, ou dans l’ophtalmie scrofuleuse indolente, que l’on voit se déclarer surtout chez les sujets à constitution lymphati-

que trcs-prononcée, c’est-à-dire dont la peau est blanche et comme bouffie, la circulation peu active, l’énergie vitale peu forte, etc., il importe, pour le traitement général , de recourir aux moyens , soit médicamenteux , soit hygiéniques , que l’on est dans l’habitude de prescrire contre les affections scrofuleuses. Or, quant aux remèdes, ceux auxquels nous préférons nous adresser, sont : l’iodure de fer, l’iodure de plomb, le sirop de Portai, l’élixir de Peyrilhe; ces deux derniers dans une infusion de sommités fleuries de houblon. À ces moyens, nous associons un régime fortifiant et tonique , l’usage des viandes rôties. Il importe beaucoup, en outre, que les malades évitent les causes qui ont pu faire germer en eux la disposition scrofuleuse; qu’ils usent, par exemple, d’un régime plus confortable; qu’ils respirent un air meilleur, plus sec, plus pur. Plusieurs fois , nous avons vu des enfants de no.tre hospice de la Charité, qui n’avaient pu , pendant leur séjour dans cette maison , qui n’offre pas toutes les conditions sanitaires désirables, être assez promptement débarrassés des maux d'yeux chroniques de nature humorale , guérir quand on les plaçait hors de l’établissement. La secousse de la puberté, activant la circulation du sang et imprimant à l’organisme une énergie vitale nouvelle, produit quelquefois des effets pareils. — Je donne généralement peu d’importance , dans le traitement de cette maladie, aux remèdes locaux. Sauf quelques collyres avec le sublimé corrosif, depuis deux à cinq centigrammes de cette substance pour trente grammes d’eau distillée, sauf encore quelques frictions avec des pommades résolutives, quand il y a blépharite glanduleuse , je m’en

suis généralement abstenu. Je n’ignore pas que l’on a conseillé, dans ce cas, des collyres iodurés, avec la chlorure de baryum en dissolution dans l’eau; mais nous, pensons que la théorie plutôt que la pratique a présidé à ce genre de prescription ; car , quoique nous les ayons essayés parfois, nous n’avons pas reconnu qu’ils aient modifié le mal : c’est que , quoique contenant un agent spécifique, l’action de celui-ci ne peut pas avoir le temps d’agir utilement. Au reste , nous le redisons avec conviction , c’est par le traitement modificateur de l’organisme scrofuleux , et par les soins hygiéniques convenables, que l’on obtiendra les meilleurs résultats. Souvent même il sera indispensable de recourir à des moyens pareils, si on veut réellement guérir, et empêcher des suites quelquefois funestes pour la vision. Voici même des observations où la pratique des préceptes que je trace a été suivie de résultats favorables.

Première observation . — Duchêne, enfant de la charité , était depuis deux ans incommodé d’une plaie avec carie scrofuleuse à la jambe droite , et d’une ophtalmie principalement caractérisée par une blépharite glanduleuse de même nature que la plaie de la jambe. Comme à l’époque où ce malade réclamait des soins pour son état, j’avais à indiquer les enfants de l’hospice qui devaient prendre les bains de mer, je désignai celui-ci, qui put de la sorte en faire usage pendant un mois complet. Lorsque l’enfant revint il était déjà bien mieux ; cependant sa plaie n’était pas encore cicatrisée, et il restait aussi quelques traces de blépharite. Rentré à l’hôpital d’Aix au commencement de l’automne , son état fut loin de s’améliorer. Soit, en effet, l’influence du

temps qui était assez souvent humide, soit le séjour dans cet établissement, la plaie s’étendit, et la blépharite fit encore quelques progrès. Cette circonstance inspira l’idée de prescrire l’iodure de plomb, en commençant par deux pilules d’un centigramme chacune. Pendant deux mois encore ce remède dont la dose était progressivement augmentée, et à l’usage duquel était associé un régime convenable, substantiel, fut continué avec constance, et quoique l’on n’agît précisément pas localement sur les yeux, l’état de cet enfant se modifia avantageusement, ses yeux en particulier se desséchèrent, cessèrent de sécréter de la chassie, etc.

Nous eûmes donc bien réellement un exemple d’ophtalmie scrofuleuse indolente , qui d’abord heureusement modifiée par les bains de mer, que l'on sait être antiscrofuleux , s’était encore reproduite par la cessation de ce moyen, par la fâcheuse influence des temps pluvieux d’automne et du séjour dans un hôpital , pour cesser encore , dès qu’un traitement plus activement modificateur de l’organisme scrofuleux eut été suivi avec quelque persévérance.

Deuxième observation. — La jeune Baptistine B . ,

âgée de quatre ans, avait une blépharite glanduleuse depuis près de deux années. Par suite, ses yeux étaient chassieux , présentant de petites ulcérations sur le bord libre des paupières; la petite malade avait été, en outre, sujette à des éruptions teigneuses, et, quoiqu’elle fût assez forte, elle présentait une disposition humorale assez prononcée. Ce fut lorsque des vésicatoires, des collyres divers, des pommades anti-ophtalmiques avaient été inutilement employés, que la mère de l’en-

faut me la fit voir pour que j’eusse dorénavant k lui donner des soins. Elle craignait beaucoup que, si on ne se hâtait de porter remède à cette blépharite , il n’arrivât à sa petite ce qui lui était arrivé à elle-même vers le même âge, savoir la perte de tous les cils.

