‹ Mémoire sur DiderotChapitre 4 sur 4 · VI. Eahéiique · texte numérisé non relu

VI. Eahéiique

Mais il est temps que j'arrive, pour l'examiner à son tour, à la dernière partie de la doctrine générale de Diderot, ou à sa philosophie du beau, la plus remarquable de toutes sans contredit, et de laquelle, par conséquent, il convient de s'occuper avec quelque développement.

Et d*abord, c|Q'e8t-Ge qo*ane philosophie do beau? urne science qui est â de certaines ceoTres de l'homme ce que la morale est à d'antres» et qui les règle autant qu'il se pent, après les avoir elpliquées, en conséquence des dispositions qu'elle a remarquées dans l'homme pour le beau et des caractères constitutifs qu'elle a reconnus au beau lui-même; c'est-à-dire qu'en ?ue de l'art et de ses travaux diversy elle étudie le beau au double point de vue du sujet et de l'objet, de l'être qui en reçoit l'impression et de celui qui en a «i soi la perfection, de râmey en un mot, et de toute chose qui lui apparaît comme belle. Cette science, ou du moins des éléments de cette science se trouvent en assez grand nombre chez Diderot, principalement dans son article sur le beau^ ses Salom^ ses Pensées wr la peinture et sa correspondance ; je n'exclus pas toutefois plusieurs de ses autres écrits qui en renferment aussi quelque chose. Je commencerai par ce qu'il nous offre de moins didactique à cet égard; je finirai, comme de juste, par son article sur le beau qui tient plus de la doctrine. Ce qu'on peut d'abord remarquer dans Diderot , c'est la manière dont il entend et recommande l'alliance de l'esthétique avec la morale. Ainsi, dans ses Pemées. sur la peinture^ il dit : « Pourquoi les ouvrages des anciens, (dans les arts) ont-ils un si grand caractère? c'est qu'iU avaient tous fréquenté les écoles des philosophes. » a Tout morceau de sculpture ou de peinture doit être l'expression d'une grande maxime, une leçon pour le spectateur ; sans quoi, il reste muet. » Dans son Essai sur to peinture^ on le trouve dans les mêmes sentiments : o Deux choses, y dit-il, sont essentielles aux arts: la morale et la perspective. » Dans ses Salons (tome X, page 1 78), on lit aussi le passage suivant : « Je ne suis pas un capucin ; j'avoue cependant que je sacrifierais volontiers le plaisir de voir de belles nudités, si je pouvais hàier le moment où la sculpture et la peinture, plus décentes et plus morales, songeraient k concourir avec les autres beaux-arts à inspirer la vertu et à épurer les mœurs . . . Ces objets séduisants contrarient l'émotion de

l'àme par le trouble qu'ils jettent dans les seps. Un tableau, qne statue licencieux sont peut-être plus dangereux qu'im mauvais livre. Dites-moi, littérateur», artistes, répondez* moi : Si un jeune coeur innocent avait été écarté du chemin de la vertu par quelques-^unes de vos productions, n>n, .serie?-vous pas désolés? » —Et lui, quVt-il fait? Gomnienl^ ailleurs s'est-il exprimé ? et n'a-t-il pas eu à expliquer et i justifier pour son compte le cynisme du genre livre, comme il l'appelle, dont il a malheureusement trop souvent abusé ? Mais ne le troublons pas dans sa bonne veine et laissons-le poursuivre sur le même ton : • Pour juger du hfm goût, dit-il, il laut bien déterminer de quel côté sont les bonnes mœurs. Où un jeune libertin trouve la beauté d'une femme, nez retroussé, lèvres riantes, œil éveillé, démarche délibérée, moi je tourne le dos avec dédain et j'arrête mes regards sur un visage où je lis de l'innocence, de l'ingénuité, de la candeur, de la sagesse, de la dignité et de la décence. Croyez-vous qu'il soit bien difficile de décider qui a tort du jeune homme ou de moi? Son goût se réduit à ceci : j'aime le vice; le mien à ceci : j'aime la vertu. » Il voudrait encore que le remords eût son symbole et qu'il fût placé dans tous les ateliers. Ce serait un avertissement et un signe pour l'artiste de la gravité et pour ainsi dire de la sainteté de sa mission. Ce seraii comme sa conscience en représen»'^ tation, et il y verrait d'avance, sous une forme sensible, le triste état dans lequel il se trouverait quand il reconnaîtrait qu'il a (ailli par ses œuvres; et, bien persuadé qu'il ne saurait être vraiment disposé à sentir, à imaginer et à exprimer le beau sai^ une certaine sérénité, une certaine innocence de l'âme, il se dirait : Celte innocence, celte sérénité n'habite que dans l'âme de l'homme de bien ; il fait nuit dans celle du méchant....; il se dirait, toujours en vue de la pureté et de rexceUençe de l'art : Il iaut que l'artiste soit désintéressé. Au moment où il pense à l'argent, il perd le sentiment du

beau Il faut à l'artiste la verve, le feu sacré, le tison de

Prométbée, le démon de l'inspiration^ ce qui vient de la na-

tore et ce que les maîtres ne donnent pas; et alors on yerserail des sacs d*or à ses pieds qa'on ne le toacherait pas, parce qne Tor n'est pas sa yérilable récompense. Il ûiot travailler poor soi, et tont homme qni ne se paye pas par ses mains, en recoeillant par rivresse et Fenthoosiasme la mellleore partie de sa récompense, fera fort bien de demeurer en re- • pos. » Ainsi pense Diderot sur l'alliance dn bean et dn bien dans rftme de l'artiste. Mais ce n'^t pas encore là proprement et précisément de l'esthétique*, c'est plutôt de la mo^ raie en Tue de cette science. Cherchons -la donc en elle-même et tdie qn'elle se trouve dans d'autres pensées de l'auteur.

Dans une lettre à M"* Yoland (1760), après avoir parlé du dôme de Saint-Pierre de Rome, qui réunit la solidité I la beauté, ou qui, pour mieux dire, a dans sa solidité une condition première de sa beauté, il généralise cette idée et dit : « La solidité, ou plus généralement la bonté, est la raison continuelle de notre approbation ; cette bonté peut être dans un ouvrage et ne pas paraître, alora l'ouvrage est bon et il n'est pas beau ; elle y peut paraître et ne pas y être, alora l'ouvrage n'a qu'une beauté apparente. Mais si la bonté y est en effet et qu'elle y paraisse, alora il est vraiment beau et bon.... Un morceau d'architecture est beau lorsqu'il a de la solidité et qu'on le voit, qu'il a la convenance requise avec sa destination et qu'elle se remarque ; la solidité est dans ce genre ce qu'est la santé dans le règne animal. »

Si on prenait trop k la lettre quelques-uns des termes de cette opinion, on pourrait croire que Diderot incline vera une théorie que, plus tard, il combattra, et qui consiste à résoudre la beauté dans l'utilité. En effet, dire qne la soli-r dite dans un édifice, comme la santé dans un visage, en constitue la beauté, n'est-ce pas, en apparence du moins, ramener le beau à Futile ? Cependant ce n'est pas là au fond ce qu'entend Diderot, à en juger si l'on veut par la manière dont il va bientôt repousser cette solution; et ce qui est plus vraisemblable, c'est qu'il pense simplement qu'en général le beau n'est que le bien relevé par des circonstances rares et

extraordinaires, comme il le dit dans an endroit, et en ce sens il est dans le vrai, bien que peut-être un peu vaguement; et il laisserait sous ce rapport peu de chose à désirer, s'il déterminait avec plus de précision quelles sont ces circonstances rares et extraordinaires qui sont nécessaires au bien pour devenir le beau.

