SUR
Jja gymnastique est l’art de diriger les exercices du corps de manière à conserver, à fortifier la santé, ou à guérir certaines maladies. Cette définition ne convient qu’à la gymnastique médicale , la seule dont il doive être ici question r et qui constitue une partie de l’hygiène , en même temps qu’elle offre des ressources précieuses à la thérapeutique.
Honorée et cul tivée avec enthousiasme par les anciens, la gymnastique était déjà soumise à des lois chez les premiers peuples de la Grèce , et, du temps d’Homère, on la considérait comme une partie indispensable de l’éducation des hommeslibres. Quoique spécialement appliqués à l’art militaire, les exercices du corps étaient alors pratiqués par tous les citoyens, qu’ils rendaient propres à supporter les fatigues de la guerre et les loisirs souvent plus dangereux de la paix. Chez les Grecs et chez les Romains, l’adolescent fréquentait le Gymnase, le Cirque ou le Champ-i de-Mars, afin de devenir fort, adroit, léger, infatigable; le soldat conservait dans ces lieux l’habitude du maniement des armes et des travaux guerriers; le philosophe, le magistrat s’y délassaient do leurs occupations sédentaires, et détruisaient, par les exercices du corps, les dangereux effets de méditations trop prolongées et trop soutenues. La gymnastique, dit Platon , dorme au corps de la souplesse, et imprime à l’esprit une activité qui ne peut dépendre que du sentiment intérieur d’une santé vigoureuse.
Ces mœurs, ces habitudes, ces institutions conservatrices de la santé publique , ont disparu chez les nations modernes , qui n’ont conservé que de faibles traces de ce goût si général, et si vit des anciens pour la gymnastique* L’équitation , la
danse, l’<
, - escnme , exercices
la natation , ont été long-temps les seuls que l’on ait enseignés à la jeunesse. Et, jusqu’à nos jours encore , cultivés isolément, on n’avait pas vu ces débris épars de l’éducation physique des hommes réunis dans un même établissement, et méthodiquement dirigés, concourir, avec d’autres exercices non moins précieux, à développer, à fortifier toutes les facultés humaines, à rendre l’exécution des fonctions plus facile et plus régulière. En un mot, nulle part encore il n’existait naguère de gymnase en Europe.
Cependant ces étabüssemens, considérés sous le rapport de l’hygiène publique, auraient été fort utiles. Ils ne peuvent évidemment être remplacés ni par les salles d’escrime ou de danse , ni par les manèges, ou par les écoles de natation. Les exercices que l’on pratique dans ces lieux, dirigés sans art, n'agissent que sur certains muscles ; ils réaccoutument le corps qu’à des mouvemens peu nombreux, et sont insuffisans pour produire les effets que l’on doit attendre de la gymnastique professée dans son ensemble. Privés d’ailleurs, dans les établissemens particuliers, de l’émulation qui résulte du concours d’un grand nombre de personnes, les élèves ne font que de médiocres progrès. Les gymnases bien organisés et construits sur une grande échelle, peuvent seuls présenter les machines, les insirumens nécessaires pour exercer convenablement toutes les parties du corps humain, et pour développer à un haut degré, à l’aide de mouvemens variés à l’infini, la force, l’agilité, la souplesse et les autres qualités dont l’homme est susceptible. Ce n’est que dans les gymnases proprement dits qu’il est possible d’approprier aisément les divers exercicés au sexe, au tempérament, à l’âge des sujets; ce n’est que dans ces établissemens , et sous les yeux d’un médecin habile, qu’il est facile de diriger et de modifier les mouvemens musculaires de manière à remplir certaines indications curatives , comme de porter la poitrine en avant, de redresser la colonne dorsale, de fortifier spécialement tels ou tels muscles, de remédier enfin aux vices de conformation des pieds, des genoux, *des hanches, des bras, etc.
Il était donc à désirer qu’il se formât dans les cités populeuses de véritables gvmnases où tous ces exercices étant enseignés, on put les varier suivant les règles de l’hygiène, et les adapter aux besoins de tous les sujets. Grâces aux efforts de quelques hommes éclairés, ce vœu des amis de l’enfance et de l’humanité est enfin rempli.