Ayant conséquemment examiné avec attention l’état des yeux et la constitution de la malade , je crus devoir diagnostisquer une des variétés de l’ophtalmie scrofuleuse indolente, savoir une blépharite scrofuleuse, et je songeai à la traiter d’après cette idée. Je me contentai toutefois de conseiller le sirop de Portai , l’infusion de houblon, le séjour à la campagne, l’exposition et l’exercice au grand air, avec le soleil même. Quatre mois après , lorsque les parents revinrent k la ville , la petite malade ne présentait plus de symptômes de l’ophtalmie qui avait inspiré de justes inquiétudes.

Troisième observation. — Ophtalmie scrofuleuse indolente avec iritis : iodure de plomb. Guérison. — Pierre, enfant de la charité, âgé de quatorze ans, fort robuste trois ans auparavant quand il fut amené dans cet hospice , mais depuis lors devenu pâle , mélancolique , k allures scrofuleuses , présentait depuis assez longtemps les symptômes d’une ophtalmie scrofuleuse indolente. Non-seulement il y avait quelques rougeurs partielles sur la conjonctive ; mais encore, en examinant l’œil attentivement , on reconnaissait que l’iris n’était pas dans son état normal; sa couleur était évidemment altérée, une matière floconneuse apparaissait sur sa face antérieure; les mouvements de l’ouverture pupillaire étaient k peu près nuis; il y avait en même temps une légère photophobie , et quand arrivait le déclin du jour,

le malade n’y voyait plus assez pour se conduire. Ajoutons à cela la présence d’une auréole vasculaire autour de la cornée , près de l’orifice antérieur de la sclérotique.

La marche chronique de cette maladie qui avait plus d’une année de durée, et qui était caractérisée par une grande lenteur dans les symptômes , le genre de vie et l’habitation de ce garçon, et plus que cela peut-être, l’aspect particulier de sa physionomie qui était comme bouffie, à lèvres un peu grosses, etc., de même que l'inutilité de quelques traitements dérivatifs, ne laissaient pas de doute sur la nature de l’affection à laquelle nous avions affaire. L’enfant ayant eu inutilement des vésicatoires , ayant pris du calomélas précédemment , nous estimons que le meilleur mode de traitement doit consister à le soustraire d’abord aux causes scrofulogénétiques de la maison où il se trouve , et à le soumettre à un traitement interne antiscrofuleux. Dans cette vue je l’adresse à l’Hôtel-Dieu, qui présente des conditions sanitaires bien plus favorables, et là il fut soumis, par mon collègue de service , à l’usage d’un traitement par l’iodure de plomb. Ce médicament, administré d’abord à la dose d’un centigramme en une pilule, fut ensuite porté peu à peu à celle d’un décigramme par jour en trois pilules. Le malade prenait ce médicament depuis un mois et demi au commencement de janvier, et déjà un mieux assez marqué pouvait être reconnu. Toute trace de photophobie avait disparu : l’iris était devenu plus franchement bleu, et ne présentait presque plus cet aspect morbidement strié qu’il avait auparavant; riiéméralopie s’était aussi dissipée, de même que lecer-

cle péricornéen. Je iis continuer ce traitement pendant tout le mois de janvier , après lequel le malade put sortir bien guéri ; il avait gagné beaucoup sous le rapport de la santé , indépendamment de la guérison de ses yeux. Il se trouvait débarrassé enfin de sa phlegmasie oculaire indolente , grâces aux soins hygiéniques , et surtout à l’influence du traitement antiscrofuleux.

Je pourrais encore facilement relater d’autres faits analogues de guérison, mais les trois que je viens de mentionner peuvent suffire comme exemples des bons effets et de l’utilité d’une médication antiscrofuleuse, appropriée dans les cas d’ophtalmie scrofuleuse indolente.

Quoique dans les observations que je viens de mentionner je n’aie pas tenu compte du traitement local , j’ajouterai pourtant que d’autres fois je me suis assez bien trouvé des collyres avec le sublimé , des frictions mercurielles péri-orbitaires associées aux traitements internes. Je n’ai pas besoin non plus d’ajouter que lorsque l’ophtalmie était moins ancienne , moins invétérée , elle cédait plus facilement aussi. Parfois encore il a été utile, dans le cas où l’ophtalmie indolente était principalement constituée parla blépharite glanduleuse, d’user de quelque pommade excitante sur le bord libre des paupières , ou même de frictions avec la pommade d’hydriodate de potasse sur les parties renflées de la face externe de ces dernières.

