‹ Mémoire sur les peintures que Polygnote avait exécutées dans lesché de DelphesChapitre 8 sur 8 · TANTALE · texte numérisé non relu

TANTALE

vie d'Ulysse , ia première idée qui se présente à Tesprit , c'est que Pol} gnote avait été chercher ses inspirations dans les deux grands monumenis de la poésie épique chez les Grecs. D'un côté nous trouvons Néoptolème, le fils d'Achille, à côté d'Ulysse : de l'autre, Ulysse, descendant aux enfers, y rencontre Achille lui-même parmi les ombres. Ce sont là des rapports réels entre les deux moitiés de la décoration ; mais suffisent-ils pour rendre compte de la multiplicité des détails? D'ailleurs la prise de Troie n'a été chantée qu'indirectement par Homère, et si l'artiste, en traitant le second sujet, a pu suivre les indications de l'Odyssée, il n'a trouvé , pour se guider dans l'arrangement du premier, que des continuateurs de l'Iliade, immensément inférieurs au modèle, et ofl'rant entre eux de choquantes contradictions.

Il résulte de ces remarques que les deux compositions avaient un certain rapport, mais que pour le découvrir, il ne suffit pas de chercher dans les sources poétiques les éclaircissements qu'elles peuvent fournir.

Les peintres grecs, à l'époque où vivait Polygnote, avaient l'habitude de joindre des inscriptions explicatives aux figures retracées par leur pinceau : les vases peints fournissent la preuve de cet usage , .et nous apprenons par Pausanias que les plus illustres artistes donnaient à cet égard l'exemple à ceux qui s'occupaient des applications secondaires de la peinture. Le Périégète a rapporté fidèlement tous les noms inscrits au-dessus ou à côté des personnages dans les deux compositions de la lesché ; il a noté les figures qui en étaient dépourvues, et le contrôle qu'il a fait de ces inscriptions, à l'aide des sources auxquelles le peintre avait puisé, doit servir à nous éclairer sur le degré de docilité ou d'indépendance dont il avait fait preuve en combinant les éléments empruntés à la poésie.

Je remarque dès l'abord le nombre vraiment extraordinaire de noms qui , pour Pausanias, ne pouvaient se rattacher à aucune origine connue. L'auteur de la description avait sous les yeuçi la petite Iliade et sa suite, intitulée Desiruciion de Troie, 'ûiw mfxjK; , qu'il attribue à Leschès ; un autre ouvrage de Stésichore d'Himère sur le même sujet et portant le même titre; le poëme intitulé les Retours y oL '^ôazoïy et l'épopée qu'on appelait Cypria. Il ne se contente pas de recourir aux poètes, il consulte même les logographes (XXVI, i),

oùa otâ(x 9uTe nooiXYi^y outc ggoi ïiyow awâixai ) ^ et malgré ces recherches y il ne sait à quelle autorité rattacher bien des noms quMl relève. Electre et Panthalis, les suivantes d'Hélène^ n'ont rien de commun avec celles qui, dans Homère, accompagnent sur la muraille de Troie Tinfidèle épouse de Ménélas. Êlassus, que frappe Néoptolème , est pour Tobservateur antique un guerrier tout à fait inconnu, oguç dh b ^Ekomoç. Pelis, renversé sur un monceau de cadavres; Léoaile, tué par Ulysse, et rangé aussi dans le nombre des morts; le Laomédony qu'emporte Sinon, joint à Aiichialus, et VÈrésus couché à leurs pieds, sont exactement dans le même cas; et, à propos des deux derniers, Fauteur a soin de faire remarquer qu'à sa connaissance aucun poëte ne les

avait chantés. Ti dï éç Epe^év re xoù, Aaoj/Jisvzaj orra ye yi[J£ïç éiitTcdiÀsBa , '/jaev cù^iç.

Même observation à Tégard de Xenodicey Tune des captives, dont le nom ne se retrouvait ni dans les poètes, ni dans les logographes; enfin, à Tégard des noms de trois autres captives, Métioché, Pisis et Cléodice, Pausanias émet une opinion qu'il avait déjà exprimée en parlant des compagnons de Ménélas autres que Phrontis, c'est-à-dire Ithmnénès, Échœax, Politès, Strophius, Alphîus et Amphialus. « Â mon sens , dit-il , tous ces noms sont de la compo-

» sition de Polygnote. » (XXV, 2.) Twy H oXhaj [é^iol <fc)teîy) rà 6vô[juxra (7uve3)7)c£v owTo; b Tlokijyvcûzoç. (XXVI , 1 •) Tc3v ô a}Aci)v yifioî Axeô;) awéârjY^ là oy6[juxxa b nol{/yu(ùZoç,

L'indépendance de l'artiste ne se bornait pas au choix des noms qu'il avait adaptés à ses personnages. Pausanias s'étonnait qu'il eût placé Creuse au nombre des captives emmenées par les Grecs, sans égard pour la tradition qui présentait cette épouse d'Énée comme soustraite à l'esclavage par Vénus et par la Mère des Dieux. On croit apercevoir une intention critique du même genre, dans la remarque que l'auteur de la description fait à propos de Médésicaste, Tune des captives : suivant le témoignage d'Homère, cette fille naturelle de Priam s'était expatriée pour épouser, dans Pedseum, Imbrius, fils de Mentor. Mais s'il a voulu inférer de ce rapprochement que Médésicaste, établie hors de Troie, ne devait pas se trouver dans cette ville lorsqu'elle fut prise , il a commis une erreur ; car Homère ajoute , dans le passage cité, qu'Imbrius était venu se joindre aux défenseurs de Troie, aussitôt après l'arrivée des Grecs , et que Priam- le traitait comme un de ses fils. Après qu'il eut succombé sous les Iraits de Teucer, sa veuve dut rester auprès

du vieux roi^ son père^ et le peintre se trouve ainsi justifié de Tavoir placée au nombre des captives. Toutefois^ ce qui parait certain^ c'est qu'Homère seul en avait parlé ^ et que son nom n'avait été répété par aucun des continuateurs de riliade.

Si nous passons maintenant à la seconde composition ^ nous nous trouvons^ grâce à l'Odyssée^ sur un terrain un peu plus solide. L'épopée consacrée à la gloire d'Ulysse renferme, comme on sait, deux épisodes qui ont trait à la destinée des âmes dans l'autre monde : le premier, qui raconte la descente d'Ulysse aux enfers , remplit tout le chant XI ; le second , où Mercure conduit dans la demeure de Pluton les âmes des prétendants immolés par le roi d'Ithaque, forme le début du dernier chant. Je n'ai point à entrer ici dans l'examen des doutes soulevés, dès les temps anciens, sur l'authenticité de cette conclusion de l'Odyssée : la seule chose qui nous intéresse en ce moment c'est de constater que le XXIV® chant, lorsqu'il mentionne les ombres des héros grecs, n'offre qu'un reflet du XI% et qu'à l'exception des prétendants et de leur guide, Hermès Psychopompe, on n'y rencontre aucun personnage qui n'ait déjà figuré dans la Nécyomancie. D'ailleurs, puisque la composition de gauche s'appelait, d'après le témoignage de Pausanias, la Descente d'Ulysse aux enfers, il était naturel que le peintre choisit de préférence les figures de ses tableaux dans le texte qui lui fournissait le sujet principal.

Cependant, à ne comparer que la liste d'Homère avec celle de Polygnole, on est frappé d'une différence extraordinaire : Homère décrit l'ombre d^Antiope, mère d'Âdiphion et de Zélhus, celle d'Alcmène, mère d'Hercule et d'Ëpicaste, la môme que Jocaste, mère d'OEdipe, celle de Léda, mère de Castor et de Pollux, et Polygnote n avait peint aucune de ces héroïnes. Homère parle longuement de Minos et d'Orion; il décrit avec une magnificence sans égale l'ombre d'Hercule, et ni Hercule, ni Orion, ni Minos ne figurent dans la composition de la lesché.

En revanche, les personnages dont Homère n'a rien dit sont extrêmement nombreux. Il ne s'agit pas seulement du nautonnier Charon, dont, suivant l'observation de Pausanias, le peintre avait trouvé le modèle dans l'épisode de la Minyade, qui racontait l'entreprise de Thésée et de Pirithoûs contre

le roi des enfers. Sans admettre^ avec le plus grand nombre des critiques , qu'Homère ne connaissait pas la fable de Gharon ^ uniquement parce qu'il n'en avait pas fait usage^ la manière dont le poëte présente l'arrivée d'Ulysse chez les morts , descendant de son propre navire sur le rivage des Gimnîérions^ excluait la présence de la barque destinée à transporter les ombres^ et je tâcherai plus loin d'expliquer les motifs qui décidèrent Polygnote à mettre la barque de Gharon à l'entrée des enfers de préférence au navire d'Ulysse,

Pausanias fait observer^ en outre ^ que la figure allégorique d'Eurynomus manquait non-seulement dans Homère^ mais encore dans les deux autres épopées qui renfermaient des descriptions de l'enfer, c'est-à-dire la Minyade et les Retours; mais on peut considérer Eurynomus comme inspiré par les vers de la Nécyomancie, lorsque le poëte met dans la bouche d'AnlicIée, mère d'Ulysse , cette peinture de la destruction des corps : « Telle est la destinée » des humains lorsqu'ils sont morts : les nerfs ne retiennent plus les chairs » et les os, mais une force égale à celle du feu dévorant consume cet as- » semblage, dès que la vie s'est retirée de la moelle des os, et l'âme légère » s'envole comme un songe. »

AXX cojXY^ icKYi cVrt jSjOorwv , ore xev re âxyojatv '

u yoLp ezi cf7.pKaci ze xat o7T£« ive^ eyjxj'jiVy A}!Xà Ta juév T£ Ttupoq xpazepov fxivoç cd^oiiévoio Aflt/xvflt, eTTÊt xe Trpwra XiTip ieiot orcéa âufioç ' Vvxh ^ypJT oveipoçj â.nonza[iévyi nenSiJYjZai ^.

Suivant Pausanias, les exégètes de Delphes disaient qu'Eurynomus était celui des êtres infernaux qui dévore la chair des cadavres, et qui ne leur laisse que les os. « Gette personnification terrible (deîpe), ajoute-t-il, était » peinte de la couleur, entre le bleu et le noir, qu'ont les mouches qui s'atta- » chent â la viande. Elle montrait les dents et était assise sur la peau d'un » vautour, » oiseau qui, comme on sait, s'acharne sur les cadavres. Ici je ne trouve autre chose que le procédé du peintre substitué à celui du poëte,

* Orfy««,, A, V. 217-221.

SUR LES PEINTURES DE POLYGNOJE. 8i

cl Tinlroduction du personnage d'Eurynomus n^est pas pour moi une infidélité à la donnée homérique.

Mais que dire des nombreux personnages^ hommes et femmes , dont il n'est pas question dans FOdyssée et quç Polygnote avait peints? Le poëte donnait^ il est vrai^ carrière à l'imagination de Tartiste^ lorsqu'il employait la figure de la prétermission pour désigner les héroïnes qu'Ulysse avait vues^ sans pouvoir les comprendre dans son récit : « Je ne pourrais redire ni » nommer toutes les épouses et toutes les filles des héros qui s'offrirent à » ma vue* »

Et plus loin : « Cependant je restais avec constance , pour voir .s'il vien- » drait encore quelqu'un de ces vaillants héros, morts avant moi : peut-être » aiCrais-je aperçu ceux que je désirais, Thésée, Pirithoûs, nobles rejetons » des dieux ; mais avant qu'ils s'offrent à moi , la foule des morts se ras- » semble avec un bruit affreux; je suis saisi de crainte , redoutant que Pro- » serpine ne m'envoie des enfers la tête de la Gorgone, monstre terrible. »

AùtoLp éycùv aùzoù [jdvov e[Xitedçv, élztq ex elâot

Avip&y YiptMWy di âïî zo npSaSev okovzo.

Kod vu X en TtpozépTuq Xôov ivépa^ , g!jç , eâÎAou iiep ,

Sriaéa ^ ïleipiâoév ze , ôe&v épowiéa zénva '

A})À, nphf énl eâve âyelpezo [xvpia vex^v ,

H;^ âean&jlYi ' e/ute iè )^pov ôéoç r,pet ,

Myi pjst Topyelviv xe^^v âttvoïo nêkôipou

E| Ardbç TïéfjL'ipeiev xyocjri llep7S(févsia ^.

On voit que l'artiste s'est emparé pour ainsi dire à la volée, afin de les introduire dans sa composition, des noms de Thésée et de Pirithoûs, qu'Ulysse n'avait pas vus, mais qu'il aurait pu voir dans l'enfer, Homère semble laisser

* Odyss., A , V. 527-328.

« IbicL, A , V. 627-634.

entendre que si Thésée et son ami n'ont pas paru sur les bords de la fosse remplie du sang des victimes^ c'est que le supplice auquel ils étaient condamnés les rendait immobiles. Aussi Polygnote s'est-il montré^ sous ce rapport^ fidèle à la tradition reçue ^ tout en adoucissant l'expression de la peine.

Homère ^, après avoir raconté les amours de Neptune avec Tyro, ajoute que celle-ci mit au monde Pélias et Nélée. L'un habitait dans la plaine d'Iolchos^ l'autre au Péloponèse^ dans la sablonneuse Pylos. Nous trouvons parmi les héros figurés dans la lesché^ Pélias, représenté comme un vieillard à cheveux blancs. De même Homère *, après avoir dit que Chloris s'était montrée aux yeux d'Ulysse, compte Péro au nombre des enfants de Chloris, et. raconte le prix difficile auquel Nélée, son père, mit la main de cette fille, miracle de beauté; et Péro, à son tour, se montre parmi les héroïnes peintes par Polygnote. On ne peut s'empêcher d'être frappé du contraste qu'offre l'empressement avec lequel l'artiste s'empare de certains noms mentionnés par Homère, d'une manière fugitive ou accessoire, avec l'omission qu'il a faite d'autres personnages aussi importants que ceux dont il a été question plus haut.

Les figures ajoutées par Polygnote aux indications fournies par l'Odyssée, sans aucune raison ni prétexte apparent, peuvent se ranger sous plusieurs rubriques. Nous comptons d'abord les personnages allégoriques ; en second lieu, les héroïnes; en troisième, les héros, les chanteurs et les poètes. J'excepte de cette énumération cerjains personnages des deux extrémités de la zone inférieure , qui réclament une élude particulière et dont nous nous occuperons en dernier lieu.

Le peintre de Thasos n'avait admis dans toute sa composition que deux figures purement allégoriques, Eurynomus et Ocnus. J'ai déjà fait voir comment Eurynomus se rattache au texte de l'Odyssée. 11 est à remarquer qu'en vertu de la place qu'il occupe, il semble faire pendant avec Tantale, de même que Tityus répondait à Sisyphe. Tantale , Tilyus et Sisyphe sont décrits par Homère. Quant à Ocnus, il était représenté dans la lesché tressant sa corde qu'une ànesse dévorait à mesure, et sa place était auprès de Tilyus.

* Odyss.j A , V. 25o.

^ IbifL, A, V. 286.

Ces rapprochements et ces combinaisons semblent montrer que déjà ^ dans la pensée du peintre^ Tantale^ Tityus et Sisyphe^ quoique figurant au nombre des héros ^ appartenaient, en raison de leurs supplices, à Tordre des allégories. Je ne fais que toucher, en passant, cette considération, sur laquelle je reviendrai plus tard.

Les héroïnes que Polygnote ne devait pas à Homère soat au nombre de six: Auge, Thyia, Camiro et Clytie, filles de Pandarée, Autonoe, mère d'Actéon, et Callisto. A cette dernière se trouve jointe une nymphe, Nomia, dont Pausanias semble éprouver quelque embarras à expliquer la présence au milieu des ombres infernales. Thyia, à ne s'en rapporter qu'au texte du Périégète, est un personnage ambigu. Une première fois (X, 6, 2), nous la voyons désignée comme fille de Gastalius; elle établit les orgies de Bacchus à Delphes et donne son nom aux Thyiades; enfin, aimée d'Apollon, elle devient mère de Delphus. Dans la lesché, au contraire, Thyia s'ofl're à nous comme unie d'une étroite amitié avec Ghioris, l'héroïne d'Orchomène; et le rapport que Pausanias établit entre elles, c'est que Thyia s'était unie à Neptune et que Ghioris avait épousé Nélée, fils du même dieu. Sans vouloir donner une explication prématurée de cette ambiguïté du personnage de Thyia, on peut, dès à présent, reconnaître que c'est parce qu'il appartenait aux traditions locales de la Phocide, que Polygnote lui avait donné place dans sa composition.

On ne saurait en dire autant ni d'Aulonoé, qui était Thébaine, ni des filles de Pandarée, originaires de laGrète; sans doute, l'explication de ces figures dépend des attributs que le peintre leur avait donnés. Autonoé, de même que son fils Actéon, était assise sur une peau de biche, et tenait dans la main un faon du même animal. Les filles de Pandarée étaient couronnées de fleurs et jouaient aux osselets. L'élude de ces symboles pourra nous fournir des éclaircissements sur le motif qui avait fait adopter ces personnages.