, Après les premiers essais d’un établissement de gymnastique, infructueusement tentes à Dessau, en 1776, Salsmann fut plus heiueux; il fonda en 1786, à Schepfenthal, un ins-
titut qui, soutenu du crédit et dirigé d'après les plans du conseiller Gulsmuths,eut un succès plus durable. L’illustre Pestalozzi institua ensuite ù Yverdun un gymnase qui devint rapidement célèbre, et d’où sortirent de nombreux élèves. Les établissemens du même genre se sont bientôt après répandus et multipliés dans toute l’ Allemagne, la Suisse, la Suède, le Danemark , la Russie et tout récemment encore l’Angleterre, où la gymnastique est vivement protégée par le gouvernement. En Prusse, l’autorité a déclaré que la gymnastique formerait une des bases fondamentales de l’éducation publique, et l’on poursuit avec activité l'exécution de cette grande et salutaire innovation. A l’époque où l’institut de Pestalozzi commençait à fleurir, M. le colonel Amoros élevait en Espagne un yasle gymnase normal , qui devait fournir en peu de temps des sujets propres à répandre dans toute la Péninsule les principes que l’on y professait, et dont le résultat devait être une heureuse réforme dans les habitudes, les goûts et les mœurs de la nation; mais la guerre détruisit cet établissement, et renversa les philanthropiques espérances que sa prospérité naissante avait fait naître. Depuis lors, naturalisé Français, M. Amoros a fondé h Paris un gymnase digne des temps anciens par son étendue et par la multiplicité des machines et des inslrumens qui s’y trouvent rassemblés. Par sa situation dans un lieu spacieux et bien aéré , ce gymnase satisfait à toutes les conditions que réclame l’hygiène; on y trouve un vaste local où l’on peut faite les exercices à couvert; un médecin y préside à toutes les séances, et des machines y sont disposées, afin de satisfaire aux indications variées de l’orthopédie.
11 existe, entre le système suivi par M. Amoros et celui qu’ont adopté la plupart des gymnasiarques étrangers, cette différence fondamentale, que MM. Gutsmuths, Fellenberg, Jahn, Glias et autres, ne se sont presque constamment occupés que des exercices proprement dits, que de la partie mécanique de la gymnastique; tandis que, dans l’institut français, se trouve réuni a ce qui peut augmenter les forces physiques des hommes, tout ce qui est susceptible de développer l’amour de l’humanité, du monarque et de la patrie. Les chants y règlent certains exercices, succèdent h d’autres, et remplissent toujours les intervalles de repos ; ils ont le double résultat de fortifier les organes de la respiration et de la voix, et d’exciter , par les semences morales qui les composent, des sentihiens nobles chez ceux qui les exécutent. La musique, dans le gymnase français, élève l’ame, la fortifie et la dispose aux sentimens tendres, enmême temps que, par le rythme qui l’accompagne, on obtient, durant les exercices, plus d’ordre, plus d’ensemble et des efforts plus consi-
durables de la part des jeunes athlètes. Enfin, des gravures exposées dans les salles du gymnase parlent aux yeux, et offrent k l’admiration d’une jeunesse ardente, une multitude de belles actions a imiter, et qui toutes ont été exécutées par des moyens gymnastiques. M. Amoros a donc réuni dans son système l’éducation morale à féducation physique, et par cette heureuse et philosophique alliance, il a , non-seulement évité le reproche que l’on a fait à la gymnastique de rendre les mœurs rudes et sauvages, mais il a donné a cet art un but utile, en inspirant a ceux qui s’y adonnent le vif désir de consacrer les qualités qu’il procure au maintien de l’ordre et au service de la patrie. Sans cette noble direction , les qualités dont il s’agit pourraient être tournées contre la société elle-même ; et sous le rapport de sa destination morale, comme sous celui de la perfection de ses méthodes, le gymnase normal, placé sous l’égide du gouvernement, est. tellement supérieur aux établissemens du meme genre, fondés à l’étranger ou essayés depuis quelques années en France, que l’on conçoit à peine comment on a pu donner à des séries très-limitées d'exercices souvent grossiers le nom de véritable et d’utile gymnastique.
Si l’on examine attentivement le système généralement adopté de nos jours pour l’éducation de la jeunesce, il sera facile de se convaincre que cette édacation a pour effet exclusif de développer les facultés intellectuelles, et qu’elle laisse dans une inaction presque complète les organes des sens et ceux de la locomotion. On accroît la sensibilité, ou perfectionne les fonctions cérébrales, tandis que les forces physiques, pour ainsi dire méprisées, restent sans exercice et sans application. Pourquoi donc ne pas faire marcher sur la même ligne l’éducation des muscles , celle des sens externes, et celle de 1 intelligence? quel motif raisonnable peut engager à négliger le perfectionnement de la moitié des facultés humaines? ne peutil résulter aucun inconvénient pour la santé des enfans d une vie trop inactive et d’une exaltation continuelle de la sensibilité cérébrale? Dînant les courts intervalles de leurs récréations, les élèves s’abandonnant aux impulsions de l’instinct, se livrent, il est vrai, à des jeux plus ou moins variés ; mais, sans autre mobile que le plaisir , chacun d’eux choisit l’exercice qui lui fournit le plus de chances de triomphe ; il exerce presque exclusivement les parties de son corps les plus fortes, et celles de ses facultés qui sont le plus développées : dès-lors, les organes qui demeurent inactifs ne font aucun progrès, et c’est, pour ainsi dire, à leurs dépens que les autres se développent et deviennent plus vigoureux. Aucun de ces inconvénietrs n’aurait lieu si , profilant du besoin d’agir dont les enfans
sont tourmentes, on dirigeait méthodiquement leurs exercices. Rien ne s’opposerait à ce que l’on envoyât les élèves de chaque collège Royal au gymnase, ainsi que cela a été ordonné pour les élèves royaux et communaux des collèges de Paris, et a ce que des prix lussent accordés à ceux qui s’y distingueraient, comme on le fait pour les autres etudes. Par celte alliance de la gymnastique avec les travaux intellectuels, on verrait moins d’enfans et d’adolescens s affaiblir dans les classes , se de— former sur les bancs , et détruire quelquefois pour toujours une santé que tout annonçait devoir être long - temps florissante. Le corps se fortifierait au contraire, les ionctions s’exécuteraient avec plus de régularité, et le bon état de tous les organes réagissant sur l’encéphale , les études deviendraient plus faciles et plus rapides. On préparerait ainsi a l’état une génération d’hommes vigoureux de corps et d’esprit ; l’hygiène publique y gagnerait, les maladies seraient moins fréquentes et moins souvent compliquées de ces troubles nerveux qui les rendent si dangereuses.