2° Le traitement doit être tout autrement actif, quand existe l’ophtalmie scrofuleuse inflammatoire. Il faut, dans ce cas, bien se garder d’oublier que les symptômes phlegmasiques aigus y dominent, et qu’ils

ont môme quelque chose d’insidieux qui tend à compromettre la vue, si on ne se hâte de les combattre avec une prudente énergie. Ainsi, s’il y a réaction fébrile générale, et que le sujet soit assez fort, il faut

recourir, mais dans ce cas seulement, k la phlébotomie du bras ou de la cheville. On fait appliquer des sangsues , et k diverses reprises , aux tempes , sous la paupière inférieure. La première application est ordinairement copieuse , les autres le sont peu, afin quelles puissent être plus réitérées, et que leur action déplétive puisse ainsi être plus longtemps continuée. On conseille, et généralement avec quelque avantage, les frictions péri-orbitaires avec la pommade mercurielle seule, ou mêlée avec l’extrait de belladone quand la photophobie est fort intense. L’onguent mercuriel est réellement un des meilleurs résolutifs des phlegmasies oculaires. Les pédiluves synapisés, les lavements laxatifs, purgatifs même et le calomélas k l’intérieur, joignent utilement k ces premiers moyens leur action doucement révulsive. Il est utile aussi parfois d’appliquer un vésicatoire k la nuque, et toujours de tenir devant les yeux une compresse humectée d’une décoction émolliente, savoir d’une décoction de racine de guimauve ou de feuilles de fenouil. — Quant au calomélas, quoique nous aimions assez k le prescrire, alors nous ne l’employons pas à dose aussi élevée que le conseillent certains praticiens qui ont pour but de provoquer la salivation mercurielle, nous nous contentons de la dose de cinquante k soixante et quinze centigrammes de cette substance pendant quelques jours. Cette quantité nous paraît généralement suffisante, et

nous ne tendrions à produire le ptyalisme que dans le cas où un danger très-imminent de la perte de la vue nous ferait une nécessité d’agir plus vigoureusement qu’à l’ordinaire. C’est ensuite, lorsque la dangereuse acuité du mal a été combattue , que , pour en prévenir le retour , nous recourons aux médications plus active^ ment spécifiques et partant modificatrices de l’organisme scrofuleux ; et c’est à la série des médicaments que nous avons énumérés , en décrivant le traitement de l’ophtalmie scrofuleuse indolente , que nous arrêtons notre choix.

3° Mais c’est surtout le traitement de la troisième variété qui me paraît devoir être étudié avec soin , afin de reconnaître tout ce qu’ont de vicieux les méthodes médicatrices généralement usitées alors , et de se mettre ainsi sur la voie d’apprécier celles qui, plus rationnelles et mieux combinées, doivent leur être préférées. Car si l’espèce d’indolence dont s’accompagne dans ses symptômes la première espèce que nous avons décrite , rend utiles les médications excitantes par lesquelles on traite généralement les affections scrofuleuses ; si l’intensité des symptômes inflammatoires qui dominent dans la seconde espèce, la gravité de leur marche rapide et la malignité même qui les caractérise , indiquent l’usage immédiat des moyens antiphlogistiques ou des révulsifs ou bien des uns ou des autres, on ne saurait en dire autant de la troisième variété, de celle qu’à bon droit nous avons nommée irritative ou photophobique. Comme celle-ci est, pour le plus grand nombre encore de médecins, l’ophtalmie qu’ils reconnaissent le mieux pour être scrofuleuse, ils tirent de la connaissance même

de sa nature des conséquences de traitement tout à fait défectueuses ; car pour eux constitution scrofuleuse signifie une espèce d’anémie générale , une faiblesse organique et fonctionnelle, et ils regardent comme indispensable d’exciter l’organisme, de le tonifier et d’employer dans cette yue les stimulants internes ou externes qui ont été préconisés contre les scrofules. Ainsi ils ne manquent pas, dans cette circonstance, de prescrire, malgré la photophobie et l’état d’éréthisme général et local qui ne fixent pas suffisamment leur attention , les yiandes rôties , les vins généreux , le houblon, le sirop de Portai, l’elixir de Peyrilhe, etc., et de leur associer les inéyitables vésicatoires fréquemment rafraîchis, afin de continuer plus longtemps leur action dérivative. On en vient ensuite aux sétons à la nuque quand on est lassé des topiques cantharidés , et même à l’usage des drastiques de temps en temps, afin de révulser la phlegmasie rebelle. Convaincus, par le raisonnement routinier auquel ils s’abandonnent, que ces moyens seuls peuvent convenir, ils trouvent dans la persistance de la maladie des raisons de persévérer de plus en plus dans la méthode de traitement qu’ils ont adoptée. Et cependant la maladie ne cède point : elle s’aggrave même ordinairement en raison de la continuité du traitement adopté. Aussi lisez ce qui a été écrit dans divers auteurs au sujet de cette ophtalmie, et vous verrez que partout on s’accorde à lui attribuer une désespérante durée. Cette durée, nous l’avons rencontrée souvent dans la pratique des autres, et la nôtre nous en offert aussi plusieurs exemples, tant que nous avons suivi le sentier généralement battu

Mais enfin, en réfléchissant mieux à la cause de l’opiniâtreté de la maladie , il ne nous a pas été difficile de comprendre qu’elle deyait être rapportée aux moyens même par lesquels on cherchait à la combattre. Tout, en effet , dans cette maladie , respire l’irritabilité , tant l’état des yeux que l’organisme lui-même. Or, de bonne foi , sera-ce avec la médication échauffante et irritante , employée ordinairement , que l’on pourra espérer de combattre un état pareil? C’est ce qu’on ne saurait raisonnablement admettre avec un peu de réflexion , quoique ce soit la pratique généralement accréditée.