Le nombre des héros que Polygnote avait peints sans que le texte de rOdyssée en eût fourni l'indication était encore plus considérable : c'étaient Phocus et lasdus, Actéon, Mélëagre, Ajax, fils d'Oïlée, Palamède et Thersite, Protésilas, Schédius, Hector et Sarpédon, Memnon, Paris et Penthésilée^ qu'à cause de ses inclinations viriles, je n'ai pas voulu ranger au nombre des

héroïnes : en tout quatorze personnages supplémentaires. Phocus et laséus appartiennent à la tradition locale de la Phocide^ et il en est de même de Schédius^ celui qui avait conduit les Phocidiens au siège de Troie. Pausanias^ lorsqu'il parle d'Âjax^ fils de Télamon^ de Palamède et de Thersite^ a soin de nous dire que Tartiste^ en leur adjoignant Âjax^ fils d'Oïlée^ avait voulu représenter la réunion des ennemis d'Ulysse. Âctéon^ associé à sa n^re Âutonoé^ est plutôt un personnage mythologique qu'un héros ^ et Méléagre, comme chasseur^ se rapproche d'Âctéon. Quant à Protésilas^ il joue un rôle trop important et trop significatif dans la décoration des sarcophages de Tépoque romaine ^^ pour qu'on ne s'explique pas naturellement sa présence dans une représentation de l'enfer. Pour ce qui concerne les héros Iroyens ou accourus au secours de Troie ^ Hector et Paris, Sarpédon, Memnon et Penlhésilée, c'est une idée propre à Polygnote et qui n'a rien de commun avec la donnée homérique, que de faire des adversaires de la cause grecque un épisode en contraste avec la réunion des plus illustres guerriers achéens.

Rien non plus, dans l'Odyssée, ne peut servir à expliquer la présence des poètes de l'époque héroïque, qui comptaient parmi les auteurs de la religion. Orphée uni à Proniédon, Thamyris, Marsyas accompagné d'Otympus, nous transportent dans un ordre d'idées tellement difTérentes de ce qu'on apprend par la lecture d'Homère, qu'il faut entièrement réserver ce qui concerne cetle nature de personnages.

De compte fait, et en joignant à Memnon le jeune Éthiopien qui l'accompagne, voici ving-neuf figures dont le nom n'est pas prononcé dans l'Odyssée. Nous trouvons, en conformité avec le texte d'Homère, d'abord la réunion des personnages nécessaires à l'expression du sujet principal, Ulysse et ses deux compagnons, Périmédès ^\ Eurylochiis , l'ombre d'^Elpénor, celle de Tirésias et celle d'Antidcey en tout six figures; puis trois ou plutôt cinq héros soumis à. des supplices emblématiques^ Tityus, Tantale^ Sisyphe^ Thésée et Pirithous. Après cela onze héroïnes, Iphimédie, ChloriSy Procfis et Clymène, Mégare, Phèdre et Ariadne, Tyro et Èriphyle, Mœra, enfin Péro^ dont nous avons déjà parlé; en dernier lieu, six héros grecs, un seul dans la rangée

* Winckelmann , Monumenii inediti, pp. 164 et suiv., n* 123.

supérieure^ qui est AjaXy fils de Télamon^ et cinq au-dessous ^ Antiloque et Agamemnon, et Achille avec Patrocle, enfin Pélias. Ce sont vingt-huit figures qui correspondent assez exactement aux vingt-neuf absentes de l'Odyssée^ surtout si Ton ne tient pas compte de FEthiopien^ placé auprès de Memnon, et n'ayant pas plus de valeur propre que Tànesse associée au personnage d'Ocnus.

Ce partage, pour ainsi dire^ égal entre Tobéissance au texte et Tindépen- , dance de Tartiste^ acquiert encore plus de signification^ si Ton observe comment Polygnote avait entendu la traduction graphique de la Nécyomancie. Homère nous montre les ombres accumulées autour de la fosse qu'Ulysse a remplie du sang des victimes ; elles voltigent à Fentour^ altérées de ce breuvage funeste, et le héros qui les tient écartées avec son épée, adresse successivement la parole à celles qu'il a admises à étancher leur soif, depuis Tirésias jusqu'à Hercule. Dans la composition de la lesché, la scène propre a Ulysse est divisée en deux parties : d'un côté sont les deux compagnons qui apportent les victimes, de l'autre, Ulysse s'entretient avec Tirésias, après que les victimes ont été déjà égorgées. Auprès du roi d'Ithaque est l'ombre d'Elpénor dont il a écouté les plaintes, et derrière Tirésias se montre assise l'ombre d'AnticIée, qui semble attendre que le devin ait achevé sa prédiction. Entre Ulysse et ses compagnons se montrent les figures en apparence lés plus disparates, Ocnus et son ânesse, Tityus étendu sur la terre, Phèdre dans une balançoire, et Ariadne, Tyro et Ériphyle laissant voir, sous la draperie qui l'enveloppe , la main qui relient son fatal collier.

Au lieu de l'agitation qu'indique le texte de la Nécyomancie, toutes les âmes se montrent dans un calme extraordinaire et ne prêtent évidemment aucune attention aux évocations du roi d'Ithaque. On dirait qu'à l'exception d'Elpénor, de Tirésias et d'Anticlée, nécessaires au sujet, elles ne se sont pas aperçues de la présence du héros descendu vivant parmi les morts. De plus, on les voit former entre elles des groupes distincts, sans relation réciproque et avec une diversité d'action et de sentiment tout à fait extraordinaire. Quelques-uns, parmi les héros et les poètes, tels qu'Antiloque , Agamemnon-, Thésée et Pirithoûs , Ajax , fils d'OïIée, Orphée et Thamyris, se distinguent par des ajustements et des expressions d'un caractère pathétique et qui rappellent leurs malheurs ou leurs regrets; d'autres, comme Clymène et Procris,

expriment leur aversion mutuelle. Paris veut séduire Penthésilée^ qui le repousse avec toute l'apparence du dédain. Ailleurs^ c'est Tamitié de Thyia pour Chloris que Tarliste s'est attaché à rendre. Ceux qui se livrent à des divertissements^ Phèdre ^ dans son escarpolette^ Camiro et Glytie^ jouant aux osselets^ et même les ennemis d'Ulysse ^ Palamède et Thersite^ occupés à remuer les dés, malgré la présence de leur adversaire ^ paraissent absorbés par ces occupations frivoles. Marsyas ne met pas moins d'attention à enseigner la flûte à Olympus, et Ocnus à poursuivre son inutile labeur. Tous les mouvements , toutes les intentions et pour ainsi dire tous les tons semblent employés à dessein dans cette réunion extraordinaire de tous les contrastes.

Cependant rien ne parait avoir été indifl*érent, pour le peintre comme pour le spectateur, dans la composition de gauche : tous les noms sont évidemment significatifs et rappellent chacun une tradition particulière, et, sous ce rapport , la descente d'Ulysse aux enfers offre un contraste remarquable avec la destruction de Troie. De ce côté, les noms tout à fait indifférents, et composés à plaisir, ont été multipliés par le peintre. 11 en est ainsi de presque tous les compagnons de Ménélas, de la plupart des captives figurées dans la rangée supérieure et du plus grand nombre des cadavres accumulés vers la gauche, en pendant avec -le butin et les captives. Je pense qu'il serait inutile de chercher une signification à ces énumérations de noms propres; elles n'ont pas plus de valeur que la liste des Néréides ou même celle des chiens d'Âctéon, recueillies avec tant de soin parles mythographes dans les poètes. Quand il est question, soit des chasseurs de Galydon, soit des Argonautes, on peut penser que bien des noms qui ne nous intéressent plus, devaient avoir de l'importance pour les anciens, au point de vue de la généalogie héroïque et des traditions locales; mais dans les exemples que j'ai rappelés, il est impossible de supposer des motifs de ce genre; et, quant à l'explication symbolique qu'on voudrait donner de ces kyrielles, la recherche n'en aboutirait sans doute à aucun résultat sérieux.

Ayant eu fréquemment l'occasion d'étudier les inscriptions ajoutées aux peintures sur les vases grecs, de même que les accessoires du même genre qu'offrent un certain nombre de bas-reliefs, j'ai dû reconnaître que souvent ces explications avaient plutôt pour objet de déjouer la curiosité du specta-

leur que de la satisfaire. On est tenté d'embrasser cette opinion ^ surtout lorsqu'on voit à côté d'inscriptions tracées auprès de figures d'une entière évidence^ l'omission des noms qui seraient nécessaires pour faire comprendre les personnages douteux. Rien de semblable ne parait avoir existé dans la lesché de Delphes. Mais si l'artiste avait omis les désignations lorsqu'il s'agissait de figures sans importance particulière^ les réservant seulement pour les personnages significatifs^ il aurait jeté un jour trop direct sur la pensée qui le dirigeait^ et je ferai voir bientôt qu'une clarté aussi grande n'était certainement pas dans son intention.

Quoi qu'il en soit, l'examen préalable que nous venons de faire des deux .compositions suffit pour démontrer que Polygnote ne s'était point circonscrit dans les données fournies par Homère et par ses successeurs. L'étude des sources poétiques ne suffit pas pour rendre compte de lajpensée qui inspira les tableaux de la lesché.

Les modifications que le peintre avait introduites de son chef dans les éléments dérivés de Tépopée avaient-elles pour objet d'approprier les compositions à la tradition locale de Delphes et de la Phocide? Nos investigations sur ce nouveau terrain n'aboutiront qu'à un petit nombre de résultats. Néoptolème avait succombé près du temple d'Apollon Pythien \ et l'on voyait à Delphes son tombeau ^. La lesché des Gnidiens était construite dans le voisinage de ce tombeau y dont elle formait pour ainsi dire la dépendance et le complément^. Il était tout naturel que, dans la décoration d'un tel édifice, la première place fût assignée au fils d'Achille, et cette considération explique le choix que l'artiste avait fait de la destruction de Troie, où ce jeune prince avait joué le principal rôle. Mais, à l'exception de Néoptolème, rien, dans la composition de droite, n'a plus le moindre rapport avec les traditions de la Phocide, et les principaux épisodes, tels que le départ de Ménélas, celui d'Anténor, le viol de Gassandre et le serment d'Ajax, fils d'Oilée, ne concernent en rien le fils d'Achille. On voit même que le peintre avait évité

* Schol. ad Pind. Nem. Vll, v. 56 et 58. — Schol. ad Euripid. OresL, v.1649; Andromach.^ V. 5i.

« Pind. Nem. VII, v. 62. — Pausan., X, 24, 5. 3 Pausan., X, 26, 1.

d'aborder le sacrifice de Polyxène ou le meurtre d'Aslyanax^ auxquels Néoptolème avait eu tant de part. Ândromaque y la captive dévolue à ce jeune héros y était comprise dans le désastre des autres Troyennes.

Du côté gauche^ Ulysse, le protagoniste, ne se rattache à la Phocide que par une circonstance de sa jeunesse ^ qui n^est rappelée par rien y pas même par la présence de son aïeul Autolycus. Les souvenirs de la contrée ont pour représentant Schédius, le général des Phocidiens au siège de Troie ^; Thyia, rinstitutrice des orgies célébrées sur le Parnasse ^ et le groupe qui Réunissait laséus, un héros phocidien d'ailleurs inconnu, au jeune Phocus, qui, pendant son séjour dans la contrée nommée plus tard d'après son nom ^, s'était lié d'une étroite amitié avec laséus. J'ai déjà fait voir que ce groupe d'Iaséus et de Phoeus occupait le centre de la zone supérieure, et cette place prééminente, assignée aux représentants de la tradition locale, montre que Polygnole n'avait pas voulu traiter le sujet de la Nécyomancie, tout à fait en dehors des souvenirs héroïques et religieux de la Phocide; mais là se bornait tout son effort, et ces allusions clair-semées ne pouvaient aboutir à une transformation du sujet. L'histoire primitive et mythologique de la contrée ne tenait donc, dans la composition de gauche, qu'une place toute secondaire, et la pensée inspiratrice de Polygnote ne doit pas nod plus être cherchée dans cette direction.

Il en est de même de la tradition héroïque, considérée sous son aspect général et comme intéressant la Grèce entière. Le premier sujet pourrait à la rigueur se rattacher à cet ordre d'idées, puisqu'il s'y agit du dénoûment de l'entreprise la plus importante et la plus glorieuse qui ait eu lieu dans les temps primitifs de la Grèce; mais il y avait dans la manière dont le peintre avait conçu ses tableaux moins de triomphe que de tristesse, et Ton verra bientôt que cette moitié du travail de Polygnote s'explique d'une façon plus directe et plus naturelle. Quant à l'autre sujet, il est de toute impossibilité de rattacher à une donnée héroïque commune les épisodes de toute nature qui

* Odyss., T, V. 413 etseq.

^ Homcr., lliad., B, v. 517; P, v. 306. — Apoilodor., 111, 10,8. — Pausan., X, 4, i. '' Pausan., X, 6, 2.

* Idera,X, 1, 1.

le composeol : un lien de cette espèce nV existe certainement pas^ et quand bien même nous n'aurions pas été refroidi pour des recherche? de ce genre par la conviction^ puisée dans Tétude des monuments^ que les anciens étaient loin de s'être préoccupés de considérations pareilles au point que Timaginent des savants très-recommandables, quand bien même nous mettrions au service de Topinion embrassée par eux une érudition persévérante et une subtilité à toute épreuve, nous ne pourrions produire qu'un résultat artifrciel, incomplet et contradictoire. Les compositions de la lesehé n'avaient pas plus le cachet exclusif de l'histoire ou de la tradition que celui de la poésie. Pausanias y malgré ses rélicences et ses divagations , se charge de nous révéler lui-même le caractère éminemment religieux des peintures de Poly-gnote. C'est à l'occasion du personnage de Néoptolème, placé au centre de la première moitié, qu'il s'explique le plus clairement ^ « Seul parmi les » Grecs, Néoptolème a été représenté massacrant encore lesTroyens, parce >» que la peinture était destinée à décorer le tombeau de ce héros; » mot à mot : a parce que Polygnote devait exécuter toute sa composition au-dessus » de la sépulture de Néoptolème. » T^tTidSk^iw A yAyw roo EX^yjytxoo (fWMuza m

yeini^sfjBcu, De quelque manière qu'on entende cet embarrassant ùnèp, soit quant à la position réciproque de la lesché et du tombeau de Néoptolème, soit quant au rapport de la double composition (^ yfkx^ri n&aa) avec le tombeau du 61s d'Achille, personne n'a hésité et ne pouvait hésiter à reconnaître la relation manifestement établie entre ce monument et les sujets traités par Polygnote. Si je vais un peu plus loin dans mon interprétation , j'y suis autorisé par l'affinité des leschés et des tombeaux constatée dans la première partie de ce Mémoire ; mais une version plus littérale et plus timide ne saurait annuler l'importance de la remarque exprimée par Pausanias.

Cette remarque d'ailleurs ne pourrait devenir pleinement intelligible, si Ton négligeait d'en rapprocher l'usage, si répandu chez les anciens, d'établir dans la décoration des sépultures un contraste entre la destinée du mort et la manière dont on le représentait. Sur le plus grand nombre des sarcophages

' Pausao., X, 26, 1.

de répoque romaine , le héros , figuré dans toute ràctivilé de la vie y était rimage de celui dont le tombeau renfermait les restes. Très-souvent on lui donnait les mêmes traits ; dans bien des circonstances^ le sarcophage^ acheté en fabrique^ fut employé avant son entier achèvement^ et nous y trouvons non sculptée la tète du protagoniste qu'on avait réservée pour en faire un portrait.

* Ceux qui dédiaient ces tombes à leurs parents ou à leurs amis ne se proposaient pas seulement une vaine consolation en opposant ce que le défunt avait été avec ce que la mort Tavait fait : une pensée plus ou moins précise de résurrection et de renaissance résulte aussi de Tétude des sarcophages^ et c'est à cet ordre d'idées où Ton fait succéder la vie à la mort^ et la mort à la vie par un enchaînement perpétuel , que se rattache l'action attribuée à Néopto-

lème , et en cela la peinture de la lesché est conforme à ce qui fut pratiqué dans les siècles suivants. Ce héros était représenté seul^ parmi les Grecs, mettant à mort les Troyens, tfwsicnna toùç T/owa$, et pourquoi? Parce que le sujet représenté était destiné à la décoration de sa sépulture. L'allusion s'achève par le complément de l'histoire de Néoptolème. Celui-ci, renouvelant la destinée éclatante et rapide de son père, après avoir promené la mort dans Troie en cendres avec une furie sans égale , devait bientôt succomber à Delphes dans le parvis du temple d'ÂpoIlon : les cadavres amoncelés sous ses coups, dans la composition de Polygnote, étaient comme un présage du sort qui lui était réservé à lui-même. Le seul personnage qui pût exprimer la vie, dans cette composition, était celui dont elle devait rappeler la mort.

En effet, si Ton examine dans son ensemble la partie droite de la lesché , on sera frappé du caractère de destruction qu'elle présente : c'est bien le sujet résumé dans l'expression du poêle : mp^oiidwiv 'ïkto» ootp&itolof. Ce qui n'y périt pas est destiné à disparaître immédiatement après. On emporte les morts, on dépouille les maisons, on charge les vaisseaux, le butin et les captives sont accumulés sur le rivage; les chefs ne s'arrêtent un moment que pour vider un incident dont ils redoutent les suites pour la sécurité de leur propre retour. Epéus, non content de la dépopulation de Troie, s'acharne sur ses murailles dont il voudrait faire disparaître jusqu'au dernier vestige. On comprend qu'au bout de très-peu de temps , dans quelques heures peut-être ,

cette plage encore si animée sera livrée à la solitude et au silence. L'idée de la destruction et de la mort ne pouvait s'offrir sous une image plus • frappante.

Chercher dans la diversité des épisodes quelque chose de plus que cette grande et simple pensée^ ce serait peut-être méconnaître les droits de Tart, au moins égaux à ceux de la poésie : il n'est personne qui n'ait été frappé, en regardant les tombeaux antiques, des masques tragiques qui les décorent, mais la science n'a pas encore donné une explication satisfaisante de ces emblèmes. Il faut y voir, selon nous , une image mélancolique de notre ignorance des choses de Tautre vie et des illusions qu'on peut se faire à cet égard; et Ton doit en même temps se souvenir que le théâtre des anciens avait, comme leurs sépultures, une destination principalement religieuse.

