DESCRIPTION M CHOLÉRA
Plusieurs médecins recommandables ont constitué, dans lé tableau général du choléra^ une période distincte, initiale sous le nom de Prodromique.
Nous userons, quelquefois aussi , de cette épithète, dans le cours de ce mémoire , mais après avoir cherché à formuler notre opinion sur ce point de doctrine.
En 1852 [Gazette Médicale t. 5, n° 4 8) M. Guérin , appela, i’un des premiers, l’attention des médecins sur les symptômes qui précédaient, neuf fois sur dix , la maladie elle-même.
Or, quand ils existent , on ne saurait attacher trop d’importance à leur étude et à leur appréciation , dans le but de s’opposer à l’invasion du choléra ; mais ils peuvent manquer
(1) Voir, à la fin du Mémoire, le tableau relatif au régime alimentaire des condamnés.
complètement , ou être si légers qii’ils passent inaperçus. Bien plus, s’il nous était permis d’accorder à cet égard , une entière confiance aux condamnés que nous avons interrogés avec le plus grand soin , plus de soixante sur \ 89 n’auraient rien éprouvé antérieurement. Faisant une large part , à la dissimulation assez habituelle dans cette classe de malheureux, et à l’insignifiance des symptômes, ( I ) il reste avéré pour nous qu’une vingtaine de cas au moins , dont plusieurs ont eu lieu sous nos yeux, ont été foudroyants (2).
Lors même que des prodromes (malaise général , vertiges , etc.) s’étaient manifestés pendant un ou plusieurs jours, la scène changeait complètement de face, lorsque le choléra faisait réellement son apparition.
N’avons-nous pas vu le plus ordinairement les hommes atteints de ces symptômes précurseurs , vaquer à leurs occupations , se livrer à de rudes travaux , rester exposés pendant plusieurs heures aux vicissitudes atmosphériques , au froid humide des mois d’Octobre , Novembre et Décembre , ingérer en quantité notable les aliments les plus grossiers, les plus indigestes , etc. ?
Enfin, plusieurs fois, le choléra les a frappés après un repas copieux , pris d’un bon appétit. Allons immédiatement audevant d’une objection qu’on pourrait faire. Les condamnés , dira-t-on , continuaient , quoique malades, à se rendre à leur travail , ou parce qu’ils craignaient de déclarer leur maladie , ou parce qu’il leur fallait remplir de nombreuses formalités pour être admis à l’Hôpital ; ou parce qu’une fois entrés dans le port , ils ne pouvaient en sortir qu’après la cessation générale des travaux. On serait dans l’erreur sous tous ces rapports : des ordres avaient été donnés (et ils ont été ponctuellement exécutés) pour que l’admission à l’Hôpital fut
(1) Je me sers ici du mot insignifiance , non pas au point de vue médical, mais en me substituant un moment, par la pensée, à ces hommes dont plusieurs sont endurcis au mal, et ne considèrent pas comme une indisposition, quelques légers troubles nerveux, un peu de diarrhée , tout ce qui enfin ne porte pas une atteinte directe a leur énergie musculaire, et surtout à leur appétit.
(2) Exemples analogues dans Compendium de Médecine. — t. 1. p. 253.
aussi prompte , aussi immédiate que possible , à toute heure du jour et de la nuit.
Je crois d’ailleurs que si l’on veut parvenir à s’entendre un jour sur l’existence des prodromes, il importe de définir nettement ce terme, comme l’ont fait MM. Briquet et Mignot qui ont intitulé diarrhée, la première période. On doit donc se demander si avant celle-ci, il existe des phénomènes qui ne sont point encore la maladie elle-même, mais qui indiquent un trouble déjà produit dans la santé ; puis spécifier quels sont ces phénomènes.
En résumé , et afin qu’on ne se méprenne pas sur notre véritable pensée , nous dirons que l’existence des prodromes doit éveiller au plus haut degré la sollicitude du médecin , mais que dans l’historique de l’épidémie du Bagne, on n’est pas en droit de les élever au rang de période du choléra proprement dit. Serait-il bien rationnel de grouper, de confondre pour ainsi dire dans le même tableau, une sorte d’indisposition qui précède la maladie , et la maladie ellemême, surtout lorsque les symptômes les plus graves viennent si rapidement marquer son début?
Au fond , mon opinion ne diffère donc en rien de celle que M. Jules Guérin a émise, et soutenue avecun remarquable talent : je m’empresse de reconnaître qu’il a bien mérité de l’art et de l’humanité.
Un grand nombre de praticiens recommandables ont d’ailleurs noté la fréquence des prodromes, même en J 849. C’est ainsi que M. Barth a écrit, à l’occasion de l’épidémie observée à la Salpétrière : « que rarement la maladie débuta brusquement par tous les accidents qui la caractérisent : presque toujours au contraire (95 sur J 00) elle commença par la diarrhée, etc . » (J ).
(1) M. Bârtii déclare toutefois avoir observé des cas de choléra foudroyant : « Le choléra nous a présenté des différences sous le » rapport de la rapidité de son cours et de la régularité de sa » marche : sonnent une femme, jusque-là bien portante, était prise » dans la nuit de diarrhée suivie bientôt de vomissements, de » crampes , d’un prompt refroidissement du corps et d’une diminu- » tion progressive du pouls , et, quoique l’on fît, en quelques heu- » res la malade passait de vie à trépas. » Arch. Sept. 1839, p. 15.
Le nombre des périodes qu’on peut admettre dans la marche du choléra varie suivant chaque auteur. Ainsi M. Fabre en décrit cinq ; MM. Delaberge et Monneret, quatre ; M. Bouillaud , deux pour le choléra grave ; M. Rostan , cinq ; M. Gendrin ? même nombre ; M. Valleix , deux (période algide , période de réaction); Briquet et Mignot, quatre, elc. (1)
Après avoir cherché à exprimer ci-dessus mon opinon sur la valeur de la période prodromique, je m’attacherai , dans ce Mémoire , à la description du choléra confirmé , et spécialement de la période dite algide ou cyanique (quoique la cyanose ait fait défaut plusieurs fois , en \ 849, non-seulement à Brest, mais dans ses environs , — Douarnénez ; voir le rapport de M. Bretel ; — mais à Nantes, etc., etc.). Comme on le voit, la dénomination de période de cyanose n’est pas toujours à l’abri de certaines objections.
Avant d’analyser les symptômes par appareil , je rappellerai rapidement et pour mémoire , les principaux caractères du choléra grave et confirmé.
Invasion subite , ( 2 ) ou augmentation très manifeste des prodromes , faiblesse générale , état syncopal , quelquefois même syncope (observée dans trois ou quatre cas au Bagne), vertiges , céphalalgie ( fréquente au Bagne ) , rarement perte complète de connaissance (observée deux fois ; a duré de dix à quinze minutes ) ; bourdonnements , tintements ou bruits insolites dans les oreilles ( très souvent notés au Bagne ); — évacuations alvines de plus en plus séreuses , blanchâtres, grisâtres ou de diverses couleurs ; crampes ; diminution de force ou disparition du pouls ; refroidissement , perte d’élasticité de la peau , suppression de la sécrétion urinaire , amaigrissement , cyanose, etc., etc.
J’étudierai les symptômes dans l’ordre suivant :
A. Faciès cholérique.
B . Amaigrissement.