‹ Mémoire sur la production de l'or et de l'argentChapitre 1 sur 4 · DANS SES FLUCTUATIONS · texte numérisé non relu

DANS SES FLUCTUATIONS

Tout ce qui concerne la production de l’or a pris, depuis une dizaine d’années, un grand intérêt, parce que, récemment, de nouvelles exploitations ont été ouvertes, et bientôt elles se sont mises à verser sur le marché général une forte proportion de ce précieux métal. Il y a dix ans, M. de Humboldt publia dans un recueil allemand, la Revue irmestrielle , un Mémoire où il faisait un exposé lumineux de ce qu’avait pu être dans le passé l’extraction des métaux précieux, des variations qu’ils avaient subies dans leur valeur relativement aux objets de première nécessité et l’un par rapport à l’autre. Il indiquait aussi la chance qu’avaient les nouveaux gisements d’or découverts dans la Russie d’Asie, de devenir très-productifs. Ce Mémoire n’a rien perdu de l’intérêt qu’il tirait d’une étude rétrospective faite avec une rare sagacité. Les dix années qui se sont écoulées depuis ont plus que justifié les prévisions qui s’y trouvaient exprimées avec cette réserve dont un savant et un philosophe — M. de Humboldt est l’un et l’autre, — ne doivent jamais se départir.

Le vieil Hérodote l’avait bien dit, mais les modernes, dans leur dédaigneux orgueil, ne voulaient pas le croire, les régions de la Russie d’Asie sont le grand dépôt où la nature a placé l’or. Une fois que le génie des arts européens a eu son attention appelée de ce côté, l’extraction s’est développée rapidement, et le métal, qui autrefois allait remplir les coffres des grands rois de la Perse, est sorti du sein de la terre pour se rendre à Saint-Pétersbourg. A l’époque où M. de Humboldt envoyait ses observations à la Revue Inmestrielle^ la quantité de métal fin que produisaient les lavages de la Russie était entre six et sept mille kilog. pesant. A 3,444 fr. 44 c. le kilog., c’était déjcà une somme ronde; peu à peu, c’est monté à 11,000 kilog. Tel fut, à peu de chose près, le chifIVe de 1841. Puis elle est sautée à 20,000 ; maintenant, elle est environ de 29,300, qui, au taux de la monnaie

française, représentent 100,922,000 fr. 11 faut y ajouter une quantité d’environ 700 kil, qu’on retire des mines d’argent aurifère. C’est

ini tolal (le 30,000 klL valant, au taux de la monnaie française, 103,333,000 fr.

Pour apprécier l’importance économique et politique de ce résultat, il faut se rappeler le montant de l’extraction des autres mines d’or qui versent leurs produits sur le marché général. Les renseignements sont beaucoup plus incertains pour l’or que pour l’argent; cependant on peut estimer qu’il s’extrait aujourd’hui 63,250 kilog. , valant 217,860,830 fr.

Savoir :

Amérique . 14,959 kil. ou 51,494,000 fr.

Europe . 1,300 — 4,478,000

Russie . 30,000 — 103,333,000

Afrique el Asie méridionale ‘ . 17,000 — 58,555,000

Total . 63,250 — 217,860,000

Au commencement du siècle, c’était beaucoup moins. La production de l’Amérique était un peu moindre qu’aujourd’hui, en nombres ronds 14,000 kilog. Celle de l’Europe et des autres contrées peut être considérée comme ayant alors été la même qu’en ce moment. Mais la Russie d’Asie rendait de moins tout l’or de lavage et fournissait à peu près 650 kil. de métal fin qu’on retirait des lingots d’argent. L’extraction totale de l’or aurait donc été de 32,950 kilog. (113,494,000 fr.), savoir :

Amérique . 14,000 kil. ou 48,222,000 fr.

Europe . 1,300 — 4,478,000

Russie . 650 — ' 2,239,000

Afrique el Asie méridionale . 17,000 — 58,555,000

Totaux . 32,950 kil.

113,494,000 fr.

Mais alors la proportion de l’or de l’Afrique et de l’Asie méridionale qui paraissait sur le marché général était moindre qu’aujourd’hiii. Le total de 32,950 kilog. pour cette époque-là serait donc exagéré à l’égard du marché général.

En nombres ronds, l’on peut dire que la quantité d’or'qui alors était versée sur le marché général n’était pas la moitié de ce qui y apparaît aujourd’hui.

Le changement est donc grand ; mais on le trouvera plus grand encore si on examine ce qui s’est passé pour l’argent.

