‹ Mémoire sur l'amputation sus-malléolaireChapitre 3 sur 3 · OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS

A. Nous n’avous porté à M. Roux 2 morts que parce qu’il nous en a donné l’assurance, car nos relevés ne constataient aucun insuccès parmi ses 14 amputations.

B. Il serait juste de ne pas tenir compte de l’insuccès de M. Breschet, attendu que le malade qui a succombé était déjà, lorsqu’on l’a amputé, atteint des premiers symptômes de la résorption purulente.

Nous n’avons pas compris dans ce tableau les amputations susmalleolaires de MM. le baron Larrey , Salemi , Riberi et de quelques autres chirurgiens tant etrangers que français, d’abord parce que nous n’avons pu nous en procurer les observations, et ensuite parce que les ouvrages où il est question de ces divers cas ne relatant guère que les succès , on aurait ètë en droit de repousser nos conclusions et nos moyennes proportionnelles comme exage're'es, comme illégitimes.

Cela pose' , il résulte incontestablement du tableau précédent que, sur 97 amputations sus-malléolaires, la proportion des insuccès est comme 1 est à 9 , 7 , en d’autres termes qu’on ne perd (|u'un malade sur 10 environ.

Cette proportion serait encore plus favorable , car elle ne serait que de 1 sur 10,66, si, comme cela devrait être, nous ne faisions pasfigurer sur le tableau le malade opéré par M. Brescbet, quoique offrant les premiers symptômes de l’infection purulente.

Relativement à l’amputation au lieu d’élection , au contraire , nous avons entendu plusieurs fois Dopuytren déclarer à sa clinique qu’à la suite de cette opération il perdait à peu près un malade sur quatre î Nous sommes même convaincus , pour notre compte, qu’il exagérait encore de beaucoup les cas heureux, car il résulte d’un relevé de 48 de ces amputations fait sur les registres de plusieurs hôpitaux de Paris , qu’il y a un peu plus d’un mort sur trois. Qu’on juge maintenant les deux méthodes ! Qu’on les compare quant au résultat , et qu’on prononce î .

R faut encore conclure des observations que nous possédons que , relativement à l’époque de la guérison complète, la moyenne varie entre 30 et 35 jours , tandis qu’elle est amplement du double pour celle pratiquée au lieu d’élection. On comprend dès lors facilement pourquoi des malades déjà très-affaiblis guérissent par la première, qui succomberaient infailliblement par la dernière. Aujoutons enfin que la rapidité de la guérison par l’amputation sus-malléolaire fait faire aux opérés un bénéfice de temps qui compense, etau-dclà, l’excédant de prix de la jambe

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artificielle. Cette considération ne laisse pas que d’avoir une certaine importance, surtout pour l’administration des hupitaux qui doit faire pour les malheureux les frais du nouvel appareil.

s ni. Jambes artificieUes»

Autant les fastes de la science sont riches en fait de machines et d’appareils propres à réduire les luxations et les fractures , autant ils sont pauvres en fait de moyens de prothèse proprement dits. C’est ce dont il sera facile de se convaincre par le coup d’œil general qui va suivre.

Sans croire, avec Peyrilhe, qu’on puisse trouver la première idée des membres artificiels dans la fable de Pélops , fils de Tantale, à qui Cérès mangea un bras que Jupiter remplaça aussitôt par un autre d’ivoire ( humeroque Pelops insignis ehurno ^ etc. ), nous sommes cependant convaincus que les moyens de prothèse datent de la plus liante^ antiquité : nous parlons ici d’une manière générale.

On conçoit, jusqu’à un certain point, que ceux qui anciennement avaient perdu le bras ou l’avant-bras n’aient pas songé , malgré l’exemple précédent , à les remplacer par des moyens mécaniques, qui auraient exigé de la part de l’inventeur une habileté et une entente des lois de la mécanique qui probablement n’existaient pas alors, d’autant mieux que, de nos jours même, les appareils ingénieux qu’on a imaginés dans le but dont il s’agit sont trop compliqués , trop difficiles à mettre en “usage , trop pesans , trop dispendieux, et souvent gênent plus qu’ils ne servent; mais, pour la perte de la jambe ou de la cuisse, c’est bien différent ; l’appareil ne demandait pas un grand degré de perfection , et besoin n’était pas de grands efforts de génie pour parer d’une manière convenable à la difformité. Un simple support solide et inflexible pouvait à la rigueur suffire. Aussi sommes-nous persuadés que l’idée en sera venue à l’homme qui le premier aura été frappé de l’une ou l’autre de ces mutilations.

D’ailleurs , la nécessite , cette mère féconde des inventions utiles , lui en aura fait une loi. Quelle condition en effet que celle d’un amputé qui, plein de santé et de vie , serait eependant condamné à un repos éternel , ou bien à l’usage si fatigant et si incommode des béquilles !...

Encore une fois, nul doute que, dès 1^ plus haute antiquité, on ne se soit servi de supports propres à faciliter la progression, peut-être même du modeste pilon , dont les personnes peu fortunées font encore usage de nos jours. Toutefois, il faut en convenir, les auteurs les plus anciens restent muets à cet égard. Hippocrate lui-même , lui qui a si bien résumé les connaissances médicales de son époque , ne dit rien des moyens de prothèse qu’on employait alors. Nous n’avons' non plus rien trouvé dans la collection de Nicette , pourtant si riche en travaux scientifiques arrachés à la destruction du temps. Nous en dirons autant de Cocchi et de Mercurialis , bien qu’ils aient si laborieusement recherché et interprété'les faits historiques écrits ou gravés sur les tables votives des vieux temples de l’Egypte et de la Grèce.

