Memoire sur Les Microcephales ou Hommes Singes
Je me propose de traiter, dans ce travail, de certains cas d’idiotisme, heureusement assez rares, produits par l’insuffisance congéniale du système cérébral, et qu’il convient de distinguer des autres cas d’idiotisme engendrés par des maladies diverses, après la naissance.
Les facultés intellectuelles peuvent être altérées plus ou moins profondément par une loule de causes diverses; elles peuvent être dérangées momentanément, pour un laps de temps plus ou moins considérable ou même pour toute la vie de l’individu, par des attaques aiguës ou chroniques; elles peuvent être presque entièrement anéanties par des causes morbides qui laissent des altérations pathologiques très-différentes quant à leur essence, mais semblables dans leurs effets.
Nous savons aujourd'hui que les causes premières de ces états d’abrutissement, connus sous les noms d’idiotisme ou de crétinisme, peuvent être différentes; que le crétinisme, eu particulier, peut être combiné avec mille difformations, très-différentes les unes des autres, du crâne osseux, des enveloppes et de la substance même du cerveau; que des épanchements, des extravasations de sang, des inflammations, des hydropisies partielles ou générales peuvent engendrer des suites semblables pour la vie intellectuelle du cerveau, et que ces états morbides peuvent se trahir anatomiquement par une foule d'altérations, 'souvent presque opposées les unes aux autres.
Je n’entre pas dans l’analyse de tous ces cas, qui peuvent se résumer comme des états morbides survenus à un organe normalement constitué d’abord. Je ne traiterai
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absolument que des cas de microcéphalie proprement dite, où, par un arrêt de développement survenu pendant la vie utérine du fœtus et par des causes encore inconnues, le cerveau de l'embryon est frappé avant d’ètre constitué définitivement, et où, par conséquent, l’enfant naît avec un cerveau amoindri considérablement quant au volume, et modifié profondément dans scs formes essentielles.
J’exclus également les monstres nés non-viables, à cause du défaut plus ou moins complet du cerveau, les monstres acéphales (sans tête), anencépliaies (sans cerveau), etc. Je me borne aux produit* humains nés viables et ai/anl reçu, chez lesquels on observe, dés leur naissance, un cerveau trop petit et une boite crânienne trop exiguë, moulée sur ce cerveau défectueux.
Abstraction faite de toute autre qualité de forme et de structure, la masse cérébrale, dans le genre humain, doit avoir un minimum de volume et de poids, au-dessous duquel elle ne saurait descendre sans que les fonctions cérébrales, et, en premier lieu, celle de l’intelligence, n’en soient affectées d’une manière sensible. La microcéphalie constitue justement, comme l’exprime aussi le mot grec, cet état où la boite crânienne et le cerveau y renfermé ne sont jamais arrivés à la dernière limite assignée à l’espèce, et où un trouble profond est apporté, déjà avant la naissance, dans les fondions cérébrales, par suite de cet arrêt dans le développement dont nous venons de parler.
Les cas de microcéphalie sont , je le répète, assez rares. Les crânes et les cerveaux de microcéphales comptent parmi les pièces les plus précieuses des collections pathologiques. Malgré des recherches assez nombreuses cl soutenues, je n’ai trouvé, dans toute la littérature scientifique, des notices que sur une quarantaine de cas, et encore plusieurs de ces cas font probablement double emploi ou bien rentrent dans la catégorie des idiots par maladie. Je ne ferai que mentionner les cas que je n’ai pas pu examiner moi-même, en citant toujours les sources où j’ai puisé ; mais je traiterai en détail des crânes cl des moules de cerveaux qui m’ont été communiqués avec une rare complaisance par les directeurs des musées auxquels ces objets sont confiés. Grâce à la libéralité de MM. Uenle à Goetlingue, Keiehert et Virchow à Berlin, Luschka à Tubingue, Wclcker à Halle, Kuelliker et Hecklingshausen à AVurzbourg, Graeser à l’Eichberg près Eltvillc (Nassau), Krauss à Stuttgardt, j’ai pu réunir, à la séance de la Section d’histoire naturelle de l’Institut genevois, du fi Juin 180ti, neuf crânes de microcéphales caractérisés, et qui formeut l’inventaire presque complet de l’Allemagne
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entière pour cette altération. Je dois encore des pièces de comparaison à MM. Ecker à Fribourg en Brisgau, F rcy à Zurich, et de nombreux renseignements à ;MM. Theile à Weimar, Capellini A Bologne, Cancstrini à Modène, Klebs à Berne, D r Scliaerer à la Waldau, près Berne, De la Harpe à Lausanne, Broca cl de Qualrelages à Paris. Que tous ces amis reçoivent ici mes remcrclments.
