DES LANGUES AMÉRICAINES
FAIT AU COMITÉ D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE DE LA SOCIÉTÉ PHILOSOPHIQUE AMÉRICAINE, PAR SON SECRÉTAIRE CORRESPONDANT.
- Lu au Comité, le 12 janvier 1819.
A Vhonorable Wirrram TicenmAN, président du comité d'histoire et de littérature de la Société philosophique américaine.
Monsieur le Président, re
Plus de deux ans s'étant écoulés depuis que, sur l'invitation du comité historique, j'ai eu l'honneur de suivre une correspondance avec le révérend M. Heckewelder, de Bethléem, dont l’objet, d'accord avec un cours d’études dont je m'occupais alors et auquel mes momens de loisir ont été depuis dévoués , était d'examiner et d'acquérir autant que possible des connaissances exactes et positives sur la structure et les formes
grammaticales des langues des aborigènes de l'Amérique,1l a plu au comité d'exprimer le désir que je lui présentasse un rapport du progrès et desrésultats de mes recherches sur un sujet si intéressant, afin qu'on pût voir si l'opinion que je m’en étais formée au commencement était confirmée par un examen plus approfondi et'plus exact, ou Si elle était l'effet d’une conclusion prématurée , fondée seulement sur quelques faits isolés. J'ai remis au dernier moment l'exécution de cette tâche, afin de profiter de tous les faits et de toutes les observations qui pourraient se présenter à moi dans l'intervalle ; mais le premier volume des Transactions du comité, dont la correspondance que je viens de mentionner fait partie, étant sur le point de sortir de la presse, et le comité n’attendant plus que ce rapport pour le placer en tête du livre, je ne puis tarder plus long-temps dobéir à l’ordre que j'en ai recu.
En premier lieu, Monsieur, permettez-moi de vous assurer que lorsque j'ai entrepris la présente investigation, je n'avais aucune théorie ou hypothèse favorite à soutenir. Que la population indienne de ce pays tire son origine des Tartares, ou d’une autre race de l'espèce humaine, ou que d'autres pays aient été peuplés par des migrations d'Amérique, ce sont toutes des questions dont je ne me suis jamais occupé. J'ai, au contraire, con-
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servé mon esprit entièrement libre sur ces objets, afin de pouvoir suivre mes recherches philologiques sous un point de vue abstrait, dégagé de toutes ces propositions à résoudre et sur lesquelles il est possible que les résultats de mes travaux contribuent un jour à jeter de la lumière. Mon unique but a été, par le moyen de l'étude des languesindiennes, de recueillir quelques faits dont la philosophie pût faire usage, pour étendre les bornes de nos faibles connaissances sur les sujets de tous les plus importans , qui sont l’histoire de l’homme et la marche que l'esprit humain a suivie dans la formation du langage.
J'ai, il est vrai, généralisé mes observations, ou plutôt je les ai étendues aussi loin qu'il m'a été possible. Mes recherches ne se sont point bornées à une seule ou à un petit nombre de langues indiennes; j'ai voulu porter mes regards, pour ainsi dire à vol d'oiseau, sur l’ensemble de ces langues, pensant que c'était le seul moyen d’en obtenir des résultats satisfaisans. Je désirais premièrement savoir si les idiomes de nos sauvages différaient aussi essentiellement les uns des autres que ceux dés peuples qui habitent l'ancien continent. Leur différence totale, sous le point de vue de l’étymologie et de l'affinité des mots lorsqu'il ne s'agit pas de dialectes de la même
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famille, est un fait trop connu et trop bien établi pour souffrir le moindre doute : il ne me restait donc à examiner que la différence ou la ressemblance de leur structure en général et de leurs formes grammaticales. Ensuite je me suis occupé à comparer ces langues avec celles de l’autre hémisphère ; j'ai fixe mes regards sur ces points principaux, et j'en ai fait l’objet unique de mes recherches.