Il suffit pour s’assurer que ce tableau n est point exageie , d’étudier les effets locaux et généraux produits par les exercices gymnastiques sur 1 économie vivante. Les exei cices peuvent être divisés en actifs, passifs et mixtes t les exeicices actifs sont ceux oui résultent exclusivement des contractions musculaires, comme la marche, la course, la danse , etc. , les mouvemens passifs consistent dans le transpoit ou dans 1 agitation du corps, au moyen de machines dans lesquelles se place le sujet, et qui le transportent d’un lieu dans un autre; telles sont les voitures, les litières, etc. ; enfin, les. exercices mixtes sont ceux qui exigent que la personne, quoique supportée et mise en mouvement par une puissance étrangère , agisse cependant, soit pour conserver une altitude convenable, soit pour communiquer le mouvement à la machine dans laquelle elle est placée : l’équitation, faction de ramer sur un bateau , sont les plus importans exercices de ce genre.
i°. Les exercices actifs déterminent dans l’économie vivante des effets très-nombreux et très-remarquables. Lorsque l’on a fait a<dr pendant quelque temps une partie du corps, on la voit se gonfler par l’afflux d’une plus grande quantité de sang ; les veines sont tendues; la peau qui la recouvre devient rouge , et sa température augmente. Après un certain temps, les muscles mis en action font éprouver un sentiment pénible, une sorie d’engourdissement qui rend leurs contractions de plus en plus difficiles, et que l’on désigne sous le nom de lassitude. Si l’exercice a été trop violent, ou si les oiganes qui 1 ont exécute n’y étaient pas habitues, les muscles contractent une
irritation plus ou moins vive • ils deviennent douloureux à la pression, et leurs mouvemcns ne peuvent qu’à peine être exécutes. Cet effet peut aller jusqu’à produire une véritable inflammation des fibres charnues. Mais, lorsque le mouvement a été modéré, et qu’on le réitère après des intervalles de repos assez prolongés, la partie qui en est le siège augmente de volume ; la nutrition y devient plus active, ses forces s’accroissent, et l’on découvre en elle une perfection d’action qui n’y existait pas précédemment. Les muscles exercés deviennent plus rouges, plus compactes; leurs fibres, plus fines et plus rapprochées , paraissent avoir acquis plus de densité. Les os augmentent de volume lorsque les mouvemens musculaires sont pratiques dès le jeune âge; leurs courbures se prononcent avec plus de force, leurs éminences d’insertion sont plus saillantes, et leurs cavités deviennent plus profondes. Le tissu cellulaire graisseux disparaît presqu’entièremeut chez les sujets qui s’adonnent à de violens exercices, ce qui fait mieux paraître les saillies formées par les muscles, et donne aux formes une sévérité et une sorte de rudesse très - remarquables dans les statues antiques. Le tissu lamineux intermusculaire , incessamment tiraillé et comprimé par les organes qu’il sépare , devient très -lâche; aussi, lorsque les membres des hommes exclusivement adonnés à la gymnastique ou aux travaux pénibles sont dans le relâchement , ils sont mous, et les muscles qui les composent paraissent isolés les uns des autres, et rassemblés seulement par une enveloppe commune. Ces modifications sont d’autant plus remarquables que les parties ont été plus exercées. Mais elles se bornent rarement à une région du corps ; chez le plus grand nombre des sujets, les eftets de l’exercice, même partiel, se propagent à tout l’appareil locomoteur.
Les mouvemcns musculaires soutenus et souvent réitérés réagissent puissamment sur les viscères. Unis au reste de l économie par la moelle épinière et Tencéphale, au moyeu de leurs nerfs, ayant les communications les plus directes avec le cœur qui leur envoie le liquide chargé d’entretenir leur irritabilité, les muscles ne sauraient agir fortement sans communiquer un surcroît d’énergie aux autres organes. Chez les sujets qui s exercent beaucoup, le besoin des alimens devient plus fréquent , plus impérieux; l’estomac digère des quantités plus considérables de substances nutritives. Il ne faut pas, toutefois, que des exercices violens soient exécutés pendant l’action, stomacale. Ln appelant avec force les mouvemens vitaux a l extérieur, ils troubleraient la chymification , et, comme l’a démontré M. Chaussier, les substances alimentaires non altérées