Je ne donne, dans ce premier Mémoire, des détails que sur les microcéphales allemands, pour l'histoire desquels j’ai pu réunir, je puis le dire, tous les matériaux, à l'exception des cerveaux conservés à l'esprit-de-vin, en nie réservant de donner des suppléments plus tard sur ceux des autres pays pour lesquels mes matériaux restent encore incomplets. Une mauvaise étoile semble planer surtout sur les matériaux réunis jadis à Paris. Malgré les recherches actives de mon ami M. Broca, aucune des pièces sur lesquelles MM. Cruvcilhier, Baillargcr et Gratiolet ont fait des recherches, n’a pu être retrouvée; fait d’autant plus regrettable, qu’il existait, parmi ces objets, le seul crâne connu d’une microcéphale appartenant A la race nègre.
M'ayant pas des cerveaux A ma disposition, j'ai dé borner mes études A celles des crânes cl des moules de la cavité crânienne. J’ai donné des figures des contours de grandeur naturelle,, en projection géométrique, de tous les objets. Quelques-unes de ces figures ont été dessinées par l’appareil de Lncae, connu des anthropologistes; mais, pour la grande majorité, je me suis servi du diagraphe de Gavard, A Paris, excellent instrument, qui n’est pas moins exact que l'appareil de Lucae, et qui permet au dessinateur une position moins gênée.
Tous mes dessins, A l’exception de deux vues de bases de crânes, sont pris sur une position uniforme du crâne, dans laquelle le bord supérieur ou l’axe de l’arcade zygomatique est parallèle au plan horizontal. On sait que ce plan a été adopté par les anthropologistes réunis A Goettingue, et dans les ouvrages de MM. Ecker, Lucae, Dis et Butimever, ainsi que dans le inion sur l’Homme. J’ai ramené A cette même position les dessins des moules intérieurs des crânes, représentant le cerveau, dans la conviction que le contenu doit être vu de la même manière que la capsule.
Les crânes et les moules étant tous dessinés de grandeur naturelle et dans la même position, on peut aisément comparer leurs contours généraux entre eux, en superposant des calques faits sur papier végétal. Mais, ici encore, il faut s’entendre sur la manière de superposer ces calques. Je place les calques de profil, de manière que les
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points médians <le la suture naso-frontale se couvrent exactement, et je ramène, dans la vue de profil, l'arc zygomatique au plan horizontal. Les différences dans les contours sautent alors aux yeux, et sont beaucoup plus facilement saisis que par de longues descriptions.
La distribution de mon travail était donnée par la nature même du sujet. J'indique d'abord les microcéphales dont j’ai pu avoir connaissance, en citant les sources où l’on trouve des notices qui s’y rapportent et les musées où sont conservées les préparations.
Je passe ensuite à la description détaillée de ces pièces, en rapportant en même temps et textuellement, autant que les sources m'ont été accessibles, tout ce que les auteurs ont rapporté sur ces cas. J'aurais voulu séparer, pour les insérer aux endroits convenables, les notions sur le crâne et le cerveau, les manifestations intellectuelles et l’histoire de la vie de ces êtres; mais, à mon grand regret, ce n’était souvent guère possible. J'ai donc, dans ce premier chapitre, rapporté tout ce qui m’a paru important, en bornant toutefois mes propres remarques au crùne seul. Je passe ainsi en revue, d’abord les adultes et ensuite les enfants microcéphales, en résumant les faits acquis dans des articles à part. Je termine ce chapitre par un résumé général sur la conformation des crânes, où je traite en particulier de la prognalhie et de la position du grand trou occipital.