Dans mon examen des faits, je ne les ai point tirés mdifféremment de toutes les sources, car autrement je me serais perdu dans un labyrinthe de contradictions, J'ai consulté tous les livres et tous les manuscrits qui se sont trouvés à ma portée; mais j'ai examiné les assertions de chaque écrivain au flambeau d’une critique sévère, bien décidé à ne jurer, en aucun cas, sur la parole d'un maître; j'ai essayé de découvrir les sources où les différens auteurs ont puisé leurs connaissances, les occasions qu'ils ont eues de les acquérir, le temps qu'ils avaient passé parmi les Indiens , ou employé à l'étude de leurs langues, le degré d'attention qu'ils y avaient. apporté, et leur capacité morale de former un ju gement plus ou moins correct ; enfin, j'ai rejeté tout ce qui s’est présenté sous la forme de simple assertion , et j'ai donné une attention particulière aux exemples qui pouvaient me faire connaître
d’une manière claire et précise la structuré et les formes grammaticales des différens idiomés:
J'en ai trouvé un plus grand nombre que je n’avais espéré, et C’est par Ce moyen que j'ai pu étendre la Higne de mes observations etatteindre, au moins en partie, le but que je m'étais proposé. Un excelient ouvrage, publié en Allemagne, m'a été d’un grand secours ; c’est le MiTHripaTE, commencé par le professeur Adelung”, et continué , avec non moins de talent ; par notre sa- -vant confrère le professeur Vater, et un autre Adelung *, dont le mérite égale celui de son prédécesseur. Je n'hésite pas à appeler cet ouvrage le plus admirable recueil de faits philologiques qui ait jamais paru. Il contient’, sous une forme abrégée, tout ce que nous savons des langues an-
* Mithridates, oder allgemeine sprachen kunde, ête. (Mithridate, ou Science générale des langues, avec l'Oraison dominicale en près de cinq cents langues ou dialectes.) Berlin , 1806-1817, 4 vol. reliés en 6, in-8°. Le dernier volume est formé d’additions par M. F. Adeluag et le baron Guillaume de Humboldt, qui l’a enrichi d’une excellente dissertation sur la langue basque.
2 Auteur du grand Dictionnaire allemand ét d'autres
savans ouvrages.
1M. Frédéric Adelung, de Saint-Pétersbourg, conseillerd'état, membre de l’académie impériale de cette capitale, et de notre société. Il est le neveu et le digne successeur
du grand Adelung.
ciennes et modernes du monde entier ; 1l présente des specimen des mots de chaque langue, au moyen desquels on peut suivre leurs affinités aussi loin que l’étymologie nous permet de le faire, ainsi que la description de leurs formes, de leurs syntaxes , et, en général , de leur structure et de leur caractère grammatical, Pour le plus grand nombre, les auteurs donnent par forme d'exemple l’Oraison Dominicale, avec une traduction littérale et interlinéaire en langue allemande, suivie de notes explicatives de chaque mot et de chaque phrase, et du sens dans lequel chaque locution est employée. Deux volumes de ce grand ouvrage’ traitent exclusivement des langues des Indiens des deux Amé-: riques, et contiennent en abrégé tout ce qui nous était connu jusqu'alors sur ce sujet, avec des rapprochemens qui ajoutent infiniment à la valeur de ce travail. ù
J'ai recu aussi beaucoup de secours de Messieurs les missionnaires de la Société des Frères Unis?. Ces hommes vénérables, dans le but de
? Ces volumes sont appelés la seconde et la troisième partie du troisième tome, et ne contiennent pas moins de 874 pages. Le troisième tome en entier, et la plus grande partie du second, sont du professeur Vater.
2 Unitas fratrum : c’est ainsi que se nomment les chrétiens de la secte des Herrnhutters ou frères Moraves, fondée
propager le christianisme et de civiliser les tribus indiennes , avaient composé sur les langues de ces peuples plusieurs grammaires, dictionnaires et autres ouvrages élémentaires qui , étant seulement pour l'usage de leurs jeunes ministres, étaient restés inconnus au reste du monde, et seraient demeurés pour toujours dans l'obscurité , si les efforts du comité historique ne les en avaient retirés, afin de leur donner une direcüon plus généralement utile. Par le moyen de ces ouvrages, les formes et la structure des deux principales langues de ce pays, le délaware et liroquoïis , sont maintenant connues. Le professeur Vater n'avait, faute de matériaux, suffisamment décrit ni l'une mi l’autre; car, ni les Anglais, ni les Français, quoiqu'ils eussent possédé si long-temps la partie septentrionale de ce continent, ne lu en avaient fourni les moyens.
en Pennsylvanie par le comte Zinzendortff ; leur siége principal est à Bethléem.
" Ce n’est pas que les missionnaires anglais et francais n'aient composé beaucoup de grammaires et de dictionpaires des langues indiennes ; mais ces ouvrages n'étant que pour l’usage de leurs missions, sont demeurés manuscrits, et la plupart se sont perdus. Les Espagnols ont mieux fait que cela : ils ont imprimé.
(Note du traducteur.)
