IV. Khâlid
Belâdhori^) et Madâini') racontent que la noayelle de la mort d'Àbou Bekr arriva en Syrie au mois de Bedjeb, au beau milieu de la bataille de Yâcouça , et le dernier ajoute qu'elle fiit accompagnée d'une lettre qui ôta à Ehalid le commandement de l'armée de Syrie pour le donner à Âbon Obaida ibn al-Djarràh.
Nous avons vu plus haut^) ce qui donna lieu au récit de cette bataille de Yâcouça; ici nous voyons pourquoi ils disent qu'elle a été livrée au mois de Bedjeb. Il y avait une ancienne tradition, qui toutefois est indubitablement fausse, d'après laquelle la nouvelle de la mort du khalife arriva pendant la bataille du Yarmouk (Yarmouth). Saif*) rapporte le même détail quoiqu'il ne cadre guère mieux dans sa chronologie^). La nouvelle ne pouvait gagner la Syrie qu'en Bedjeb, et voilà ce qui peut avoir détermine la date de la bataille fictive. Du reste la bataille dn Yarmouk- Yâcouça a en effet eu lieu en Bedjeb, comme nous le verrons plus tard.
Le rapport de Madâini sur la démission de Khâlid, quoique confirmé par Saif, ne supporte pas mieux un
autorités chez Tab. I, Vif a, 18 et soiv., comp. Yacoabi II, M), Madâini (Tab. VtVv, 16) a lundi le 22 ce qui est une faute. Comp. aussi Oêd aUghâba III, ^^* M. Wellhausen 59 n. 5 a lundi 13 Djom. II, ce qui semble une faute cléricale. Eutychius 264 a inexactement 28 Djom. II. Quant à la date de 8 Djom. Il qu'ont Masoudi TaMh CaI, 10 et suiv. et Elias Nisib., elle répond au commencement de la maladie.
1) P.îlf. 2) Tab. I, r(Vv, 12, Vtff, 17 et suiv., Vifô, 10 et soif,
8) P. 68. 4) Tab. I, M*l, 6 et suiv., i*^V, 7; comp. Vl*lô, 8 et suif.
5) Voir ci-dessus p. 60,
examen scrupuleux. Cette tradition s'est formée de la manière suivante. Omar n'aimait point Ehâlid; il n'avait pu s'empêcher de protester contre la rigueur avec laquelle Khâlid avait exécuté les ordres sévères d'Abou Bekr contre les apostats, et Ehâlid n'ignorait pas l'hostilité d'Omar. Quoi de plus naturel, c'est ainsi qu'on raisonnait^ que l'ordre d'Omar, donné dès son avènement au pouvoir, de remplacer Khâlid par le pieux Abou Obaida? Cette argumentation et d'autres de la même force conduisirent à la conclusion que les choses s'étaient en effet passées aiusi, La confusion de Yarmouk (Yarmouth) avec Yarmouk (Hiéromax) y a contribué pour sa part, puisqu'on savait que la bataille du Yarmouk a été la dernière où Ehâlid eût le commandement en chef.
Khâlid avait-il été revêtu du commandement, de sorte qu'on pouvait le destituer à l'occasion? Comme nous l'avons vu plus haut^)i Amr avait eu le commandement en chef jusqu'à l'arrivée de Khâlid, et il est très vraisemblable qu'il l'avait encore à la bataille d'Adjnâdîn. Outre par les témoignages d'Eutychius et de Belâdhori ^), cela nous est confirmé par les chroniqueurs, tels qu'Ibn al-Athîr et Ibn Khaldoun, qui, à l'exemple de Saif, placent la bataille du Yarmouk en l'an 13 et conséquemment celle d'Adjnâdîn en 15 ^), et qui nomment Amr comme généralissime dans cette dernière journée ^). D'autre part les traditions qui donnent le commandement en chef à Khâlid dès son arrivée
1) P. 24 et 33. 2) P. (t^A, 10, ^a, 1. dern.