Dans son article sur le beau, il commence par passer en revue et apprécier rapidement les principales opinions qui ont été proposées sur cette matière. Ainsi Platon, selon lui, a plutôt dit ce que n*est pas le beau, qu'il n'a dit ce qu'il est; et il a plutôt décrit l'impression que nous en recevons, qu'il n'a marqué les traits qui le constituent et en font le charme. Saint Augustin, lui, parait plus précis, car il a tenu compte du sentiment que produit en nous le beau; mais il a en même temfps cherché à définir le beau en soi, en essayant de montrer que c'est l'unité qui en forme le caractère et l'essence en tout genre. Wolf reconnaît également l'être t dont le beau affecte Fàme ; mais il explique la beauté par la perfection, et n'explique pas la perfection elle-même. Il va moins loin que saint Augustin. Crouzas en donne une définition qui est prise, non de la nature de l'objet, mais de la disposition du sujet ; il essaye toutefois de déterminer la beauté en elle-même, et il trouve qu'elle consiste dans la variété, l'unité, la régularité, l'ordre et la proportion. Or ce n'est pas là dire plus que saint Augustin, et c'est le dire avec moins de simplicité; c'est, en outre, surtout parler des œuvres d'architecture. Hulcheson ne satisfait pas non plus par son sixième sens, inventé pour rendre raison du plaisir du beau, et son principe de l'unité dans la variété n'est pas assez général. Shaftesbury, qui fait d^ l'utile le seul fondement du beau, contente encore bien moins ; c'est l'auteur dont le sentiment est certainement le moins plausible. Le P. André, dans son Essai sur le heau^ est celui qui a le système le plus suivi, le plus étendu et le mieux lié : il se fait surtout remarquer par la manière dont il classe les objets beaux, et dontil analy se les différents genres de beautés; du reste,

il fait coDsisler la b^oié dans la régolarité, Tordre, la proportion, la symétrie. Mais il manque k son Euaif pour le rendre excellent^ un chapitre qui contiendrait une analyse plus approfondie des notions de rapports, d*ordre, de proportion, etc. C*est une telle analyse que Diderot lai-méme va tenter.

Selon lui, ces notions sont expérimentales comme toutes les autres; elles Tiennent de la faculté de sentir ou dé penser excitée par nos besoins; elles Tiennent par les sens. Elles sont aussi positives, aussi distinctes, aussi nettes que celles de longueur, de largeur et de profondeur ; il est donc possible d>n définir l'objet, et comme cet objet est le beau, Il ne s'agit que de déterminer entre elles celles qui sont le plus parUculièrement expression de la beauté. Or, Diderot pense que c'est la notion de rapports qui répond* le mieux à ccît Objet. Il appelle donc beau en soi tout ce qui est capable de réveiller dans l'entendement l'idée de rapports, et beau relativement à nous tout ce qui réveille cette idée ; d'où le beau réel et le beau apparent. Et il n'est pas nécessaire pouf qu'un objet soit déclaré beau, qu'il soit compris, entendti dans ses rapports ; il suffit qu'il soit senti. Mais on aurait tort de croire, d'après l'indétermination de ces rapports, la facilité de les saisir et le plaisir qui en accompagne la perception, que le beau est plutôt une afûiire de sentiment que de raison ; il est l'un et l'autre, selon l'état de l'esprit.

Le même principe qui lui sert à définir le beau, lui sert aussi à le diviser et à le classer. Ainsi, considère-t-on les rapports dans les mœurs, on a le beau moral ; dans les lettres, le beau littéraire ; dans la musique, le beau musical ; dans la nature, le beau naturel; dans l'art, le beau artificiel, le beau d'imitation, etc. Il marque de même les divers degrés de la beauté par ceux des rapports dans lesquels elle réside ; ainsi elle commence, s'accroît, varie, dédine et disparait avec les rapports.

Tout est donc dans les rapports. Mais que faut*il entendre par rapports? Le rapport en général, dit-il, est une opéra-

tion de Tenteodemeiity qui considère soit un être, soit une qualité, en tant que cet être et cette qualité supposent l'existence d*un autre être et d'une autre qualité ; d'où il suit que, quoique le rapport ne soit que dans notre entendement, il n'en a pas moins son fondement dans les choses, de sorte qu'un être beau par les rapports qu'on y remarque, l'est par quelque chose de réel, que notre esprit perçoit par le moyen des sens. La perception des rapports est donc le fondement du beau, ou, pour mieux dire et pour donner plus d'exactitude et de conséquence à l'expression de Diderot, le beau est ce qui en soi donne lieu en nous à uhe perception de rapport. Mais, se demande-t il encore, si d'autres explications du beau sont trop particulières, celle-là n'est-elle pas trop générale et, par là même, vague? Tous les objets ne sont-ils pas susceptibles de rapports en eux-mêmes entre leurs parties et a?ec d'autres objets, tandis que tous ne sont pas beaux ? A cette objection qu'il se fait, je cherche une solution dans ce qui suit de son article et je ne l'y trouve pas. En revanche, et c'est par où il termine, il excelle à montrer les causesL de la diversité des jugements et des erreurs touchant le beau, sans que pour cela il cesse d'y avoir du beau, des objets beaux, qui le sont par les rapports auxquels ils donnent lieu. Telle est, en somme, et sous sa forme la plus exacte et la plus scientifique, l'esthétique de Diderot. C'est sous cette forme surtout qu'il convient de la juger.

Je vais l'essayer, mais au préalable je sens la nécessité de présenter quelques vues sur la double question du beau et et du sentiment du beau qui fait le fond de cette théorie.

Si, pour les mieux exposer, j'ai besoin de quelque peu m'étendre, on devra me le pardonner, en reconnaissant avec moi que ce sont de bien autres développements qui seraient nécessaires pour traiter convenablement une aussi ample et aussi délicate matière.

Et d'abord qu'est-ce que le sentiment du beau ? car c'eslt par où il faut commencer, puisque c'est seulement sur celte impression, sur cette marque en notre âme et cet effet du

beau» que nous pouvons ensuite juger du beau lui-même» Qu*e8t-ce que ce sentiment, ou, pour parler plus rigoureusement, et parce qu'il y a ici quelque chose évidemment de complexe, quelles sont les dispositions que déterminent en nous la présence de la beauté? Si j'avais à indiquer celles que le bien y fait naître^ je n'hésiterais pas à affirmer, comme ailleurs je l'ai expliqué (1), que ce sobt la sagesse et la bonté, l'une perfection de l'intelligence, et l'autre perfection de l'amour ; celle-ci, goût, lèle, passion, ar^dente aspiration du cœur; celle-là, douce et vive pensée, pure perception de l'entendement ; toutes deux d'accord et en harmonie pour amener Tàme à une plus complète et plus ferme adhésion à l'objet de ses pensées et de ses vœux.

Or ne serait-ce pas quelque chose d'analogue, que nous éprouverions également à l'égard du beau, s'il est vrai que le beau ne soit que le bien lui-même, avec un caractère particulier d'excellence et d*attrait ? N'est-ce pas une semblable application de la raison et de Tamour ? N'est-ce pas aussi une sorte de sagesse, et, sinon précisément de bonté, du moins de penchant bienveillant et de doux entraînement?