La relation des sujets tiaités par les poètes dramatiques de la Grèce avec les dogmes religieux laisse encore beaucoup à désirer pour être bien connue, et c'est probablement à l'absence de renseignements précis sur un point de celte importance, que je dois l'indulgence avec laquelle les personnes dont le suffrage m'est évidemment le plus précieux ont accueilli quelques réflexions qui m'ont été récemment suggérées par l'étude du Philoclète de Sophocle. Ce n'est pas le lieii de répéter ici ce que j'ai dit ailleurs ^ quoique bien imparfaitement : je me contente de poser comme un fait incontestable que jusqull une époque qui peut être fixée hypothétiquement à la mort de Socrate , nulle tragédie grecque n'a été conçue en dehors des dogmes religieux.

Mais, après que cette base a été posée, il ne faut pas croire que la liberté du poëte soit restée enchaînée à l'extrême. Au contraire, nous devons penser qu'à la condition de rester fidèle aux données principales de son sujet, l'auteur du draifte a pu se livrer à son imagination , et que tous les développements compatibles avec le thème fondamental ont été accueillis par le public religieux, non-seulement sans sévérité, mais. avec faveur.

L'âge où brilla Polygnote ^ tombe en plein dans celui qui vit les triomphes dramatiques d'Eschyle et de Sophocle, de même que les commencements d'Euripide. On ne saurait donc s'étonner si cet artiste a traité ses sujets

* Correspondant , t. XXXVI , pp. 595-G04.

* Bœttiger, Jdeen zur Archàologie der Malerei, pp. 261-273. — Letronne, Lettres d'un antiquaire à un artiste, pp. 452-457.

dans le goût du théâtre d'Âlbènes^ et si Ton y trouve une influence évidente de la tragédie. Aussi doit-on^ je pense ^ lui appliquer la règle que j'ai posée à regard du drame ^ et^ après avoir reconnu Fintention générale qui lui a fait choisir la destruction de Troie pour servir à Fornement du tombeau de Néoptolème, éviter de chercher trop subtilement des intentions particulières du même genre dans les épisodes de celte vaste composition. Je n'hésiterais donc pas à imiter mes devanciers^ en reconnaissant dans le contraste du triomphe de la coupable Hélène avec les malheurs de la chaste Cassandre, une conception purement poétique^ si^ d'un autre côté^ le personnage même d'Hélène, traité par les auteurs tragiques d'une manière qui ne peut se concevoir en dehors des allusions religieuses , n'avait pas un rôle saillant et distinct dans une scène de destruction et de mort comme celle que Polygnole avait représentée.

Hélène^ type de cette beauté réelle et persistante qui^ dans les races puissantes et sous l'influence des climats tempérés^ semble soutenir une lutte contre l'action du temps ^ traverse les calamités de sa double patrie avec une sérénité insultante. Indépendamment de la grande composition de Polygnote, des monuments nombreux nous montrent son premier époux trop heureux de rentrer en possession de son infidèle moitié, et la ramenant à Sparte comme en triomphe. Elle régnait à Troie, ainsi qu'en témoignent les vers de l'Iliade, et l'Odyssée, après le retour en Grèce de la fille de Léddfne signale pas i'afl'aiblissement d'un seul de ses charmes. La fable et les œuvres de l'art nous conduisent à la suite d'Hélène au delà des limites de sa vie. Elles nous la font voir régnant sur les ombres, et partageant avec Achille, le type de l'activité, de la force et de la beauté dans le sexe viril, la royauté de l'autre vie dans une île reculée du Pont-Euxin ^ Cette apothéose d'Hélène nous aide à mieux comprendre pourquoi l'on disait que Troie. n'avait jamais possédé qu'un fantôme 4e cette reine, et comment, dans la fiction d'Euripide ^, avec un mépris singulier de ce qu'il pouvait y avoir d'historique dans le personnage, Ménélas, au lieu de la rencontrer à Troie, la trouvait cachée par les dieux dans le pays le plus religieux de l'antiquité, c'est-à-dire dans l'Egypte.

Nous n'avons pas besoin d'approfondir davantage le caractère mystérieux

* Philosirat., Heroic, XIX, i6.

^ Helen., v. 22 et scq.; 585 et scq.; 610 et seq.; i 155; 1282 et seq.

du personnage d^Hélène^ el d'en chercher la trace jusque dans des traditions d'une forme extrêmement récente, où cette héroïne, à l'exemple de ce qu'on a reproché, sans doute mal à propos, à la subtilité des grammairiens grecs, se trouve personnifier la lune ^, dont en grec elle porle le nom à peine altéré *. Indépendamment de ce rapprochement, que je suis loin de rejeter, Hélène se suffit à elle-même pour exprimer cette jeunesse éternelle de la nature, qui dégage de la destruction même des principes de reproduction et de renaissance, et amène la succession des êtres où l'on retrouve la vie dans l'image même de la mort.

Je m'arrête ici , non-seulement par prudence , mais par conviction : toutefois, je dois reconnaître en même temps que, dans un tombeau d'une nature particulière comme celui de Néoptolème , un tombeau consacré au souvenir d'un héros divinisé qui , plus tard , devait être honoré comme le sauveur de Delphes ^, dans une ville sacrée , siège d'un oracle considéré comme l'interprète de la sagesse divine, ce qui pouvait suffire pour les particuliers à la religion de la mort, n'en aurait offert qu'une expression incomplète, si la décoration s'en fût bornée à des scènes de carnage semblables aux combats de gladiateurs figurés sur certains tombeaux, et si le peintre n'eût donné satisfaction au sentiment d'immortalité que possède l'homme, en représentant, après la destruction à la surface de la terre, la destinée de l'âme dans l'autre vie.

Pausanias nous l'a dit, tout ce vaste ensemble de peintures, ii yf^/fh t^ô^^olj était conçu dans une intention funèbre. Et en effet, le choix fait de la Nécyomancie pour sujet de la seconde moitié, achève de démontrer l'exactitude de la remarque du Périégète. Mais on sait comment Homère a peint la destinée des âmes après la vie, et surtout les inductions que les modernes ont tirées des paroles du poëte. Si le peintre n'avait eu à offrir aux regards que la pâle et effrayante image de ces ombres en proie 9 d'éternels regrets et avides du sang des victimes, si son but eût été d'agiter devant les spectateurs le masque de Méduse envoyé par Proserpine, il aurait pu se contenter des scènes lugu-

< Euslalb. ad Homer. Odyss. a, p. i488.— Cf. Welckcr,Die jEschylische Trilogie, p. 281, et Em. Riickert, Troja, p. 191.

* Cf. Ch. Lenormant et J. De Wille, Élite des monuments eéramographiques , t. II, p. 297 et t. IV, p. 95. '

5 Pausan., I,4,4;X,23,3.

94 ^ MËMOIRE

bres de sa première composition^ et les figures plutôt riantes qu^il a entremêlées dans la seconde^ ces jeunes filles suspendues sur la balançoire ou jouant aux osselets^ n'auraient été qu'un correctif bien imparfait de la désespérante tristesse, inhérente à son sujet.

Mais Polygnote ne s'était pas borné à traduire en figures le chant XI de rOdyssée, nous Tavons déjà démontré, et quand on a trouvé le fil qui doit guider dans le labyrinthe de ses intentions, on n'est plus tenté de lui reprocher d'avoir corrigé la monotonie par l'incohérence. Ce fil , qui semble avoir échappé à tout le monde , n'était pourtant pas bien difficile à saisir; il suffisait de rapprocher plusieurs passages de la description de Pausanias qui , séparés , n'ont qu'une signification incomplète, mais qui, réunis, s'expliquent les uns par les autres.

Le premier de ces passages est relatif aux personnages que Gharon était représenté conduisant dans sa barque. « On ne sait pas bien, dit Pausanias, » quels sont ceux qui paraissent dans le navire. Celui qui porte le nom de » Tellis est figuré comme ud éphèbe , et l'autre appelé Cléobœa , est une » jeune fille qui tient sur ses genoux une ciste, du genre de celles qui sont » dédiées à Cérès. Tout ce que je sais de ce Tellis , c'est qu'Ârchiloque en » descendait à la troisième génération. Quant à Cléobœa, on prétend que, » la première, elle apporta de Paros à Thasos les mystères de Cérès. » Oi âl

éntSeëriiKOTeq rfjç veùç oÙk ént^oofeïç dç incof ec'aiv, oTç npoœijflLOuat. Té)}iç fùv ii^jadcof ifrfic^ yeyoyit^ ffolverou^ JHecêoladi en napôivoq^ 6y(ti J£ iv xoli yôycujt ïuSùnxcyj bnolaç Ttoievjâou vofiî^ouat AyipjtjOe. £( /X6V âh Tov TéÂ7^v xoaovzov Yixavaaj ùç b noiyiriiç Apy/ko^oç àcKiycvoq dïi rpiroç TeX- Xidbç * KkaSolay cK iç Qyaov rà o(yyta rfiç àai^fjiyirpoç évey/j^ npivr^v ex Jldpoo (foaiy. PolygUOte

était de Thasos, et c'est déjà une indication importante, qu'il ait tenu à représenter la femme à laquelle sa patrie devait l'initiation aux mystères de Cérès. Le Périégète dit, de pltts, que ces mystères avaient passé de l'ile de Paros dans celle de Thasos ; il suit de là que ce n'est pas au hasard qu'il a placé auprès de Cléobœa un des ancêtres d'Ârchiloque qui, lui-même, était de Paros. L'auteur des ïambes florissait vers le commencement du septième siècle avant notre ère. Son bisaïeul , d'après les probabilités ordinaires, devait avoir été dans sa première jeunesse environ cent ans auparavant. Mais pourquoi le peintre aurait-il associé de cette manière Tellis à Cléobœa , si le pre-

mier n'avait rien de commun avec l'institution des mystères? Puisque la rélicence évidemment étudiée de Pausanias nous force de poser celle question^ il ne nous est pas interdit de remarquer que le nom de Tellis^ en rapport avec le mot qui désigne Vinitiation, rùmi, ne semble pas adopté au hasard. Si Gléoboea y le témoignage est formel ^ avait apporté les mystères de Gérés de Paros à Thasos^ Tellis pouvait bien les avoir amenés à Paros de quelque autre endroit^ peut-être de TAltique, et d'après la supputation dont les éléments nous ont été fournis par Pausanias y cet événement devait avoir eu lieu environ huit cents ans avant notre ère^ ou peu de temps avant la première olympiade. Ce qui parait certain^ c'est que Polygnote, citoyen de Thasos, adopté plus lard par Athènes^ avait voulu faire voir à quelle source il avait puisé la connaissance des mystères de Cérès^ et glorifier dans la représentation des enfers la personne à laquelle sa première patrie était redevable de ce bienfait. Ajoutez y par une hypothèse vraisemblable^ le lien de Paros avec l'Attique^ au lien de Thasos avec Paros ^ et Ton aura une filiation capitale au point de vue de la religion^ essentielle à celui de la pensée fondamentale de Polygnote.

 r.extrémilé contraire de la même composition , on voyait des femmes tenant de^ vases à demi brisés y du flanc desquels s'échappait l'eau qu'elles s'efforçaient d'emporter; la première était jeune et belle^ la seconde d'un âge déjà avancé : ni l'une ni l'autre n'avait une inscription séparée, mais on trouvait au-dessus de toutes les deux une légende commune, qui disait qu'elles n'avaient pas été initiées. Nous avons fait voir dans notre restitution qu'on devait placer immédiatement après sur la même ligne lepilhos autour duquel un vieillard, un enfant, une jeune fille et une vieille femme étaient occupés, comme les deux personnages précédents, à puiser de l'eau dans des vases dont l'un paraissait brisé, el à la verser dans le pithos, lequel rendait sans doute knmédiatement ce qu'il avait reçu.

Avant de rapporter la réflexion que cette scène suggère au Périégète, je demande la permission d'intercaler ici une autre remarque qu'il vient de faire presque immédiatement auparavant, à propos du personnage de Namia. L'auteur, après avoir décrit la figure de Callisto assise sur la peau d'une ourse, certainement en souvenir de sa métamorphose, ajoute qu'elle avait les pieds

posés sur les genoux de Nomia^ et comme pour prévenir l-objection de ceux qui s'étonneraient de trouver une nymphe, c'est-à-dire un élre de nature supérieure à Tiiomme, entre les ombres des morts : « J'ai déjà dit, poursuit- » il y dans un autre endroit de mon livre, qu'au rapport des Ârcadiens, Nomia » était une nymphe particulière à leur contrée : c'est une opinion reçue chez » les poêles, que les nymphes, quoique prolongeant leur existence beaucoup » au delà des bornes ordinaires, n'échappent pas toutefois absolument à la

» mort. » EAn^/juae âé {loi rà npârepa roù "kéyouj tfÂvou xoi^ ApKxixÇy No/juav ea/od Qtfâiof myùpiov Nù[ÂXffYpf ' zàç liùijupai iz eivou nôkùu [jàv ztva àpt^iih (itoû^aç ercSy, où fjdvrci nacd-

Ceci se rapporte à une croyance élégamment développée dans l'hymne homérique à Vénus (v. 265-73), et suivant laquelle il existait des nymphes, appelées par quelques-uns Dryades ou Hamadryades, dont Fexislence était attachée à celle des arbres avec lesquels elles étaient nées. Mais Nomia était d'un autre ordre; elle avait donné son nom, en Arcadie, à une chaîne de montagnes ^, et son rang était certainement celui des nymphes qu'Homère n'hésite pas à appeler déesses et filles de Jupiter. Cette distinction ne peut avoir échappé à Pausanias , qui prend volontairement le change , afin de rester, à propos de Nomia , comme des autres figures réunies par Polygnote à gauche de la lesché , dans l'opinion du commun des spectateurs. Un autre moins scrupuleux que lui aurait pu remarquer que le peintre avait déjà pris dans sa composition bien des libertés, que les personnages emblématiques n'en étaient pas absents, et que Nomia, dont les genoux servaient de support aux pieds de Callisto, aurait pu aisément passer pour une personnification de la patrie de cette héroïne.

Mais cette définition prétendue de la nature des nymphes aurait bien pu s'appliquer , avec une faible modification , à celle des héros. Ceux-ci forment de même une race intermédiaire entre les dieux et les hommes : leur exis-^ tence ne s'étend pas au delà des bornes ordinaires, mais après leur vie, ils reçoivent l'immortalité en récompense de leurs exploits, et de même qu'aux nymphes, on leur rend un culte qui ne se confond pas avec celui des dieux.

* Pausan., VHI,38,8.

Gela dit, j'en rieviens à l'opinion que le Périégète exprime^ à propos des personnages rassemblés autour du pithos : « Je conjecture que ces gens sont » de ceux qui ont témoigné du mépris pour les cérémonies qu'on accomplit » à Eleusis ; car les anciens Grecs tenaient l'initiation d'Eleusis dans une telle » estime^ qu'ils la mettaient autant au-dessus de toutes les pratiques du même » genre y que ies dieux sont supérieurs aux héros. » Hjusî^ ëéxenfuupàiusâcL , c (W

TKod Toîrrcuç rm rà fpcaiisva Ehixjtui iv oûd^oç Sejuivuv Xij/Ci) ' ci yccp âp/ouStepot tûv KXkr,v(àv

émnpoaâev Yjpwûv. Il me scdible qu'il résulte de cette dernière expression un enseignement considérable.

On doit remarquer d'abord qu'aucun des dieux y même de Tordre inférieur, n'intervient dans les deux compositions de la lesché. A l'endroit même où Pausanias pourrait nommer une furie, lorsqu'il est question du supplice infligé au sacrilège, l'expression que l'auteur emploie est une périphrase embarrassée : « La femme qui le punit connaît les poisons et d'autres moyens de

» faire souffrir les hommes. » ruvh iè yj Mlit^otxra aùxw (pxpixoouxy oi))ux re xod éç

edwwf Giâev âv3pùr:<ùv. On a VU cc qui couceme la nymphe Nomia. Il y a deux cultes, celui des héros et des nymphes et celui des dieux , l'un bien inférieur à l'autre. Il y a deux religions, l'une extérieure et populaire, l'autre secrète et qui s'élève au-dessus de la première de toute la supériorité des dieux sur les héros. Puisque nous n'a Vous sous les yeux que des héros, nous né voyons rien qui ne se rapporte à la religion extérieure ; mais avec l'initiation, et surtout avec celle qui se communique à Eleusis, on pourra percer cette enveloppe et pénétrer jusqu'au fond des dogmes religieux.

J'ignore sous l'effet de quelle préoccupation M. Welcker a pu croire qu'il n'existait aucun rapport entre les peintures de la lesché et les doctrines éleusiniennes. Pour moi, si je compare les deux extrémités de la composition de gauche, la seconde achève de m'expliquer la première, et puisque, d'après l'opinion que le scrupuleux Pausanias n'ose nous donner que comme une conjecture , on avait représenté d'un côté la punition infligée aux contempteurs des mystères d'Eleusis, les personnages qui, de l'autre, se montrent avec les caractères de l'initiation , doivent se rattacher à la même source

religieuse. De Thasos, par Cléoboea, nous avons remonté à Paros ; de Paros,

Tellis semblait nous ramener à TÂttique : la preuve qui nous manquait pour compléter celte filiation me semble trouvée^ et je n'hésite plus à croire que Polygnote qui^ lui-même^ avait passé de la cité de Thasos à celle d'Athènes^ avait voulu consacrer dans Delphes ^ au nom des Gnidiens , par Fautorité même de Foracle , les doctrines enseignées à Eleusis.

