CHAPITRE I
Influence hygiénique du Dispensaire de Bordeaux prouvée par la statistique des vénériens entrés à l'hôpital militaire.
Lorsque je fus chargé par M. le Préfet de la Gironde de diriger le service du Dispensaire de Salubrité, réorganisé par arrêté du 18 novembre 1858, j'entrepris de démontrer, avec le concours de mes collègues, chargés avec moi de la visite sanitaire des prostituées, qu'il était nécessaire d'interdire l'exercice de la prostitution à toutes les femmes atteintes d'affections suppurantes des organes génitaux, de quelque nature que ces affections pussent être. Ma conviction à cet égard était combattue au nom de la doctrine qui affirme la non-contagion des accidents secondaires et l'innocuité de certaines lésions chroniques désignées sous le nom de pseudosyphilis (a). Celte pseudo- syphilis m'apparaissait souvent
(a) V. J.-B. Venot; De la Pseudo-Syphilis chez les prostituées, étude à l'usage des dispensaires de salubrité ; in-S". — Bordeaux; 1859.
comme un dangereux pseudonyme dç la syphilis elle-même; mais je compris bientôt que les discussions seraient interminables si je ne parvenais à appuyer mon opinion par rautorlté des faits. Je cherchai donc les moyens de prouver que la diminution de rinfection vénérienne dans la population suivait de si près la séquestration rigoureuse de toutes les fenmies atteintes d'aflectîons suppurantes des organes génitaux, qu'il était impossible d'attribuer cette diminution à une coïncidence.
La proportion des prostituées trouvées malades était sans valeur dans la question, puisque cette proportion doit nécessairement varier selon les soins apportés aux visites sanitaires et selon l'esprit qui y préside.
Le nombre des vénériens entrés dans les hôpitaux civils ne résolvait rien, car ce nombre peut varier pour d'autres causes que l'augmentation ou la diminution réelle des malades, comme la formation ou la dissolution des grands ateliers industriels, la misère ou l'aisance des classes ouvrières, les chômages, les saisons, et même la confiance inspirée par les médecins des hôpitaux spéciaux, etc., etc.
Où donc trouver une expression positive de la marche ascendante ou décroissante, ou de l'état statîonnaire de la contagion vénérienne dans l'^semble de la population?
Évidemment, le rapport du nombre des militaires infectés au chiffre moyen de Teifectif fournit sur cet important sujet des indications parfaitement sûres. L'effectif moyen de la garnison d'une ville peut être exactement déterminé; il en est de même du chiffre des entrées à Thôpital et de celui des journées de maladie. Ce sont là les vrais éléments de la statistique médicate (en y joignant, bien entendu, la mortalité lorsqu'il y a lieu). Les militaires d'une garnison offrent donc les conditions les plus favorables pour l'élude de la marche et de l'intensité d'une maladie épidémique et contagieuse comme la
syphilis^ ils ont toujours le même âge et le même tempérament moyens, ils sont tous soumis aux mêmes influences hygiéniques, et forment un milieu admirablement préparé pour les comparaisons médicales, soit entre différentes époques, soit entre différentes localités.
Ayant donc reconnu que le rapport des malades à Teffectif de la garnison est le vrai critérium pour juger Tintensité de la contagion vénérienne, j'ai réuni les éléments statistiques résumés dans le tableau suivant. On y trouvera la proportion des vénériens à l'Hôpital Militaire de Bordeaux pour 100 hommes d'eflectif moyen pendant les cinq dernières années. Les affections légères traitées aux infirmeries régimentaires, en vertu des instructions ministérielles du 22 janvier et du 30 octobre 1839, sont restées en dehors de cette statistique. Cette valeur, évidemment secondaire, n'altère pas les résultats comparatifs d'une série d'années, puisqu'elle est négligée également à toutes les époques (a).
(a) Voici le résume des instructions ministérielles dont il est ici question :
« Le Ministre de la guerre, d'après l'avis du Conseil de santé, a com- « pris dans la nomenclatv/re des maladies susceptibles d'être traitées dans « les infirmeries régimentaires : la balanite et l'uréthrite aigûe et sub-^ « aigûe sans complication. Il est formellement interdit aux officiers de « santé des corps de faire entrer ou de maintenir à Vinfirm^^ie régimen- « taire les hommes atteints d'affections que leur gravité a fait exclure c de la nomenclature. »
Une note ministérielle -du 9 mars 1860, confirme les instructions de 1839, mais autorise le traitement des maladies syphilitiques à l'infirmerie régimentaire dans les places dépourvues d'hôpitaux militaires.
On conçoit que les officiers de santé des corps peuvent interpréter diversement ces instructions , et il est permis de penser que quelquesuns d'entre eux croient devoir envoyer à l'hôpital certaines affections vénériennes peu graves que d'autres traitent à l'infirmerie.
11 m'a paru nécessaire de rapporter le nombre et la proportion des journées de maladie, et de calculer la durée moyenne du traitement (en divisant le total annuel des journées par le total annuel des entrées). Si la durée moyenne des traitements ne varie pas dans un hôpital, le médecin restant le même, c'est qu'il n'y a pas eu de changement dans la gravité des maladies, et, par suite, les maladies légères, qui n'ont pas été envoyées à l'hôpital en plus grande proportion à une époque qu'à une autre, peuvent être négligées sans inconvénient pour les résultats comparatifs.
J'avais d'abord songé à éliminer les malades vénériens n'appartenant pas à la garnison ; j'y ai renoncé, considérant que la plupart de ces malades ont dû être infectés dans la ville même où il sont en congé, et quant au petit nombre de ceux qui ont pu être contaminés ailleurs, ils forment une faible valeur, à peu près la même chaque année, et dont, par suite, l'admission dans la statistique ne trouble pas sensiblement les résultats comparatifs de plusieurs années successives. D'ailleurs, les dépouillements nécessités par cette élimination eussent offert des difficultés, et Vavantage d'employer les chiffres officiels^ et toujours faciles à vérifier y de V administration hos" pitalière, m'a paru tout à fait déterminant.
Aussi je ne me dissimule pas que la statistique des vénériens seraii plus complète et par conséquent plus significative s'il était possible d'y introduire sans aucune exception la totalité des hommes rendus indisponibles par une affection vénérienne, et entrés, soit à l'infirmerie régimentaire, soit à l'hôpital. Mais la statistique ainsi étendue ne serait réalisable que par l'initiative de l'administration supérieure. Puisse le travail que j'ai entrepris devenir l'origine de cette statistique officielle en démontrant l'utilité des comparaisons auxquelles elle donnerait lieu!
Statistique des Vénériens de la garnison de Bordeaux.
ÉTAT récapitulatif et comparatif de l'effectif de la garnison, du mouvement annuel des vénériens, des journées de maladie et de la durée moyenne des traitements en 1856, 1857, 1858, 1859 et 1860.
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