Mais, dira-t-on peut-être, puisqu’on transcrivait sur ces tables votives toutes les découvertes, attendu que les lois en faisaient à chacun une obligation formelle; puisque, d’ailleurs, on y a trouvé des instrumens bien plus simples et bien moins importans, par exemple des pinces et des limes à l’usage des dents, des sondes, etc., certainement on y aurait vu aussi les modèles des jambes artificielles, si réellement on en avait employé à eette époque. C’est que, probablement alors, on considérait ces moyens de prothèse comme appartenant plutôt à la mécanique qu’à l’art de guérir, et que, précisément par cette raison, les auteurs anciens de médecine , à dater d’Hippocrate, ne les auront pas jugés dignes de leur attention.

Cette opinion, que nous ne hasardons du reste que comme une simple conjecture, est pourtant d’autant plus probable, quePercy assure avoir vu deux marbres antiques qui représentaient des soldats revenant de la guerre, et parmi lesquels on en remarquait

SÜR l’ampütation süs-malléolaire. 7 1

qui étaient porteurs de jambes de bois. On s’en servait donc alors? Ce qui confirme encore notre présomption , c’est qu’en effet les premières traces des moyens generaux de prothèse ne se trouvent guère que dans les historiens ou dans les poètes. Voyez plutôt ; Hérodote rapporte (Calliope, liv. IX) qu’un nommé Hégéglstrate , qui , du temps de Xercès , avait fait beaucoup de mal aux Spartiates , fut pris par eux et mis en prison. Il eut le courage, dit Hérodote, de couper la partie de ses pieds maintenue par les fers, puis se sauva par un trou pratiqué à travers la muraille, et se fit faire plus tard des pieds de bois. N’est-ce pas encore dans un poète que l’on trouve l’un des premiers exemples de dents artificielles? Martial n’a-t-il pas dit , dans un de ses traits d’épigramme qu’il lançait si bien : Dentis aique comis^nec le pudeij uteris emptis? Or, si la simple coquetterie a pu, à cette époque, inspirer l’idée d’un moyen prothétique comme celui des dents, comment croire qu’on n’ait pas songé aux membres artificiels ? Ce n’est pas admissible, d’autant mieux que l’inspiration du bon sens le plus vulgaire suffisait, et au-delà, dans cette dernière circonstance. Au surplus, voici un fait authentique : tout le monde connaît l’histoire de ce jeune Lacédémonien qui , dans un combat, ayant perdu une jambe, se la fit remplacer par une autre en bois. Tout le monde connaît surtout la patriotique exhortation que sa mère lui adressa : Console-toi , mon fils , tu ne pourras faire un pas sans te souvenir de ce que tu as fait pour ton pays !...

Il n’y a donc pas de doute, nous le répétons, que les anciens employaient des membres artificiels; mais quels étaient-ils? comment étaient-ils exécutés? quel en était le mécanisme ? Ce sont autant de questions insolubles pour nous. Les historiens ou les poètes , n’en ayant parlé que pour exprimer un fait, ne sont entrés dans aucun détail à cet égard. Aussi , comme nous ne pourrions qu’exprimer ici des conjectures douteuses, nous préférons borner là nos interprétations et nous en tenir a ces considérations générales.

Que si, le flambeau de l’iiistoire à la main, nous continuons de sonder l’immense obscurité du développement de notre art, à travers la longue série des siècles qui ont suivi Hippocrate, nous ne trouvons encore rien qui puisse satisfaire notre curiosité sur le sujet qui nous occupe. H y a plus, c’est que les auteurs de médecine sont, à cet égard, moins explicites encore que les historiens dont nous venons de parler. Celse lui-même (le croirait-on.^), Celse ne dit pas un mot des moyens de prothèse qu’on employait à son époque pour remplacer les membres absens. Et pourtant, dans un article très-remarquable, on le voit jeter hardiment les bases de la réparation des organes aux dépens des parties vivantes de leur voisinage, c’est-à-dire de X autoplastie. Quel contraste ! De minimis non curât prœtor. Serait-ce par la même raison que les compilateurs les plus distingués qui sont venus après lui, Arétée, Soranus, Cœlius Aurelianus, etc., ont cru devoir garder le même silence.^ Comment se fait-il que Galien les ait imités.^ Mais, il faut le dire, peut-être est-ce moins la faute de ce dernier que celle du temps, qui ne lui aura pas permis d’écrire le traité de chirurgie qu’il avait annoncé, si tant est que ce traité ne se soit pas perdu à travers les siècles qui nous séparent de lui. Rien non plus dans Paul d’Egine, rien dans Aétius. Oribase kii-même, qui s’est attaché d’une manière si particulière, pour ne pas dire si minutieuse et si fatigante, à nous transmettre les divers appareils employés par les derniers Grecs, nous laisse dans la même incertitude que ses prédécesseurs. Nous en dirons autant des Arabes et des Arabistes. Enlln,il faut descendre jusqu’à Ambroise Paré pour trouver des détails précis à ce sujet.