Aussi , depuis plusieurs années , avons-nous cherché à mettre en pratique une thérapeutique plus rationnelle et plus conforme aux symptômes existants ; et les succès rapides et constants que nous avons obtenus, nous permettent de la préconiser en toute sûreté. Or, celle-ci repose sur les deux indications suivantes ; savoir : de combattre par des moyens appropriés l’éréthisme général de l’organisme qui entretient l’irritation oculaire, et, en second lieu, d’attaquer la spécificité de la maladie par une médication antiscrofuleuse dont l’emploi ne puisse pas contrarier le premier résultat, mais le seconde , au contraire.

Pour remplir la première de ces indications, nous prescrivons le régime le plus doux et l’usage des boissons délayantes. Nous conseillons l’abstinence du vin, l’usage des herbacés, des fruits aqueux, du laitage, des tisanes et des lavements émollients , des bains généraux. Par là, nous calmons l’irritabilité générale; nous rendons à la peau sa chaleur naturelle , au pouls sa souplesse; la soif, qui auparavant se fesait sentir

fréquemment, s’apaise; les selles sont plus libres, etc. Nous ne trouvons rien de mieux ensuite, pour la seconde indication , c’est-à-dire pour combattre la spécificité du mal, que l’administration de l’hydrochlorate de baryte sédative de la circulation , et réellement contre-stimulante en même tems qu’antiscrofuleuse. Cette substance jouit alors de la double qualité d’être avantageuse par une action directe contre la dyscrasie du sujet et contre l’irritabilité qui l’accompagne. Aussi la regardonS-nous comme un précieux agent thérapeutique, et nous sommes fondé en cela sur les excellents effets que nous en avons obtenus. Nous ferons remarquer seulement que, sans redouter son action au point de ne l’administrer qu’à des fractions de grain, nous ne croyons pas non plus devoir la donner, en commençant, à des doses aussi fortes que M. Lisfranc et autres ont voulu le conseiller. Ainsi, tandis que chez les très-jeunes enfants, c’est-à-dire, ceux âgés de deux à quatre ans, nous commençons par 3 centigrammes du remède dissous dans l’eau, nous en venons , au contraire, immédiatement à la dose de 10 et 15 centigrammes par jour chez les sujets plus âgés. Et, pour que le remède soit administré plus facilement , nous la fesons dissoudre dans l eau distillée à la proportion de 5 centigrammes pour 30 grammes d’eau. Alors, tandis que chez les jeunes sujets nous donnons deux ou trois cuillerées à café de cette solution par jour, nous en fesons

prendre trois ou quatre à bouche chez les adultes. Tous

les trois ou quatre jours ensuite nous augmentons la proportion de l’hydrochlorate de baryte sans augmenter celle de véhicule. Nous tenant ainsi dans un juste

milieu pour l’administration des premières doses, nous ayons la certitude de ne pas fatiguer l’estomac , et d’éyiter aussi les nausées, les vomissements, etc., tout signe enfin d’intolérance du médicament ou d’intoxication; et cependant le remède n’en agit pas avec moins d’efficacité comme puissant modificateur des constitutions scrofuleuses, lorsque celles-ci s’allient à un état irritatif général, comme dans le cas d’ophtalmie scrofuleuse irritative; car, si on examine alors attentivement les symptômes généraux et locaux , on reconnaîtra une grande disposition à l’irritabilité , en même tems qu’existe la variété de phlegmasie oculaire que nous décrivons.

On a beaucoup vanté dans ces dernières années , pour combattre l’ophtalmie scrofuleuse irritative, les préparations de belladone tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, savoir, à l’intérieur, l’extrait en pilules ou les feuilles en poudre, et, à l’extérieur, l’extrait mélangé avec des corps gras pour frictions à la région péri-orbitaire. On remarquait une vive aversion pour la lumière avec resserrement de la pupille ; de là devait naître assez naturellement, et comme conséquence d’un état pareil, l’idée de l’utilité de cette plante que l’expérience avait fait remarquer comme douée de la propriété de dilater l’ouverture irienne , et de stupéfier en quelque sorte les yeux trop vivement excités par la lumière. Mais il est vrai de dire que les résultats n’ont pas répondu à cette attente : la sensibilité oculaire a bien été sans doute un peu émoussée par ce médicament ; mais cet effet n’a été que passager : peu à près, alors même que la pupille restait encore dilatée, l’irritabilité de l’œil persistait

fort prononcée, et ce n était en un mot qu’une action palliative qu’on obtenait. Gela devait être ainsi, puisque la photophobie n’était que le symptôme d’une affection constitutionnelle contre laquelle la belladone est sans action réelle. Aussi nous est-il démontré, par notre propre expérience , que ce moyen est totalement insuffisant

Les émissions sanguines générales et locales ne procurent pas plus d’avantages. Nous avons vu des praticiens les employer avec ténacité, croyant par là pouvoir annihiler le mal; mais il n’en était rien. On le conçoit assez , relativemement à une maladie dont les symptômes tenaient moins à une inflammation qu’à une irritation rétinienne.