En effet, d'abord à la vue du beau, et quand nous en recevons simplement l'impression dans notre âme, ne reconnaissons-nous pas en nous une délicatesse à la fois et une justesse de perception, une pureté et une suavité, et comme une douce innocence de conception qui ressemble de bien près à la sagesse elle-même. Sapere^ être sage, n'est-ce pas avoir pour le beau la même faculté intelligente que nous avons pour le droit, pour le juste et l'honnête, que nous avons pour ce qu'il y a de meilleur dans le yraiP

Le poète, lui aussi, u'est-il pas sage à sa manière, et sous le nom d'inspiration n'a-t-il pas sa raison, qui, pour n'être pas celle du philosophe, n*en est pas moins un sens exquis et profond tout ensemble des choses et de leurs rapports au j)oint de vue de cette vérité qui s'appelle la beauté? Le génie

(1) Traité de la Providence.

n'esi-il pas avant tout une grande et droite intelligence ? Ensuite ce que nous éprouvons^ et même plus sensiblement pour le beau, c*e8t de Tamonr. Mais quel àinour ? et, en général, qu'^t-ce que Tamour ? qu*est-ce qu'aimer? qu^est^ce qui aime en nous ? Ge n'est pas le corps, qui ne peut que se prêter et céder à Tamour, qiie le manifester et le serrir, mais jamais le sentir; c'est Tàme, c'est l'âme, qui seule a qualité pour s'émoufoir et s'affecter, se porter de c<»ur vers l'objet désirable en lui-même. Il faut même ajouter que c'est dans l'âme le meilleur et le plus pur de son essence, la bonne partie d'elle-même, le bien, en un mot, ou ce qu'elle en a en son fond, qui se prête à ce sentiment. Car, comme quand elle aime, c'est au bien qu'elle aspire, ce ne peut être aussi que du bien, de ce qu'elle en a du moins en elle, qu'elle part pour y tendre, en vertu de cette loi d'affinité et comme d'attraction qui fiiit que le semblable se platt au semblable, et cherche à s'y unir.

C'est donc le bien qui aime en nous, et comme, d'autre ifBiHf c'est de même le bien que nous aimons hors de nous, il s'ensuit que l'amour est un mouvement du bien au bien, du bien qui nous est propre à celui qui nous est étranger, avec aspiration de l'un à s'accroître, à s'augmenter, â se satisfaire par l'autre, ou du moins à s'assimiler à lui et à l'imiter.

Mais, comme il y a bien et bien, il y a aussi amour et amour.

Le bien est en chaque chose la perfection de cette chose, sa nature développée, sa destinée accomplie, son essence portée à l'exceUence. Mais comme. Dieu excepté, chaque chose n'| son bien que d'une manière relative, il s'ensuit, dans l'objet de l'amour, et par suite dans l'amour lui-même, un grand nombre de diversités, de variétés et de nuances.

Deux principales différences y sont surtout â remarquer.

Ou le bien nous parait tel que, quoique en voie d'achèvement, il nous semble avoir besoin de notre intervention bienveillante, de notre concours, de notre aide, ou du moins de

notre fifeiir, et alors mds doute noui Taimons, ttoui poti- ▼One même raimer atee une Tîve pasiien ; mais eependam, à capae de ce qui loi winfae et eu besoin qa*il a de DMii, nooa PaimoBf en totevra^ en pères el en anîs ; n^s ne Taimons pas en amaiHs on plutôt en poètes ; nous ne l'admis rons pu» nous ne Tadorons pu, nous le chérissons walement; nous avons pour lui, selon les circonstances, pitié, solli* citode, charitéy soin diligent, mais non ravissements, iransportSy cnlte poétique et enthousiasme* Il n*a pas à nos yeux le caractère et Téclat du beau, et il ne nons en inspire pas Tmour.

Ou il arrive que le bien se montre à nqus, au moins rektivementy si accompli en lui-même, si au-dessas de nos s»^ cours, si pur, et, en quelque sorte, ai inviolable dans sa per« fecUon, qu*il ne nous vient pas à la pensée de foire autre chose à son égard, que de le contempler, que de (^observer au sens religieux du mot, que de le regarder, en quelque sorte, sans Y toucher, de peur de le profoner, tant tout nous y parait eiquis et comme sacré & force de perfection. Et alors aussi nous Taimons, mais ce p*est plus avec ce sentiment de protection, de paternité, de charité seeourable, que réclame et obtient de nous le bien qui ne se suffit pas et laisse à désirer; nous Taimotts d'amour pur, nous l'admirens, nous Tadorons, n^aspirant pour tout acte et tout soin envers lui, qu'à le conserver tel pour nous et qu'à l'exprimer, qu*à le peindre, qu'à le chanter tel pour les autres. Dieu nous garde alors d*y porter la main, nous craindrions de le flétrir, et même de l'approcher avec trop de familiarité , ce ne serait plus l'adorer. Il y a du respect dans nos transports et une sorte de religion dans notre passion; en un mot, c'est Tumour du beau, lequel, par conséquent, se peut bien définir l'adoration dans l'admiration , avec la poésie pour expression.

Que si l'amour du beau se distingue, par ces traits, de l'amour du bien proprement dit, comment se confondrait-il avec celui de l'utile ? L'un de ces amoun n'est pas plus

l^àalfé, que la poésie n'est l'tadustrie, et le travail de Tari celiii de réconeiaie. On aime l'utile par appétit, par |i>esoin, par la moiÉe bonne partie de TÀme. On aîae le beau par le plss pur et le plus vH de soi-même ; comme je IHù déjà dit» «« l*aime presque avec religion : Tamour dn beau, rentbooafaeme qui €■ MC la ferme la plus élefée, tient plus du del qneéela terre. L'amour de Tutik, au eontmire, est esseutieliemf nt de ce monde, et quoique, à sa place et à sou rang, il ait «erlai* nement son mmie, il ne l'a cependant qu^à la condiiioo ëe n'en pas affecter un autre, et surtout de ne pas prétendre à celpi d'un principe d'inspiration poétique, fintte ces deux ^ntiments, la différence est même si marquée, que, tandis qte celni-^ci n'a en vue que la modification, la dèstrostion, la éonsommatioïi è son profit de l'objet qu'il désire, l'autre ne tend, au contraire, qu'à la conservation, qu'à la contem* {dation et comme à la consécration de celui qui l'attire.

L'amour du beau est même si peu celui de l'utile, qu'il sattt que cehii*ci se mêle à celui-là pour te troubler et Pidtérer. Trop occupée de la possession ou de la perte de l'utile, l'àme ne songe plus à adinirer et à faire admirer ; elle n'adore plus, elle convoite, fille s'inquiète, die se sou^ eie, dl^ calcule, elle fait acte d'intérêt ; elle n'a plus ce loisir, ce détacb^nent des soins vulgaires, cette liberté pour la beauté qui lui permet d'être à die avec dévotion et sans partage. Son afiiire est l'industrie et non plus la poésie.

L'amour du beau est de son genre et ne se confond avec aucun antre.

Mais, dans son genre lui-même, et sdon les caractères divers des eboses auxquelles il se rapporte, il ofl^e plus d^une distinction.

Ainsi, dans la création, il y a deux ordres de beauté : celle des êtres doués de raison, et ceHe des êtres qui en sont privés; celle de l'homme d'une part, et celle de la natdre de l'autre : or nous n'aimons pas le beau dans l'un et dans fautre de la même manière , au même degré , avec la même pureté et la même vivadté d'affection; et on le comprend.

