‹ Mémoire sur les perceptions obscures [microform], suivi de la discussion avec Royer-Collard, sur l'existence d'un état purement affectif, et de trois notes inédites sur la nature de l'influence de la volonté, sur la perception de la dureté, sur l'objet de la philosophie de l'esprit humainChapitre 20 sur 21 · Sic · texte numérisé non relu

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EST-ELLE UNE IDÉE DE SENSATION OU DE RÉFLEXION t

Observations sur Reid\

Appellerons-nous, dit Reid, la perception de la dureté (ou la résistance) une idée de sensation, ou une idée de réflexion'^. Ce dernier nom ne lui convient pas du tout. Le premier ne lui convient guère plus, à moins que nous ne voulions appeler une idée de sensation quelque chose qui ne ressemble en rien à la sensation.

Et ailleurs « la sensation du toucher nous atteste la dureté des corps quoiqu'elle n'ait ni ressemblance, ni connexion nécessaire avec elle... »

Reid confond ici la résistance aperçue hors du moi, qui fait et s'attribue Veffort, avec les sensations tactiles proprement dites; assurément le chaud, le froid, le rude, le doux, etc., ne ressemblent en rien à ce qui est conçu dans le corps ou attribué à lui, mais lorsque je perçois directement l'effet d'une force vive qui s'oppose à ma volonté, lidée que j'acquiers ainsi de cette force opposée à la mienne ne lui ressemble-t-elle pas? et cette perception directe n'a-t-elle pas une connexion réelle avec ce qui est hors de moi?

Si Ton appelle sensation uniquement ce qui affecte la sen-

1. Kkid (Thomas), philosophe, écossais né à Strachau près d'ALerdeen,en 1710, mort à Glasgow en 1796. La lecture du Traité de la Nature humaine, publié par Hume eu 1739, ramena à des recherches qui ont produit la philosophie écossaise. De 1751 à 1764 il professa la philosophie à Aberdeen. En 1764, il fut appelé à la chaire de philosophie morale de l'Université de Glasgow. La même année, il avait publié ses Recherches sur r entendement humain d'après les principes du sens commun. Deux ouvrage* contiennent l'essentiel de sa doctrine psychologique et morale : Essais sur les facuUéi intellectuelles (1785). Essais sur les facultés actives (1788).

sibilité, la résistance perçue n*est point une idée de sensation. Si la réflexion se borne à ce qui se passe en nous-même, sans s'étendre au dehors, ce n'est pas non plus une idée de réflexion mais si l'on considère que cette perception est une modification propre du sens de Veffort, on pourra l'appeler idée de sensation et en observant de plus qu'elle est inséparable du sentiment du moi on pourra la nommer idée de réflexion.

Reid fait différentes suppositions, pour démontrer qu'un aveugle qui aurait perdu, à la suite d'une longue maladie^ toute l'expérience, les habitudes et les notions relatives à la connaissance du monde extérieur par le sens du toucher, qu'un tel aveugle, dis-je, ne pourrait acquérir de nouveau cette connaissance immédiate par des sensations tactiles qu'on lui ferait éprouver, n'y ayant aucun rapport de ressemblance entre ces sensations et l'étendue, la figure, le mouvement extérieur.

1** Le corps de l'individu dont il s'agit étant fixé immuablement dans un lieu où il ne puisse éprouver que la sensation de toucher, lorsc^u'on lui présentera quelque objet palpable ; qu'on le pique d'abord, avec une épingle, assurément la douleur qu'il ressent n'a aucun rapport avec la figure ou l'existence de 1 épingle, pas plus que n'en aurait une douleur dégoutte... l'individu peut attribuer cette modification à une cause différente de lui-même mais sans avoir aucune idée, sans se faire aucune image de cette cause.

2** La même chose aura lieu, si on substitue à l'épingle un corps émoussé, qui presse fortement le corps de cet homme, de manière à lui faire une contusion... C'est une douleur d'un autre genre, mais qui n'a encore aucun rapport avec l'étendue ou la figure du corps comprimant. (Je ne sais cependant si on ne pourrait pas dire que cette dernière sensation doit donner l'idée de plusieurs points sensibles juxtaposés, mais je crois avec Reid que dans ce cas comme dans le troisième, où il suppose que le corps étranger ne fasse que toucher une certaine partie de la surface du corps propre, il ne pourra y avoir aucune notion de l'étendue, de la figure, ou des dimensions de l'instrument qui presse.

3* Lorsque je touche, dit Reid, les deux extrémités d'un corps avec mes deux mains, je mesure la longueur du premier

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MAINE DE BIRAN

par la distance connue des deux autres; mais si j*ignore cette distance, la quantité d'étendue du corps dont il s'agit me sera également inconnue; de même si je n'ai point eu de notion antérieure et préalable de mes mains, si j'ignore ce qu'elles sont ou ne sont pas, je ne pourrai jamais acquérir cette notion par le moyen des corps étrangers qui viendront à les toucher (il y a dans la traduction, pour les avoir touchées, mais c'est une faute grossière).

