LA CROIX DANS LJANTIQUITÉ
Il semble qu'avant de présenter la croix à l'adoration du monde entier, Dieu ait voulu la lui montrer comme l'objet le plus méprisable. Le sxtpplice de la croix en usage chez la plupart des peuples, les Scythes, les Grecs, les Macédoniens, les Carthaginois, môme chez les Germains, très-fréquent chez les Romains depuis la fondation de Rome, était spécial pour les esclaves. On l'appliquait quelquefois aux hommes libres, mais alors aux plus vils ou aux plus coupables, comme les voleurs, les assassins, les faussaires. Le caprice des tyrans l'imposa souvent aux séditieux , aux chrétiens & même aux femmes (I h
[i) Juste Lipse, I. III, p. 6450
Dans ces temps affreux, que l’on devrait connaître davantage, afin de bénir la Providence d’avoir institué le christianisme & délivré l’humanité, on vit des monstres, que pourtant l’histoire admire, se jouer avec une horrible prodigalité de la vie de leurs semblables.
Alexandre le Grand, après avoir pris la ville de Tyr, fit crucifier deux mille habitants.
Flavius Josèphe raconte, dans les Antiquités juives , qu’ Alexandre , roi des Juifs, fils d’Hircan, à la prise de la ville de Betoma, qui s’était souvent révoltée, ordonna, au milieu d’une orgie , de mettre en croix huit cents habitants de cette ville, & de massacrer sous leurs yeux, avant leur mort, leurs femmes & leurs enfants.
Cléomène, roi de Sparte, fut écorché vif & mis en croix par le fils de Ptolémée.
En Egypte, après la mort de Ptolémée Philopator, Agathoclée & sa mère Évanthe se virent crucifiées pour venger la mort de la reine Eurydice.
Xerxès, ayant trouvé parmi les morts le corps de Eéonidas, lui fit trancher la tête & exposer son corps sur la croix.
Auguste, après la guerre de Sicile , livra à ce supplice six mille esclaves qui n’avaient point été réclamés par leurs maîtres.
Tibère crucifia les prêtres d’Isis, & détruisit leur temple, pour avoir vendu Pauline, femme de Saturninus, à un certain Décius. Il condamna au même supplice la femme affranchie qui avait été l’intermédiaire.
Titus, pendant le siège de Jérusalem, faisait crucifier tous les malheureux qui, au nombre de cinq à six cents par jour, fuyaient la ville pour échapper à la famine, à tel point que les croix manquaient pour les corps, & que la terre semblait chargée d’une hideuse forêt. En racontant ces atrocités, Josèphe ajoute qu’ayant reconnu parmi les crucifiés trois de ses amis qui existaient encore, il demanda à Titus de les déposer & d’essayer de les rappeler à la vie. Deux moururent malgré les soins qu’on leur donna; le troisième survécut.
L’histoire raconte encore le crucifiement de la vierge Eulalïe, de sainte Julie, de dix mille soldats du Christ & saints martyrs sacrifiés sur le mont Azarath d’Egypte
Les souverains n’avaient pas seuls le triste privilège de condamner à la croix; tout propriétaire d’esclaves pouvait y suspendre sa chose humaine ; témoin cette
(ï) Juste Lïpse5 1. ï, ch. x; Bosio, Dt cruce t riumphant p. 26.
PRÉLIMINAIRES
méchante femme qui pousse son mari au crime, & dont Juvénal rapporte rhorrible colloque dans des vers si connus ;
Pone cruceni ser^o, — Meruit quo crîmine servus Suppliciutn? Quîs testis adest? Quis detulit? Audi,
Nulla unquam de morte hominia cunctatio longa est,
— O demens, ita servus homo est ? nil fecerit, esto3 Hoc volo, sic jubeOj sic pro ratione voluntas.
Ce supplice si familier aux Romains, & qui était le plus cruel de tous, car les auteurs profanes s’en servent souvent pour exprimer les plus grandes douleurs, n’étaitpoint anciennement en usage chez les Juifs. On ne connaissait chez eux que la lapidation , la combustion du vif, la strangulation, & plus rarement la décollation.
U dura dans l’empire romain jusqu’à Constantin, qui eut l’honneur d’en délivrer le monde civilisé ; mais on le retrouve encore chez les nations de l’Orient qui n’ont point été éclairées par les lumières du christianisme.