Sapérieiire dans rbomme en ce qa*elle a conscience , amonr et possession d'elle-même, la bisaaté a mieux alors ce qu'il fiiut pour nous toucher, et nous plaire, se faire ad-* mirer et adorer de nous ; elle est plus à nous et nous sommes i^us à elle ; nous lui rendons en plus vifs et plus purs empressements ce que nous en receyons en i^us intimes et plus pénétrants enchantements. Nous Taimons, en un mot, comme une âme sœur et amie de la nôtre, mais plus excellente, mieux douée, plus par&ite que la nôtre.

Bien différente, sons ce rapport, la beauté dans la nature, dans ces Ames sans raison, ou ces forces sans conscience que BOUS y trouvons répandues de toute part autour de nous, moins spirituelle, moins développée, moins faite à notre image, nous charme et nous captive moins, elle nous tient de moins près; elle nous dit moins et nous lui répondons moins; nous ne lui sommes jamais amis, jamais amants et adorateurs, nous ne lui sommes qu'amateurs; et, à moins d'illusion et de fiction, nous ne l'aimons jamais du même amoiir que la beauté dans l'humanité; nous n'avons pas même poésie pour l'une que pour l'autre, et, si bien inspirés que nous soyons, en chantant les merveilles, quelles qu'elles soient de la terre et des deux, nous ne trouvons cependant jamais les mêmes accents et le même enthousiasme que pour célébrer ces autres merveilles, bien autrement ravissantes, de l'ordre spirituel et moral, surtout dans ses types plus élevés.

La nature, par elle-même, n'a qu'une beauté à demi expressive, qui ne satisfiiit qm'imparfoitement à notre besoin d'admiration; c'est, dans la création, l'humanité qui est belle, avant tout, k nos yeux ; c'est elle aussi que nous admirons, que nous adorons par-dessus tout.

Mais il est un autre amour du beau que celui que nous avons soit pour l'homme, soit pour le monde , qui s'élève {dus haut encore et se rapporte, dans ses aspirations, à leur commun créateur.

Quoiqu'il soit plus difficile d'en parler convenablement, à cause de la mystérieuse essence de l'être auquel il s'adresse,

il faut cependant essayer ici d*en dire quelques mots qui, tout insuffisants qu*ils puissent être, marquent au moins la place que ce sentiment doit tenir dans une théorie d'esthétique.

Quand donc, soit dans le ravissement d'une soudaine intuition, soit dans le recueillement prolongé d'une fervente méditation, nous avons entrevu la céleste beauté, il nous vient au cœur un amour qui, tout en retenant encore quelque chose de ceux de la terre, car aimer est toujours aimer, en dépouille cependant les faiblesses et les misères, de ma* nière à se montrer digne de son divin objet, et à faire de l'admiration une véritable dévotion. Gel amour, que la langue seule des saints et des poètes pourrait bien exprimer, est Tamour du beau en Dieu.

Bn pourrai-je donner une idée un peu plus précise, en disant qu'il a quelque chose de celui que, non sans confusion toutefois, et douteuse interprétation, on a appelé l'amour pur? Je ne sais, et surtout je ne voudrais à cet égard ne m'engager dans aucune opinion téméraire et hasardée. Mais, s'il était vrai que, se préservant de tout fâcheux rafB* i|ement, et, au lieu de se tourner à force de subtile ardeur, en un sentiment chimérique, et même k certain point dangereux, sans être intéressé, et, comme on disait, mercenaire, il ne se piquât pas d'un détachement de soi, y compris 9on salut, qui allât jusqu'à l'indifférence, jusqu'à la quiétude; s'il était, par conséquent, l'amour de Dieu par-dessus tout et comme fin suprême, mais avec un juste retour sur soi, en vue de se sanctifier par son union avec lui, cet amour, qui ne serait plus dès lors qu^un mouvement du bien au bien, du bien fini au bien infini, pour le plus grand avancement de l'un et la plus grande gloire de l'autre, pourrait, ce me semble, assez exactement faire comprendre et expliquer l'amqur du beau en Dieu.

Quoi qu'il en soit, il y a en nous cet amour, de même qu'il y a celui du beau dans Tbomme et du beau dans la nature.

Miis, eomme il y a dans le beao, en quelque ordre de cboMS qu'on le coufidère, arec ce qui laiit qu'il est beau, ce qui Mî qu'il VtsH, de telle manière plutôt que de tette autre; comme, ayec son essence générale, il a certains caraetèm particuliers qui le disthiguent, selon les ofajçti dans lesquds il se Siontre, en gracieuii, noMe et siiblinie, il y a anssi, et par suite^ dmis Tatiieur du tieau, des dififérenoes analogues. Ainsi il n'est pas pour le gracieux ce qu'il est pour le noble, et pour H tioble^ à son tour, ce qu'il est pour le s»blime. Derant k pirémier, il est «QUriant, empressé» caressant; il adÉnire el adore toujouts, parce qu'il est sous le charme, mais san^ ce respect dans l'hommage ni ce recueillement religieux et presque eraiuiif dans l'étonnetoetit qu'il éprouTe, d'une part pour le noble, de l'autre pour le sublime* Le sublima l'émeut SAns doute, l'attire et le captive, mais en le faisant comme tressaillif et trembler d'admiration, tant il le surpasse et l'accable de sa suprême grandeur* Le noble lui est quelque chose de moins bAut^ qui le frappe et lui impoée moins, le saisît moins, lut laisse plu^ de paiK ei de sécurité* Le gracieux le met plus à l'aise encore et lui itispire plu$ de fauiiliarité, plus d'abandon, un plus doux entraînement, non cependant toujours sans une décente réservé et une exquise délicatesse» En ùiod du noble, il est plus digne; eh face du sublinie, plus sévère-^ pour le gracieux, il est plus doux.

Mais ce n'est pas tout etlcore, et l'amour du be^tt est, de pk», sujet à une foule d'émotionsy d'affections etde passieuf qui tiennent aux circonstances fetorables ou eontoairos, au sein desquelles il se développe.

De là toutes ces joies et toutes ces douleurs, tous ces désirs et toutes ces ai^ersions, toutes ces espérahces et toutes ces craintes, tous ces regrets et toutes ces réjouissances auxquels il est sujet, selon que, dans son rapport ayec le présent» l'aymir ou le péssé, il se troaye dans des conditions et reçoit des hiipression^ qui lui sont bonnes ou mauvaises. De là autant de sources variées de poétiques inspirations.

Mais je ne puis n'arrêter ici à les déerire» parce qa'il liiit que je me hàle» et qa'U est temps qttè, de la première des deux questions quie je me spis propesôes au sujet de la beauté, je passe à la seconde.