Dans l’ouvrage de ce grand maître, on voit en effet, pour la première fois, des modèles d’appareils propres à remplacer, soit les membres supérieurs, soit les membres inférieurs (1). Ces modèles sont même déjà très-ingénieux , très-compliqués, et certes leur degré de perfection suffirait bien, comme nous venons de le

(3) OEiH’ies complètes, publiées par J. -F. Malgaigne ; Paris, 3840, i. II, p. 639.

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dire, jK)ur prouver que l’idee première date de bien loin ; car il est impossible qu’on soit arrive à ce point sans qu’on ait passe préalablement par des tâtonnemens et des essais longuement répétés. Pour la jambe, par exemple, on est frappé, au premier aspect, par son apparence d’ingénieuse simplicité. Le point d’appui est étendu, varié, et s’éloigne, autant que possible, de l’extrémité du moignon. Les articulations du pied et du genou paraissent bien comprises et habilément exécutées, etc. Cependant, on se sent moins disposé à l’approbation à mesure qu’on pénèti e plus avant dans la structure intime de l’appareil et dans le mécanisme de ses mouvemens. On trouve alors, en effet, qu’il devait être peu sûr, d’un emploi difficile, un peu trop lourd dans son ensemble, et trop compliqué dans ses détails. Ajoutons que la flexion et l’extension n’ont lieu qu’à l’aide de la main, qui fait agir un ressort particulier dont l’extrémité libre se trouve au contour supérieur du cuissaré? En faut-il conclure que ces mouvemens avaient lieu pendant la marche et de la même manière? Nous n’oserions répondre affirmativement, car Ambroise Paré est trèslaconique dans sa description : il se contente, en effet, de donner une simple indication des différentes pièces de l’appareil, et n’entre dans aucun détail sur le but général qu’elles étaient appelées à remplir.

Tous les auteurs qui ont suivi Ambroise Paré, entre autres Scultet, dans son rmentarium chirurgiæ^ ont copié la description précédente, à peu près mot pour mot ; de telle sorte que, sauf quelques modifications, dignes à peine d’être notées, ce moyen de prothèse est resté, jusqu’à nos jours, dans son état d’imperfection primitive, et, qu’en somme, le pilon et le cuissart inflexible sont encore les appareils dont les amputés se servent de préférence.

Cependant , lisez les auteurs modernes : à les entendre, tout est pour le mieux; on n’a plus rien à désirer sous ce rapport, et au-delà de ce qui existe aujourd’hui , il n’y a plus que des im- [lossibilités. Tous ont vu des membres artificiels imitant parfai-

tement ceux que nous tenons de la nature, et les remplaçant complètement dans leurs fonctions; il n’y manque que la vie! Tous ont vu les mutilés porteurs de ces petits prodiges de mécanique, marcher^ courir^ danser^ sauter avec la même aptitude que s’ils n’avaient subi aucune perte de substance (PercyJ. Mais quel était le mécanisme réel de ces appareils? Personne ne l’a dit.

^,On a bien, il est vrai, parlé d’articulations du pied et du genou conservées , mais on ne s’est pas expliqué clairement sur leur manière d’agir, encore moins sur la puissance qui les mettait en jeu. Aussi croyons-nous pouvoir conclure que, dans tous ces membres artificiels si extraordinaires, comme dans ceux plus anciens dont nous venons de parler, les articulations n’étaient conservées que pour donner plus de grâce à ces moyens de prothèse, en les rapprochant le plus possible de la forme naturelle des membres; qu’ils étaient réellement inflexibles pendant la marche, et qu’ils ne se fléchissaient à l’ailfe d’un ressort que pendant la station assise. Il résulterait de là qu’en dernière analyse, leur mode d’action était à peu près le même que celui du pilon ou du cuissart ordinaires, et que ce n’était que par une exception malheureusement trop rare que quelques amputés privilégiés en retiraient des avantages aussi marqués. C’est sans doute de ce nombre qu’il faut mettre le comte de Somberg, cité par Percy, qui put faire six lieues à pied, avec une jambe de bois qu’il lui fit faire à Brandebourg ; de même le fils du chirurgien de l’impératrice de Russie, dont on a tant parlé à l’occasion de l’appareil que son père lui-même imagina, à l’époque de la campagne de Moscou.

Cependant, nous devons le dire, Percy parle à plusieurs reprises de jambes artificielles qu’il a imaginées, et dans lesquelles les mouvemens de flexion et d’extension étaient conservés; mais, encore une fois, cela ne prouve pas que ce fût pendant la marche même que ces mouvemens s’exécutaient; or, c’est là le point essentiel. Nous savons bien aussi que d’autres chirurgiens modernes se sont vantés d’avoir atteint complètement ce dernier

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but; mais la preuve est encore adonner. Au surplus, ce n’est pas d'aujourd’hui seulement qu’on a prétendu à des succès de cette nature. Verduin, en effet, pour faire adopter sa méthode à lambeau pour l’amputation de la jambe, parle d’un jeune homme à qui il fit faire une jambe artificielle, que nous décrirons tout-à-l’heure, et avec laquelle il marchait et pliait si facilement le genou, qu’il était impossible, assure-t-il, de dire quelle jambe lui était plus commode, de la naturelle ou de celle de bois ; mais, comme le dit très-bien Louis (Mémoires de 'V Académie royale de chirurgie ) , une pareille exagération ne tire pas à conséquence de la part d’un auteur, dont le faible est toujours d’insister sur le mérite de son invention.