8) Nowairi (ms. 2 ^ f . 28) reprend Ibn al-Athîr à ce snjet. 4) Caassin III, 498 et suiv., Weil I, 40, Kremer p. 9.
en Syrie ^) , ne sont nullement d'accord sor la question de gEToir si Aboa Bekr a établi Ehâlid comme Emir^) on si ce sont les autres capitaines qui^ lors de la bataille, lai ont confié le commandement par respect pour sa bravoure reconnue. Dans le premier cas, la dignité suprême de E[hâlid aurait à peine duré deux mois. Nous lisons chez Belâdhori *\ que Ehâlid avait été le généralissime dans tous les combats, et dépossédé par Omar dès son avènement, mais cela est simplement ridicule. Car entre la bataille d'Âdjnadîn et cette date aucun fait d'importance n'a eu lieu.
D'ailleurs, de supposer que le prudent Omar' se serait empressé de remplacer l'excellent capitaine, à peine revenu de ses glorieux exploits dans la bataille d'Adjnadîn ^), et cela par un homme pieux, humble et désintéresse à la vérité, mais sans courage personnel et sans énergie ^), serait si absurde qu'on s'y refuserait même sans qu'il y eût des témoignages. Car on ne saurait douter que déjà du viv&nt d'Abou Bekr ce ne fût en réalité Omar qui tenait les rênes du gouvernement^). Une anecdote qu'on trouve dans une glose du manuscrit de la Hidâya à Leide le prouve clairement. Nous savons qu'aux premiers temps on employait une partie du produit de la dîme aumônière
1) Bdâdh. (♦I, ni.
2) C'est ce que disait Wâkidi, Agh. XV, 11*, 12 Ç^«^ li* j^^' y!^
8) p. ih. 4) Belâdh. î^l**.
5) Corap. Fotouk vf, p8.-Wâkidi f*» é) Comp. Weil I, 87 d. 2.
à gagner des chefs puissants à l'Islam ou à racheter leur hostilité ^). Du nombre des derniers étaient al-Abbâs ibn Mirdâs, Oyaina ibn Hiçn et Alcama ibn Olâtha. Ceux-ci se présentèrent un jour devant Abou Bekr afin d'obtenir une assignation pour leur part de cet argent. Âbou Bekr la leur donna ^). Puis ils se rendirent auprès d'Omar pour demander son seing (qui était donc nécessaire). Omar non seulement refusa de signer, mais il déchira le papier d'Âbou Bekr. »Dieu a glorifié l'Islam, dit-il, et si vous ne restez pas fidèles^ il y aura Tépée entre vous et nous". Us retournèrent chez Âbou Bekr et lui dirent: >Êtes-YOus le khalife ou est-ce Omar, s'il lui plaît?" Et Abou Bekr approuva le procédé d'Omar. — D'ailleurs, il est très probable que l'envoi de Ehâlid en Syrie était l'ouvrage d'Omar lui-même ^), et certes ce n'était pas parce qu'il lui enviait l'honneur de la conquête de l'Irak.
Cependant ces témoignages ne nous font pas défaut. Eutychius rapporte^) qu'Omar, après son avènement au khalifat, ôta le commandement à Amr ibn al-Âci pour en revêtir Ebàlid, et que ce ne fut qu'au siège de Damas qu'il nomma Abou Obaida à sa place. D'autres en disent autant par rapport à ce dernier fait ^), qui semble conforme à la vérité, pourvu que nous le rapportions au second siège, après la bataille du Tarmouk. D'après le témoignage una-
s* 1) On les sommait ^^ ïJl^jU .
8) Tab. I, W, 3; comp. t*îl*», 16 et suiv.
4) Annales II, 278; comp, 268 où il dit qu'Amr était le ehef.
6) Belâdh. Jîô, in, 1 et îfl.
