Mémoire sur les mouvements du coeur
Malgré les travaux considérables qui ont été publiés sur les mouvements du cœur depuis Harvey, Lower, Lancisi et Haller, ce point de physiologie est resté enveloppé d'une déplorable obscurité. Et cependant un art important, celui de l'auscultation médicale, attend que cette obscurité disparaisse pour parvenir à cette précision que l'enthousiasme de ses adeptes lui avait à tort attribuée dès sa naissance.
Quatre questions sont surtout en litige :
La première est relative à l'ordre dans lequel les mouvements se succèdent;
La deuxième concerne le mécanisme de la dilatation ;
La troisième, la pulsation ou le choc du cœur;
La quatrième enfin, le mécanisme des valvules auriculo-ventriculaires ; et, comme conséquence, la cause du premier ton cardiaque.
Ce Mémoire traitera de chacune de ces questions et sera divisé en autant d'articles.
Mes recherches remontent à l'année 1838. Elles avaient pour objet d'abord le choc du cœur. En les continuant les années suivantes, mon attention se fixa davantage sur l'ordre de succession des mouvements, et peu à peu je
fus conduit à chercher une solution aux deux points les plus controversés, les plus difficiles, mais dont dépend, en définitive, toute la théorie des mouvements du cœur; à savoir : la cause de la dilatation ventriculaire et le jeu des valvules mitrale et tricuspide.
Je suis parvenu à faire les trois observations suivantes. Elles paraîtront bien étranges à beaucoup de lecteurs ; aussi ont-elles la prétention de renverser ce qui existe et de devenir la base d'une reconstruction. La première observation a été faite sur le cœur dénudé d'animaux vivants ; la deuxième sur des hommes portant une adhérence de péricarde avec le cœur et avec la paroi thoracique; la troisième sur l'homme à l'état de santé et de maladie, à l'aide de l'auscultation.
Première observation. — L'acte qu'on désigne généralement sous le nom de systole ne consiste pas en une simple contraction des oreillettes et des ventricules : il est composé de deux mouvements.
Le premier de ces mouvements est une dilatation rapide et énergique des ventricules s'annonçant au dehors par le retrait de la pointe ou le raccourcissement du cœur. Le second est un resserrement qui débute au point d'insertion des veines dans les oreillettes et se propage rapidement, sous la forme d'un mouvement périslaltique , le long des oreillettes et des ventricules jusqu'à la pointe du cœur.
La diastole est un état passif : c'est le repos des oreillettes et des ventricules.
Deuxième observation. — Le choc du cœur, c'est-à-dire la percussion et le soulèvement de celte région du thorax qui recouvre le sommet de l'organe central de la circulation, est précédé d'un retrait rapide ou d'un enfoncement de la même région.
Dans le cas assez fréquent où il se fait sentir en même temps un choc dit auriculaire, celui-ci coïncide exactement avec le retrait du sommet, c'est-àdire qu'il précède d'un moment le battement de ce dernier.
INTRODUCTIOiN. 5
Le choc du cône artériel , qui existe quelquefois en même temps, coïncide, au contraire, avec le choc du sommet ou le soulèvement de la région correspondante du thorax.
Troisième observation. — 11 n'y a pas que deux tons ou bruits du cœur. 11 y en a trois.
Seulement, le premier et le deuxième se continuent l'un dans l'autre sans interruption, tandis que le troisième est nettement séparé du deuxième.
Le premier ton précède le choc du cœur ; il correspond au moment de retrait; le deuxième coïncide avec le choc; et le troisième, qui est le deuxième, selon la terminologie reçue, lui succède.
Mes expériences ont été tentées sur des grenouilles, des oies, des chiens et des lapins. J'ai suivi généralement la méthode indiquée déjà par Vésale, dans le dernier chapitre de son Traité d'anatomie.
Chez l'oie, je me suis contenté d'enlever rapidement le sternum; les mouvements du cœur y persistent pendant un temps assez long pour pouvoir être observés. Mais, chez les mammifères, il faut établir la respiration artificielle.
Dans ce but, j'ouvrais la trachée du chien, après l'avoir étourdi par un coup assené sur le front , et j'y introduisais tantôt une seringue à double courant, tantôt un tube communiquant avec un soufflet. Pour mettre le cœur à nu, je fendais la peau le long du sternum, je la détachais sur les côtés, j'incisais le sternum, et j'arrêtais le sang qui s'écoulait des vaisseaux intercostaux. Mais je ne procédais à cette partie de l'opération que lorsque la respiration artificielle semblait marcher régulièrement. Avant d'ouvrir le thorax, il m'a paru même utile de laisser passer le premier trouble occasionné par l'opération.