Il s*agit îc| du beau en soi ; quel est-^il ? Et d'abord avec quels attributs se wontre-t-il? A quels traits se reconâalt-îl? Si on commence par le rechercher dans ce qu'il a de plus extérieur en quelque sorte et de plus apparent^ sauf ensuite» graduellemeoi^ à pénétrer plus araiit^ le beau, à en juger par les dispositions de notre âme, amquellea il donne naissance, est sans doute principalement aimable, ou, pour mieux dire» adorable; mais il est aussi int^igible.

fin efiett comme le temps et TcHKice, comme le nombre et la grandeur, maïs plus convenablement ^core comme le juste et rhonnète, comme le bi^ dont il dépend et dans lequel il rentre» le beau est qaelqtte chose de très'^vrai et mém» de très-simple dans sa yéHtè, puisque tout le monde en juge, Tentend ou du moins le sent, et que, si on en dispute, ce n'est pas pour savoir s'il est, mais quel il est, où il est et jusqu'à quel point il est* Le beau n'est pas partout et toujours également manifeste, également perceptible ; mais là où il est et se montre, si peu qu'il ptiraisse, il est d'abord admis, et même jusqu'à un certain point compris, même par le commun des intelligences, mais plus particulièrement par les esprits d'âite qui le conçoivent et l'expriment, de manière à en donner aut autres cette vive et saisisMnte leçon qu'on nomme la poésie, et dont la peinture» la sculpture, l'architecture et la musique ne sont que des versions variées. C'est ainsi qu'il a ses grands démonstrateurs, ses grands maîtres» lesquels ne sont pas, il est vrai, les savants, les philosophes, quoique, quand ils ea parlentcomme Platon, les philosophes méritent d'être écoutés; mais les poètes, les artistes, ces interprètes inspirés» qu'il compte dans l'humanité depuis Homère et Virgile jusqu'à Raphaël et Michel- Ange, et depuis Dante et Milton jusqu'à Beethoven et Mo- «art : heureux génies, qui l'ont saisi en lui-même et publié

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dùis lears œuvres de manière à n'en pas laisser Tidée obscure et incertaioe dans la mémoire enchantée des hommes ravis d*admiration. Le beau est donc intelligible ; il Test même de manière quHl n'est pas d'âme, si peu éclairée et si grossière qu'on la suppose, qui n'ait sa facilité, sinon pour le percevoir dans ce qu'il a de plus délicat, de plus exquis et de plus profond, du moins dans ce qu'il a de plus sensible et de plus simple. Mais, conmie je l'ai dit aussi, il est par-dessus tout aimable; seulement il l'est k sa manière, et au lieu de l'être, par exemple, comme ce qui n'est pour nous qu'un objet d'approbation, de bienveillante adhésion, il l'est comme un objet si excellent en soi et d'une destinée si accomi^ie, qu'il n'y a plus à le modifier, mais seulement à le contem[der, à le conserver avec nne sorte de culte, et, dans le transport à la fois et le respect religieux d'un poér tique enthousiasme, à l'admirer et à le faire admirer. En un mot, il est adorable; et il l'est surtout là où il est absolu et immuable d^s l'être beau entre tous les autres, et qui rend beau tout le reste; mais, même dans les êtres finis, il a cet attrait merveilleux qai ûiit que nous ne l'aimons pas simplement, que nous l'aimons jusqu'à la dévotion; il est, pour le redire, adorable.

Mais si ce sont là des attributs par lesquels il nous frappe d'abord, il ne trahit cependant encore en eux qu'à demi sa nature, et il y a, pour le mieux saisir et le mieux déterminer, à le rechercher plus profondément dans sa constitution même. Or ce qui parait de lui, après qu'on Ta reconnu comme intelligible et adorable, c'est qu'il est une espèce de bien; car il n'y a que le bien qui se fasse ainsi comprendre et aimer de nous, qui soit un objet de raison et d'affection tout ensemble. Mais quelle espèce de bien le beau est-il précisément? C'est ce qu'il s'agit maintenant de savoir.

Le bien est en toute chose sa destinée accomplie, son essence développée. Or, entre toutes les destinées accomplies, toutes les essences développées, il y en a qui ne le sont que pour être rapportées et sacrifiées à d'autres, que pour être

détruites à lear profit et, comme on dit, consommées. Telles sont celles qu'on comprend sous le nom de Futile. Le beau n'est pas éyidemment un tel bien, puisque ce qui le distingue entre tous, c'est d'être goûté, aimé, recbercbé pour lui-même ; c'est d'être un objet de consenration, d'amoureuse contemplation, et nullement de consommation. Mais il est d'autres biens, d'autres destinées accomplies, d'autres essences développées, qui sont elles-mêmes de nature à être consenrées, respectées dans leur intégrité, traitées arec une religieuse sollicitude et des soins bienveillants, qui n'ont {dus par conséquent le caractère de l'utile, et qui n'ont pas néanmoins réellement celui du beau. Ce sont celles qui, en voie ûe perfection plutôt que vraiment parfiiites, ont besoin, pour le devenir, du secours d'une active et favorable intervention, et ne peuvent se passer de Talliance et de* l'assistance d'un bien supérieur et plus achevé. Aussi semblent-elles dignes d'estime et d'approbation, mais non d'admiration et surtout d'enthousiasme. Elles n'ont pas la beauté, laquelle, il ne faut pas l'oublier, consiste dans une telle excellence, qu'à la voir ainsi feite, on ne songe plus, conmie je l'ai déjà plus d'une fois remarqué, qu'à la contempler, qu'à la considérer avec cette religion dans le ravissement, qui est proprement Tadoration.

Tel est, en effet, le beau, qui n'est, par conséquent, ni un bien à consommer ni un bien à conserver à la condition et avec la nécessité d'y toucher pour l'améliorer, mais un bien à conserver avec une telle inviolabilité, un tel droit au respect et à la pure admiration, que notre action à son égard se réduit au rdigieux hommage de notre foi la plus vive et de notre amour le plus fervent.

Un bien qui ne sert à aucun autre et qui n'a besoin d'aucun autre, mais qui vaut par lui-même et a une si exquise pierfection qu'il nous charme et nous ravit par-dessus tout, voilà quel est le beau.

Ce n'est cependant pas encore tout le beau, et il reste certainement plus d'une explication à en donner. Ainsi il est

respect de bicQ que nooi Tenons de reconnalMv il est ane destinée qoi est tndmenl accomplie. Mais qa*9Sl^ee qa*me telle desUsée? Deax choses en nne, peut-on dire^ ou, si Ton aime mieux, Tnnion de deux didseSy rbannooie de deux éèémentSy le rapport de deux termes : Tiln qui est une certaine unité d'être, un certain principe d'action ^ Tautre une certaitie fafiété de modes ou de phéBomènes; mais tous deux si bien liés, si bien concertés entre eux, que le second n*est en effet que le juste dé? eloppemedt et comme le pur rayoBfiement du premier, et celm-ci, de son côté, la loi de vie, le principe et comme le foyer de oolui^là.

Or, s'il en est ainsi, on peut penser, avec JHderot, que le beau est dans un rapport, mais il fa«t j|outer dans uu rapport exquis de cette unité et ém eette variété doût Je viens de parler. Et c'est waitm tt Ce qui ûtlt qu'il est, d'une part, intelligible, objet de raison, vérité, et, de l'autre, adorable, objet d'amour et charme merveilleux* Mais ce n'est pas tout eoeore, et, après tout ce que nous savons du beau, n'y a-i^il pas à se demasder où, par sa natuMi 11 réside, et a son siège, en quelque sorte, à quelle espèce d'èlre il appa^ tient^ si c'est à l'esprit ou à la matière, à la force ou au sujet de la force?

Serait-ce, par hasard, à la matière? Mais comment la matière, qui n'a rien de celte unité et de cette variété , que j'ai essayé d'expliquer, qui n'a ni direction ni activité propres, qui est indifférente à tout bot connoe k tout mouvement, qui, de sol, n'est capable ni d'une destinée accomplie, ni d'une essence achevée, aurail^elle la buulé ? Bile ne l'a pas ; elle ne l'a, du moins^ que d'emprunt; elle la reçoit d'un autre être, l'exprime, la traduit, mais elle rie la produit pas; la manifeste, mais ne Tengendre pas, en est le signe sensible, mais nullement la cause*

Cette cause» c'est la force, ou» pour mieux dire encore, rame, ce modèle de toute force, qui a, eu effet, par excellence cette vertu de ronité et de la variélé tout ensemble, dent l'heureuse harmonie constitue la beauté.