Nous ne pousserons pas plus loin les considérations générales dans lesquelles nous venons d’entrer à l’occasion des divers moyens de prothèse qu’on a proposés pour les cas d’amputation de la jambe , et nous aborderons immédiatement ceux qui sont spécialement destinés à l’amputation sus-malléolaire. Il serait fastidieux, si ce n’est complètement inutile, de décrire tour à tour, avec détail , chacun de ces appareils ; aussi nous contenterons-nous d’insister sur ceux qui nous paraissent réunir le plus de conditions favorables, et particulièrement sur les bottines^ ainsi nommées parce qu’en effet, à l’instar des bottes, elles prennent exclusivement leur point d’appui sur la jambe.

La bottine de Solingen^ décrite à grands traits par Dionis, consistait particulièrement en un pied artificiel, fixé à deux attelles d’acier ; celles-ci remontaient le long de la jambe et étaient maintenues entre elles par un écrou solide. L’intérieur était rempli inférieurement par un coussin sur lequel reposait l’uxtrémité du moignon. Celle de Briininghausen^ plus compliquée, se composait de quatre pièces principales , qui représentaient , l’une le mollet, l’autre le talon, la troisième les orteil^, la quatrième le corps du pied proprement dit. La première était en cuivre, les trois autres en bois, et l’ensemble reproduisait, autant que possible, les articulations principales du pied à l’état de na-

ture. En outre, Finterieur de Fappareil était garni d’une peau de chien dont le poil était dirigé en haut, tandis que le moignon était enveloppé par une peau analogue , mais dont le poil était dirigé en sens inverse. Le fond de Fappareil était enfin rempli par un coussin élastique. Comme on le voit, Bruninghausen était bien pénétré des véritables principes qui doivent diriger dans la confection de ces moyens de prothèse , et iF avait fait tous ses efiPorts en multipliant les points d’appui, pour éviter à la cicatrice des pressions et des tiraillemens, mais il n’avait pas entièrement atteint le but, et sa bottine péchait tout au moins par une trop grande complication.

Celle de Witi), construite d’après les principes de celle de Solingen, en offrait tous les inconvéniens.

Ravaton, lui aussi, s’attacha à garantir, le plus possible, la cicatrice du moignon, et imagina de faire porter le poids du corps par tous les points de la surface extérieure de la jambe. Il fit construire, à cet effet, une bottine conique dans laquelle l’extrémité libre du moignon se trouvait comme suspendue, et par conséquent à l’abri de toute pression directe et trop forte de la part du coussin inférieur ; mais il résultait de là un danger plus grave que celui qu’il avait cru éviter; car, indépendamment des excoriations qui avaient lieu çà et là sur les divers points de la surface du membre, la peau se trouvait encore, pendant la marche, repoussée fortement en haut, d’où tiraillement à la cicatrice, et souvent déchirure de celle-ci. Voici, du reste, un exemple qui fera apprécier, mieux que tout ce que nous pourrions dire, les inconvéniens de cet appareil. Morand rapporte, dans ses Opuscules de chirurgie^ que le cavalier du régiment de Schomberg amputé à Landau, à la partie inférieure de la jambe, par Ravaton lui-même, put en effet se servir tout d’abord de la bottine et aller rejoindre son régiment en Dauphiné; mais qu’au bout d’un mois sa plaie se rouvrit, et qu’il fut obligé d’entrer à l’hôtel des Invalides. Le repos et des soins appropriés amenèrent la guérison, mais l’accident se renouvela, et l’amputé, pour en

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éviter le retour indéfini , fut forcé , dit Morand , d’abandonner pour toujours son premier appareil et de faire usage de la jambe de bois ordinaire, c’est-à-dire du pilon.

Les bottines coniques ont encore un inconvénient, signalé par M.Goyrand, d’Aix : c’est que les muscles du mollet s’atrophiant chaque jour davantage par suite du travail ordinaire de résorption, et aussi par la pression de l’appareil, il arrive un moment où les dimensions du contenant et du contenu ne sont plus dans les rapports voulus, et bientôt on voit le moignon vaciller, la marche cesser d’être sûre, et la peau s’excorier sur les points où le froissement est plus prononcé. Enfin Sabatier ajoute à tous ces inconvéniens que les amputés se heurtent en marchant contre les corps voisins , et que même l’un d’eux lui a fait les sollicitations les plus pressantes pour qu’il lui coupât une seconde fois la jambe au lieu d’élection. ^

Verduin, comme nous l’avons déjà dit, avait, bien avant tous ces auteurs, imaginé un appareil qui, s’il n’était pas exempt de reproches, donnait au moins une garantie de plus contre les accidens dont nous venons de parler, et cela parce qu’il faisait supporter à la cuisse elle-même la majeure partie de la pression. Sa jambe se composait en effet : 1° d’un pied de bois recouvert d’un bas et d’un soulier ; 2° d’une botte en cuivre; 3“ d’un cuissart avec articulation au niveau du genou; seulement celle-ci était rendue inflexible pendant la marche; de plus, un bas en peau de chamois enveloppait le moignon et la cuisse, et un coussinet élastique servait à maintenir la cicatrice.