Le calomélas, que certains praticiens recommandent contre toutes les espèces d’ophtalmies, a été aussi dirigé contre celle qui nous occupe en ce moment. Pendant notre internat à l’Hôtel- Dieu d’Avignon, nous avons un vu praticien de cette ville , le docteur Pamard , l’administrer à dose élevée et jusqu’à produire la salivation ; mais nous n’avons pas trouvé que cette méthode fût suivie de résultats assez satisfaisants pour que nous ayons dû lui donner notre confiance. Il en a été de même des purgatifs, des vésicatoires ou autres dérivatifs, derrière les oreilles, à la nuque, entre les épaules. Cela devait être; car une maladie qui s’allie à une vive irritabilité générale et locale ne peut pas être combattue avec avantage par des moyens irritants. Aussi, au lieu de guérir, avons-nous vu à peu près constamment ces moyens exaspérer le mal.

Déjà, en 1839, dans un travail qui fut publié dans

la Revue médicale , j’avais recommandé cette médication antiphlegmasique et antiscrofuleuse à la fois , en l’appuyant sur des exemples assez remarquables de guérison. Depuis lors, d’autres faits ont été encore recueillis par moi non moins concluants, et qui viennent corroborer de plus en plus l’efficacité de cette médication. Je vais procéder au récit de quelques-unes de ces observations.

Quatrième observation. — La jeune Thérésine G ,

âgée de quatre ans, avait eu, l’hiver dernier , une maladie fort grave, accompagnée d’accidents nerveux , qui avaient fait sérieusement craindre pour ses jours. Elle s’était ensuite fort bien relevée de cette maladie depuis deux mois, lorsqu’elle commença d’être prise d’une ophtalmie photophobique, au commencement du mois de mars de cette année. Ses parents, voyant que la petite paraissait ne pas souffrir beaucoup , que l’œil droit était peu affecté, que le gauche, quoique plus malade, n’était presque pas rouge , négligèrent cette ophtalmie pendant assez longtemps, ou se contentèrent de faire humecter l’œil avec des collyres émollients. Deux vésicatoires même furent maintenus au bras pendant un certain tems.

Cependant le mal ne passant pas, on finit par m’amener la petite vers le milieu du mois de mai ; et voici en quel état je trouvai les yeux : l’œil droit, qui était le moins malade , présentait un point nébuleux et trouble à la partie inférieure de la cornée, et le reste était sain de lésions morbides. Quant au gauche , on en voyait la conjonctive injectée de quelques stries vasculaires vers l’angle palpébral interne; le reste du blanc de l’œil

était aussi un peu terni, quoique non vascularisé. La cornée présentait une teinte un peu opaline dans sa moitié inférieure , et vers sa partie centrale on pouvait remarquer une toute petite ulcération. Mais ce qui était le plus apparent , le plus caractéristique , c’était le déversement sur les joues de larmes âcres , et la photophobie qui, sans être aussi intense que je l’avais vue d’autres fois, l’empêchait cependant d’ouvrir complètement les yeux au grand jour, et lui faisait rechercher l’obscurité. Disons cependant que, vers le soir, il y avait rémission presque complète de ce symptôme. Il y avait en un mot , dans un état pareil , les symptômes que j’avais remarqués chez des personnes plus évidemment scrofuleuses; car celle-ci était brune, n’avait pas en ce moment de glandes engorgées, ni d’exanthèmes chroniques à la tête. Comme néanmoins j’avais remarqué d’autres fois que des ophtalmies pareilles avaient été les seuls indices apparents d’une disposition strumeuse latente, et que le plus sûr et le plus prompt moyen de guérir alors consistait à recourir aux médications antiscrofuleuses appropriées , lorsque les traitements plus ordinairement usités avaient été sans résultat, je regardai comme très - probable , sinon certaine, la nature scrofuleuse de l’ophtalmie présente ; et , sans attendre davantage, je me serais décidé à prescrire l’hydrochlorate de baryte, si, ayant vu dans la 2e édition du Dictionnaire de Médecine, article Ophtalmie, que M. Velpeau, qui ne reconnaît pas d ophtalmie scrofuleuse proprement dite, prétendait que presque toujours l’état pathologique , qu* nous prenons pour ce genre d’ophtalmie, n’était au fond qu’une kératite

ulcéreuse ou autre , susceptible de guérir par les médications locales seules , et si , en conséquence , je n’avais cru devoir profiter de ce cas pour savoir si réellement cette opinion était fondée, ce que je ne pensais pas. Et comme des vésicatoires , des collyres émollients avaient été souvent employés sans fruit, je prescrivis, surtout à cause de l’ulcération , un collyre avec 5 centigrammes de nitrate d’argent pour 32 grammes d’eau distillée, et avec cela une boisson rafraîchissante, du lait, quelques lavements.