C'est donc Tâme qui^ avant tout et par-dessuts toot^ est belle, du moîDs» qoand, idèle à sa loi, elle est toiH ce qu'elle doit être, quand elle atteint toute la perfection qui est dans son essence* Ainsi, c'est l'âme qui est belle, on peut le dire, dans ranimai, quoiqu'elle y soit bien inférieure à ce qu'Ole se montre dans l'hombie ; c'est presque encore l'âme qui Test dans la plante dle-mème; car c'est quelque chose qui y nt, s'y épanouit^ s'y développe^ et, de ce germe qu'eUe anime, £iit sof tir cette harmonieuse variété de formes et de couleurs dont nous, sommes ravis. Mais |a pierre elle-même n'a-t^le pas aussi pour l'embellir, je ne dis pas son âme, je ne vais pas jusqae-lâ, mais ce qui y a cependant du rapport; je veui dire sa force intirae^n principe de cohésion et de composition qui la tire pièee à pièce des matériaux confus où elle était comme enfouie, Tarrange^ la dispose, la lait diamant ou perle et la (donne à admirer â nos yeum éblouis? Ainsi^ partout, dans la nature, ee (|u'il y a de beau est l'âme ou cette sœur de l'âme qili, pour n'en avoir pas tous les attributs supérieurs, A'en a pas moinSf au fond, avec elle^ une droite communauté fi'origine et d'essence.

M^s dans l'homme, c'est tout à fait l'âme ; c'est de i^n droit celte force intelligente, sensible et libre, qui a en soi )a beauté; le corps ne l'a pas, il n'en a que l'eitpression et la manifestation au dehors» Qu'admirei-vous , en effet, qu'honores-vons des marques éclailantes de votre ardent enthousiasme dans le héros^ dans le saint? Est-ce le corps, est-ce cet eoaemble d'organes appropriés aux fonctions de la vie? Non, mais c'est une pensée, un sentiAient, une volonté qui, par leur grandeur et leur pureté, vous charment et vous transportent ; c'est Tâme, je le répète, qui, sous cette enveloppe cpi'eile viviâe, sur ce visage où die parle, dans tout cet extérieur qu'elle rempHl de sa présence, brille d'une singulière et rare perfection; et dans la femme adorée, dans l'enfant bien-almé, dans ces deux créatures de choix aussi, pi si belles également, quoiqu^i un titre différent , est-ce l'a^

nimal, moins qae ranimaly ane simple combinaison, un simple jeu de molécules dont tous êtes touchés, que yons aimes et admires? Non, c'est toujours l'àme, Tàme du moins avant tout; et ce sourire, ce regard, ce geste, cette attitude, qui TOUS émeuvent et tous ravissent, n'ont cette douce puissance et ce divin attrait que par l'esprit qui s'y exprime, et leur communique quelque chose de cette grâce intime dont il a le secret.

Mais, où l'àme est, le plus particulièrement, il faut même dire siDgulièrementetsouveraineraenlbelle, c'est en Dieu; car elle y est l'âme des âmes, Fàme suprême et absolue, celle qui, en créant l'univers, la nature et l'humanité, y a, de toutes parts répandu, par les simples forces ou les esprits dont ell^ les a pénétrées, des germes de beauté appelés successivement et comme indéfectiblement à éclore et à fleurir, et k donner ainsi incessamment le ravissant spectacle des innombrables l)eautés du monde physique et moral. C'est cette âme divine qui, elle-même toute rayonnante de sa gloire ineffable, a déployé sans l'épuiser, pour en orner toutes les sphères et tous les ordres de la création, cette magnificence de poésie, éclatant aussi bien dans }e grain de sable que dans la montagne, dans le brin d'herbe que dans le cèdre, dans le plus chétif des animaux que dans l'homme lui-même en sa grandeur.

Saint et sublime artiste, le seul vrai poète, puisque seul il fait vraiment œuvre et que seul il crée; puisqu'il ii'a qu'à penser, qu'à aimer, qu'à vouloir pour produire, sans travail^ toutes ces innombrables merveilles échappées de sa main, au- dessus desquelles lui-même, la merveille des merveilles, plus grand que toutes les autres, et présent à toutes les autres, il s'élève incomparable dans la région de l'infini.

Ainsi, en toute chose, c'est l'àme ou la force qui est belle et qui l'est d'autant plus qu'elle est plus elle-même, que plus fidèle à sa loi, elle accomplit mieux sa destinée, qu'elle multiplie et varie mieux ses actes ou ses phénomènes selon l'unité de la fin qui lui est assignée.

La matière, comme je Taî déjà dit, en elle-même n'est pas belle, elle pent seulement être embellie. Retirez-lui r&me ou la force, et tous lui ôtez tout son charme. La pierre qu'abandonne le principe de cohésion qui en tenait liées dans un certain arrangement les parties combinées et leur imprimait comme par enchantement cette forme, cet éclat, ces rares et exquises couleurs, objets de notre admiration, perd à Tinstant tout son prix ; la fleur que quitte cette force de végétation et presque d'animation qui la faisait germer, pousser^ s'épanouir et se revêtir de ses riches et frais ornements, cesse aussitôt de nous plaire ; l'animal auquel fait défaut la vie, l'instinct, l'espèce d'âme dont il est doué, privé de sentiment et bientôt décomposé, n'est plus qu'un corps sans attrait, qu'un cadavre que gagne le hideux de la mort. La matière, en soi, n'est pas belle, et elle le devient seulement.

Toutefois, il importe ici d'en faire expressément la remarque, si la matière n'a pas par elle-même la beauté, la force, de son côté, n'est véritablement belle, que quand dans sa perfection elle a assez de vertu pour se communiquer à la matière. De même qu'il n'y a pas de vraie pensée sans l'expression qui la marque, de même il n'y a pas de vraie beauté sans la forme qu'elle revêt. L'expression ne fait pas la pensée, la forme ne fait pas la beauté ; mais la beauté qui ne prend pas forme, n'est pas la pleine beauté. La beauté qui ne parait pas est la foi qui n'agit pas ; la beauté sans la forme est la foi sans les œuvres. Le propre de la beauté et de l'être en soi et hors de soi, pour soi et pour antre chose que soi, c'est d'être belle et d'embellir ; quand die n'embellit pas, c'est qu'elle n'est point asseâs belle, c'est qu'elle n'est point tout à fait belle. Ainsi dans l'homme, elle n'est bien tout ce qu'elle est appelée à être, que quand de l'âme son principe, et, en quelque sorte son foyer, elle passe et rayonne sur le visage, dans les yeux, dans la voix, dans l'attitude, dans le geste, dans tout le jeu des organes ; que quand elle a fait beau ce qui de soi ne Tétait pas, et

prêté son charme intioiie aii corps qu'elle vitiàe; de mèmé^ dans la nalare , nulle beasté ne s*y déploie qu'elle n'y prenttt figore, oonleor et mouvement, qu'elle n'y ait ses pkéno^ mènes, ses signes el comme son langage, qu'elle n'y vbe el ne s'y exprime, pins on moins sensiblement, dans l'antmal» dans la plante et jusqu'à un certain point dans la pîem elle-même*

El Dieu, de son cdcé, n'est-ce pas aussi pour mieux ma^ nitoter, mieux glorifier sa beauté, qu'il l'a donnée 4 tra<«> dum à tontes ces magnificences de la terre et dés deux^ dont nos yeux sont ravis? Il a créé par bonté, U a cpéé aussi par beauté, et son /fol est un trait de puissance et de poésie tout ensemble; sa beauté, comme sa bonté, se platt à briller dans ses osuTres.

