CONSTATATION DE LA CHROMOCRINIE. DIAGNOSTIC
La possibilité d'enlever complètement, par une lotion huileuse, la matière noire ou bleue déposée accidentellement à la surface de la peau de certaines régions, et particulièrement des paupières inférieures, est un fait tellement caractéristique , qu'il suffirait , à lui seul , pour établir le diagnostic d'une manière précise, s'il n'y avait pas à se tenir eu garde contre la simulation. Rien n'est plus simple, en effet, à l'aide de différentes substances colorantes étrangères au corps humain, que d'imiter les taches de la chromhidrose vraie. La reproduction spontanée de ces mêmes macules, d'une manière appréciable, au bout d'un certain temps, sur la région qui a été préalablement ramenée à son état normal, est certainement la garantie la plus irrécusable de la réalité de l'alTectioD. Mais, nous l'avons déjà dit, la constatation de ce phénomène offre, dans quelques cas, des difficultés d'observation. La simulation peut encore réussir à entretenir l'erreur et annuler ainsi l'épreuve. Nous devons donc faire tous nos efforts pour réunir la plus grande somme possible d'éléments de conviction. Il faut que le médecin mis en présence d'une personne dont les paupières sont noires, puisse arriver faci-
lement el promptement à dissiper tout soupçon de supercherie à l'égard du malade et toute crainte de mystification pour luimême.
Nous nous abstiendrons d'invoquer les arguments de Tordre moral qui, quand il s'agit de certains sujets, peuvent seulement servir de forte présomption en leur faveur. Qu'on nous permette simplement de faire remarquer la valeur que peut acquérir, aux yeux d'un grand nombre de médecins, la continuation de Taccomplissement des devoirs religieux par les personnes pieuses qui se rendraient coupables , si l'affection était simulée chez elles, au moins d'une ridicule mascarade.
Nous ne parlerons pas de l'ennuyeux assujettissement imposé par cet inutile barbouillage exécuté, chaque jour, pendant des années, en cachette des membres d'une famille. Si, au début de l'affection, celte coloration anormale peut attirer l'attention sur une personne, l'aspect qu'elle imprime à sa physionomie lui devient tellement ordinaire après quelques années que l'entourage de la malade, une grande partie de la ville qu'elle habite, n'y prend plus garde.
Abordons immédiatement les preuves physiques.
Les troubles de la santé qui ont précédé le début de l exsudation ou qui l'accompagnent, doivent être notés avec soin; mais, comme on l'a vu, ils n'ont rien de caractéristique, d'essentiel, et parfois une santé parfaite en apparence peut coïncider avec la chromocrinie.
L'examen des taches peut, pour un observateur exercé, qui a vu beaucoup de cas, qui a concentré fortement son attention sur ce sujet, lui fournir quelques notions utiles; mais comme l'affection est rare, comme beaucoup de circonstances, encore mal appréciées, peuvent leur imprimer des caractères variables, cet examen ne peut avoir qu'une valeur accessoire. Il sera très important de constater, s'il y a lieu, que la surface colorée anormalement est terne, non luisante, ne donnant pas l'idée d'une couche liquide ou huileuse, que
le duvet de la peau n'est nullement coloré. On écartera ainsi, d'une manière à peu près certaine, la possibilité de l'usage d'un cosmétique coloré, et en particulier d'un corps gras.
On s'assurera en même temps qu'il n'existe pas de réserve de matière colorante agglutinant les cils. On noiera l'injection du réseau veineux sous-cutané. Enfln, on fixera les limites de la surface atteinte.
La nécessité de l'intervention de l'huile pour nettoyer complètement la peau éliminera naturellement toutes les substance colorantes solubles dans l'eau et celles qui à l'état pulvérulent, peuvent adhérer à la peau (poussière de charbon).
On remarquera qu'à l'aide d'un doigt, ou d'un linge sec, on ne peut pas agrandir à volonté les limites de la tache.
Quand on voudra nettoyer les surfaces pour les soumettre à l'épreuve de la reproduction spontanée, il faudra le faire assez complètement pour qu'à l'aide d'une bonne loupe il ne soit plus possible de voir, sur micim point, le moindre corpuscule noir. En négligeant cette précaution indispensable, MM. les membres de la commission delà Société des hôpipaux, ayant à se prononcer à l'égard de la jeune dame qui leur a été soumise, ont pu avoir recours à l'échafaudage d'hypothèses qui leur a servi à détruire la conviction qui s'était établie dans l'esprit de M. Béhier lui-même, vers la fin de la première séance. On n'eût pu invoquer une illusion d'optique, due à la sueur, à la matière sébacée alternativement sécrétée et évaporée l \ (sic), à la pâleur de la face, etc., etc., pour expliquer la réapparition d'une teinte noire, si la peau des paupières eù tété parfaitementramenée à sa coloration normale.