Ces doctrines ont deux aspects distincts : Tun se rapporte à Tinlroduction de Tagriculture parmi les hommes , l'autre à la connaissance des dieux ^ et surtout à la destinée des âmes dans Pautre vie. Ce n'est pas ici le lieu de montrer, comme je Tai fait ailleurs ^y en quoi ces deux aspects peuvent se rattacher à un centre commun. 11 est certain que^ dans les peintures d'un tombeau, surtout du tombeau de Néoptolème^ il ne peut être question que des croyances relatives au sort des initiés après leur mort. L'allégorie qu'a adoptée l'artiste lui est dictée par le nom du héros qu'il célèbre, et il ne saurait puiser à une source poétique plus attrayante que celle qui lui est fournie par le chantre d'Achille et de son fils; mais ce n'est une raison ni pour lui, ni pour le spectateur, de s'en tenir à la donnée vague et mélancolique de l'Odyssée.

Si j'avais à examiner le caractère des opinions qu'Homère professe en cet endroit, je ne serais sans doute ni si réservé ni si rigoureux que mes devanciers. Les Grecs, entourés de toutes parts par des peuples dont les croyances se rattachaient à des religions savantes (nous n'en pouvons douter aujourd'hui), n'ont pas la responsabilité des dogmes qu'on leur avait transmis* Leurs initiateurs ne leur avaient enseigné rien de bien consolant, quant à une véritable et distincte immortalité de l'âme humaine, et même la croyance qui , chez les Egyptiens, ne rassure pas à cet égard, en remontant vers le nord et redescendant dans la Grèce par le sommet de la péninsule , s'était empreinte de couleurs beaucoup plus sombres. Je pourrais, à cet égard, donner une suite de preuves qui ne laisseraient pas que d'être instructives. On s'expliquerait ainsi pourquoi Homère, lorsqu'il parle de l'empire des morts, ne s'occupe ni de l'Egypte ni de l'Orient, mais fait remonter son héros jusqu'aux ténèbres éternelles du pays des Cimmériens , où plus tard on retrouvera le

* Mémoire sur les représentations qui avaient lieu dans les mystères d'Eleusis, dans les MfiMoinES DB i/AcADÉMiE DBS INSCRIPTIONS, t. XXI V, i'* partie.

siège de la royauté funèbre qu'Achille partage avec Hélène. Mais je ne veux loucher^ dans ce sujet encore mal expliqué^ que les points qui se rapportent au monument dont j'ai entrepris Texplication.

Polygnote a voulu donner Timage allégorique de la doctrine d'Eleusis. Si le tableau de Tautre vie^ telle que TOdyssée la représente^ eût été contraire à cette doctrine^ il n'est pas probable que le peintre de Thasos eût entrepris de le reproduire; mais il n'y avait pas sans doute de différence essentielle dans le fond^ et c'est pourquoi l'artiste se contenta de modifier et de développer^ dans le sens mystique^ l'invention du poëte. C'est en suivant cette trace que nous devons trouver la clef de la composition qui nous occupe.

Ici je dois appeler à mon secours un monument qui , bien que très-connu des antiquaires et publié dans divers recueils; n'a pourtant pas encore été l'objet d'un travail approfondi : je veux parler du précieux miroir étrusque à deux registres qui ^ du cabinet Durand y a passé dans la collection de la Bi* bliothèque impériale ^ Sur la zone supérieure , nous y voyons représenté Jupiter, TiNiA^ assis sur son trône ^ et devant lui Hercule, Hergle, debout et diadème^ tenant dans la main gauche sa massue relevée et portant sur la droite un enfant ailé^ en tout semblable à V Amour, et dont le nom étrusque^ Epiur, n'a pu être expliqué jusqu'ici d'une manière satisfaisante^. Hercule semble présenter cet enfant à Jupiter. A chaque extrémité du tableau^ deux déesses à demi nues^ assises sur des trônes ^ paraissent prendre un vif intérêt à l'action d'Hercule. L'une^ à la gauche de Jupiter^ se distingue par une Stéphane relevée et une oie placée à ses pieds ; elle porte le nom de Thalna ; l'autre, Turan, tient un sceptre surmonté d'une grenade, et une tige de myrt« s'élève auprès d'elle.

Nous verrons bientôt s'il est possible de pénétrer le sens de cette composition. Pour y parvenir peut-être, il faut descendre à la bande inférieure, qui, dans la circonstance présente, a pour nous un intérêt particulier. Nous y voyons une scène où tout le monde a reconnu une image de la région infer-nale. Hélène, Elinai, reine de ces lieux, y reçoit l'ombre d'Agamemnon,

' De Witle, Catalogue Durand, n!" 197:2. — Monuments inédits de l'Institut archéologique,, t. n, pi. VI. — Gerhard, Etruskische Spiegel, pi. CLXXXI. « Annales de Vinst. arch., t. VII, 1835, p. 277 et t. XII, 1840, p. 268.

ÂCHMEMRUN, el^ luî tendant une main^ semble exprimer par le geste de Faulre toute la compassion que lui font éprouver ses infortunes. Hélène esl placée entre ses deux époux , dont le premier, Menelas^ Menle , rajeuni et tenant la lance , semble s'apprêter à boire un breuvage magique qu'Hélène lui aurait donné comme une autre Gircé. Le second, Alexandre^ Elchsntre, tient de même une lance, et tourne le dos à Âgamemnon. Du reste, la parité est complète entre Ménélas et Péris, et, sans les inscriptions, on les prendrait pour les Dioscures. Du côté de Paris, et à Textrémilé du tableau, un autre héros, coiffé du bonnet phrygien, exprime, par son geste / Faversion qu'il ressent pour le nouvel hôte des enfers. Son nom étrusque, Aevas, probablement le fils de V Aurore ('Hà>ç et 'Aàç dans le dialecte dorien), est celui que Memnon porte sur d'autres monuments étrusques ^ Deux génies féminins nus el ailés complètent le tableau : Tun offre une couronne à Paris, ou peutêtre la prépare-t-il pour Âgamemnon , dont seulement il se trouve un peu éloigné; une biche est à ses pieds; l'autre est occupé à tirer avec un style le parfum renfermé dans un lécythus; Tarbre qui croit à ses pieds pourrait aisément être pris pour un saule. Les noms étrusques de ces deux génies , Mean et Lasa Thimrae, ne nous apprennent rien ni sur leur origine, ni sur le sens qu'il faut attribuer à leur intervention.

L'ordonnance de cette scène offre une précieuse analogie avec celle de la zone inférieure dans la composition de Polygnote. Au centre, Hélène y remplace Achille, mais on sait les liens que la tradition religieuse avait établis entre ces deux ombres , et cette substitution , après le rôle important et distinct que nous avons vu jouer à Hélène dans la Destruction de Troie, doit avoir pour nous un intérêt considérable. Achille, assis au milieu, comme roi des ombres dans la partie gauche de la lesché, se rattache exactement à la tradition homérique. Ulysse, s'adressant au héros, lui dit : « Depuis que tu » es venu dans ces lieux , tu exerces une grande autorité sur les morts : » c'est pourquoi, bien que privé de la vie, tu ne dois pas t'affliger, ô » Achille! »

.... Nuv «uTÊ fÀjéya xparéeii vsKijeaatv j «.Vpy. Ann. de Vlmt, arch., t. VI, i834, p. 185.

•-; ;.«:0Wy«5., a, v. 484-485.

Achille lui répond : « Ne cherche pas^ noble Ulysse^ à me consoler de » ma mort : j'aimerais mieux y comme laboureur^ servir un mailre obscur et » sans fortune y que de régner sur tous les morts. »

BciJXoi[xyiv iLsnckpoijpoç eùv âyiTCjéfjuEv aX}jûùj AvdfA nap AxkôfXù y (f (J^h fiioroç noïiiç eXy} , H nwjey vsKÙeŒJi xoTaxfBifjLivoiaty ôofdaaeof ^ .

Quoiqu'il y ait plus de force dans Texpression âvxaauv que dans celle de [xéya x/kxreecv, on ne doit guère hésiter à ajouter^ pour compléter le sens du dernier vers, « que de régner [comme je le fais] sur les morts. » Si les interprètes n'ont pas eu l'idée de ce complément, c'est qu'on ne songeait pas à chercher jusque dans Homère la trace des idées mystiques de l'antiquité sur ce héros.

L'Achille de la lesché n'est séparé d'Agamemnon que par Protésilas , de même que l'ombre du roi des Grecs, sur le miroir, n'est séparé d'Hélène que par Ménélas. Rien ne dit que, dans la peinture de Polygnote, Agamemnon ne fût pas enveloppé du voile dans lequel il avait reçu la mort , comme sur le monument étrusque. De même que, chez Homère, l'àme du fils d'Atrée est représentée désolée :

HX^e i eni (pi^X^ Ayaiiéijafoyoç Ar peiôao 'AxyufjÂvyi. . . . *,

de même que le poëte peint l'énervement dans lequel la mort l'avait jeté :

ATI où yàp oi et rjv "iç tfjaTeôoç^ oùdé te hloojÇj Obi Ttep ndpoç eayjEV ivl yva^tOolai fxûjËaat ^,

l'artiste le montrait avec une espèce de béquille sous l'aisselle , et s'appuyant

* Odyss., A , V. 487-490.

« /6trf., A, V. 386-587.

5 Ibid., A , V. 592-393.

402 MËMOIRE

de plus des deux mains sur un bâton : 'kyofdfPHM dî /uerà roy 'AvrîXox^v oxyjrA/^ rc ùno xifif aptxrctpcof fjiaoxxhf» ip€ii6iisu9Çy xai xcâç x^/^''^ ttuoféYyaf pé£è&\t\ arrangement bizarre et qui ne peut avoir eu d'autre objet que de rendre sensible aux yeux rafiaiblissement indiqué par le'poëte. Le grand voile du miroir complète rajustement du roi des rois , plutôt qu^il ne fournit un renseignement contraire.

Dans la lesché^ à peu de distance d'Achille^ sur sa gauche ^ on rencontrait la figure de Memnon ^ et presque immédiatement après celle de Paris. Nous avons également^ sur le miroir^ Paris et Memnon dans Tordre inverse; mais du même côté^ le cèté des héros troyens^ opposé à celui des Grecs ^ et ce contraste se manifeste^ sauf de légères exceptions^ dans la peinture de la lesché. En un mot^ le rapport entre les deux monuments^ dont nous avons soupçonné Texistence y se prononce avec une évidente clarté.

Nous ne rencontrerons pas la même analogie en comparant les registres supérieurs du miroir et de la lesché ; mais du moins y pour Texplication de cette partie du monument étrusque^ le texte de TOdyssée ne nous sera pas inutile. Le poëte dit^ en parlant d'Hercule : «Après Sisyphe ^ je vis Hercule, » ou plutôt son ombre ; car ce héros y entre les immortels y goûtait la joie » des festins y et possédait Hébé à la jambe élancée y fille du grand Jupiter »> et de Junon y dont la chaussure est d'or. »>

EtàoXov • ocÙToq de (jlst àiàcofdxovji Bîolot Tépnercu iv âoîklinç , yal e)(ju -mÙlotpjpcf» 'H6>)v

Le miroir nous montre Hercule, Jupiter et Junon, et la seconde femme, la Turan étrusque, que Ton assimile ordinairement à Vénus, pourrait bien, dans cette circonstance, tenir la place dllébé, et figurer comme épouse d'Hercule. L'enfant que celui-ci présente à Jupiter serait , dans cette hypothèse , le fruit de l'union du héros avec la déesse de la jeunesse. Apollodore ^,

* Odyss., A , V. 600-603.

le seul des écrivains de Tantiquité qui ait parlé de la descendance d^Hercule et d'Hébé^ leur donne deux fils, Alexiarès et Anicétus; mais ces deux enfants pouvaient bien se résumer en un seul, et c^est ce que le miroir semble démontrer. Quant au nom étrusque de renfant'qu^Hercule porte dans ses bras, j'ai pensé depuis longtemps que, dans la fin du mot Epiur, on pouvait reconnaître celui à^Êros (voisin de la désinence du premier nom rapporté par Apollodore, Alexiarès) ^ et que le commencement offrait en grec de Tanalogie aveceTTo^y qui, de même î\\i^Éros, exprime Tidée de la parole. J'ajoute aujourd'hui qu'Epiur Semble composé du nom d'Hébé et du commencement de celui d'Héraclès.

La doctrine de l'apothéose des héros bienfaiteurs de l'humanité passe pour avoir été enseignée dans les mystères d'Eleusis. Rien ne paraîtrait donc plus conformé à la tradition éleusinienne que la division offerte par le miroir entre le ciel et l'enfer, les héros divinisés, tels qu'Hercule, et les ombres gémissantes, telles que celle d'Agamemnon. Mais ici l'analogie entre le miroir et la lesché cesse d'exister, et, dans la partie supérieure dala composition de Polygnote, au lieu de la peinture du ciel, nous allons trouver un développement des idées qui se rapportent à l'enfer. Serait-ce une raison pour croire qu'en cela le peintre s'éloignait plus que le graveur du miroir de la source éleusinienne? Nous ne le pensons pas. Au fond, l'opinion poussée jusqu'à l'évhémérisme, suivant laquelle non-seulement les héros divinisés, mais les dieux, n'auraient été que des hommes récompensés de leurs vertus, plus encore par un culte public que par une immortalité positive, celte opinion, dis-je , ne devait appartenir qu'à l'écorce de la doctrine. Tout nous démontre qu'on enseignait dans l'Éleusinium une 4ipothéose commune à tous les initiés, j'allais dire à l'humanité entière^ et Polygnote, en rassemblant tous les* morts dans les limites du même empire , se montrait d'une orthodoxie plus profonde et plus sévère que l'auteur de la composition reproduite sur le miroir.

11 faudrait maintenant entrer dans le détail des épisodes de la rangée supérieure, afin d'en faire pénétrer le sens; mais une difficulté m'arrête : on a déjà vu que les descriptions de Pausanias devaient être incomplètes. Plusieurs personnages sont désignés uniquement par leurs noms, sans que

Tauteur indique aucun attribut qui leur soit propre. Comment donc une explication qui serait très-difficile, si nous avions le monument lui-même sous les yeux, peut-elle rester possible avec des lacunes aussi considérables que celles qui existent dans nosinformations? Une observation que j'ai faite contribuera sans doute à réduire un peu la difficulté. Je remarque que , parmi les héroïnes, celles dont le Périégète ne dit rien de particulier, sont précisément, à Texception d'Augé groupée avec Iphimédie, du nombre de celles qui ont été mentionnées par Homère : c'est Iphimédie, Mégare, Tyro, Mcera et Péro. Il est à présumer que l'artiste s'était en effet contenté de faire connaître, à l'aide de leurs noms, quelques-unes d'entre elles, sans y ajouter aucun symbole caractéristique. Cette réserve contribuait à soulager, pour ainsi dire, la composition, à lui donner un aspect plus libre et plus simple, tout en assurant une part considérable à l'influence d'Homère. Nous sommes donc, jusqu'à un certain point, autorisé à négliger ces figures, ou à ne les étudier que sous un point de vue général., en concentrant toute notre attention sur celles dont Polygnote avait jugé à propos de mieux accuser la signification.

J'en reviens à la zone supérieure, où se passait la scène de l'évocation des morts. On aurait pu s'attendre à ce qu'Ulysse et Tirésias en occupassent le centre; mais la répartition des figures ne permet pas qu'on arrive à ce résultat. Anticlée, la mère d'Ulysse, placée derrière Tirésias, n'est que la douzième à partir de la gauche, et après Anticlée, on en compte quatorze jusqu'à Sisyphe, le dernier de cette rangée. D'ailleurs, je l'ai déjà remarqué, le peintre avait mis les ennemis d'Ulysse en contraste avec Ulysse lui-même, et cette observation suffit pour faire voir quale groupe du héros et du devin n'occupait pas le milieu du tableau. . ^

Une des grandes singularités de cette partie de la peinture a déjà été signalée : les groupes qui séparent Ulysse de ses compagnons n'ont aucun rapport, même éloigné, avec la scène qu'ils divisent en deux parties. Dans Homère, Ulysse arrive à l'entrée de l'enfer et c'est là qu'il opère son évocation. A Delphes , le héros doit avoir laissé derrière lui un assez grand nombre de personnages, dont sa présence n'a pas suffi pour troubler les occupations. Ocnus a continué de tordre son câble ; l'ânesse qui le ronge à mesure qu'il se

forme n'a pas interrompu son repas , et Phèdre a prolongé les évolutions de sa balançoire. Mais pourquoi ces groupes eux-mêmes se montrent-ils rapprochés? Quel rapport d'idée existe-t-il entre Ocnus avec son ânesse^ Titj us, les deux sœurs, Phèdre et Ariadne, et le couple' de Tyro et d'Ériphyle?

Ocnus, dont le travail disparait à mesure qu'il se produit, a une ressemblance certaine avec Tityus, à qui un vautour dévorait les entrailles toujours renaissantes. D'un autre côté, le symbole d'Ocnus est une corde, Phèdre est suspendue en l'air sur une corde, qu'elle retient des deux mainis : ro re aXko

odrûpcufiévyiv atùfta ev aetpa, xal tûéTç y(tpoiv (kiÂÇ^réfXùôev t^ç aetpâtç eypiiévyiv, Eripliyle , enveloppée dans sa draperie, laisse voir au mouvement de ses doigts qu'elle retient son fatal collier ; enfin, à propos de Phèdre, le Périégète, qui, cette fois, semble de complicité avec le peintre, fait une digression sur Thésée et Bacchus, et on ne commence à en comprendre l'intention que, lorsqu'en parlant de l'expédition du fils de Sémélé dans l'Inde, Pausanias est parvenu à mentionner le câble , formé de sarments et de branches de lierre , qui avait servi à jeter le premier pont sur l'Euphrate, et que, de son temps, on montrait encore à Zeugma, ainsi nommée à cause de cette mémorable circonstance de la campagne sacrée. Nous pouvons conclure de cette singulière digression , qu'Ariadne, dans la lesché, était couronnée de pampres et de lierre.