Ainsi, tout en ne variant pu sur ce principe d'esthétique^ que la beauté c'est la force, et en le maintenant, au oon-» traire, d'autant plus fermement, je ne fais nulle difficulté d^admettre que si la beauté c'est la force, c'est cepend^nl la force unie oQnnenablement et selon l'ordre à la matière^ la pénétrant, l'animant de sa spiritualité, et se l'assimilant jttscpi'à y foire passer, et y exprimer, en quelque sorte, les plus purs de ses attributs.

De ce que la beauté est la force, il ^uit qu'il y a trois or*^ drcs de beautés, comme il y a trois ordres de forces : la beauté dans l'humanité, la beautédans la nature» et la beauté dans la divinité. Je vais très-npidement les distinguer, parce que j'ai, an moins en passant, déjà plus d'une Ibis mar^ qêé ces différences. Ce qui caractérise la beauté dans la na* tare, c'est qu'elle y est sans raison ; dans l'humanité, au contraire, c'est qu'elle y est douce de raison, dans Dieu c'est qu'elle y est douée de raison, mais sans aucun des débuts auxquels est sujette la créature.

La beauté privée de raison ne se connaît, ne s'aime ni ne se possède; elle ne connaît, par conséquent, n'aime ni ne possède rien ; elle est incapable de rien foire de moral et d'intelligent pour elle ni pour autrui, fille est bien tou^

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jours U beauté, mais sans curioMié, sans solHciiude et sans soin d'elle*Dièsie, non plos qne de ce qui n'est pas die : olyet admitable, sans doute, mais qui ne peut ni s'admirer ni se faire admirer ; chose, en quelque sorte, el non personne, et dont tout le charma se termine à la propriété li'étre aimable, sans aimer, sans pouToir. jamais s'élever jusqu^au caractère d'amie, d'amante. Telle elle parait é? idemment dans la pierre et la plante ; telle elle sa montre même dans l'animal, quoique cependant elle ait en lui un commeucement d'intelligence, d'amour et de volonté, mab qui, ne dépassant pas le cercla de l'instinct, reste privé du charme supérieur da la force intelligente et morale. Douée de raison, la beauté ceaie d'être aveugle, et, par suite, indifférente et fatale; elle se sait, se sent et se veut admirable ; elle s'entend, se plaît et s'attache à se faire admirer. Elle a le secret, l'amour et la volonté de sa perfection, tant pour elle-même que pour au^ tmi, particulièrement quand autrui est son prochain, son semblable, une beauté du même ordre, une âme bienveillante et amie. Mais il y a cette différence entre la beauté douée de raiaon daus l'homme et la beauté douée de raison dans Dieu, que la faculté d'admirer et de se faire admirer, qui est commune à l'un et à l'autre, infaillible dans celuici, e»| très-sujeile à faute dans celui-là, et que, tandis que la créature, qui est belle, l'est avec ses illusions, son orgueil, aon faux art et ses attraits trompeurs, le créateur, au contraire, l'est avee la plus absolue sainteté. La beauté de Dieu, c'est sa gloire, et dans sa gloire, il est par&it, comme il l'ast en toute autre chose. La sagesse «t la bonté qu'il a à riu0nî» pour être ton! ce qu'il est, il les a aussi pour être glorieux et beau en toute perfeeUon.

Telle est la beauté dans Dieu, dans l'homme et dans la nature.

Mais dans chacun de ces ordres et avee des analogies qui s'étendent de l'un à l'autre, elle offre encore certaines modifications qui, sans cesser de reproduire ses caractères constitetifs, en varient cependant les aspects, de manière à dé-

terminer en non», ainsi que je Tai montré, des impressions assez distinctes : je veux parler du gracieux, du noble et do sublime, qui sont, en effet, autant de fiices diverses ou, si Ton feut de genres divers de la beauté elle-même.

Qu'est-ce que la grâce? de la beauté, puisqu'elle rarit^ mais une beauté qui consiste dans une sorte de vi? e douceur, de piquante suavité, de délicatesse pleine d'abandon et de réserve à la fois, jamais dans la grandeur. La grandeur^ en effet, voilà ce qui lui manque, non que ce soit en elle précisément un défont, mais telle n'est pas sa nature, et sa perfection est même de ne pas affecter un rang qui ne saurait décemment lui convenir et de ne pas chercher son charme hors de sa modeste vie. L'humble violette a d'ellemême de doux et discrets attraits ; c'est là sa grâce, qu'elle n'aspire pas à la gloire du chêne ou du peuplier , qu'elle se renferme dans sa sphère et y reste belle à sa manière.

La noblesse, de son côté, est aussi de la beauté , mais par quoi distinguée ? par la grandeur. Seulement c^est une grandeur tempérée et comme adoucie par une sorte de séré« nité et de facilité dans l'abord, qui ne troublent ni ne saisissent. Ce n'est pas celle qui tient en quelque sorte du prodige et donne l'idée de l'infini.

Celle-là, c'est au sublime qu'elle appartient singulièrement.

Le sublime, en effet, est grand, mais jusqu'à une hauteur et dans des proportions qui ne permettent plus à notre âme humilié et ravie tout ensemble, qu'un craintif étonnement, tant il l'émerveille et la surpasse à la fois, tant il l'enchante et l'accable. Il ne cesse pas d'être beau, puisqu'il est admirable, mais il l'est avec des traits qui, comme je viens de le dire, tiennent de l'infini et en ont l'imposant et grandiose effet sur nous.

Ainsi, pour prendre des exemples, la nature est gracieuse dans la rose et le colibri; noble dans le lys et le cheval ; sublime dans ces monts qui se dressent jusqu'aux cieux, dans le chêne séculaire bravant, sans fléchir, la tempête, dans son

lion^ roi du dé9ert» son aigle perçant la nue et affrontant hardiment la fondre. L'humanité, de son côté, a sa grâce dans Tenfant, la jeune fille et la femme , sa noblesse dans les grands esprits ou les grands caractères , sa sublimité dans le héros^le martyr et le saint. Dieu lui-même, en? isagé sinon dans son essence, qui demeure immuable, mais dans ses œuvres, qui sont de tant de façons variées, ofTre aussi, à ce point de vue, ces mêmes distinctions de la beauté, et il les marque tour à tour dans toutes ses créatures de choix, qu'il a com* blées de ses dons.

Le bluet et Taile du papillon, pour reprendre l'exemple de Diderot, comme l'immensité des cieux et la profondeur des mers, en témoignent suffisamment; l'aigle et le petit pisçau, le lion et la gazelle le disent encore mieux ; mais nul ne l'exprime plus hautement que l'homme lui-même, en son âme si bien faite pour sentir, comprendre et révéler, pour chanter, en hymnes d'amour et de reconnaissance, tout ce qu'il y a de divin dans les trésors de beauté déposés dans son sein. De sorte que, en toute chose, la grâce est toujours, en elle-même, exclusive de la grandeur; la noblesse, au contraire, l'implique nécessairement, mais dans une mesure qui n'a rien de prodigieux ni d'extraordinaire ; le sublime la veut, dans des proportions qui sortent des limites communes et aspirent à l'infini.