Au commencement du siècle, l’Amérique en donnait environ 800,000 kilog. contre 015,000 qu’elle a rendus dans ces dernières années. L’Europe^ la Turquie, la Russie en fournissaient 80,000 kil. Aujourd’hui, c’est une masse qu’il faut porter à 160,000. La Chine était, par rapport au marché général, comme si elle n’en produisait

• CelU; évaliintion osl forlliypolliéli(nie. .Een ai proscnié les éléments avec heaiiconp de récei’vp dans plnsieiirs passagc's d’mi (.( rit intilide : Les Mines d’or et d’argent, el pa^(‘s 1 1 1 et 1 12.

pas; aujourd’hui elle y en verse et on est certain qu’elle en produit ' • ainsi, ce n’est pas seulement une restitution. Des évaluations hypothétiques, je dois en convenir, m’ont conduit à imprimer que la production totale de l’argent pouvait, par rapport au marché général, être portée à 875,000 kil., c’est-à-dire qu’elle est un peu moindre qu’au commencement du siècle.

Voilà donc les résultats comparatifs à un demi-siècle d’intervalle :

Au commencement du siècle. Aujourd’hui.

Or . 32,950 Uil. ou I13,i9}.,000 63,250 kil. ou 217,860,000 fr.

Argent . 900,000 — 199,998,000 875,000 — 19i, 117,000

313,492,000 fr. 412,277,000 fr.

Ainsi, au commencement du siècle, le marché général recevait au minimum 27 kilog. d’argent, et probablement plus de 30, contre 1 d’or. En supposant 27 seulement et en estimant les deux métaux d’après le tarif de la monnaie française, c’est 1 fr. 76 c. en argent contre 1 fr. en or. Aujourd’hui c’est 14 kil. d’argent contre 1 d’or, ou 89 c. en argent contre 1 f. d’or. Sous cette forme, l’elTet obtenu se voit mieux que sous toute autre, et il est fort remarquable. Jamais, depuis la découverte de l’Amérique, rien de semblable ne s’était produit. Le rapport le plus faible qu’on eut observé était le double de celui qui s’offre aujourd’hui ; c’est-à-dire qu’il était de 28 ou 30 kilog. d’argent contre 1 kil. d’or; et encore ne se maintint-il à ce point que pendant le grand éclat des mines d’or du Brésil, vers le milieu du dix-huitième siècle. Plus ordinairement, c’était de 40 à 50 kilog. d’argent contre 1 kil. d’or. Ce revirement subit, totalement imprévu il y a vingt ans, doit être attribué aux gîtes d’or- de la Russie.

Voilà donc le phénomène qui s’est opéré : sur le marché général qui s’est agrandi en embrassant plus de nations, et par conséquent un plus grand nombre de mines, l’approvisionnement annuel en métaux précieux a varié, mais pour l’un en sens inverse de l’autre. Pour l’argent, une diminution s’est manifestée ; pour l’or, au contraire, on est passé du simple au double.

Cet état de choses durera-t-il ? A cette question, tout ce qu’on peut répondre se borne à indiquer des probabilités. Mais la question est complexe. Le rapport qui se présente depuis quelques années, et qui diffère beaucoup de celui qui s’offrait antérieurement, peut se modifier de diverses façons, et peut bien aussi persévérer sous l’influence combinée de diverses causes. La production générale de l’or peut rester supérieure à celle qui avait lieu autrefois, celle de l’argent restant la même. Mais la production de l’argent peut varier aussi; il

’ Mines d'or et d'argent, p. 112.

2 C’est la proportion qui correspond à un approvisionnement annuel de 32,950 kilog. d’or contre 900,000 d’argent; mais alors ce qui était réellement versé sur le marché général était, ainsi que nous l’avons dit, fort au-dc5>ous de la production generale tjvaluée a 32,950 kilog.

est possible qu'elle augmente tout autant que celle de Tor. Four cela il suflirait que, la richesse des mines restant d’ailleurs la môme, une plus forte dose de science, d’activité et de capitaux y fut appliquée, et que les pays qui recèlent les mines les plus importantes fussent placés dans des circonstances plus favorables à la civilisation et aux arts. Cela posé, il est probable que les alluvions aurifères de la Russie continueront pendant longtemps à offrir la môme abondance ‘ de métal ; il est probable que l’exploitation en demeurera aussi facile et qu’elle se perfectionnera encore dans ses moyens mécaniques. La meme prévision est fondée à l’égard de la Nouvelle-Grenade. En d’autres termes, quant à l’or, la probabilité est que le principal foyer de production et quelques-uns des foyers secondaires continueront d’en fournir autant qu’aujourd’bui et môme iront en croissant; et, pour les autres, rien ne fait présager que la production doive baisser.