Dans les deux ou trois premiers jours , il parut y avoir un peu d’amélioration qui ne se maintint pas , et bientôt l’ophtalmie fut comme ci-devant, conservant son larmoiement et sa photophobie avec rémission des symptômes au déclin du jour. J’insistai néanmoins un peu plus longtemps encore d’abord sur l’emploi des collyres argentifères, de ceux avec le sulfate de zinc, de ceux encore simplement émollients qui semblaient soulager mieux encore que les autres , mais sans avantage marqué. Trois semaines après, la petite malade en était au même point : c’est alors que, saus autre délai, j’en vins immédiatement à prescrire Y hydrochlorate de baryte de la manière suivante :

hydrochlorate de baryte.. 4 décigrammes; eau distillée . 250 grammes.

M. pour l’usage , à prendre trois cuillerées à café par jour de cette solution.

Avec cela, régime doux et lait, quelques lavements.

Le 13 juin, sixième jour de l’emploi du remède, amélioration déjà sensible. Continuation de la solution médicamenteuse à la dose de trois cuillerées à bou-

chc ( 2 centigrammes l/% par cuillerée du sel de haryte).

Le 20 juin , nous faisons donner cinq cuillerées à bouche de la même solution , et enfin , le 28 , nous suspendons le traitement , parce que nous ayons obtenu la guérison, qui ne s’est plus démentie depuis cette époque.

C’est ainsi qu’en une vingtaine de jours nous vîmes la terminaison d’une ophtalmie qui se montra rebelle jusqu’à l’administration de l’hydrochlorate de baryte, parce qu’alors seulement elle fut attaquée dans son principe constitutionnel.

Cinquième observation. — Voici la relation d’une ophtalmie scrofuleuse irritative, à caractères plus évidemment prononcés que ceux de la précédente , et telle que tous les praticiens reconnaîtront facilement en avoir remarqué de pareille.

La petite M . , âgée de sept ans, d’une constitu¬

tion lymphatique et cependant irritable, commença à souffrir des yeux en janvier 1839, six mois avant que je ne la visse. Confiée aux soins d’un médecin estimable à tous égards , qui reconnut une ophtalmie scrofuleuse, elle fut soumise aux méthodes ordinaires de traitement des affections scrofuleuses : ainsi, alimentation restaurante, viandes rôties, infusion de houblon avec le sirop de Portai, une huitaine de vésicatoires successivement appliqués aux bras , à la nuque , entre les épaules, telles furent les bases de ce traitement. Enfin, en dernier résultat et en désespoir de cause, il avait été conseillé un séton à la nuque , ou un vésicacaloire sur les paupières. Ce fui dans ces circonstances

que les parents m’amenèrent cette jeune fille, que je trouvai dans l’état suivant : excitation générale, peau sèche et chaude, pouls fréquent et tendu, altération vive et désir des boissons fraîches et acides, constipation; en même tems éruptions herpétiques sur le front et les joues , contraction spasmodique des paupières telle que de quatre ou cinq jours on n’a pu voir les yeux dont les parents éplorés craignaient la perte , larmes âcres et brûlantes , qui ont fait rougir la peau du sillon mentolabial. Il existait, en un mot, les signes les plus tranchés de l’ophtalmie scrofuleuse photophobique ou irritative.

Je n’eus pas de peine, à la vue de tant d’intensité dans les symptômes de la maladie , à deviner le traitement irritant qui avait été employé et qui avait occasionné tant d’exaspération. Le haut de la région cervicale était encore tout écorché, comme me disait expressivement le père , par le dernier vésicatoire qu’on avait cru devoir appliquer large pour dévier l’inflammation. Je m’empressai de prescrire un bain , une tisane émulsionnée , du lait , des aliments maigres et des plus doux , des lavements et la cessation des vésicatoires; ensuite, après la cessation de ces moyens , qui avaient donné déjà du calme à cet organisme si irrité, je leur associai, le 25 juin , l’hydrochlorate de baryte à la dose de huit centigrammes pour 90 grammes d’eau distillée, à prendre par cuillerée dans le jour.

1er juillet. — Mieux notable : l’œil gauche commence à s’ouvrir assez librement quand il n’y a pas trop de jour : la peau a recouvré de la fraîcheur.

3 juillet. — Retour de la photophobie , de l’irritation

générale, de la lièvre. Ne pouvant pas croire que la baryte fût la cause de ces accidents, j’étais à me demander comment l’amélioration s’était ainsi suspendue, lorsque je reconnus un phlegmon de la lèvre supérieure qui était tendue et fort douloureuse. Ceci m’expliqua tout : cette inflammation agissait, dans ce cas, comme les vésicatoires trop irritants. — Diète, tisane émulsionnée , fomentations d’eau de mauve sur la lèvre , suspension de la baryte.