La bottine dont faisaient usage les amputés de Vacca-Berlinghieri est, selon M. Salemi, de l’invention du docteur Mori, de Pise; elle offre tous les inconvéniens des appareils du même genre. Cela se conçoit, puisque le coussin intérieur sert de point d’appui unique au moignon. Seulement rinventeur avait pensé qu’en articulant le pied par ginglyme avec le reste du membre, il en rendrait l’emploi plus facile; mais cette modification a été loin de répondre à l’espérance* qu’il en avait conçue; car, sans pro-

teger davantage la cicatrice, elle n’a réussi qu’à ajouter une complication de plus et à donner moins d’assurance à la marche. Ajoutons, avec M. Salemi, que l’appareil tout entier étant de métal, et par conséquent très-lourd, l’amputé en éprouvait bientôt une grande fatigue, etc., etc.

M. Salemi , de Païenne, a , lui aussi , proposé une jambe artificielle. Elle consiste particulièrement en une tige de botte en cuir, un pied en bois, et un bas en peau de chamois, destiné à em velopper exactement le moignon, à l’exemple d’un doigt de gant. La première pièce est fixée à six tiges de fer, qui s’insèrent solidement en bas au pied artificiel, et en haut à une zone en métal qui s’ouvre et se ferme au moyen d’une vis quand la jambe est dans l’appareil. C’est aussi à cette zone que s’attache l’extrémité supérieure du bas; enfin, un coussin existe intérieurement et sert de second point d’appui au moignon. M. Salemi, en modifiant ainsi la jambe de Bruningbausen , l’a rendue évidemment plus applicable, et a diminué les chances d’excoriations , mais il a été loin encore d’atteindre complètement le but, sous ce dernier rap’port. En outre, elle ne met pas à l’abri des inconvéniens qui résultent de l’atrophie successive du membre dont nous venons de parier. Ajoutons enfin (et c’est là pour nous le reproche le plus sérieux qu’on puisse adresser aux bottines) que la marche est généralement mal assurée, et surtout qu’elle devient promptement une cause de fatigue pour l’amputé, parce que le bras de levier est très- court et que le poids de l’appareil se trouve porter exclusivement sur la jambe.

La question en était là, laissant toujours, faute d’appareil convenable, les chirurgiens indécis sur le parti à prendre dans le cas où les deux amputations étaient possibles, lorsqu’on 1835, M. Mille, d’Aix, imagina une jambe artificielle nouvelle qui permit à M. Goyrand de pratiquer plusieurs amputations sus malléolaires. Pour ne rien omettre, nous emprunterons la description de cet appareil au mémoire que ce dernier chirurgien a écrit sur le sujet en question ;

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« Use compose de quatre attelles en acier, dont deux jambières et deux fémorales. Ces attelles minces et légèrement creusées en gouttières se joignent à la hauteur dfi genou par une articulation à^tête de compas. L’attelle fémorale interne se prolonge supérieurement jusqu’à la hauteur de la partie interne de la racine de la cuisse, et se fixe en ce point à la zone supérieure; l’externe dépasse cette zone et s’élève jusqu’à la crête iliaque. La première est droite ; l’autre , arrivée au-dessus du grand trochanter, décrit une courbe qui contourne en avant cette apophyse, et vient enfin se fixer au-dessus d’elle à une ceinture en cuir qui entoure le bassjn. Les deux attelles fémorales sont en outre réunies à la hauteur de la racine de la cuisse par une zone en tôlcj ayant quatre pouces de hauteur, dont le bord supérieur, qui correspond en arrière à la tubérosité sciatique, est un peu renversé en dehors, garni d’un bourrelet, et sert de point d’appui principal. Au-dessus du genou, les deux attelles fémorales sont réunies antérieurement par une demi-zone d’acier, qui s’applique exactement à la partie antérieure de la cuisse, et qui est complétée en arrière par une pièce en peau ou en coutil, qui se serre derrière l’attelle externe , au moyen d’un lacet. Les deux attelles jambières sont réunies entre elles, en avant, depuis'^lé fond de la botte jusqu’au-dessous de la saillie formée par les condyles du tibia, par une autre feuille de tôle qui embrasse la partie antérieure du moignon, en s’accommodant à ses contours. En arrière, le moignon est embrassé par une demi-guêtre en peau, contiguë à la peau, qui recouvre la tôle antérieure et les deux attelles jambières sur leurs deux faces, et fortifiée par une feuille de tôle mince et flexible. Cette demi-guêtre se serre par un lacet en dehors du moignon , derrière l’attelle jambière externe. Le moignon est ainsi solidement fixé dans l’appareil, et son extrémité reste à quelque distance du fond de la botte, et ne porte nullement. Inférieurement, les deux attelles jambières se fixent solidement à une pièce de bois ayant dix-huit lignes ou deux pouces de

» hauteur, qui forme le fond de la botte ; puis, se renflant lé- >> gèrement pour imiter les malléoles, descendent sur les côtés >> de Farticulation du fond de le botte avec le pied. Le fond de >> la botte et l’extrémité inférieure des attelles jambières s’arti- » culent par un ginglyme angulaire parfait, avec un pied de » bois formé de deux pièces mobiles, l’une sur l’autre, dont » l’une, volumineuse, représente les régions tarsienne et méta- » -tarsienne, et la seconde les orteils. Les articulations du pied

avec la jambe, et des deux pièces du pied entre elles, sont mu- » nies d’un ressort disposé de telle manière que , dans l’état de >> repos, l’extrémité antérieure du pied est légèrement relevée, » et la pièce digitale dans la direction de la face plantaire de la » pièce principale. »