A l’égard de l’argent, la probabilité est dans le môme sens. Le champ de la production de l’argent est plus illimité encore dans la chaîne des Andes que celui de l’or dans l’Oural et l’Altaï. L’introduction de procédés perfectionnés en place de méthodes d’exploitation qui sont barbares , y est devenue très-probable depuis peu de temps. Les Américains du Nord sont les maîtres du Mexique, qui est le pays des principales mines d’argent, et ils y demeureront très-inlîuents, quelle que soit l’issue de la guerre actuelle. Ils y apporteront les arts de la civilisation que le Mexique ignore aujourd’hui et dont l’absence erjchérit beaucoup la production de l’argent et ne la borne pas moins.

Si ces elfets probables se manifestent réellement pour l’or et pour l’argent, ces deux métaux, après un certain nombre d’années , éprouveront une baisse de valeur vénale en comparaison des autres produits de l’industrie humaine. Cette baisse de valeur relative pourra être la meme pour les deux métaux, mais aussi bien elle pourra être inégale. Dans le premier cas, le rapport de valeur des deux métaux précieux resterait sensiblement le meme qu’aujourd’hui. Un kilogramme d’or continuerait de s’échanger contre quinze et demi kilogrammes d’argent environ. Dans l’autre cas , l’or monterait ou descendrait relativement à l’argent, selon que ce serait l’argent ou l’or qui aurait éprouvé dans le montant de ses frais de production la diminution proportionnelle la plus forte.

La baisse de l'or ou de l’argent . par rapport aux autres marchandises, causerait la hausse de prix de celles-ci, parce que le prix d’une chose est l’expression de la quantité d’or ou d’argent qui s’échange contre cette chose. Cette dépréciation de l’or et de l’argeFit tendrait à faire cesser l’exploitation des mines les moins avantageuses, et cette suspension des travaux sur un certain nombre de

* Il serait matériellement pins exact de dire rarelé, car ces alluvion;^ cüiilieniienl moins d’nn ceiil-millième d’or.

mines, ea restreignant l’olfre, tendrait elle-même à maintenir la rn leur de l’or et de l’argent; mais il est à croire qu’elle n’y réussirait point, parce que le surplus de production des mines les plus favorisées ferait bien plus que balancer l’abandon des mines les moins profitables. Ces dernières elles-mêmes lutteraient longtemps en améliorant leurs procédés. Lors de la mise en exploitation des mines d’Amérique , l’or et l’argent baissèfent dans une proportion énorme. Cette baisse n’empêcha pas la production d’augmenter prodigieusement dans son ensemble, et elle ne la fit pas diminuer beaucoup dans la plupart des Etats de TEiiirope.

Telle est donc la perspective qui s’ouvre devant nous : l’accroissement de l’extraction de l’or et de l’argent, et la continuité de cet accroissement, ce qui suppose nécessairement la diminution des frais de production, et par conséquent la dépréciation des deux métaux par rapport aux autres marchandises. A cause du rôle que jouent l’or et l’argent dans toutes les transactions des hommes, dans les conventions des Etats vis-à-vis des individus, vis-à-vis des rentiers , par exemple, tout changement considérable dans la valeur de l’or et de l’argent est un événement politique et social, une sorte de révolution. Il reste à savoir quelle serait l’étendue du changement, et dans quel délai il peut s’accomplir. Surces deux points, on est réduit à des conjectures, et chacun peut conjecturer à perte de vue sans pouvoir donner à l’appui de ses inductions aucune bonne preuve. Je ne me jetterai pas dans cette voie ; je ferai remarquer seulement qu’il y a une forte raison pour que le phénomène s’opère avec lenteur. La quantité d’or et d’argent qui est maintenant répandue dans la civilisation est énorme en comparaison de ce qui est lancé chaque jour dans le courant ou semble pouvoir, l’être. Il en était tout autrement à l’époque où fut découverte l’Amérique; c’est pourquoi alors la métamorphose fut subite. De nos jours, si elle a lieu, ainsi qu’on est autorisé à le prévoir, elle doit procéder par degrés peu sensibles, à moins qu’on ne tombât sur des gîtes d’une abondanceet d’une grandeur inconnues jusqu’à nous, ce qui n’est pas probable.

Je me tais, maintenant, pour laisser parler M. de Humboldt. Voici son Mémoire, qui a été traduit avec beaucoup de soin par un de mes élèves les plus assidus et les plus intelligents, M. Michel Rempp.

Page 1