Celle épreuve ne peut réellement être tentée que lorsque la maladie étant récente la sécrétion fort active, la malade elles membres de la famille affirment qu'il suffit d'un temps très court pour voir le phénomène de la coloration se renouveler.
Il ne faut pas oublier qu'une foule de circonstances peuvent influencer les fonctions de sécrétion. Ne sait-on pas
combien la laclalion peut diminuer ou même se suspendre brusquement à l'occasion de causes légères en apparence? Pourquoi n'en serait-il pas de même d'une sécrétion pathologique aussi mal connue et aussi limitée? Sans doute, il est indispensable de ne pas quitter l'appartement dans lequel se trouve la personne soumise à l'épreuve, mais n'est-il pas puéril de supposer qu'elle puisse seule, s(ms miroir, en présence d'observateurs défiants, se repeindre en quelques minutes les surfaces qui viennent d'être nettoyées. Il |)araitrait cependant que le professeur Spring et ses collègues ont pu être mis en défaut par une très habile jeune fille il est très fâcheux que les médecins belges n'aient pas donné l'explication de ce tour d'adresse.
Le sac de gaze enveloppant la lête et le cou, parfaitement scellé à la nuque, employé par MiVI. Cabasse etMagnin, nous paraît présenter des garanties suffisantes et offrir une exécution facile.
Quant à la reproduction opérée à l'aide de l'ingénieux procédé que M. le docteur Dechambre a fait connaîire, elle est tout simplement impossible; notre honorable confrère l'admettra avec nous, du moment où les cils ont été reconnus, avant l'épreuve, parfaitement libres de tout amas de matière colorante. En tout cas, il ne pourrait rendre compte que delà coloration d'une zone très étroite, en rapport avec la dimension des cils, jouant le rôle de pinceau. Les obsevaleurs ne pourraient pas suivre les progrès de taches envahissant les quatre paupières, le front, les joues, comme l'ont vu les docteur Teevan, l^ousquet. Billard, etc.
L'épreuve du collodion a l'avantage d'économiser le temps, de ne pas fatiguer le sujet, de s'accommoder parfaitement aux cas où la sécrétion a besoin de 8, 10, 24 heures pour se reproduire d'une manière sensible; mais elle a des inconvénients que nous avons déjà signalés. Nous ne reviendrons pas sur les précautions dont nous croyons l'emploi indispensable pour assurer le succès.
EnOn reste l'examen microscopique et chimique. Pour recueillir la matière colorante, nous conseillons l'usage d'un pinceau imprégné de glycérine, si on ne désire avoir que de petites quantités. Autrement, en priant la malade de laver, chaque jour, les paupières colorées, à l'aide d'un pinceau trempé dans l'huile et exprimé ensuite sur un godet de porcelaine, enobteindra, au bout d'un (emps variable, une assez grande quantité de liquide fortement coloré, pour permettre des essais chimiques. L'élher, qui ne dissout pas la matière colorante, servira à l'isoler.
A l'aide de ces différents moyens on arrivera à se former une conviction et à reconnaître la chromhidrose vraie de la coloration artificielle de la peau.
Il n'y a pas lieu d'établir le diagnostic entre les taches de la chromhidrose et l'ecchymose des paupières; ce n'est qu'à grande dislance seulement, qu'il pourrait y avoir un moment d'indécision.
Resterait à décider s'il n'y a, dans les différentes observalionsquenous avons recueillies, qu'une seule espèce de cJiromocrinie, ou si les cas observés par les médecins irlandais, le docteur Bousquet, le professeur Bàrensprung sont une hypersécrétion des follicules sébacés, tandis que ceux étudiés par nous à Brest, par les docteurs Maker à Colmar, Kirchberg à Nantes, Biaise à Gerpunsart, etc., seraient dus à une exsudation simple de matière colorante. C'est ce qu'il ne nous est pas possible dédire, aucune étude microscopiqueet chimique n'ayant encore été faite avec soin jusqu'à ce jour; en tout cas, ce ne serait qu'une question très secondaire, car il n'en resterait pas moins à rechercher la cause de la présence d'une matière noire ou bleue dans la sécrétion sébacée. Notis ne pouvons admetlreavec le professeur Bârensprungque lespoussièrestenuesen suspension dans l'atmosphère suffisent,en adhérant à la couche de matière sébacée qui recouvre la peau, pour la rendre noire en si peu de temps. Nous laissons à M. Ch. Robin, bien autrement autorisé que nous à aborder cette partie
de noire sujet, le soin de discuter la nature de la substance colorante exsudée et l'espèce d'orifices qui lui donne passage.