Si maintenant nous analysons cet appareil ; si nous pénétrons dans sa structure intime , et que nous interrogions avec impartialité le jeu des diverses pièces qui entrent dans sa composition, nous conviendrons qu’il est aussi heureusement conçu qu’habilement exécuté; mais, parla même occasion, nous rabattrons un peu des éloges exagérés qu’on lui a adressés. Nous dirons que, dans son ensemble, il constitue un progrès réel, et qu’il doit mériter la préférence sur tous ceux dont nous avons déjà parlé, mais, qu’à tout bien prendre , il ne renfefifte aucune idée nouvelle , et qu’il n’est remarquable que par la réunion des divers principes qui ont présidé à la construction de ces sortes d’appareils, depuis Ambroise Paré jusqu’à nos jours. Et, en effet, sa forme imite assez exactement celle du membre naturel , mais les modèles de Scultet ne laissent rien à désirer à cet égard. Les articulations du pied et du genou sont conservées , c’est encore vrai ; mais, comme on l’a vu, cette idée date de bien loin. Voudrait-on lui accorder l’avantage d’oÉFrir le premier exemple du point d’appui principal pris sur l’ischion? Ce serait encore une erreur , car un habile mécanicien’ anglais , M. Wsaudlasser , a imaginé, pour lui-même, bien avant M. Mille, un membre artificiel dans lequel se trouve la modification dont il s’agit, et

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c’est à lui qu’en doit revenir la gloire, si gloire il y a. Nous ferons remarquer en outre que l’articulation du genou de l’appareil Mille ne présente aucun avantage sur toutes celles qu’on avait employées avant lui. Elle pêche par les mêmes inconvéniens, et cela, parce que son inventeur n’a fait aucun effort pour y reproduire le mécanisme à la fois si simple et si ingénieux, dont la nature s’est servie pour cette articulation ; il y a même un oubli complet des lois les plus simples de la mécanique animale. Lorsqu’en effet, la flexion est portée à un certain degré , la chute est imminente, et ne peut-être évitée que par une attention continuelle de la part de l’amputé, et par suite d’efforts violons qui ne tardent pas à le fatiguer. Mais il y a plus ; évidemment l'articulation tibio-tarsienne manque de simplicité , et l’auteur a eu le tort grave de vouloir , si nous pouvons ainsi dire , faire mieux que la nature. L’articulation métatarso-phalangienne elle-même est sans doute ingénieusement exécutée , mais il y a à répondre qu’elle est complètement inutile , car , dans l’état de nature , lorsque , par exemple , le pied est maitenu dans un soulier, le jeu de cette articulation est à peu près complètement aboli. En la conservant dans sa machine, M. Mille n'a donc fait que consacrer une prétentieuse superfluité, une complication malheureuse , qui , sans besoin aucun , ajoute à la construction une difficulté de plus, et, ce qui est pire encore, rend la progression moins facile et moins assurée , etc. , etc.

Nous préférerions, sous ce dernier rapport, la jambe artificielle de M. Serre, de Montpellier, parce qu’indépendamment que l’articulation tibio-tarsienne est beaucoup plus simple , le pied , sans perdre de sa solidité, offre encore une légèreté remarquable , une portion de son épaisseur se trouvant formée par du liège. Nous dirons cependant contre l’ensemble de cet appareil nouveau , qu’il ne garantit pas assez complètement le moignon contre les froissemens extérieurs ; que, prenant son point d’appui principal seulement sur la partie moyenne de la cuisse , la peau est fortement repoussée en haut pendant la progression , et parti

tant peut facilement s’excorier ; enfin , que l’articulation du genou ne nous paraît pas assez heureusement comprise , et qu’elle mérité les reproches que nous avons adresses à celle de M. Mille.

Jambe artificielle nouvelle^

Comme nous l’avons déjà dit, il reste toujours, mêmeàla suite de l’amputation sus-malléolaire, une légère tendance à la flexion, non que les fléchisseurs gagnent par le fait^même de l’amputation une prédominance réelle sur les extenseurs , mais plutôt , peut-être , parce que , s’atrophiant par un manque d’exercice , ils diminuent dans tous les sens , se raccourcissent et entraînent par cela même le moignon de leur côté. Il résulte de là , surtout lorsque la guérison est tardive , qu’avec les appareils ordinaires, le membre n’a plus assez de force pour se maintenir dans l’extension, lorsque le poids du corps vient à reposer sur lui. Par la même raison , l’amputé ne peut faire de longues marches qu’au prix de violens efforts , et , ce qui est pire , il est sans cesse menacé de voir son membre fléchir et la chute arriver. Voilà même pourquoi la majeure partie de ceux qui ont proposé des jambes artificielles se sont déterminés à ne permettre la flexion que pour la station assise , et à maintenir le membre pendant la marche à l’état d’extension.

Pour obvier à cet inconvénient , quelques mécaniciens avaient inlaginé d’ajouter à l’appareil un ressort qui vint en aide aux muscles extenseurs. Mais comme la puissance d’un ressort va toujours en augmentant, à mesure qu’on le tend davantage , il en résultait qu’on obtenait précisément un effet inverse de celui qu’on s’était proposé, c’est-à-dire une action faible quand le membre était dans l’extension , très-forte , au contraire , pendant la flexion. On comprend sans peine alors combien les membres construits sur ce principe devaient être gênans pour les amputés, et combien promptement ils devaient s’en trouver fatigués : aussi étaient-ils bientôt forcés d’en suspendre Pusage.