Si l'on pouvait, un seul instant, douter de l'importance attachée à ces symboles par le peintre et par son interprète, il suffirait, pour revenir de cette défiance, de lire la manière dont Pausanias explique la balançoire sur laquelle Phèdre se montrait suspendue : « C'est, dit-il, une manière plus con- » venable d'exprimer le gente de mort qui avait mis fin aux jours de Phèdre :

Ilapeï)(e âè ro cr/rnut Ttod npoç zo exmpznéaxtpcfif nenotriixjévov aviiêâXka^M ri eç r^ç 9>aiâffœ; ty^v

rûjeuxïiv. Ainsi donc, si le peintre n'eût pas voulu éviter d'offenser les regards

du spectateur, même dans une représentation de l'enfer, on aurait vu au lieu

d'une jeune fille gracieuseâient balancée en l'air, le cadavre suspendu d'une

femme étranglée, et le nœud qui aurait serré le cou de Phèdre aurait fait le

pendant avec le funeste collier d'Ériphyle. L'usage du symbole prouvé pour

une figure, autorise à en rechercher le sens partout où il se produit, et sous

quelque forme qu'il se montre encore.

Polygnote n'avait pas représenté le moment du supplice de Tityus , mais il

i06 MEMOIRE

avait peint un corps presque réduit à rien par la continuité de ses tourments : c'était une ombre presque effacée et à peine visible : aijojipw xal oiiè o>A(hipw ei&ùkou. Ulysse à son tour n'est entouré que d'ombres^ c'est-à-dire que tout ce qui intéresse ses sentiments^ son attachement pour ses compagnons, son amour pour sa mère, sa vénération pour Finterprète de la religion, s'offre à lui sous l'aspect de fantômes , celui d'Elpénor, celui d'Anticlée et celui de Tirésias. Le costume de matelot que porte Elpénor rappelle l'agitation des flots, la balançoire de Phèdre les mouvements de l'air ; les béliers noirs qu'amènent les compagnons d'Ulysse sont un emblème des ténèbres : à tous ces symboles de l'incertitude et de l'obscurité se joint celui du mystère de tout ce qui se rapporte à la mort , exprimé par les cordes , le collier et les draperies dans lesquelles Ériphyle s'enveloppe. Nous entrons avec Ulysse dans l'empire des fables et des illusions.

Personne jusqu'ici ne semble avoir cherché à expliquer le groupe de Phocus et d'Iaséus, lequel \pnait immédiatement après Anticlée, et occupait le milieu de la rangée supérieure. Je donne ici la description entière de ce couple, que je me suis contenté d'indiquer précédemment. « Au-dessus d'Achille et » des autres héros grecs est représenté Phocus, sous les traits d'un tout » jeune homme, avec laséus dont la barbe est bien fournie; celui-ci semble » détacher l'anneau que Phoclis porte à la main gauche, et voici comment » on explique celte action. Phocus, fils d'Éaque, étant passé de l'île d'Égine )> dans le pays qui porte maintenant le nom de Phocide, entreprit de ré- » duire sous son autorité cette partie du continent et de s'y fixer d'une ma- » nière durable. Personne, parmi les habitants du pays, ne se montra plus » favorable à ses desseins qu'Iaséus, lequel, entre autres présents, témoi- » gnages de son amitié, lui donna un cachet {(jfpxylç) de pierre précieuse » enchâssé dans l'or. Peu de temps après, Phocus étant retourné dans Égine, » succomba sous les embûches qui lui furent tendues par Pélée. C'est en sou- » venir de cette amitié que Polygnote a représenté laséus voulant regarder » la pierre, et Phocus la lui laissant prendre. » *

Je remarque dans ce passage , d'abord la fin prématurée de Phocus : c'est pour ce héros une analogie de destinée avec Achille , placé immédiatement au-dessous. Dans l'esprit des allégories funèbres de l'antiquité, plus l'homme est mort jeune, plus son apothéose est éclatante.

On peut faire ressQrtir encore la manière dont la tradition rattache le nom même de la Phocide à Tun des principaux centres religieux de la Grèce y File d'Égine^ royaume d'Éaque^ le favori des dieux ^ qui plus tard devint un des juges de Tenfer. Polygnote fait rentrer aussi les Phocidiens ^ quoique à demi barbares^ dans le cercle étroit de la civilisation hellénique, et cela convient à Delphes, où le sanctuaire d'Apollon a besoin du respect des populations qui Tentourent.

Je distingue ensuite Tamitié, ou plutôt Tamour d'Iaséus pour Phocus : malgré la réserve dont Pausanias a empreint son langage , Tinsistance qu'il met à faire voir que Phocus est dans la première jeunesse, Y\hdoQf [mfkkxiov , et qu'Iaséus est bien fourni de barbe , yevâaxy eu e^et , suffit pour faire comprendre le rapport des deux héros. Nous retrouvons ici cet amour sacré, honoré par les Grecs, enseigné, suivant eux, par les instituteurs de l'humanité ', et qui ouvre en quelque sorte l'accès des mystères d'Hadès, comme l'étrange fable de Prosymnus et de Bacchus, descendant aux enfers, en offire la preuve incontestable ^. L'amour stérile des héros est agréable à la stérile Proserpine. Qu'on nous dispense de nous étendre plus longuement sur ce sujet : c'est assez d'entrevoir pourquoi la superstition chez les Grecs autorisait d'affreux désordres.

Enfin le sceau, (j<fp<xyky doit exciter notre attention. C'est essentiellement l'emblème du secret. Pausanias ne nous dit pas quel était le sujet gravé sur le chaton de l'anneau, présent d'Iaséus à Phocus; nous ne savons pas davantage si la dimension de l'objet permettait de distinguer un détail nécessairement aussi petit. laséus a donné la bague à Phocus , comme un gage de son affection : en rencontrant dans les enfers l'objet de sa passion , il aime à retrouver au doigt de son ami le témoignage qu'il lui en avait laissé ; voilà pour l'explication du geste des deux personnages. Mais, puisque faute de renseignements complets, nous ne pouvons pénétrer plus avant dans l'intelligence de cet épisode , contentons-nous de faire remarquer combien cette scène, qui semble inculquer l'idée du mystère, étrange par son insignifiance,

* Hygin., Poet. aslron., II , 7.

* Clem. Alex., ProtrepL, p. 29 et 30, éd. Potier. — Arnob., Adv. gentes, V, 28. — Tzeiz. ad Lycopbr., Cassandr., v. 212.— Nonn., Synag. histor., I, 37.— Hygin., Poet. astron,, II, 5. — Pbavorin., ▼• *EySp^ç. — Firm. Matera., De error. profan. relig., pp. 428 et 429, cd. Gronov.

i08 MEMOIRE

si Ton s'en tient aux données de la poésie ou de Fhistoire , se place convenablement au sommet d'une composition essentiellement mystique^ et qui^ à chaque extrémité^ commence et se termine par des sujets relatifs aux avantages de l'initiation.

Si^ après avoir étudié le groupe du centre^ nous examinons dans son ensemble la seconde moitié de la rangée supérieure, nous y remarquons une ordonnance inverse de ce que nous avons trouvé au côté opposé. Là , l'épisode d'Ulysse était coupé par le milieu, et des personnages sans rapport apparent avec le héros et avec son action le séparaient de ses compagnons; ici y la réunion des ennemis d'Ulysse est placée au centre d'autres groupes qui réveillent des idées tout à fait différentes. Nous devons nous représenter Palamède et Thersite accroupis, et jouant aux dés sur une table ou sur une pierre cubique ^ A gauche, derrière Palamède, est Ajax, flls de Télamon; à droite, derrière Thersite, l'autre Ajax, flls d'Oïlée. A partir du premier Ajax, et en remontant vers le centre, nous trouvons successivement Actéon, sa mère Autonoé et Maera , fille de Prœtus. En sens inverse et après le second Ajax , nous rencontrons Méléagre , Gallisto , les pieds posés sur les genoux de la nymphe Nomia, et Péro, fille de Nélée-

A l'exception de Péro, sur laquelle les anciens ne nous ont rien dit de particulier, tous les personnages qui encadrent les ennemis d'Ulysse ont pour lien commun l'idée de la chasse. Gallisto était une des compagnes de Diane ; Méléagre vint à bout du sanglier de Calydon; Actéon, pour avoir aperçu Diane dans le bain, fut métamorphosé en cerf; et quoique MsBra ne soit donnée par Homère ^ que comme une jeune fille morte à la fleur de Tâge, on ne peut s'empêcher, en l'entendant nommer, de se souvenir de la chienne d'Erigone , appelée aussi Mœra , et qui , après la mort funeste de sa maîtresse, devint dans le ciel la constellation du Chien'.

* Voy. le même sujet ou un sujet au moins analogue sur un très grand nombre de vases peints. Raoul Roehette, Monum, Inédits d'ant. fig., pi. LVI. — Roulez, Biillet. de l'Àcnd. royale de Bruxelles, t. VII, i" partie, p. i09. — La représentation la plus remarquable est celle qui porte la signature d'Exéchias, et où Ajax et Achille jouent aux des. Voy. Mon. inéd. de Vlnst, arch., t. II, pi. XXII. — Mus. Etrusc. Gregor., II, pi. LUI. — Comparez J. de Witte, Catal. Durand, n^* 320, 385, 598-403, et surtout Gerhard, Etruskische und Kampanische Vasen^ hilder des K. Muséums zu Berlin, p. 29.

« Odyss., A , V. 326. — Cf. Eustalh. ad h. L

5 Apollodor., III, 14, 7.— Hygin., Poet. astron., II, 4,25.— Ovid., 3fetam., VI, v. 126; X, v.451.

SUR LES PEINTURES DE POLYGNOTE. i09

Les attributs qui caractérisent ces diverses figures servent encore à faire reconnaître dans quelle intention Fartiste les avait rassemblées. Gallisto est assise sur la peau d^une ourse^ certainement^ nous Tavons déjà dit^ en souvenir de sa métamorphose. Méiéagre pouvait avoir auprès de lui ^ quoique Pausanias n^en dise rien^ la hure de sanglier qui le fait reconnaître ordinairement sur les monuments antiques. Âctéon et sa mère sont assis sur des peaux de biche^ et portent chacun un faon de biche sur la main : le héros chasseur a de plus un chien à ses pieds ^ en souvenir de son genre de vie

et de la manière dont il mourut^ fiiou toD 'AxTaîwvoç eci/exa, ym xoû éq tyiv xehurhv

rpânoj. Tous CCS emblèmes ne sont donc pas seulement ceux de la chasse y ils rappellent aussi les métamorphoses des hommes en animaux divers^ et de même que la balançoire sur laquelle Phèdre est suspendue exprime avec grâce et réserve le genre de mort de cette héroïne, de même ici la peau des animaux tient la place des animaux eux-mêmes. C'est comme si nous avions sous les yeux une ourse, un sanglier, un cerf, des faons et des chiens de différentes espèces.

Virgile si profondément instruit des choses de la religion, et dont la Nécyomancie n'est que le dévefoppement de celle d'Homère , place à la porte des enfers un grand nombre de bétes monstrueuses :

Multaque prœterea variarum monstra ferarum, Centauri in foribus stabulant, Scyllœque biformes '

Ces êtres , enfantés par le symbolisme de TOrient , avant de passer dans le bagage de la poésie classique , ont, chez les Égyptiens en particulier, la propriété de se montrer ou sous la forme simple d^animaux complets, ou combinant leurs membres avec ceux du corps humain. Dans Virgile , c'est la forme complexe qui domine. Les animaux purs se retrouvent sur un grand nombre de monuments, et la méthode d'allusion adoptée par Polygnole participe plus du second système que du premier. Mais quelles que soient ces différences, l'idée d'une variété pleine d'incertitude et d'illusions est certainement celle qui domine dans le tableau mystique des enfers.

< jEneid., VI , v. 285 et scq.

ilO MEMOIRE

Les accidents de la chasse, où tantôt les bétes se poursuivent les unes les autres^ où Thomme triomphe des animaux comme à Calydon, et où les animaux à leur tour dévorent Fhomme y comme dans la fable d^Actéon y ajoutent à cette inconstance d'aspect la pensée d'une agitation perpétuelle y que Fhabit de matelot d'Elpénor et la balançoire de Phèdre nous ont déjà fait deviner de Fautre côté. II semble que le peintre ait voulu réveiller aussi y sur la droite^ le souvenir de la mer, par la manière dont il avait représenté le fils d'Oïlée a tout son corps, dit Pausanias , était couvert d'efflorescences salines, comme celui d'un homme qui aurait péri dans un naufrage. » Touro) r^ Acavn

Quant au groupe des joueurs de dés, si on le considère en lui-même, rien ne rappelle les motifs d'aversion que ces héros rassemblés avaient contre Ulysse. Les dés sont le symbole du hasard , et cette dernière pensée vient convenablement se joindre aux images du mystère , de l'incertitude , de l'illusion , de l'agitation sans fin et des ténèbres que nous avons successivement dégagées de l'étude des autres figures.

Mais Pausanias , en indiquant les héros qui jouent aux dés et les deux Ajax qui les regardent, comme formant la réunion des ennemis d'Ulysse, n'a point dit une chose indifférente et que nous devions négliger. L'idée du combat est inhérente à celle du chaos : dans la confusion universelle, les éléments sont représentés comme luttant sans cesse les uns contre les autres, et cette pensée de l'antagonisme des forces ennemies , qui domine dans les religions orientales, ne saurait manquer à une collection de symboles comme celle que l'étude de la composition de Polygnote, à l'aide des explications de Pausanias, nous a progressivement*foumie.

Il ne nous reste plus sur cette bande, et après Callisto et ses compagnes, que la figure de Sisyphe, fils d'Éole , s'efforçant d'élever au sommet du précipice la roche qui retombe sans cesse sur sa tète, wd b kiSkTo itau^ âvbkjoi Tr^oo^ Tàv Y.pniufov ^taK6(jLsvoç ripf néxpoof. Un fils d'Éolc, pIus menteur qu'Ulysse, ne doit pas nous étonner après une suite de figures qui toutes expriment les idées de changement, de variation, d'illusion, de mensonge et d'agitation dont est susceptible en grec l'adjectif cd6)<oç et même le verbe cdiXka. Nous avons d'ailleurs rencontré dans Ocnus le type du labeur incessamment renouvelé et tou-

SUR LES PEINTURES DE POLYGNOTE. Ui

jours inutile. Mais ce n'est pas encore là toute Finstruction que doive nous fournir le personnage de Sisyphe.

Entre les héros dont Polygnote avait représenté le supplice infernal dans la lesché de Delphes^ Tityus, Sisyphe et Tantale, auxquels il faut joindre Thésée et Pirilhous, malgré le soin avec lequel Fartiste avait adouci Fimage de leur peine, il existe un caractère commun. Tous ont voulu s'égaler aux dieux en pénétrant leurs secrets. Cette pensée s'exprime pour Tityus par une tentative de violence sur Latone ou sur Diane ^ On dit de Thésée et de Pirithoûs qu'ils ont entrepris de s'introduire de force dans les enfers, afin d'enlever Proserpine à son époux ^. Les causes qu'on assigne à la punition de Sisyphe et da Tantale sont très -diverses ^, mais toutes ces versions se réduisent pour l'un et pour l'autre à un abus coupable de la faveur et de la confiance des dieux , à un besoin malicieux de les tromper, ou même à une diffusion parmi les hommes, de biens qui sont le privilège des dieux, et dont ils se réservent la possession avec un soin jaloux.

Ces punitions infligées à la recherche indiscrète des secrets de la divinité a quelque chose de bien remarquable dans un tableau mystique comme celui qui nous occupe. Il ne faut pas, je pense, les considérer uniquement comme, une menace extérieure contre . les profanes. Tout nous porte à croire que le secret des dieux n'était pas moins scellé dans les mystères qu'à l'extérieur des

< Homer., Odyss., A, v. 579 et seq. — Strab., IX, pp. 422 et 423. — Apollodor., 1,4,1. — Suid., V" TiTvoç. — Nonn., Dionysiac, II , v. 307 et seq. — Eustath. ad Homer., Odyss., H , p. 1 581 , et A, p. 1699. — Hygin., Fab., 55. — Lactant. cul Stat., Theb,, XI, v. 12. — Euphorion ap. Schol. ad Apoll. Rhod., Argon,, 1, 181.

« Plutarch., Thés., 31. — Apollodor., II, 5, 12.

' Sisyphe avait été puni pour avoir dévoilé les seerets des dieux (Serv. ad Virg., jEn., VI, V. 616); ou pour avoir volé et tiié des voyageurs (Schol. ad Stat.» Theb,, II, v. 380); ou pour la haine qu'il portait h son frère Salmonée (Hygin., Fab., 60); ou pour avoir fait connaître à Asopus renlëvement de sa fille Égine par Jupiter (Apollodor., I, 9, 3. — Paus., II, 5, 1. — Tzetz. ad Lycophr., Cassandr., v. 176. — Schol. ad Homer., Ilxcut., A , v. 180; ad Ilxad., Z , v. 153).

La punition infligée h Tantale était motivée sur ce qu'il s'était vanté d'avoir été admis i la table des dieux (Homer., Odyss,, A, v. 582 et Schol.); ou sur ce qu'il avait voulu tromper les dieux auxquels il avait fait servir h un festin son propre fils Pélops (Hygin., Fab., 83. — Serv. ad Virg., ^n,, y\f V. 603 et ad Georg,, III, v. 7); ou sur le vol du nectar et de l'ambroisie dont il avait fait part à ses amis (Pindar., Olymp>, I , v. 98. — Tzetz., Chxliad,, V, 465) ; ou sur ce qu'il avait nié que le chien de Crète, volé par Pandarée, lui avait été confié (Schol. ad Pindar., Olymp,, 1 , 90 et 97. — Ant. Liberalis , XXXVI).

m MEMOIRE

temples^ el que dans la doctrine la plus profonde se résumait la pensée d'une incertitude absolue sur les choses placées au-dessus de rhomme^ et notamment sur lautre vie. Mais n'anticipons pas sur la conclusion finale de cette partie de notre Mémoire et laissons à sa place le téméiaire Sisyphe; reconnaissons seulement qu'aucune figure ne pouvait mieux résumer la manière étrange dont le peintre avait représenté Tentreprise du héros ^ souvent donné pour le fils de Sisyphe *, afin de pénétrer les secrets des erffers.