J'ai l'honneur de joindre à te rapport une Uüste des grammaires, dictionnaires, vocabulaires et autres ouvrages manuscrits sur les langues indiennes, qui ont été communiqués au comité pour l'aider dans ses recherches. On concevra aisément le secours dont ces ouvrages m'ont été; j'ai recu aussi beaucoup d’instruction de ma correspondance avec des missionnaires et d’autres personnes dans les différentes. parües de ce continent. Cette correspondance devient tous les jours plus étendue et plus intéressante ; j'ai trouvé partout les meilleures dispositions. Dans le sud, l'honorable Josiah Meigs, commissaire du gouvernement pour les affaires relatives aux Indiens, a montré un vif empressement d'aider nos recherches par tous les moyens en son pouvoir; dans le nord, le très révérend évêque catholique de Québec, avec une libéralité digne de la place qu'il occupe et des sentimens élevés qui le caractérisent, nous a procuré et facilité les moyens de correspondre avec les missionnaires de son église, qui résident parmi les Indiens en Canada. Votre secrétaire se flatte que de ces sources riches et nombreuses jailliront des flots de lumière qui mettront dans. leur vrai jour le caractère et les affinités des langues indiennes de cette partie du continent amériçain, et particulièrement de celles du midi,
jui ne nous sont encore que très peu connues,
Je me suis prévalu, autant que cela m'a été possible , de ces moyens d'instruction, et je n'ai négligé aucune des occasions qui se sont présentées de converser avec des Indiens, des interprètes et autres personnes versées dans leurs différentes langues; j'ai à regretter qu'il ne se soit offert que peu de ces occasions; car j'ai acquis de ces maîtres vivans la connaissance de beaucoup de faits qui ne se trouvent point dans les livres, et que les livres même ne peuvent nous communiquer.
Tels sont les moyens par lesquels jai été mis à même de suivre les recherches que le comité m'a chargé de faire sur le caractère et les formes des langues des Indiens d'Amérique. J'ai procédé à cette investigation laborieuse avec un ardent désir de découvrir la vérité, et je me suis efforcé, autant que je l'ai pu, de tenir mon esprit libre de tous préjugés. Je n'ai encore rien trouvé jusqu'ici qui ait pu m'induire à changer. l'opinion que je m'étais d’abordformée, oum'amener à des conclusions essentiellement différentes de celles que j'ai exprimées dans ma correspondance avec M. Heckewelder. Je crois, par conséquent, de mon devoir de présenter ici ces conclusions, ainsi que les faits bien constatés que j'ai reconnus depuis, et qui doivent les soutenir
ou les contredire. Il est, peut-être, de peu de conséquence que mes inductions soient vraies. où fausses, pourvu que leur vérité où leur fausseté soient considérées comme suffisamment importantes pour donner une direction préeise et en même temps intéressante à l’étude des langues indiennes ; car il faut convenir qu’il y a bien peu d'intérêt dans la recherehe de faits isolés, lorsqu'elle n’est pas dirigée vers un but curieux ou utile. | Trois résultats principaux se sont présentés à mon esprit. Je ne les donne pas au comité comme des faits positifs; la connaissance que la science en général a acquise des langues indiennes est très limitée, et la mienne l’est encore bien davantage. Mais en indiquant ce cours d’études, le comité a jugé avec raison qu'il devait avoir un but fixe et déterminé; c’est pourquoi il m'a spécialemenrt chargé de définir, autant que ce serait en mon pouvoir, le caractère spécial et relatif des langues des Indiens de ce pays. Etant arrivé à des conclusions fixes, c’est de là que je vais partir dans ce rapport, en essayant de fournir les preuves de ce que j’avance. Si je suis dans l’erreur, des recherches plus étendues le feront voir par la suite et conduiront peut-être à de plus importantes découvertes ; dans tous les cas, Pattention des philologues aura été dirigée vers ur
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but qui n’en est pas indigne. En conséquence, avec la plus grande défiance de moi-même, je prie qu’on veuille bien me permettre de présenter les trois propositions que je désire soumettre à l'examen des savans, ce sont les suivantes :
1° Que les langues américaines en général, sont riches en mots et en formes grammaticales, et que dans leur structure complexe , on {rouve le plus grand ordre et la méthode la plus régulière ;
2° Que les formes compliquées que j'appelle polysynthétiques , paraissent exister dans toutes ces langues, depuis le Groenland jusqu’au cap Horn ;
3” Que ces mêmes formes paraissent différer essentiellement de celles des langues anciennes et modernes de l’autre hémisphère.
. Dans le cours des observations que je vais faire sur chacune des trois propositions ou plutôt questions que je soumets à l'examen du comité, j'aurai soin de rapporter les principaux faits que j'ai pu constater depuis que j'ai eu l’honveur de correspondre par son ordre avec M. Heckewelder , et d'indiquer les sources où je les ai puisés. En essayant de prouver la justesse des conclusions auxquelles je me suis arrêté, je me contenterai, le plus souvent, de citer les autorités qui m'y ont conduit. Comme le comité