nime ce fat Ehâlid qui signa le traité conclu en Redjeb 14 avec la ville de Damas et qui fut ratifié en Rabf II de Tan 15. Il faut donc qu'il ait eu le commandement à cette époque-là. D'après Saif aussi, il en remplit les fonctions au siège de Damas '). Ibn Cotaiba dit que Ehâlid conquit la plus grande partie de la Syrie ^); il lui attribue même la prise de Jérusalem ^). Dans la tradition de Saif, c'est Ehâlid qui commande dans la bataille du Yarmouk, et il semble que sur ce point la tradition était si positive que l'auteur du Fotouh^ quoique nommant Abou Obaida comme généralissime, lui fait céder le commandement pour cette journée. Ce que Yacoubi ^) fait dire à Omar à la nouvelle de la victoire du Yarmouk: » louange à Dieu qui a donné la victoire à Abou Obaida, car par Dieu! s'il n'eût pas réussi, on eût dit: si seulement Ehâlid ibn al-Walîd avait commandé!" est de pure fantaisie. — Mais il y a plus. Le célèbre ouvrage Gharib al-hadith d'Abou Obaid al-Câsim ibn Sallâm (f 224) renferme une tradition ^) qui a tout l'air d'être authentique: > Plusieurs personnes, dit l'auteur, m'ont raconté d'al-A*^mash, d'Abou Wâil, d'Azra ibn Gais, qui a dit: > Ehâlid ibn al-Walîd fit la khotba et nous adressa ces paroles: Omar m'a établi chef de la Syrie, lorsqu'elle lui causait des soucis, mais à présent que la Syrie s'est couchée paisiblement^) et qu'elle est devenue blé
1) Tab. I, ï*lôî, 16 et soi?. Comp. Osd aUghdba II, (♦!** vJlA^O gX^Î^ .
2> P. in.
3) P. i'; comp. la citation de ce passage chex Nawawi fil.
4) II. Î1., 3 a f .
5) Aussi dans le Fdik de Zamakhshari I, 108 et saiv.
6) \^)^ j^^ ; V. dans TAppendice.
et miel, il me renvoie et nomme un autre gouverneur. Là-dessus un homme s'écria: >Par Dieu, voici la rébellion"^). Ehâlid répondit: >non, pas de la vie d'Ibn al- Ehattâb (Omar), mais alors que les hommes se rangeront les uns de ce côté-ci, les autres de celui-là". Si donc Ehâlid a été nommé par Omar, cela n'a pu avoir lieu que simultanément avec la nouvelle de la mort d'Abou Bekr, et il ne saurait être question d'une démission de Ehâlid à cette époque-là. En rapprochant le récit d'Eutychius disant qu'une des premières actions du gouvernement d'Omar a été de remplacer Amr par Ehâlid, nous avons en même temps l'explication pourquoi l'on a placé ici la déposition de Ehâlid.
Les paroles par lesquelles, dans la tradition que nous venons de citer, celui-ci dépeint la situation de la Syrie ne conviennent nullement à l'état de choses avant la bataille du Yarmouk. Et elles ont une portée plus grande encore, lorsqu'on considère — nous le savons par Ibn SaM ') — qu'elles ont été prononcées dans la chaire d'Emèse. Ceci a pu avoir lieu soit avant la première prise de Damas en Redjeb 14, soit après la bataille du Yarmouk, à la fin de l'an 15 ou au commencement de 16. La première supposition est inadmissible puisqu'il est certain qu'en Rabf II de Tan 15 Ehâlid était encore commandant en chef. Il ne nous reste donc que la dernière date. Et je ne pense pas qu'il se trouve un savant qui veuille soutenir que ces paroles aient été prononcées longtemps après la démission.
1) Abon Yoasof Kit. al-kharddj av „ayez patience, o Emir, car c'est la rébellion".
2) Wûstenfeld, Regiater p. 123.
Le récit d'Ibn Ishàk ^) est intrinsèquement impossible à l'époque où il le place. Selon lui, Ehàlid n'aurait pas seulement été déposé immédiatement après l'avènement d^Omar, mais aurait été appelé en même temps à Médine pour rendre compte de son administration. Cela est en contradiction flagrante avec tout ce que nous savons. Car aussitôt après la bataille d'Adjnâdîn, Ehâlid se lance à la poursuite des ennemis et pousse jusqu'à Emèse. Puis, la supposition que Ehâlid, qui, après une marche accélérée par le désert vers la Syrie, n'avait pu prendre part qu'à la prise de Bosra et à la bataille d'Adjnâdîn, aurait déjà alors amassé de grandes richesses, est tout à fait inadmissible. Du reste, ce récit ne cadre point avec les traditions du même auteur d'après lesquelles la déposition de Ehâlid aurait eu lieu soit lors de la bataille de Fahl, soit pendant le siège de Damas*). Saif ^) raconte à peu près les mêmes choses qu'Ibn Ishâk, mais il les place mieux.