Au bout du compte ; Ulysse lui-même ^ qui semble accumuler à plaisir les fables dans le récit qu'il fait aux Phéaciens^ ne se vante pas d'avoir pénétré dans les enfers. Il s'est livré à une opération magique^ et il a obtenu que les ombres lui apparussent et vinssent s'entretenir avec lui. D'une manière plus significative encore, Virgile * nous montre deux portes au sortir des enfers : Tune de corne, c'est-à-dire la moins brillante, par laquelle s'échappe la vérité; l'autre, éclatante de toute la blancheur de l'ivoire, et qui ne laisse passer (]ue le mensonge et l'illusion ; c'est par cette dernière porte que le plus religieux des mortels, après avoir marché sous la conduite d'un guide irréprochable, la Sibylle de Gumes, revient à la lumière, et le poëte déclare ainsi lui-même qu'il n'a fait passer devant les yeux de ceux qui l'écoutent que de* vaines et trompeuses images. Toute la partie supérieure de la composition de Polygnote est, sous ce rapport essentiel , d'accord avec Homère, et devance la donnée de Virgile. C'est un fait acquis à nos recherches, et que rien, ce nous semble, ne saurait désormais en effacer.

Si nous ne nous trompons, Homère, dès le début de la Nécyomancie, exprimait d'une manière grandiose l'impénétrable obscurité des choses de la religion et de la mort, en conduisant Ulysse au sein des ténèbres cimmériennes. « Le navire parvint alors aux bornes du profond Océan. C'est là » qu'est le peuple et la ville des Cimmériens, cachés dans les ténèbres et les » nuages : jamais le soleil ne les éclaire de ses rayons, ni quand il s'élève » sur la voût« étoilée, ni quand du haut des cieux il redescend sur la terre; » mais une triste nuit ne cesse de s'étendre sur ces mortels infortunés ^. »

* Ovid., Metam.y XIII, v. 32; /i H. amat., III , v. 513. — Plutarch., Quœst. grœc, 43.

2 ^neicL, VI , v. 894-899.

3 Odyss,, A, V. 12-19.

Indépendamment de ce que j'ai dit plus haut sur Torigine des traditions religieuses de la Grèce^ septentrionale en apparence^ méridionale^ quant aU point de départ, mais s'élant empreintes dans le détour qu'elles avaient fait, d'un surcroit de tristesse propre aux climats du Nord et aux peuples qui l'habitent, la notion confuse qu'avaient les anciens des jours sans soleil , tels qu'ils existent dans les contrées voisines du pôje, devait les porter à placer l'entrée des enfers, ou même le séjour des âmes, au sein des ténèbres prolongées de ces régions. Chez les Egyptiens, nous voyons très-clairement la marche annuelle du soleil, lorsqu'il s'éloigne de l'hémisphère arctique et y multiplie les ténèbres par son absence, assimilée à sa d^parition de chaque jour et à son passage à travers les profondeurs de l'hémisphère inférieur, et rien n'empêche de croire qu'une trace de cette identification artificielle ait pu pénétrer, avec tant d'autres influences orientales, dans* les plus anciennes institutions religieuses de la Grèce. A plus forte raison devait- on la rencontrer dans la science des mystères, telle que les Athéniens s'étaient efforcés de la compléter et de la perfectionner à mesure qu'ils avançaient dans la carrière de la civilisation , et c'est un motif de plus pour reconnaître l'accord de Polygnote avec Homère sur un point où le peintre puisait dans le poëte, en l'interprétant à l'aide d'une doctrine plus riche et plus développée, quoique semblable quant au

fond.

C'est sous le bénéfice de ces observations que nous entreprenons l'examen des figures de la zone inférieure. 11 a été déjà question du premier épisode, et j'ai déterminé avec certitude, je l'espère, le caractère des figures de Cléobœa et même de Tellis. On peut hésiter, à la première vue, je l'ai déjà dit dans la quatrième partie de ce Mémoire, sur la question dé savoir s'il y avait plus de deux figures embarquées dans la nef de Charon. La manière dont

Pausanias s'exprime à ce sujet (oc di émSeêYiiMXsq rrjq vewç owc sntffocysïç elq olTZocj etjtv,

olç T.pooYiMooi) laisse quelque chose à désirer sous le rapport de la clarté. Mais à mesure qu'on avance dans l'intelligence du sujet, on comprend mieux que le peintre n'ait dû admettre que des initiés dans la barque du nocher des enfers. Les noms de Tellis et de Cléoboea ne pouvaient rappeler rien de populaire et de généralement connu du commun des spectateurs, et le Périégète

ne donne que comme un on dit ce qu'il raconte de Cléobœa. L'incertitude

il4 . MEMOIRE

ne portait donc que sur la qualité des personnages représentés, et non sur le nombre. Par conséquent, Gharon ne transportait pas de personnages dont le nom eût été omis par Tartiste.

Cette circonstance , bien constatée désormais, que la barque de Charon ne renfermait que des initiés , donne à la scène un caractère tout particulier. Traverser TÀchéron n'est plus seulement , comme dans la tradition populaire, le droit des ombres au corps desquelles les honneurs funèbres avaient été rendus : c'est le privilège des initiés, et sous ce point de vue, la représentation prend une physionomie tout à fait égyptienne. Il faut comparer, à cette occasion, les renseignements qui nous sont fournis par le Rituel funéraire des Égyptiens avec la peinture de Polygnote. On apprend, par Tétude du rituel \ que le mort ne pouvait être admis dans la barque qui conduisait aux Champs-Elysées qu'après avoir subi , sur une partie importante et trèsobscure de la doctrine sacrée, un examen en forme qui offre de la ressemblancc , avec ce qu'était , dans Eleusis , l'initiation aux petits mystères ^. Ce qui correspond aux grands mystères du système grec, c'est l'autre interrogatoire, auquel doivent répondre, devant le tribunal d'Osiris ^, les âmes qui, après avoir été admises dans les Champs-Elysées, y ont complété leur instruction sur les choses divines par une culture emblématique de la terre *.

A ce sujet, je ne puis m'empêcher d'émeltre* une conjecture qui, sans l'appui que me prête l'observation qui vient d'être faite sur la physionomie égyptienne de l'épisode de Charon, serait à bon droit taxée d'une témérité inutile. L'allusion que, chez Homère ^, Achille fait au sort du laboureur qu'il envie :

Avâpl nap (XKhifKù k. r. 1.

ne pourrait-elle pas être envisagée comme un moyen de rappeler l'occupa-

* Lepsius, Todtenbuch der ASgyptiery cap. XCVIII.

* Cf. Fr. Lcnormant, Correspondant y t. XL, p. 265. — Sur la parenté du Rituel funéraire égyptien et des doctrines mystiques d*Éleusis, voy. Ch. Lenormant, Mém. de l'Acad, des inscr., t. XXIV, \'* partie, pp. 425 et suîv. — Élite des mon. cératnogr., t. III , pp. 102 et suiv.

^ Todtenbuch, cap. CXXV.

* Jdeniy cap. CX.

» Odyss.y A , V. 488-489.

tion des âmes dans Tautre vie^ dont nous retrouvons Fimage dans les textes funéraires des Égyptiens? Je ne puis du reste hasarder cette opinion sans rappeler que Pausanias pensait aussi à TÉgyple en décrivant la composition de Polygnote. Il ne fait pas part de ses réflexions sur ce point à Tendroit qui semblerait le plus naturel^ c'est-à-dire quand il est question de la barque de Gharon : notre scrupuleux exégète ne se livre jamais aussi complètement ; mais à propos d'un autre épisode^ après que la mention d'Ariadne Ta conduit à parler et de Texpédition de Bacchus aux Indes^ et du pont que le dieu conquérant avait le premier jeté sur TEuphrate^ et du câble qui avait servi à traverser le fleuve^ et de Torigine du nom de la ville de Zeugma^ ainsi nommée parce que TEuphrate avait reçu le joug^ K^oçj en cet endroit; il ajoute : « Les Grecs s'accordent avec les Égyptiens dans presque tout ce

» qu'ils disent de Bacchus » za iih c^ eç ^lâirjrsou noTlx vtkJ te 'EWjjvwv leyâfieva xat

ùnb AiyuTdtcûv icrciv; et l'ou Sait quo le dicu égyptien^ assimilé à Bacchus par les Grecs, n'est autre qu'Osiris, le juge de l'enfer et le maitre des mystères de la mort.

Quoi qu'il en soit, par l'épisode de la barque de Charon, le peintre semble nous avoir indiqué la marche que nous devons suivre. A l'exemple des initiés que cette barque transporte , nous pénétrons dans l'empire d'Hadès , et nous ne restons pas à l'extérieur et à la superficie comme l'Ulysse de la rangée supérieure. Les premiers groupes que nous rencontrons sur le rivage sont ceux que nous avons désignés précédemment sous le nom de supplicies : c'est le parricide étranglé par son père, c'est l'impie auquel une furie présente une coupe de poison. Virgile ^ , qui se montre si fidèle à la donnée grecque dans sa peinture de l'enfer, nous présente de même les exemples de la punition des criminels immédiatement après que son héros a franchi les portes du séjour des âmes; ou, pour mieux dire, le lieu qui renferme cette sanction des lois de la conscience n'est qu'un vestibule qui précède la muraille du véritable domaine de Pluton. On s'aperçoit que la doctrine qui admet la récompense ou le châtiment de l'homme selon ses œuvres n'est qu'extérieure, elle est faite pour l'effroi de la multitude et le maintien de la société : si l'on

« J?netrf., VI, V. 548-627.

pénètre plus avant, le fondement y manque pour une croyance solide, et le progrès, non-seulement pour le philosophe, mais pour Finitié, consiste à mettre sous ses pieds toutes les terreurs de TAchéron , y compris la crainte des châtiments mérités par nos fautes. Polygnote, de même que Virgile le fit plus tard , semble placer le respect des choses sacrées sur la même ligne que la piété filiale, et Pausanias, son interprète, a soin d'insister sur la preuve donnée par le peintre de cette double vertu des anciens temps. Mais si Finitiation aux mystères d'Eleusis portait en apparence jusqu'à l'exaltation le sentiment religieux, et par conséquent la vénération pour les objets du culte public, on y apprenait surtout de quelle conséquence étaient ces sentiments pour la consolidation de l'ordre social, et si l'on s'approchait des dieux, c'était pour voir se décomposer le système consacré par la vénération des peuples.

Eurynomus, le génie de la destruction des corps, placé après les seuls épisodes de l'ordre moral que renfermait la composition de Polygnote, nous donne sur le point capital que je viens de toucher une instruction précieuse. Quand ce génie a exercé son action corrosive, il ne reste rien d'assemblé et de cohérent dans tout ce qui a eu vie, et la morale propice à l'existence des hommes en société disparait avec les corps eux-mêmes et avant qu'on ne pénètre jusqu'aux dieux. Aussi la figure d'Eurynomus, la plus effrayante de toutes, au lieu d'offrir, comme à la première vue, un contraste choquant avec la représentation nécessairement gracieuse des héroïnes qui viennent immédiatement ensuite, fournit-elle une transition obligatoire, dans Tordre des idées que le peintre nous semble avoir adoptées.

Les figures qui, après Eurynomus et avant les non-initiés, correspondent au développement de l'hémicycle, et doublent celles de la rangée supérieure, sont les héroïnes, les héros et les poètes ou chanteurs. Le commentaire de cette association se trouve tout entier pour moi dans un bizarre passage du Cratyle de Platon ^, bizarre surtout parce que jusqu'ici on ne s'est pas mis dans le véritable point de vue de ce dialogue, et qu'on n'en a ni démêlé le sens ni expliqué le ton. Le naïf Hermogène demande quelle est l'étymologie

du nom de héros : a Oh! répond Socrate^ cela n'est pas difiiciie à deviner. » Il est clair que iifyàiy le héros, vient d'ipo^y Vamour. Seulement on a un peu » allongé la première syllabe — Herm. Que veux- tu dire? — Socr. Ne » sais -tu pas que les héros sont des demi-dieux? — He7'm. Eh bien! — » Socr. C'est parce qu'ils sont tous issus de Vamot^r d'un dieu pour une » mortelle ou d'un mortel pour une déesse. Tu comprendras mieux cette » explication^ si tu remontes à la vieille orthographe athénienne. Car » d'abord le nom des héros^ fruit de l'amour^ et celui de l'amour lui-même, » s'écrivaient de la même manière^ et le changement qu'on y a introduit » n'a eu pour objet que de distinguer les deux expressions. Peut-élre aussi » les héros ont- ils été ainsi appelés parce que c'étaient des gens habiles^ de )> subtils orateurs, des dialecticiens consommés et sachant poser les ques- » lions, €/oû)TûQ/; car élpeivj de même que )iye«y, sert à exprimer l'idée de parole; » la vieille orthographe athénienne nous rend ici le même ser>ice que pour » l'aulre étymologie. On y trouve la preuve que les héros étaient des ora- » leurs et des questionneurs de première force, d'où il suit que la race des x> rhéteurs et des sophistes est une race héroïque; tout cela n'est pas difficile » à comprendre. »

Dans le travail encore inédit que nous avons fait sur le Cralyle ^, nous avons déduit du discours ironique dont je viens de reproduire le sens, la notion du rapport étroit et originaire des idées de parole et d'amour^ et de l'application de ce rapport à l'origine des héros, aux héros eux-mêmes et à ceux qui ont montré dans l'art du langage la même supériorité que les héros dans le maniement des armes. Fécondité, activité, inspiration, sont trois formes saisissantes, trois manifestations énergiques de la puissance divine, et ces attributs, en se communiquant aux hommes, les associent à la divinité elle-même. Ce qui est vrai des héros,* selon la religion extérieure, l'est de tous les hommes, dans la doctrine de l'apothéose, telle que l'enseignaient les mystères , où cette apothéose n'est autre chose que l'absorption de l'homme , après sa vie , dans le sein ténébreux de la divinité.

Ne nous étonnons donc pas si Homère, dans la peinture de l'empire

* Aujourd'hui publié : Commentaire sur le Cratyle de Platon, pp. 49-51 . Athènes, 1861, in-8'.

d'Hadès^ nous a montré les héroïnes à côlé des héros, et si Polygnole à son tour a complété Texpression de la doctrine sacrée, en mettant les poètes à côté des héros et des héroïnes. Si Socrate s'amusait à nommer les rhéteurs et les sophistes , c'est qu'il avait besoin de Tironie pour dissimuler la portée de son audacieuse révélation , tandis que Polygnote choisissait, afin de se faire comprendre des initiés, la forme attrayante et relevée des chantres adoptés par la mythologie.

Ces héroïnes, nous venons de le dire, signifient Tamour et la fécondité; mais il ne faut pas s'attendre , dans un sujet tiré de la religion des anciens, à trouver sans restriction l'expression d'une idée favorable au bonheur des hommes. Le sort, qui domine tout dans les systèmes du paganisme, ne permet pas au bien de se montrer sans mélange et sans contraste : c'est ce que nous croyons entrevoir dans le premier groupe, composé d'Augé et d'Iphimédie, et dans les figures qui le suivent. Auge, aimée d'Hercule, devient mère de Télèphe *, héros dont le bonheur ne fut interrompu que par des traverses passagères , et qui laissa une nombreuse et féconde postérité. Iphimédie au contraire, aimée de Neptune, enfanta deux héros ou plutôt deux géants d'une force extraordinaire , mais qui terminèrent rapidement leur existence dans une entreprise impie contre les dieux ^. Telle est la distribution inégale des faveurs de la fortune, et le premier groupe réunit déjà les contrastes ordinaires de la vie.

L'opposition que nous venons de rencontrer dans le sort des héros issus d'Augé et d'Iphimédie, se montre actuellement dans les héroïnes elles-mêmes. Après ChloriSy assise sur les genoux de Thyia, dans l'intention d'exprimer une étroite amitié, nous voyons les deux épouses de Céphale, Procris et Clymène , se tournant le dos, à cause de l'aversion qu'elles éprouvaient l'une pour Tautre. La position réciproque de Procris et de Clymène , décrite expressément par Pausanias , nous induit à conclure, en vertu de la loi du contraste, que non-seulement Chloris reposait sur les genoux de Thyia comme une fille dans les bras de sa mère , mais que les deux femmes étaient tournées l'une

* Pausan., VIII, 4, 6; 48, 5. — Diod. Sic, IV, 55. — Tzetz. ad Lycophr., Cassandr., v. 206. — Apollodor., Il , 7, 4; III, 9,1. — H} gin., Fa6:, 99. 2 Homcr., Odyss., A, v. 504 et seq.— Apollodor., I, 7, 4.— Diod. Sic.,V,51.— Hygin., Fabr, 28.

vers Tautre avec une expression affectueuse dans le regard. Ghioris n'est pas la fille de Thyia^ mais Pausanias a soin de nous dire que si Tune avait été aimée de Neptune , l'autre avait eu le fils du même dieu pour époux , et cette relation équivaut à la maternité. Nous trouvons donc à la fois dans ces deux femmes cette parité et cette filiation qui nous frappent en même temps dans les Grandes Déesses d'Eleusis; et les deux épouses de Géphale^ héros de TAttique, reproduisent à leur tour un type d'antagonisme entre deux déesses semblables^ qui se trouve^ dans la même contrée^ à côté du symbole de la correspondance et de J'union , personnifié dans Gérés et dans sa fille. Quant à la postérité des héroïnes dont il vient d'être question , l'interprète se tait cette fois sur celle de Thyia^ ou plutôt il nous détourne à dessein^ par la mention de l'amour de Neptune^ de l'indication qu'il avait. d'abord fournie^ en désignant Thyia comme mère de Delphus^ le fils d'Apollon. Pour Ghioris^ l'épouse de Nélée ^ et la mère de Nestor , il est difficile d^imaginer une plus heureuse fécondité que la sienne.