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Quant à nous , nous avons suivi une marche pre'cisément contraire : convaincus que nous étions qu’on n’atteindrait complètement le but qu’en favorisant l’extension sans toucher en rien à la flexion , nous nous sommes exclusivement attaches à chercher un mécanisme qui pût produire ce double résultat , et voici comment nous y sommes parvenus :

Nous avons introduit dans l’appareil le principe sur lequel repose le mode d’action de la fusée d’une montre, en ayant soin, bien entendu , d’en exagérer la puissance. On sait en effet que, dans ce mécanisme , l’action du ressort est rendue régulière par la différence de longueur du bras du levier sur lequel la chaîne doit agir , et cela , parce que ce bras devient d’autant plus court que la force elle-même devient plus considérable. Le principe étant trouvé , il ne s’agissait plus que d’en faire l’application ; ce n’était plus que l’affaire d’un ouvrier intelligent; le problème était résolu. Voici en peu de mots la description de l’appareil tout entier :

Une gaine en cuir épais ayant la forme d’un cône h base supérieure, et matelassée intérieurement, est destinée à embrasser la cuisse d’une manière exacte , et de façon à prendre des points d’appui sur toute l’étendue de sa surface; par son contour supérieur, elle touche en outre à la tubérosité sciatique , et, comme celle de M. Mille, supporte en ce point la majeure partie du poids du corps.

A cette gaine se trouvent fixées latéralement deux tiges d’acier , qui descendent jusqu’au genou , et s’articulent à ce point par un ginglyme parfait avec deux autres qui représentent la jambe, se courbent un peu au niveaû du mollet, et se terminent inférieurement à un pied artificiel. Une gaine en cuir existe également à la jambe pour embrasser le moignon et le protéger contre les violences extérieures : voilà pour la charpente générale de l’appareil, pour son squelette, si nous pouvons ainsi dire. Voyons maintenant la puissance qui doit le mettre en jeu, et arrêtons-nous particulièrement au genou , puisque , comme nous

venons de le dire , c’est là que gît tout le secret de notre invention.

Un ressort ressemblant à celui d’une batterie de fusil est destinëà concourir à l’extension de la jambe et voici comment : à son extrémité libre se trouve une grosse chaîne de montre qui transmet son action à la fusée dont nous venons de parler. Celleci est fixée sur la lame d’acier, située au côté externe de la jambe ; mais ce n’est pas tout ; il nous fallait , avons nous dit, une puissance forte dans l’extension, et nulle, ou à peu près, dans la flexion. Eh bien î rien de plus facile. Il s’agissait tout simplememt de disposer d’une manière particulière les diverses pièces dont nous venons de parler ; pour cela, il nous a suffi de fixer l’extrémité de la chaîne , opposée au ressort , sur un bras du levier , placé de telle sorte que , lorsque le membre est dans l’extension , la chaîne agisse presque dans la tangente de l’arc de cercle décrite par ce bras de levier ; tandis que dans la flexion, au contraire , et lorsque l’arc du cercle est parcouru de 90 degrés environ, l’action du ressort passe par la ligne des centres. Il résulte évidemment de là, en effet , que le moment delà force va successivement en augmentant , à mesure que le membre approche de l’extension complète , et qu’il diminue au contraire graduellement pendant la flexion , au point même de devenir complètement nul quand celle-ci a atteint son dernier dégré ; or , c’était bien là le but que nous nous étions proposé.

Nous n’insisterons pas davantage sur la description de notre appareil, persuadés que nous sommes que ce que nous venons d’en dire suffira pour tous ceux qui auront quelques connaissances en mécanique. Ajoutons seulement que le pied est en bois , et qu’il est articulé par gîhglyme , avec un cylindre de même substance sur lequel se fixent les extrémités inférieures des lames d’acier dont nous venons de parler.

Maintenant , est-il bien certain que nous soyons parvenus à résoudre d’une manière satisfaisante le problème que nous nous étions proposé? Nous en sommes aujourd’hui plus convaincus que jamais. Aussi bien , ce n’est pas sur les inspirations toujours

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bienveillantes de l’amonr propre d’auteur que se fonde notre conviction , mais bien sur des faits nombreux , mais bien surtout sur l’approbation formelle que nous avons reçue de vous , messieurs , par l’organe du rapporteur éclairé que vous aviez chargé de vous rendre compte de notre appareil. Au reste , tout a été produit au grand jour , et vous avez pu tout constater par vous-mêmes : vous avez tous vu avec quelle facilité et sans fatigue aucune , les amputés que nous avons eu l’bonnneur de vous présenter , marchent , courent , sautent , montent et descendent les escaliers , s’asseyent , se relèvent , et , pour tout dire en quelques mots , se livrent à tous les exercices ordinaires de la vie. Nous nous rappelons encore l’espèce d’étonnement avec lequel vous avez accueilli l’un d’eux , lorsque vous l’avez vu sauter à la corde, avec la même aisance que s’il n’avait subi aucune mutilation. L’illusion a été même si parfaite , qu’à l’exemple de l’honorable président de l’Institut plusieurs d’entre vous n’ont pu décider , à la vue seule, qu’elle était la jambe naturelle , et, pour éviter une erreur, ont eu besoin d’en appeler au toucher.

