IX. Récapitulation
Les résultats des recherches précédentes sont: 1°. La langue des Tsiganes occidentaux et orientaux remonte au même fond, qui s'est modifié selon les divers milieux où ils ont vécu et qui s'est enrichi d'emprunts faits aux peuples avec lesquels ils ont été en contact. Cette unité de langue nous oblige à placer le départ des Tsiganes de l'Inde dans une seule période. Miklosich écrivit en 1878^): »La supposition d'une exode des Tsiganes de l'Inde ou d'un autre pays peuplé par des hommes de langue indienne, à deux époques distinctes, séparées peut-être par des milliers d'années, manque absolument de fondement". L'étude comparée de cette langue avec les autres langues indiennes ne suffit pas à déterminer exactement le temps de leur émigration. En 1873 Miklosich*) croyait devoir le placer environ l'an 1000 de notre ère. Trois ans plus tard ^), les
1) Beitrâge IV, 54. 2) Mundarten III, 3. 3) Ibid. VI, 63.
témoignages sur les Athingani, et peut-être aussi la lecture de mon essai sur les Tsiganes, publié en 1875, le déterminèrent à reculer considérablement ce temps.
2^. La langue des Tsiganes occidentaux porte en soi les vestiges d'un contact de plusieurs années avec des gens parlant l'arménien, et d'une période beaucoup plus longue de contact avec des hommes de nationalité grecque. Il y a également des traces distinctes de rapports que les Tsiganes ont eus avec des hommes parlant le persan et Tarabe. Je partage l'opinion de Miklosich *) qui de l'influence profonde du grec sur la langue des Tsiganes (occidentaux) concluait que ceux-ci ont subi cette influence pendant des siècles. Gomme tous les Tsiganes, dans leur passage de l'Inde vers l'Asie occidentale, ont dû passer par un pays persan, il est probable aussi qu'ils ont subi ensemble l'influence du persan. Mais ni la présence de mots arméniens, ni celle de mots arabes dans leur langue ne nous autorise à conclure qu'ils ont demeuré tous ensemble pendant un certain temps dans un pays où l'on parlait l'arménien ou l'arabe. Car de même que les dialectes sindiens des Tsiganes de diverses contrées se sont mélangés, les nouveaux éléments acquis par les uns ont pu passer aux autres dans la longue période pendant laquelle ils ont vécu en pays grec. Du côté de la langue rien ne nous empêche d*admettre que les Tsiganes sont entrés en pays byzantin en partie par l'Arménie, en partie par la Syrie.
8^. Les derniers rois sassanides avaient transporté des Sindiens en Perse, spécialement des Djat, qu'ils employaient
]) Mnndarteo, III, 7.
dans leurs armées et qu'ils établissaient dans des colonies. Ils avaient introduit de même de véritables Tsiganes. Les Arabes les rencontrèrent pour la première fois lors de la conquête du Bahraïn, province arabe qui avant Tlslam était au pouvoir des Perses, puis en Iraq. Pour eux le nom de Djat, qu'ils prononçaient Zott, devint le nom général de tous les Sindiens. Donc, si nous trouvons mentionnées plus tard des transportations ou des émigrations de Zott, nous n'avons pas le droit de conclure qu'ils appartenaient réellement à la tribu des Djat, bien qu'il reste vraisemblable que ceux-ci formaient la majorité des Sindiens transportés au temps des Omajades, comme Belâdhori l'atteste. Si la langue commune des Tsiganes diffère en beaucoup de points da jatki actuel, nous n'en sommes pas réduits, pour l'explication de ce fait, à la supposition de grands changements que ce dernier dialecte a pu subir dans les]dix siècles écoulés depuis l'émigration des Tsiganes, mais nous sommes en droit de supposer que ces Tsiganes, notamment l'élément nomade qui en faisait partie, appartenaient en majorité à d'autres tribus. Les indianistes nous disent que la langue des Tsiganes ressemble le plus aux dialectes du nord-ouest de l'Inde. Il n'est pas improbable que les noms que portent certaines fractions de Tsiganes, comme p. e. ceux de Nawar, de Kork, de Kâoli, contiennent une réminiscence de leurs divers pays d'origine, comme aussi le nom de leur langue sîn.
40. Outre les déportations de Tsiganes du temps des Sassanides et de celui des Omayades, il n'y a qu'une seule émigration considérable dont l'histoire ait conservé le souvenir, c'est celle du commencement du neuvième siècle. Les Tsiganes qui s'étaient établis dans la région du Bas-Tigre,
là où Haddjâdj avait fondé des colonies de Zott, et qui avaient soutenu une opposition armée contre le khalife, furent transportés, après la capitulation, à Khâniqin, d'où une partie fut de nouveau transportée vers le nord de la Syrie. Nous savons que les Byzantins s'emparèrent de ces derniers et les emmenèrent dans leur pays. Quant aux autres, nous n'en savons rien de positif, mais il est probable qu'ils se sont échappés par TAdherbaïdjân en Arménie. C'est donc dans la seconde moitié du neuvième siècle que les Tsiganes entrèrent dans l'Asie Mineure. Nous n'avons sur cet événement — qui, du reste, certainement n'a pas eu le caractère d'une invasion, mais plutôt d'une lente infiltration — aucun témoignage direct. M. Bataillard a fait la très juste observation ^) que les historiens des pays où les Tsiganes étaient le mieux connus dédaignaient autrefois d'en prendre connaissance. La première mention des Tsiganes, comme des gens bien connus, nous a été conservée dans la vie d'un saint géorgien vers le milieu du onzième siècle, sous le nom qui leur est resté, Atsinkan. Mais nous avons vu que ce n'est qu'au neuvième siècle qu'il y avait lieu de leur appliquer ce sobriquet qui désignait auparavant une secte hétérodoxe, anathématisée un peu avant le milieu de ce siècle. 5". Il n'est pas possible de préciser la formation des bandes de Tsiganes en Syrie et autres pays de l'Asie occidentale. Il n'y a d'assuré que le fait que le fond de leur langue est le même que celui des Tsiganes des pays grecs dont tous les Tsiganes de l'Europe descendent. Mais comme ils n'ont pas en commun avec ceux-ci les éléments de langue
1) Joarn. of Gypsy Lore I, 198.
arméniens et grecs, nous pouvons en conclure que leur destinée s'est séparée de celle des Tsiganes grecs depuis que ceux-ci sont entrés daus rArménie et TAsie Mineure. Des bandes de Tsiganes syriens peuvent avoir grossi le nombre des Tsiganes grecs, mais non inversement. Il ne semble pas improbable que ce n'était que le noyau des émigrés du neuvième siècle qui s*est établi en Iraq; une partie sera restée en Perse, une autre partie aura continué sa route vers l'Ouest. Il y avait en Perse des Tsiganes de vieille date, et en Syrie depuis les déportations du temps des Omayades, et il n'est nullement hasardé de supposer que tous étaient en communication entre eux. Il se peut également que, durant le siège des Tsiganes du Kaskar et après la capitulation, plusieurs bandes, spécialement de Tsiganes nomades, se soient sauvés vers la Mésopotamie et la Syrie. Tout cela ne sont que des conjectures, mais je ne crois pas qu'il nous sera jamais possible d'obtenir des résultats positifs, car les historiens arabes, comme leurs frères de l'Occident, gardent sur ces gens un silence presque absolu, comme n'étant pas dignes de l'intérêt des hommes sérieux.