Dans un second chapitre, je passe à l’étude du cerveau, entreprise, comme je viens de le dire, au moyen de moules internes de la cavité cérébrale. J’examine le volume, les rapports des différentes parties cl lobes, les plis et circonvolutions, et les rapports de certaines parties avec quelques facultés localisées.
Le troisième chapitre est consacré A l’étude des manifestations de la vie, tant intellectuelle que somatique. On y trouvera l'examen d’une fille microcéphale vivant actuellement dans le Canton de Berne.
Un quatrième chapitre, enfin, contient quelques considérations générales sur les causes de la microcéphalie, ses rapports avec les conformations normales et sur les conséquences qui en découlent pour la science en général et la théorie de Darwin en particulier.
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Indication des microcéphales connus, des auteurs qui en ont traité, et des musées où les pièces sont conservées.
a) ALLEMAGNE.
1. GoUfried Mæhre de Ralzum, mort à l’âge de 44 uns; planches 1-4. Le crâne entier est conservé dans le Musée de Halle.
J.-G. Carus. Allas der Cranioscopie, tab. IV, 1843.
Hermann W elcker. Untersuchungen iibcr Wachsthum und Bau der menschlicben Schædels. 1862. Quelques mesures de ce crâne, ainsi que du n° 4.
2. Michel Sohn, de Kiwittsblott, près Bromberg, mort à l'âge de 20 ans. PI. 5-7.
S. Frédéric Sohn, son frère, mort à l’âge de 18 ans? PI. 8-10. Le squelette entier du premier et le crâne du second sont conservés au musée de Berlin.
Jean Muller. Nachrichtcn iibcr die beiden Mikrocephalen zu Kiwittsblott bei Bromberg, dans : Medicinische Zeitschrift für Hcilkunde in Prcussen. 1836. N« 2 et 3.
4. Conrad Schueltelndrejcr, de Buckebourg, mort à l'âge de 81 ans. PI. 11-13. Le crâne est conservé au musée de Gœttingue.
Blumenbach. De anomalis et vitiosis quibusdain nisus formationis abcrrationibus. 1813.
Farsler. Atlas der Missbildungcn. — Handbuch der speziellen pathologischen Anatomie. 1834; p. 406, pl. 17.
5. Microcéphale de Jéna, mort à l’âge de 26 ans. Pl. 14-16. Le crâne et le cerveau sont conservés au musée de Gœttingue.
Theile. Ueber eincn Microccphalus, dans : Zeitschrift für rationelle Mcdicin, von Hcnle und Pfeufer. Troisième série, vol. XI, p. 210. 1861.
6. Louis Racke de Hofhcim (Nassau), mort à l’âge de 20 ans. Pl. 17 cl 18. Le crâne est conservé dans le musée de l'hôpital sur l’Eichberg, près Eltville (Nassau).
7. Marguerite Miehler, de Rieneek, morte à l’âge de 33 ans. Pl. 19-21. Le crâne est conservé au musée de Würzbourg.
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Virchow. Gesammelle Abhandlungen zur wissenschaMiehen Medicin. 1850. Page 947.
0. Schrader. Krankengeschichle und Sectionsbericht, dans : Arcliiv für wissensehaftliehe Medicin von Virchow. Vol. XX, p. 358.
Fœrster. Voir n” 4.
8. Jean Mœgle de Plaltenhardt, près Stuttgardt, mort à l'âge de 15 ans. PI. 22 et 23. Le crâne est conservé dans le musée de Tubingue. N° 14.
9. Jaques Mœgle, cousin du précédent, mort à l'âge de 10 ans. PI. 24 et 26. Le crâne est conservé dans le musée de Stuttgardt. N° 13.
10. Jean-Georges Mœgle, frère du précédent, mort à l'âge de 5 ans. PI. 25 et 26. Le crâne est conservé dans le musée de Tubingue. X® 12.
Jtrger. Zur Gcschichte hirnarmer Kinder, dans : Medieinischcs Gorrespondenzblatt des Wurtemberg! schen ærztlichcn Vereins, Vol. IX. N" 28. 1839.
b) FRANCE.
11, 12, 13. Trois cas mentionnés dans :
Cruvcilhier. Anatomie pathologique. Liv. 30, pl. 4.