9 juillet. — Le petit phlegmon s’est terminé par résolution; mais l’ophtalmie persiste encore. Nous reprenons notre traitement, qui fut continué jusque vers le milieu de juillet, en commençant encore par huit centigrammes par jour; et, quoique nous n’ayons pas dépassé la dose de vingt centigrammes par jour du remède, nous avons pu obtenir , par cette médication , une guérison assez prompte et qui n’a plus été suivie de récidive.

Je ferai remarquer ici , au sujet de cette observation , que, lorsque je voulus appliquer le traitement curatif, je ne pris pas la peine de reconnaître exactement quels étaient les tissus oculaires affectés. Tout cela devenait à peu près inutile pour moi. La nature de la maladie était pour moi manifeste par l’allure qu’elle présentait. Cela me suffisait pour pouvoir préciser sur le champ le traitement et guérir.

Sixième observation. — Un enfant de dix ans m’est amené, le 10 août dernier, parce qu’on a dit à ses parents que j’avais guéri certains maux d’yeux chroniques pareils à celui dont il est atteint. Depuis deux ans, en effet, il souffre plus ou moins de cet organe : si de temps en temps il a des époques de calme, les recru-

descences ne tardent pas à survenir, et c’est dans des alternatives pareilles qu’il se traîne. Enfin, quand il me fut amené , il souffrait davantage; depuis quatre ou cinq jours la photophobie avait redoublé; il lui était impossible de fixer le grand jour; je ne pus même pas m’assurer de l’état de ses yeux par l’impossibilité de les ouvrir. Mais ceux-ci étaient humides, fortement irrités et impressionnables , et le malade , la figure penchée comme pour mieux éviter le jour, présentait au complet cette contracture des traits qui constitue ce qu’on peut appeler le faciès photophobique. — En même temps sa peau est chaude, son pouls est vite, il y a de la constipation, quelque peu de soif.

Dire que l’on avait employé auparavant une foule de moyens, c’est avancer une proposition dont on conçoit à l’avance la vérité , en pensant à cette longue durée du mal. On me disait même que plus on faisait pour le combattre , et plus il semblait s’exaspérer , ce que je

concevais facilement par les médications excitantes que

l’on mettait en usage.

Je ne pouvais mettre en doute que je n’eusse affaire ici à une ophtalmie scrofuleuse irritative. L’allure particulière du mal , sa longue durée , la constitution même du malade qui était lymphatique, tout en présentant les caractères de l’irritabilité, etc., en indiquaient suffisamment la nature. Aussi , je n’hésitai pas à prononcer que nous ne tarderions pas à atténuer l’ophtalmie et à la guérir même. Je prescrivis donc une solution d’hydrochlorate de baryte dans les proportions de sept centigrammes de cette substance par trente grammes d’eau distillée. Trois cuillerées à soupe en étaient prises pen-

dant les quatre premiers jours : on augmentait ensuite de deux ou trois cuillerées de quatre en quatre jours. Il était en même temps conseillé à ce garçon de manger du melon , des pastèques , de prendre du lait , des bains , des lavements , tout autant de choses auparavant prescrites. — Au vingt- deuxième jour, la guérison a été obtenue; et, quoiqu’un mois soit écoulé depuis, il n’est pas survenu de récidive. C’est même par l’absence de ces récidives que j’ai pu remarquer l’excellence de cette méthode de traitement sur les autres, contre la maladie dont nous nous occupons. — Nous avons pu dès lors apprécier les lésions produites par l’ophtalmie, savoir : des taches qui étaient sur la cornée, et que je combats en ce moment par une pommade au nitrate d’argent.

Septième observation. — Voici, enfin, l’exposé d’une observation que me transmet un de mes anciens élèves , médecin dans le voisinage de Marseille :

J’ai eu déjà l’occasion, m’écrit ce confrère, de prescrire l’hydrochlorate de baryte contre l’ophtalmie scrofuleuse que vous dénommez avec raison irritative, à cause de la nature de ses symptômes , et il m’a procuré, pour cette première fois que je l’ai mis en usage, un succès trop beau pour que je ne le fasse pas connaître avec quelques détails. C’était chez un enfant de sept ans, à cheveux noirs, brun plutôt que lymphatique, ayant eu pourtant des croûtes vers le front et les tempes, offrant le nez et les lèvres un peu gros, et ayant été atteint en outre d’une tumeur blanche à un des genoux, laquelle a été principalement soulagée par les bains de mer, et dont il éprouva encore quelques ressentiments. Les signes principaux de cette ophtalmie