Le groupe de Procris et de Glymène réunit à son tour l'épouse malheureuse et stérile à la mère fortunée. Pausanias ^ rapporte qu'Iphiclus naquit de l'union de Géphale et de Glymène^ et il ajoute^ quant à Procris ^ que tout le monde connaissait sa lamentable histoire. Si les déesses avaient pu figurer dans le tableau , le peintre^ au lieu de l'antagonisme de Procris et de Glymène^ aurait certainement offert celui de l'Aurore avec Procris^ auquel il fait une fugitive allusion. Mais l'héroïne^ substituée à l'être divin ^ tout en rentrant dans la donnée générale du tableau ^ remplit un rôle équivalent à celui qui aurait été dévolu à la déesse.

La série des héroïnes épouses et mères a commencé par Augé^ la plus heureuse des femmes d'Hercule^ le premier lui-même parmi les héros et le plus rapproché des dieux ; elle se termine par une autre épouse d'Hercule , Mégare^ le type de Tinfortune conjugale et maternelle. Le héros ^ dans un accès de fureur, la fit périr^ après qu'elle eut vu massacrer ses enfants par leur père ^. G'est ainsi que depuis le commencement jusqu'à la fin de la

• X, 29, 3. — Cf. Homer., Odyss., A, v. 325. — Euslatli., ad l. L — Schol. ad Apollon. Rhod., Àrgonauty I,y. 45.

V ^ £uripid., Hercul. fur. — ApoUodor., II, 7, 8.— Eustath. ad Homer., Odyss., A, p. 1683. — Tzetz. ad Lycophr., Cassandr., v. 38. — Uygin., Fab., 32.

composition^ nous voyons s'enchaîner les dlternatives^ qui, manifestées par des exemples tirés de la vie humaine, représentent celles qui existent également dans la nature des choses divines.

Mégare n'est pas la dernière femme que nous devions rencontrer sur notre route; nous trouverons bientôt les filles de Pandarée, et Ton a même lieu de s'étonner qu'elles soient séparées des autres héroïnes par le groupe de Thésée et de Pirithoûs. Ceux-ci ne peuvent donc être intercalés à cette place que par une intention de contraste, et c'est pourquoi , malgré la liaison incontestable qui existe entre Antiloque et Agamemnon, placés après Gamiro et Glytie, avec les héros qui viennent ensuite, je ne puis m'empécher d'isoler le groupe du roi des rois et du fils de Nestor pour le rapprocher par la pensée de celui qui, auparavant, s'est offert à nos regards. J'envisage donc les deux Olles de Pandarée comme placées au centre d'une division particulière qui montre, à leur droite, Thésée et Pirithoûs, immobiles sur leur trône, et considérant avec regret leurs inutiles épées, et à leur gauche Antiloque et Agamemnon. L'attitude d'Antiloque, un pied posé sur un bloc de pierre, et la tète dans les deux mains, est, de même que celle de Thésée et de Pirithoiis, celle du repos et de la douleur. Quant à Agamemnon, son extérieur exprime, ainsi que nous l'avons déjà prouvé, l'anéantissement des forces et la tristesse. La différence principale qui existe entre les deux groupes c'est que Thésée èl Pirithoiis sont deux amis de même âge, unis de ce sentiment passionné qui, chez les anciens, se confondait avec l'amour, tandis que le jeune* fils de Nestor, objet de l'affection de tous les Grecs, à côté de leur chef suprême, abattu par la mort au moment où il touchait à la vieillesse, éveille l'idée d'un fils à côté de son père : d'où il résulte que les remarques sur la parité et la filiation, faites à propos du groupe de Thyia et de Ghioris, trouvent ici une nouvelle application : c'est la succession placée en regard de la simultanéité.

Entre Thésée et Pirithoûs d'un côté, Agamemnon et Antiloque de l'autre, les filles de Pandarée, couronnées de fleurs et penchées vers la terre, pour jouer aux osselets, expriment nécessairement l'idée contraire à celles que rendent les groupes qui les encadrent : jouets elles-mêmes de la fortune, et portant dans une existence innocente la peine des fautes de leur père, c'est en vain que les déesses ont voulu les parer de leurs dons les plus précieux. /

Tandis que Vénus allait pour elles demander dans TOlympe un mariage fortuné, les Harpyies les ont enlevées et les ont livrées aux Érinnyes. Ce gracieux et mélancolique épisode de TOdyssée ^ est rappelé par Pausanias à propos du tableau de Polygnote, et nous devons croire qu'il considérait la manière dont le peintre avait représenté ces jeunes filles comme un équivalent du symbolisme expressément signalé dans la figure de Phèdre portée sur la balançoire. Si les dés sont un emblème du hasard, les osselets offrent aussi rimage de Tagitalion qu'entretiennent les caprices de la fortune. Heraclite, dans sa doctrine directement empruntée aux sanctuaires religieux, représentait la puissance suprême sous les traits d'un enfant qui joue avec des dés^. Ces jeunes filles, couronnées de fleurs, qui remuent des osselets et provoquent des chances diverses par le mouvement qu'elles leur impriment, montrent l'homme et même la nature entière en proie à l'action incessante d'une puissance aveugle, et dont rien ne saurait ni faire prévoir ni conjurer les coups. Nonobstant le rapprochement que je viens d'élablir entre le groupe d'Antiloque et d'Agamemnon et celui des filles de Pandarée, la scène du centre, à laquelle nous arrivons maintenant, et que le miroir étrusque à deux registres nous a déjà permis de dessiner, ne nous permet pas de séparer les deux héros dont il vient d'être question de ceux qui arrivent à la suite. Nous voyons Achille assis entre Patrocle debout et Protésilas qui le regarde, comme Hélène entre ses deux époux. Agamemnon s'avance par la gauche, et seul il porte ia barbe, tandis que les trois autres, de même qu'Antiloque que nous avons déjà vu derrière Agamemnon , ont lé menton nu comme celui des éphèbes. Tous les quatre, ils représentent l'homme dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, et cette communauté de caractère se reproduit dans leur mort prématurée. Ni la passion de Laodamie pour son époux, ni l'affection réciproque d'Achille et de son ami , ni la tendresse de Nestor pour Antiloque, n'ont pu les préserver de la mort. Tous les regrets que peut exciter la vie, interrompue dans son plus splendide développement, semblent se réunir sur la tête de ces quatre héros, et l'un d'eux, le plus brillant et le

* T, V. 67 et seq.

« Origen., Philosopkumena, IX, 9, p. 284, éd. Miller.— Cf. Procl., in Tim., p. 401.— Clem. Alex., Pœdag., I, 5, p. 111 , éd. Potter.

plus pleuré, est aussi le roi du séjour qu'ils habitent après leur mort. Cette éternelle jeunesse, dont le peintre a laissé l'empreinte sur leurs traits, n'est point le gage d'une récompense assurée à leurs vertus , comme on pourrait l'inférer de la doctrine exotérique : c'est d'abord un voile de grâce et d'euphémisme jeté sur les tristesses de la mort; c'est ensuite le choix du moment où la mort est le plus près de la vie, et aussi où la vie doit succéder le plus rapidement à la mort. C'est l'immortalité qui résulte de la succession des êtres présidant, dans le royaume de la mort, avec un charme austère propre au génie de la Grèce, et capable, si nous n'y regardions de Irès-près, de faire illusion sur la désespérante négation qui se trouve au fond de toutes les doctrines du paganisme.

Nous sommes , avec le groupe d'Achille et de ses compagnons, au cœur même de la doctrine que nous réputons éleusinienne , et immédiatement après, nous trouvons le personnage d'Orphée, sous le nom duquel circulaient des principes plus hasardés et qui , nulle part, n'avaient reçu la consécration oflicielle. Hâtons-nous de dire que le sort d'Orphée n'était pas sans analogie avec celui des héros dans le voisinage desquels il était placé , et que son intervention se justifiait par la fable même qui s'était attachée à son nom. Cette fable ne se rencontre que dans des auteurs postérieurs à Polygnote, mais la peinture même de la lesché prouve qu'elle devait être plus ancienne que ce peintre ; car autrement , comment expliquerait-on l'attitude du poëte? « Il était assis, dit Pausanias; de la main gauche il touchait la » cithare , et de l'autre il froissait les feuilles d'un saule contre lequel son » corps s'appuyait; » et ce saule rappelle à propos au Pérîégète le bois sacré de Proserpine, planté, suivant le témoignage d'Homère, de grands peupliers et de saules stériles :

MûQcffCu T alyetpot , xcu hécu ùleol'uafmot ^ •

La stérilité du saule (qui, pour les anciens, résultait de la division mal observée des sexes dans une même plante ) , jointe à la tristesse qu'exprimait certainement l'action du poëte, avait sans doute pour objet de rappeler les

* Odyss., K,v. 510.

prodigieux ^ mais inutiles efforts qu'il avait faits pour rappeler à la vie Eurydice^ sa bien-aimée^ tuée dans la fleur de son âge par la morsure d'un serpent.

S'il en est ainsi^ la condition imposée à Orphée, pour ramener Eurydice à la vie y et qu'il n'eut pas la force d'accomplir, mérite toute notre attention : il devait avoir foi dans la résurrection d'Eurydice , sans avoir besoin de s'assurer par son propre regard que c'était bien elle qui revenait à la lumière ; et parce qu'il s'était retourné , il la perdit pour jamais ^. Je retrouve, ici encore, une punition de cette curiosité à pénétrer le secret des dieux, dont les exemples ont été multipliés par le peintre dans la composition de la lesché. Eurydice, dans le sens mystique, devait renaître, mais probablement sous une autre forme que celle dont elle avait été revêtue dans sa première vie, et Orphée, après l'avoir vue frappée par la mort, aurait dû se contenter de la consolation vague et générale qu'offre la pensée du renouvellement des êtres. Je n'insiste pas sur cette conjecture, qui peut-être est trop nouvelle pour qu'on ait le droit de la faire admettre sans discussion ; et pourtant , je ne puis m'empécher de faire remarquer , à l'appui de ce qui vient d'être dit , qu'on s'expliquerait ainsi pourquoi Virgile ^ a entremêlé l'épisode d'Orphée à celui d'Aristée , qui veut forcer Prêtée à lui révéler le secret nécessaire pour ressusciter ses abeilles. Cet insecte précieux , sortant de la corruption de corps étrangers à sa nature, est un emblème frappant des alternatives de mort et de vie qu'offre le spectacle de la succession des êtres, considérée dans son ensemble, sans distinction des espèces et à plus forte raison des individus.

Quoi qu'il en soit, Orphée n'apparait pas dans la lesché seulement à litre d'époux malheureux et puni d'une indiscrétion causée par sa passion, il se montre comme le premier des chantres sacrés , et comme l'auteur d'une doctrine religieuse ; et c'est ce qu'indique positivement le personnage que Polygnote avait placé près de lui. Notre auteur remarque que le costume d'Orphée était entièrement grec, et qu'il n'avait ni vêtement, ni coiffure à la

* Diod. Sic, IV, 25. — Apollodor., 1,5,2. — Gonon., Narrât, 45. — Virg., Georg., IV, v. 454 et seq. — Ovid., Metam., X, init. — Hygin., Fab., 164.

* Georg., IV, v. 454 et seq.

manière des Thraces. On pouvait donc^ el c'était là sans doute Fintention du peintre, Tavouer au centre de la civilisation hellénique comme un instituteur religieux. De Fautre côté du saule contre lequel il s'appuyait, était un autre personnage appelé Promédon , auquel le tronc de Farbre servait également de support. « Il y en a qui pensent, ajoute le Périégète, que ce nom » de Promédon est de Finvention de Polygnote et que, dans cette occasion, » le peintre a usé du droit que possèdent les poètes : Eial [lèy âfj dl ^oiû^ouai

» yxxBjinep iç Ttoiryjiv émtrsfi'/PatjL to ïlpoyjéôoyroç cvofia xmh to5 no?.yyvwTou. D'aUtrcS CCpcn-

» dant prétendent que Promédon était un Grec, passionné pour toute espèce » de musique , et surtout pour les chants d'Orphée. »

Dans Fincertitude où nous laisse Fhésitalion même de notre guide, nous ne pouvons, nous dont Fimagination est excitée par les énigmes accumulées dans un tel sujet, négliger une opinion très-ingénieuse que M. Welcker a longuement développée dans son mémoire. Ce savant fait remarquer que, dans la fable d'Orphée , se montre le défaut de prévoyance, et que ce nom même de Promédon semble exprimer la qualité contraire à ce défaut. Orphée serait donc en conséquence comme une espèce d'Èpimédon, de même que dans une fable que M. Welcker juge à propos de rapprocher de l'épisode d'Orphée, Prométhée forme un contraste avec l'imprudent Épiméthée; et, hâtons-nous de le dire, la manière dont Promédon était opposé à Orphée, de l'autre côté du saule contre lequel ils s'appuyaient tous deux, avec le regard très-probablement tourné dans une direction contraire, est de nature à fortifier l'opinion émise par M. Welcker. Ce serait là le motif qui aurait donné lieu au peintre d'inventer le personnage de Promédon.

Rien ne m'empêche d'admettre un avantage de Promédon sur Orphée. Promédon est le type du Grec formé à l'école d'Orphée, et il a dû aller plus loin que son maître, quoique celui-ci se montre, par son extérieur, en quelque sorte naturalisé citoyen de la Grèce. D'ailleurs la fable d'Orphée nous montre en quoi il a péché, et l'excès de curiosité, fondé sur les sentiments du cœur de l'homme, qu'on lui reproche, était réprimé dans les mystères d'Eleusis. La présence d'Orphée, dans la composition de Delphes, aussi près du roi des enfers, était un hommage rendu par les initiés d'Eleusis à sa doctrine, si influente sur les esprits dans les beaux siècles de la Grèce ; mais cet hom-

mage n'était pas sans restriction^ et le peintre^ en élevant un monument à la gloire d'Orphée^ y avait habilement introduit le souvenir du châtiment infligé à sa témérité.

Après Orphée^ la suite des poètes se trouvait interrompue par les personnages de Schédiuset de Pélias. Schédiusje chef des Phocidiens au siège de Troie ^, était représenté avec une épée courte, iyxetf^àw, à la main, et une couronne de gazon, âypcàoxk^ sur la tête. Pélias, assis sur un trône, avait la barbe et les cheveux blancs : Pélias, roi dans la Thessalie, rappelait un peuple placé aux frontières de la civilisation grecque , de même que Schédius représentait la Phocide. Les attributs qui distinguaient ce dernier héros avaient, je crois, pour objet de désigner la vie simple et à peu près sauvage dans laquelle persista la population qui menaçait presque autant le sanctuaire de Delphes qu'elle semblait destinée S le défendre. Quant à Pélias , les marques de la vieillesse que le peintre lui avait imprimées font souvenir de la vaine entreprise de ses filles pour le rajeunir ^. Il était descendu aux enfers tout chargé d'ans, à la suite de cette funeste épreuve, et les téméraires qui l'avaient tentée s'étaient laissées aller aux conseils d'une magicienne étrangère , dont la science barbare devait être répudiée par la pure doctrine des Grecs. Déjà Orphée nous ramenait d'un pas en arrière de la civilisation religieuse des Hellènes. Ces héros de la Thessalie et de la Phocide nous en éloignent encore, et les observations qu'ils viennent de suggérer nous avertissent qu'à mesure que nous avancerons vers la droite, nous descendrons ainsi une suite d'échelons, à partir du sommet, où nous avions trouvé le personnage d'Achille.

C'est ainsi qu'après Schédius , nous voyons le Thrace Thamyris , représenté aveugle, la barbe et les cheveux en désordre, avec tous les signes de l'abattement; sa lyre est jetée à ses pieds, les chevilles et les cordes en sont brisées. C'est un souvenir de l'audacieux défi qu'il avait adressé aux Muses, et de la punition qui en avait été la suite ^. Ces désirs de s'égaler aux dieux

* Homer., lliad., B, v. 517; P, v. 306. — ApoUodor., III, 10, 8. — Pausan., X, 4, 1.

^ ApoUodop., I, 9, 27. — Tzelz. ad Lycophr., Cassandr., v. 175. — Ovid., Metam,, VII, V. 297 et seq.

Corner., Iliad., B, v. 595 et seq. — Pausan., IV, 35, 4 et 7; IX, 30, 2; X, 7, 2. — Apollodor., I, 3, 3.

indiquent toujours ^ dans Tordre des choses mystiques ^ une pensée trop audacieuse et qui voudrait pénétrer les secrets de la divinité. Il faut d'ailleurs tenir compte de la patrie de Thamyris^ ^t du singulier rapport dans lequel les Grecs se trouvaient à Fégard de cette contrée, se reconnaissant redevables d'une partie de leurs institutions religieuses aux chantres qu'elle avait produits, et se distinguant pourtant avec soin de la barbarie qui n'avait cessé d'y régner.