Au commencement, le cœur est en grande partie recouvert par les poumons; mais ceux-ci se retirent d'eux-mêmes petit à petit. Le péricarde est étroitement appliqué au cœur. Il n'est pas toujours nécessaire de l'ouvrir pour
bien voir les mouvements de l'organe qu'il protège. Dans les cas très-favorables, le cœur continue de battre pendant une heure.
Chez le lapin, je suivais l'exemple de Kuerschner, en mettant au préalable à nu la trachée et le larynx pour y introduire la seringue, et en procédant ensuite à la section de la moelle allongée.
Depuis l'époque où j'ai institué mes expériences (1838-1844), les méthodes ont été perfectionnées, et l'observation exacte a été rendue plus facile par l'introduction d'instruments de précision, tels que le kymographion de Ludwig, le sphygmographe de Vierordt, auxquels tout récemment sont venus s'ajouter le sphygmoscope du docteur Scott Alison, à Londres, et le sphygmosphone du docteur Upham, à Boston. Puis, d'autres expériences ont été tentées. J'aurais désiré d'en vérifier les résultats en les répétant; mais ma position actuelle s'y prêtait difficilement : ni le temps, ni l'occasion n'y étaient propices. Ma conviction était, d'ailleurs, faite, et mes opinions se confirmaient tous les jours davantage, par l'observation clinique et par l'application de ma théorie à l'interprétation des faits pathologiques. Enfin, en m'engageant dans une nouvelle série d'expériences, j'aurais craint de différer encore d'une ou de plusieurs années cette publication qui, à mon avis, a déjà trop tardé, puisqu'elle doit servir de point de départ pour des travaux ultérieurs, et que les résultats qu'elle contient font partie de mon enseignement physiologique et clinique depuis plus de vingt ans.
Quiconque a jamais mis à nu le cœur d'un animal vivant connaît l'extrême difficulté, d'ailleurs déjà signalée par Harvey et par Haller, d'en observer exactement les mouvements : ils se succèdent avec une telle rapidité et se compliquent tellement, qu'on devient facilement le jouet d'opinions préconçues. Ita ut modo hinc systolen, dit Harvey, Mine diastolen, modo e contra, modo varios, modo confusos fieri motus me existimarem cernere. Les animaux de grande taille semblent , sous ce rapport, en imposer encore plus que ceux dont
le cœur tout entier trouve place dans l'intérieur du champ visuel. Ce n'esl qu'après avoir souvent varié dans ses appréciations relativement aux faits les plus simples, qu'on comprend bien comment tant d'hommes illustres ont pu se mettre, sur ce terrain, en contradiction les uns avec les autres, et comment, après deux siècles d'expérimentation suivie, il n'est encore qu'un petit nombre de faits que la science a pu enregistrer comme définitivement établis.
A cause de cela même, j'ai dû faire, dans ce Mémoire, une grande part aux recherches historiques et littéraires. Les travaux antérieurs sont si nombreux et généralement si mal analysés dans les ouvrages des auteurs modernes , qu'il m'a fallu , pour ainsi dire , souvent frayer le passage et déblayer la place avant d'y asseoir mes propres opinions. Puis, quoique je fusse arrivé par moi-même , et souvent après des efforts prolongés , aux résultats que j'expose, j'ai dû me convaincre que la plupart de mes idées avaient déjà existé; la justice envers les anciens et le devoir de sincérité m'obligeaient alors à faire part de mes découvertes historiques; enfin, je ne voulais pas priver mes opinions de l'appui qu'elles rencontraient souvent inopinément dans les écrits d'auteurs que la grande autorité de Haller avait fait reléguer sur le second plan.
C'est ainsi que le présent travail est devenu un travail d'érudition en même temps que l'exposé de mes propres observations. J'ai fait cependant tous les efforts pour ne pas faire prendre trop de place à la discussion des opinions divergentes : autant il importe de connaître exactement les doctrines qui régnent et qui ont été soutenues autrefois sur les points principaux du sujet, autant la discussion deviendrait fatigante, si on voulait tout juger, tout critiquer.