Quelques-uns, il est vrai , ont dû subir préalablement une sorte d’apprentissage ; ils ont eu besoin de s’exercer, d’étudier par la pratique le jeu des articulations, et de coordonner la puissance de leurs muscles à celle des ressorts employés, de s’habituer enfin, comme nous l’avons déjà dit, à l’ensemble de l’appareiL Mais , la plupart d’entre eux ont acquis, de prime-abord, toute l’expérience nécessaire, et on les a vus, en très-peu de jours, ne le céder en rien à ceux qui en faisaient usage depuis plusieurs années. L’un d’entre eux surtout, M. de M... , s’est fait remarquer sous ce rapport parmi tous les autres. Dés le premier jour, en efiFet, il a pu faire sans fatigue des courses prolongées, et il a su se servir de son appareil avec une si grande facilité, que le ministre de la marine, à qui il était venu faire une réclamation à ce sujet, a sérieusement douté qu’il eût jamais subi une amputation, et a dû s’assurer par lui-même qu’il était bien réellement porteur d’une jambe arti-

ficielle , pour ne pas croire à une monoinanie de sa part ou à une mystification.

Cependant, on a fait contre notre appareil quelques objections que nous ne pouvons pas laisser sans réponse ; c’est par là que nous terminerons ce mémoire.

M. Larrey a d’abord blâme les points d’appui que nous avons pris, d’une part sur la tubérosité sciatique, et d^autre part sur le grand trochanter, se fondant sur ce fait, que le contour supérieur du cercle crural , quoique arrondi et matelassé , excorie ou peut excorier la peau de ces divers points, et particulièrement les parties sexuelleschez la femme. Nousn’avons qu’un motà répondre, c’est qu’aucun des amputés, qui se servent de notre appareil, n’a eu à souffrir d’un accident semblable. Les femmes surtout sont parfaitement garanties , et cela par une bonne raison , c’est que cet appareil est échancré au niveau des parties externes de la génération, et qu’il n’arrive pas jusqu’à elles. M. Larrey ajoute qu’il serait plus rationnel et plus avantageux de faire porter les principaux points d’appui sur la hanche et autour du bassin : C’est en effet ce que nous avons fait dans le principe ; mais nous avons été bientôt forcés d’y renoncer par la fatigue et la gêne plus grande qu’en éprouvaient les amputés. Ce double inconvénient est du reste facile à concevoir ; qu’il nous suffise -de l’avoir signalé.

Après avoir attaqué notre appareil de toutes les maniérés , el dans sa construction et dans son application, M. Larrey termine cependant son rapport en concluant qu’il mérite l’approbation de l’Académie des sciences, et cela, parce que, selon lui , on y trouve un perfectionnement dans le ressort qui favorise la flexion du genou. Nous pensons que l’honorable rapporteur a voulu dire L'extension, car, sans cela , nous serions forcés de déclarer qu’il n’a pas une idée exacte du mécanisme réel que nous avons employé. Il est d’autant plus^probable que c’est une simple substitution de mots, qu’il a avancé, comme nous l’avons vu , que la jambe conserve après l’amputation une grande tendance à la

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flexion, et que c’est même de toutes les circonstances celle qui rend si difficile et si embarrassant l’emploi de tout appareil analogue à celui que nous avons propose. Or, sans la supposition que nous venons de faire, il y aurait contradiction flagrante entre la conclusion et les principes poses par M. Larrey.

On a dit encore contre notre appareil, qu’il était trop lourd et trop compliqué; mais ces nouvelles objections ne sont pas plus fondées que les précédentes, et sont, comme elles, contredites par les faits. Le poids, en effet, dépasse à peine celui d’un cuissart ordinaire. Au reste, nous avons vu des personnes très-faibles marcher toute la journée avec notre jambe artificielle, et n’éprouver, le sôir, qu’une fatigue modérée. Ce fait en dit plus que tous les raisonnemens qu’on pourrait faire à ce sujet. Rappelons, toutefois, que le ressort du genou, en venant en aide aux muscles extenseurs, explique jusqu’à un certain point cette particularité, et établit une sorte de compensation avec l’excès de pesanteur dont on se plaint. Quant à la complication qu’on nous a eValement opposée, nous la nions formellement. Rien de plus simple, au contraire, que le mécanisme que nous avons employé, et nous avons plusieurs fois acquis la certitude qu’avec un modèle l’ouvrier le moins intelligent peut aisément le reproduire.

Enfin, on a encore reproché à notre appareil d’être trop dispendieux , et de ne pouvoir être utile qu’aux personnes riches : n'ous répondrons que nous l’avons tellement simplifié qu’il peut être aujourd'hui à la portée de toutes les fortunes. Et d’ailleurs, est-ce bien là une objection sérieuse? Nous ne saurions le croire. Quoi ! l’amputation sus-malléolaire entraîne évidemment après elle beaucoup moins de chances de mort que celle pratiquée au lieu d’élection , vous êtes forcés d’en convenir, et pourtant vous voudriez qu’on eût recours de préférence, pour le pauvre, à cette dernière, par la seule raison qu’il ne pourrait se procurer un appareil convenable ! Mais, selon vous, le pauvre a donc moins que le riche le droit de vivre? Ce serait , vous le voyez, exprimer un odieux mensonge ; ce serait une sorte d’attentat à l’humanité.

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