étaient une photophobie interne avec larmoiement âcre> ce qui le portait à redouter le grand jour, à se couvrir les yeux ayec des bandeaux, excepté le soir où la tolérance de la lumière était beaucoup plus prononcée. Si alors j’examinais les yeux, je reconnaissais que le blanc en était quelque peu injecté , que les cornées étaient en plusieurs points couvertes de taies engendrées par l’ancienneté de la maladie. Le malade prenait-il quelques aliments excitants , de la salaison par exemple , ou bien lui appliquait-on quelque vésicatoire , il s’ensuivait une exaspération dans l’intensité de l’ophtalmie. Les parents avaient aussi remarqué qu’il était fréquemment constipé , qu’il recherchait souvent les boissons délayantes et acidulées , etc. En conséquence , me trouvant consulté, presque dès mon arrivée, pour cet enfant pour lequel on avait tout fait sans utilité aucune, je crus, en faisant attention à la qualité de cette ophtalmie scrofuleuse , en remarquant que celle-ci , par ses symptômes bien apparents d’abord, et par le mélange de l’état scrofuleux du sujet avec une constitution sèche plutôt que lymphatique devait appartenir à la classe des ophtalmies irritatives quoique scrofuleuses; je crus, dis-je, que je pourrais faire espérer une guérison assez prochaine en administrant votre traitement contre-stimulant en même temps qu’anti-scrofuleux. Je prescrivis donc sans retard , d’après l’exemple que vous m’en aviez donné à l’Hôtel-Dieu d’Aix, une solution d’hydrochlorate de baryte dans les proportions d’un décigramme de cette substance par trente grammes d’eau distillée, et ordonnai qu’il en serait donné trois cuillerées a bouche seulement en commençant, et qu’on augmenterait

ensuite cette proportion à mesure que l’on avancerait dans le traitement. Il était en même temps enjoint de donner du lait à l’enfant , de lui faire prendre des bains , des lavements, et d’éviter tout ce qui pourrait l’exciter. Une amélioration remarquable suivit de près ce nouveau traitement. C’est au point que, dès le vingt-cinquième jour, époque où il prenait trente centigrammes par jour de sel de baryte , les yeux s’ouvraient librement au grand jour, et il ne restait plus déjà d’autre trace de cette ophtalmie si ancienne , qu’un peu de sensibilité des yeux et des taches sur les cornées. Deux mois se sont depuis écoulés, et non-seulement l’ophtalmie n’a plus reparu, mais il ne reste plus de vestige de la sensibilité anormale des yeux; en un mot, la guérison est aussi complète que possible. Je vais m’occuper en ce moment de hâter la disparition des traces que cette ophtalmie a laissées sur les cornées.

J’ai traité plus de vingt fois déjà l’ophtalmie scrofuleuse irritative par la médecine en question, c’està-dire par l’hydrochlorate de baryte associé à un régime approprié, et je n’ai éprouvé qu’un seul insuccès encore, savoir, chez une fdle dont l’ophtalmie tenait à une suppression menstruelle, et qui ne cessa que lorsque le flux périodique de l’utérus eut repris son cours.

Telle est la manière dont nous avons cru qu’il fallait envisager la question de l’ophtalmie scrofuleuse. Elle nous semble propre à concilier les diverses opinions émises au sujet de cette maladie. Nous l’avons préférée à toute autre, parce qu’elle nous a paru la plus pratique et la seule propre à nous mettre sur la voie d’un traitement convenable. En effet, si dans les cas d’ophtalmie

scrofuleuse indolente, on voulait employer le traitement convenable à l’ophtalmie scrofuleuse irritative ou inflammatoire , et vice versa , on ne trouverait que mécompte dans cette conduite; au lieu de guérir, on exagérerait le mal. C’est même parce qu’on n’a pas eu soin d’établir des distinctions pareilles qu’on a eu si souvent de l’insuccès.

En résumé , et pour en finir , nous dirons :

1° Il existe réellement une espèce d’ophtalmie influencée par la constitution scrofuleuse, et que nous nommons pour cette raison ophtalmie scrofuleuse.

2° Quand on étudie la manière dont elle se manifeste, ont est amené à conclure que les caractères qui la signalent présentent des différences assez notables suivant les cas , et à établir par suite trois variétés de cette ophtalmie, savoir : l’ophtalmie scrofuleuse indolente, l’ophtalmie scrofuleuse inflammatoire, l’ophtalmie scrofuleuse irritative.

3° Dans la première espèce, qui se développe chez les sujets très-lymphatiques, à constitution strumeuse indolente, les symptômes ophtalmiques affectent une marche et une allure tout à fait lentes, peu actives, totalement en harmonie avec l’indolence constitutionnelle des individus. — Dans la seconde espèce, des symptômes flegmasiques suraigus sont surajoutés à l’ophtalmie, tandis que ce sont des symptômes irritatifs qui signalent principalement la troisième variété.

4° Le raisonnement non moins que l’expérience démontrent qu’un traitement différent doit être appliqué à ces trois espèces d’un même genre morbide; qu’à l’ophtalmie indolente convient le traitement anti-scro-

fuîeux excitant, celui que l’observation a démontré propre à activer le cours de la lymphe, à favoriser l’absorption organique; que, contre l’ophtalmie scrofuleuse inflammatoire, il faut s’adresser avant tout aux antiphlogistiques, aux dérivatifs, en un mot, à des moyens énergiques pour juguler la malignité de la phlegmasie oculaire; et qu’enfin contre l’ophtalmie scrofuleuse irritative, il importe de recourir à des moyens à la fois anti- scrofuleux et anti- irritatifs ou contre-stimulants , notamment à l’hydrochlorate de baryte joint à un régime anti-phlegmasique et très-adoucissant.

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