Mais, après toutes ces questions sur le beau, et comme appelées par elles, il y en aurait bien d'autres encore, pleines d'intérêt, à aborder ; cependant je n'y toucherai pas, non que je les repousse, loin de là, je les rechercherais bien plutôt si j'en avais le loisir, si c'était ici le lieu, si elles ne m'écartaient pas un peu trop du but que je me suis proposé ; mais je ne dois pas oublier que ce but était de ne présenter que quelques f vues d'esthétique qui me servissent ensuite à juger la doctrine de Diderot.

Or, au point où je les ai conduites, je crois les avoir assez développées pour que je puisse maintenant porter ce jugement, même en assez peu de mots.

Si donc, d*aprè8 ce qui vient d*ètre dit, et pour le résu^ mer briè? ement, il est vrai, d'one part, q&e le sentiment du beau consiste dans la vive et pure intuition et Tamonr désintéressé jusqu'à Tadoration d'un objet qui n'est autre que rame même, ou la force à son état de perfection, et que, de l'autre, le beau en soi, intelligible dans sa vérité, adorable dans sa pureté, ne soit que l'âme ou la force dans son exquise essence, il y a, dans ces principes, des raisons suffis santés pour apprécier exactement l'esthétique de Diderot.

Ainsi, on peut, en premier lieu, certainement remarquer qu'il ne reconnaît d'autre idée du beau et d'autre amour du beau, qu'une idée et qu'un amour sensibles; ensuite, et par conséquent, qu'il ne voit dans le beau lui-même qu'une chose des sens ; et, de plus, que le ramenant, comme il le fait, sans autre explication, à ce qu'il appelle des rapports, il n'en donne par là qu'une vague et insuffisante définition; qu'en tout, ici, il pèche encore, quoique moins gravement qu'ailleurs, par l'espèce de sensualisme dont il fait profession, et qu'il porte dans son esthétique la peine de sa métaphysique : de sorte que, pour avoir, dans celle-ci, trop négligé, trop méconnu, trop nié même l'àme, il s'est trouvé, dans celle-là, condamné à ne bien discerner ni la nature même du beau ni l'impression qu'il produit sur nous ; il ne l'a bien entendu ni au point de vue de l'objet ni à celui du sujet. Le beau est une chose de l'àme, le sentiment du beau celui d'une chose de l'àme. Diderot, par son système, est et devait rester plus ou moins étranger à cette double vérité. Le spiritualisme l'y eût conduit, le matérialisme l'en a détourné. Voilà pourquoi son esthétique laisse en plus d'un point à désirer ; en théorie, du moins, elle manque de spiritualité.

Mais, à côté de ses défauts, il a aussi ses mérites, et lorsque, de la théorie il passe à la pratique, c'estrà-dire à la critique et à l'appréciation des œuvres de l'art, non plus en vertu de telles ou telles vues spéculatives, mais sous la seule inspiration de son goût vif et prompt et de son ardent senti-

ment, on retrouve en lui Tesprit, le cœur, rame, tout Vhomme que Ton connaît; on retrouve celui dont il a dit lui-même, et dont il a dit avec vérité : « J*ai Tàme haute, il me vient de temps en temps une idée grande et forte, et je sais quelquefois la présenter de la manière la plus frappante ; je sais entrer dans les âmes, les captiver, les émouvoir, les entraîner. Si d*Alembert s*entend infiniment mieux que moi à résoudre une équation différentielle, je m'entends peut-être mieux que lui à faire battre un cœur, à l'agrandir, k rélever, à lui inspirer un goût solide de la vertu et de la vérité, » et il aurait pu ajouter de la beauté. Tel est en effet Diderot discourant sur les arts, et édifiant de ses leçons les peintres, les scnlptenrs, les architectes et même les acteurs; leur parlant comme un des leurs, mais comme un des leurs qui mieux qu'aucun d'eux a le secret de leurs travaux, et excelle à le leur expliquer : juge éminent alors, grand critique et grand maître, qui, grftce à la fécondité et parfois à l'originalité de sa puissante pensée, se fait des disciples qu'il pénètre de ses préceptes, de ses niaximes, et que jusqu'à un certain point aussi il dirige par ses exemi^es, lorsque, la plnme à la main, et mieux encore par la parole, il refait, corrige, transforme, crée en quelque sorte de nouveau un tableau, une statue, un monument, et un moment devient peintre, sculpteur, artiste en idée. Tel est en effet Diderot quand il sent au lieu de philosopher et s'mi fie dans aes jugements à ses impressions plutôt qu'à ses principes.

Et maintenant que j'ai longuement, trop longuement peut-être, examiné successivement les principales parties de sa philosophie, sa théologie naturelle, sa psychologie, sa physique, sa morale et son esthétique, il ne me reste plus qu'à rappeler, en les résumant dans un jugement général, toutes les remarques particulières dont il a été Tobjet dans le cours de cette étude.

Qu'est-ce donc que Diderot en somme ? Ses amis l'appelaient le philotophe; c'était trop, beaucoup trop dire, et il y a dans ce témoignage qu'ils lui rendaient plus de faveur que

de ijuslice et de partialité que de vérité. Diderot fut sans doute en son temps un des senritears les plus actifs et les plus dévoués de Tesprit philosophique ; mais il n'en fut pas assurément le représentant le plus éminent, le grand personnage, rhomme par excellence ; il ne fut pas le pkUosophe. On ne peut guère aujourd'hui s'empêcher de sourire, quand on voit, parmi les siens, le choix lui être laissé, en quelque sorte, entre le nom de Socrate et celui de Platon. Diderot n'est pas de cet ordre ; il n'est pas un Descartes ; et non* seulement en son siècle il n'est pas le philosophe, mais même, à la rigueur, si pour être simplement et justement un phiUh saphe, il faut quelque peu de cette sagesse, de cette constance, de cette maturité et de cette solidité de pensée sans lesquelles en effet il n'y a pas de vraie philosophie, est-ce un titre auquel Diderot ait bien légitimement droit? Il est permis d'en douter. Diderot a beaucoup philosophé, mais l'a-t-il toujours fait dans le meilleur et le plus exact sens du mot? Je le laisse à décider.

Ce qu'il y a néanmoins d'incontestable cbes lui, c'est qu'il a aimé, servi, défendu la philosophie, et que, si dans cette science on veut voir avant tout une cause, une grande et sainte cause, on peut dire qu'il l'a vaillamment embrassée et soutenue; qu'il ne l'a jamais délaissée; qu'il lui a donné, prodigué même des trésors d'intelligence, dont il eut pu, il est vrai, mieux lui ménager la richesse; génie sans doute incomplet, trrégulier, facile aux écarts, prompt aux excès, mais toutefois puissant et fécond, heureux au moins en certaines veines que parmi tous ses hasards il lui arrive de rencontrer ; ayant dans son école, ou, si l'on aime mieux, dans son parti ( mais ce parti avait sa foi), de l'enthousiaste et de Fapêtre, y portant constamment un rare oubli de lui-même, et une généreuse facilité an dévouement et au sacrifice. Ne lui soyons donc pas trop durs, soyons-lui équitables, avec cette mesure d'indulgence que permet la vérité; ayons du blâme, un blâme sévère autant qu'il est mérité, pour tout ce qui lui est échappé de fâcheux par licence d'imagination

et libertinage de raison ; mais consenrons-lni quelque reconnaissance et quelque admiration pour ce qu*il a fait, d'ailleurs, dans de meilleurs sentiments, en fayeur de l'esprit humain et de ses nécessaires libertés.

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