De la Thrace nous passons en Phrygie , et d'après la marche que nous avons indiquée, la progression est naturelle. Le groupe de Marsyas et d'Olympus, si connu, indépendamment de la lesché, par les monuments de la peinture et de la statuaire , nous oblige de renoncer à la lyre, noble instrument qui exprime l'aspect le plus élevé des idées religieuses, et nous fait descendre à la flûte, organe des superstitions grossières que la Grèce, en se civilisant, avait reléguées au second plan, sans jamais les abjurer tout entières, et même en leur conservant une influence suprême sur le sort des empires. C'était à Célaenes, en Phrygie, qu'avait eu lieu la dispute musicale entre Apollon et Marsyas. Les Phrygiens confondaient le satyre avec le fleuve qui traversait celle ville, c'est-à-dire avec le dieu même protecteur de la cité *. Marsyas passait parmi eux pour avoir inventé le chant de la flûte, qu'on exécutait en l'honneur de la Mère des Dieux, zo iirixp&oy oiihifia; enfin, les mêmes Phrygiens attribuaient leur salut, lors de l'invasion des Gaulois, à ce que Marsyas aurait repoussé les barbares par un débordemenrt de sa source et par le son terrible de ses flûtes. Tous ces exemples, allégués par Pausanias , justifient la vénération pour l'impur Marsyas, même aux yeux des Grecs, et excusent la passion qu'il témoigne envers le jeune Olympus, auquel il n'enseigne la flûte que dans un sentiment grossièrement intéressé 2.

Le groupe des héros troyens, qui vient après Thamyris, ou plutôt après Marsyas, doit être comparé à celui des principaux héros grecs. Au lieu d'Achille et de ses deux compagnons, représentés dans la fleur de la jeu-

* Herodot., VII, 26. — Xenoph., Anabas., I, 2, 8. — Plutarch., De fluv,, t. X, p. 747, éd. Reiske.— Tit. Liv., XXXVIII, 13. - Solin., XL, 7.

* Sur le personnage de Marsyas , voy. Ch. Lenormant et De Witte, Élite des mon. céramogr,, t. II, p. 179 et suiv. »

nesse , et probablement avec une expression calme et sereine y nous voyons Hector assis , et tenant son genou gauche dans ses deux mains y sous l'empire d'un profond chagrin, Avicùijdvov ox^ii*^ eju^acVtuv, Sarpédon courbé, son visage dans les deux mains, attitude au moins aussi mélancolique que la précédente, elMemnon, assis à côté de lui, la main posée sur Tépaule de Sarpédon, comme s'il s'associait à ses sentiments, tous trois barbus, ce qui indique ici moins des hommes dans la force de l'àge que des Asiatiques habitués à laisser croître leur barbe dès leur première jeunesse. Pausanias insiste sur le personnage de Memnon. II décrit sa chiamyde orientale sur laquelle étaient brodés les oiseaux appelés memnonides. Ces oiseaux, suivant une tradition conservée sur les bords de l'Hellespont, s'abattaient chaque année sur le tombeau de Memnon , qu'ils nettoyaient avec soin, et puriOaient en recueillant sur leurs ailes l'eau du fleuve iEsépus ^ Puis, à propos de l'esclave éthiopien qui, dans la lesché, était peint debout auprès du fils de l'Aurore, le Périégète fait remarquer que Memnon n'était pas venu de l'Ethiopie africaine, mais de Suse, ville des Perses sur les bords du fleuve Choaspès, si célèbre par la pureté de ses eaux. Chemin faisant, il avait soumis tous les peuples qu'il avait trouvés sur son passage, et l'on montrait encore, au dire des Phrygiens, la route qu'il avait suivie, avec l'indication des stations qu'il y avait faites^. Ces différentes remarques, qui tendent à représenter Memnon comme appartenant à un ordre d'idées plus pur que les précédents personnages , est d'accord avec ce que nous savons de la religion des Perses et des autres peuples soumis à la loi de Zoroastre , quand on les compare avec les nations de l'Asie antérieure. Nous ne devons pas nous étonner de rencontrer les héros troyens, auprès du représentant de la religion phrygienne, à une grande distance des héros grecs , et toutefois leur étroite union avec Memnon les relève, de même que les observations favorables à ce héros font voir que ce qui le sépare du centre de la composition est moins une distance morale que l'intervalle des lieux.

Avant d'arriver aux figures qui dépassaient l'extrémité de l'hémicycle , il

« Pausan., X, 31, 2. — Ovid., Metam., XIII, v. 576-61 9. — Scrv. ad Virg., JTnetd., I, v. 7M. « Cf. Strab., XV, p. 728.— Herodot., V, 53; VU, 151.— Diod. Sic, H, 22; IV, 75.— Pausan., IV, 31 , 5.

ne me reste plus à étudier que le groupe de Paris et de Penlhésilée. Les Grecs^ et les Athéniens en particulier, rendaient plus d'honneurs aux Scythes qu'aux autres peuples barbares; plus de cent ans avant Polygnote, Ânacharsis était venu frapper à la porte de Solon, et sa distinction personnelle lavait fait admettre au nombre des sages de la Grèce. On ne s'étonnera donc pas que la reine, armée de Tare scythique, qui, dans la composition de Polygnote, représentait un peuple du Nord, de même que Memnon était destiné à représenter les Perses^, cette Penlhésilée, dont Acliille, son meurtrier, avait admiré la beauté dans la mort, ait été représentée dans la lesché avec un caractère bien marqué de supériorité morale. Son visage exprimait le mépris que lui inspirait la grossière provocation de Paris, et celui-ci, avec Fappel de

ses doigts {^xpozeï de Tàtç x^P^'*'» ^"^^ ^^ yévono âvipoç <kypoîxo:j x/ooroç), rappelait le

geste de Sardanapale, si célèbre dans le système religieux le moins pur de l'Asie. Sardanapale témoignait de son mépris pour le néant de l'existence et ne recommandait que la jouissance effrénée des plaisirs. Les Scythes étaient de ces peuples qui , au sein de leur barbarie, portaient dans le cœur un sentiment profond de l'immortalité, de ceux que, de même que les Gètes, on aurait pu surnommer (k^ccuazi^Tvrtç. Aussi le peintre, en assignant à l'héroïne qui les représentait une place en dehors de toute civilisation régulière, avait rendu un remarquable hommage à sa supériorité morale , et quand on trouvait ensuite les deux femmes dont tout le crime était d'avoir négligé de se faire initier, Penthésilée auprès d'elles, apparaissait comme ce qu'il y avait de plus respectable et de plus pur en dehors de l'initiation. *

Arrivé à ce point de la composition , j'ai à peine besoin d'insister sur les dernières scènes, dont les détails sont déjà connus, et dont la liaison avec ce qui précède doit désormais ressortir très-clairement. Nous ne pouvons toutefois nous empêcher d'insister sur l'emploi remarquable que le peintre avait fait de la fable des Danaïdes. Celles-ci avaient été condamnées à remplir éternellement dans les enfers un vase sans fond , dont l'eau s'échappait à mesure qu'on l'y versait, et leur crime était d'avoir assassiné, dans la nuit de leurs

* Pausanias^en parlant des sacrilèges, a eu soin de mentionner la pieté extraordinaire dont avait fait preuve Datis , un des envahisseurs de la Grèce.

noces, leurs époux récemmenl arrivés de TÉgypte^ A ne consulter que la fable, on a peine à comprendre le rapport du crime avec son châtimenl, et la vérité ne commence à se faire jour que si Ton se représente le mariage des Danaïdes avec les fils d'Égyptus comme une initiation aux mystères enseignés sur les bords du Nil. Par là, ces épouses coupables se rapprochaient de ceux qui avaient montré du mépris pour ce qui se pratiquait dans Eleusis, rûv Ta if^iuva'Eleuam ev oùàvoç ^e/jieVwv Xoyw, et Ton comprend que le genre de peine qui leur a été attribué par la tradition ait été transporté par le peintre de la lesché aux personnes de tout âge et de tout sexe qui n'avaient pas témoigné envers les mystères d'Eleusis la vénération qui leur était due.

Des quatre figures que Polygnote avait peintes dans l'occupation que la fable prélait aux Danaïdes, la vieille seule parait avoir tenu un vase à demi brisé, de même que les deux femmes qui n'avaient pas été initiées; et en cela l'artiste semble avoir voulu montrer que le sort était le même pour ceux qui avaient tenu en mépris les mystères, après y avoir été admis, que pour les non-iniliés. Toutefois , ce qui restait d'eau dans le fragment de vase que portait la vieille tombait dans le pifhos; mais son labeur n'en demeurait pas moins inutile , et avec un pilhos qui n'eût pas été sans fond , comme celui des Danaïdes^ on aurait vu l'eau qu'il contenait refluer par-dessus, et si l'on n'apercevait pas cette eau s'échappant en dessous, la continuation du travail des personnages occupés à remplir le pilhos suffisait pour témoigner de la mauvaise qualité du récipient.

Ici la doctrine mystique cultivée sur les bords du Nil fournit encore une explication qui ne saurait être négligée. Chez les Égyptiens , Horapollon ^ l'atteste, la plénitude de nourriture, -rùripriq rpcxfhy exprimait la science, et c'est là sans doute l'origine de cette notion du plérome qui, avant de reparaître dans les opinions des gnostiques, est indiquée avec évidence par une allusion de saint Paul ^. La Plénitude ou \q plérome, envisagé sous ce point de vue, ne peut être le partage que des initiés, et c'est en vain que ceux qui se tiennent en dehors des mystères s'efforcent d'y atteindre. Leur âm*e, avide de connais-

* Pindar., Nem., X, v. 7, et Schol. — Apollodor., II, 4, 5. — Hygin., Fa6., 168. — Serv. ad Virg., JEneid.y X, v. 497.

^ Hieroglyph,, I, 38.

' EpisL ad Coloss., I, 19.

sances et de biens imaginaires y est comme le tonneau des Danaïdes qui ne se remplit jamais.

Déjà y du temps de Polygnote , la philosophie vraiment religieuse et spiritualisle cherchait à déployer ses ailes , et le devancier de Socrate , Ânaxagore y par la hardiesse de ses opinions , encourait la réprobation du parti religieux d'Athènes^ qui ne pouvait être que celui des hommes déterminés à ne rien permettre en dehors de la doctrine éleusinienne ^ Le supplice du vieillard , rangé parmi ceux qui avaient méprisé les mystères , avait peut-être pour objet de rappeler la témérité d'Ànaxagore; et^ à le voir si près de Tantale, éternellement condamné à convoiter une nourriture qui lui échappe sans cesse, il n'est pas interdit de croire que Polygnote avait ainsi voulu donner une sanction à la doctrine religieuse professée dans sa nouvelle patrie.

Mais le supplice de Tantale ne se bornait pas à ce que TOdyssée^ en rapporte. Le peintre y avait ajouté la terreur incessante que causait au roi de Lydie un rocher suspendu au-dessus de sa tête. Ici se présente un dernier rapprochement , dont le lecteur qui aura consenti à nous suivre ne manquera pas de faire son profit. On se souvient que, dans la barque de Charon, se montrait, à côté de Gléoboea, Tellis, le bisaïeul du poëte Archiloque, et c'est par la mention d'Archiloque lui-même que Pausanias met Gn à la description de la lesché. Après avoir parlé du rocher qui menaçait Tantale : « Il est » clair, ajoute-t-ii, qu'en cela il avait suivi rautorité d'Archiloque ; quant » à ce poëte lui-même, j'ignore si c'était de son chef et par pure licence » poétique , ou pour en avoir été instruit par d'autres, qu'il avait ainsi ajouté » dans ses vers au supplice du roi de Lydie. » Uô/^j^rtHi [ùv (^>i« tara; énootû-

/(9u3yi(7(z; TG) AftyÙKÔ/Gu y^oytù ' Ap)(fkoj(pç â ^ oCm otSa^ e?te eàdac;(3)7 nofÀ a)}juaf rà éç rov ).c3ov, stre Kcd aùroç eç tyjv noiriaiv eîa>;ve}oe(zrc. RappeloUS-nOUS que Tcllis, SUivaUt notre

explication , devait avoir introduit dans l'ile de Paros les mystères de Gérés. Archiloque, son arrière-petit-fils, avait sans doute montré une grande fidélité pour les doctrines importées par son aïeul. Archiloque d'ailleurs passait pour avoir été l'objet de la faveur des dieux ^, et ces louanges n'étaient jamais don-

* Diogen. l^aërt., Il, 12.— Plutarch., Pericl., 32; Nie, 23.

"> Dio. Chrysosl., Oro/., XXXIII.

nées qu'aux poëtes qui avaient servi la cause de la religion dominante. Or, voyons ce qu'un tel poëte^ servant la cause des initiés^ avait pu vouloir exprimer par le surcroit du supplice de Tantale. Ce héros n'était pas seulement consumé par le désir de biens qui lui échappaient sans cesse^ il était en proie à une terreur perpétuelle; et^ comme emblème de ceux qui méprisaient les mystères^ que devait-il exprimer par cette crainte, sinon celle que faisait naître la pensée des supplices éternels dans l'âme des hommes qui n'avaient pas appris à mettre l'effroi de l'Âchéron sous leurs pieds? En tout cas, cette mention d'Archiloque, correspondant comme un écho à celle de Tellis, serait étrange, si elle n'avait pas le sens que nous y avons attribué.

« Telle est, dit Pausanias en finissant, la quantité des figures rassemblées » par le peintre de Thasos, telle est aussi la merveilleuse convenance de sa

» composition. » To^josùtyi [ih rX^J^oç , xa£ Mipeneùiç éç zo^o^év énriv ïjM^xja "h roO QaaiTJ

ypoufn- Voilà une phrase qui est restée, on doit en convenir, bien peu explicable jusqu'à ce jour, et si l'on n'était parvenu à montrer la liaison de tant d'épisodes incompatibles en apparence ^ on serait tenté d'y voir plutôt une ironie. Mais le Périégéte a parlé sérieusement , et en s'exprimant comme il l'a fait, il »'est justifié lui-même de l'incohérence de ses explications. En effet, nous en sommes venu nous-mème insensiblement à un double travail. Nous ne pouvions rétablir le fil des idées exprimées par le peintre qu'en retrouvant celui des explications de son interprète. Polygnote n'avait voulu laisser comprendre qu'aux initiés seuls l'arrangement de sa composition. Et Pausanias, à son tour, en agissant en conscience ou par une affectation de rhéteur, a parlé, sous l'empire de la même retenue, de manière à ne faire, entrevoir sa véritable pensée qu'à ceux pour qui la doctrine des mystères n'aurait pas été une énigme indéchiffrable. La science moderne peut-elle se flatter d'arriver jamais, à force d'observations, à reconstituer cette doctrine? Si je n'étais pas convaincu de la possibilité d'atteindre à un tel résultat, je n'aurais pas écrit cette partie de mon Mémoire. Qu'on la retranche, si l'on rejette sans examen et comme trop téméraires les recherches de ce genre ; mais il suffit qu'une telle élimination ne soit pas admise en principe, pour que l'effort auquel je viens de me livrer ne soit pas indigne d'attention. Sans doute un système d'idées puisées en dehors du monument que je

voulais expliquer m'a servi de guide; et Ton pourrait me demander toutes mes preuves. Ce.que^ pour le moment, je puis répondre à des objections de ce genre, c'est qu'un Mémoire comme celui-ci, ayant pour objet de résoudre une question très-obscure et très-conlroversée de Thistoire de Fart, ne comportai l guère les développements dont j'aurais besoin pour justifier le sens que j'attache aux doctrines mystiques d'Eleusis et le jugement que j'en porte. Dans l'étude persévérante que j'en ai faite, jai fini par me rencontrer avec un savant du premier ordre, Villoison, dont tout le tort, selon moi, fut d'avoir écrit trop tôt, sur les mystères de l'antiquité, des choses dont ses contemporains furent étonnés, et qui, j'en ai la conviction, finiront par devenir irréfutables; entre la confiance v-ague et l'optimisme de Sainte-Croix d'un côté, la négation absolue et impossible de M. Lobeck de l'autre, Villoison a tracé ' trop rapidement sans doute, mais avec un coup d'oeil pénétrant et sûr , la seule voie que l'on puisse suivre sans s'égarer , et c'est pour moi un bonheur, après avoir cru longtemps marcher seul dans un chemin nouveati, de me retrouver à la fin le disciple d'un homme dont, à partir de ma première enfance, j'ai entendu prononcer le nom avec affection et respect.

Mais quand bien même je me serais égaré ou seul ou sur les pas de l'auteur du commentaire De triplici iheohgiamysteriisqtœ , serais-je si coupable d'avoir cherché à coordonner une composition que mes devanciers, malgré * leurs talents et leurs efforts, ont laissée dans une incroyable incohérence? Supposer qu'un artiste tel que Polygnote avait mis, à la suite les unes des autres, sans plan et sans intention, tant de figures disparates, ce serait se tirer

d'affaire aux dépens de la raison et même du goût, dont les Grecs ont donné assez de preuves. Ceux de mes lecteurs qui se refuseraient encore à admettre les idées sur lesquelles je m'appuie, seraient réduits à rester dans le chaos, et c'est pourquoi je crois pouvoir les supplier de tenir quelque compte d'une . façon de penser qui a du moins le mérite de porter, dans une confusion dont personne n'a pu jusqu'à présent sortir, le premier rayon, ou, si l'on veut, la première apparence de lumière. Considérée sous ce point de vue, la grande

* De triplici tbeologia mysleriisque veterum commentalio; dans Sainte-Croix» Recherches sitr les mystères, 1''' édition, p. ââl-338.

et obscure composition de la lesché^ au lieu de former dans l'histoire de Tari une anomalie inexplicable^ devient le point de départ et la clef principale d'une immense série de compositions moins importantes^ mais inspirées par les mêmes idées. H y va ^ j'ose le dire^ de l'honneur des Grecs ^ qu'à côté des tableaux que tout le mojide comprend et qui nous frappent par un sentiment exquis de la composition^ il ne reste pas une foule d'ouvrages qu'on croirait le produit de l'inexpérience et d'un absurde caprice^ si l'on ne consentait à adopter la seule interprétation qui puisse en faire pénétrer le sens.

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