4 Un corps légèrement passé sur les mains ou le visage fait éprouver à l'individu une nouvelle sensation ; mais il n'est pas concevable qu'une telle sensation donne une notion de Vespace ou du mouvement à celui qui ne l'aurait jamais eue, pas plus qu'il ne l'est, que le mouvement du sang* dans les veines et les artères, ne donnât seul une semblable notion.

Ces quatre suppositions se rapportent à un individu qui reçoit du dehors des impressions tactiles absolument passives ; et je suis bien d'accord avec Reid sur la nullité du rapport de ressemblance qu'ont de pareilles sensations avec les notions de l'étendue, de la figure et du mouvement, en un mot, avec l'existence du monde extérieur phénoménal.

Mais voici un autre genre de suppositions.

S'^ Que 1 individu fasse par instinct quelques etlbrts pour remuer la tète ou les mains, sans qu'il s'ensuive aucun mouvement réel, soit a cause d'une /ësislance extérieure ou d'une paralysie, cet effort lui donnera-t-il la notion de l'espace et du mouvement? Non, sans doute. Je le crois, de môme; l'efl'ort instinctif ne peut donner aucune connaissance. Mais si cet effort était volontaire, et que l'individu, tel que l'a supposé Reid, eût la faculté d'apercevoir et de réfléchir, il sentirait que c'est /wi qui veut et détermine l'effort, dans une partie de son corps, et que la force de résistance opposée n'est pas lui ou est hors de lui... J'observe enfin que, n'y ayant point encore d'expérience de motilité, l'individu ne pourrait commencer à vouloir l'effort ou le mouvement d'une partie, retenue dans l'immobilité absolue, soit par une force extérieure, soit par la paralysie : il y a pourtant cette différence entre les deux cas : que l'instinct même ne déterminerait pas le premier effort moteur sur une partie paralysée, pendant qu'il pourrait déterminer cet effort infructueux sur la partie naturellement mobile à volonté, mais qui est em-

pêchée par un obstacle étranger. J'observe en second lieu que si cet obstacle était fixe et persistant, la partie mobile ainsi comprimée, serait pour l'individu comme paralysée, sans qu'il eût aucun moyen de se rendre compte de l'extériorité de Vobstacle, ni par conséquent qu'il pût acquérir la notion d'espace ou de mouvement.

6** Que l'individu remue toujours par instinct une partie libre de son corps, une jambe ou un bras — il acquiert une nouvelle sensation qui accompagne la courbure des jointures et Venflure des muscles (la contraction organique sensible ou la contraction animale) — mais que cette sensation imprime dans son esprit l'idée de Vespace ou du mouvement, c'est vraiment un mystère.

Reid aurait dû, ce semble, noter ici une différence bien essentielle entre la sensation qui accompagne la contraction musculaire et toutes celles dont il a parlé précédemment. Quoique cette dernière d'abord déterminée par l'instinct moteur n'apprenne rien tant qu'elle estsous cette loi, l'individu, capable d'aperception, devra sentir qu'il est en son pouvoir de la répéter ou de la faire naître sans aucune cause étrangère à sa volonté ou à lui-même, et par le seul exercice de l'effort dont il dispose. Or cette première expérience, sans lui donner encore l'idée complète de l'espace extérieur, et du mouvement de translation dans cet espace, n'en est pas moins la condition essentielle et le premier élément de cette notion, telle qu'il l'acquerra dans la suite.

Je pense d'abord qu'à la sensation de contraction musculaire, qui accompagne l'effort libre, correspond une première idée de l'espace intérieur ou de l'étendue du corps propre, que le ynoi principe de l'effort rapporte déjà hors de lui : telle est la base de la première notion d'extériorité. La même sensation musculaire, qui a lieu dans la locomotion générale ou particulière, le déplacement du corps en masse ou de quelqu'une de ses parties, si elle ne constitue pas la sensation ou l'idée complète du mouvement, n'en fait-elle pas au moins partie essentielle? — Reid n'a eu nullement égard à cette sensation particulière, et à l'exemple de tous les autres métaphysiciens, il a méconnu absolument le caractère et les produits du sens de l'effort, aimant mieux rapporter à un premier principe obscur, inhérent à la nature

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HAINE DE BIRAN

humaine, tout ce qui ne lui semblait pas pouvoir être déduit de Texercice des autres sens externes, que d'en chercher la source dans un autre sens, inconnu aux philosophes qui l'avaient précédé, a Tous les mouvements, dit-il, du cœur et des poumons sont fournis par la contraction des muscles et cependant ils ne donnent aucune idée de l'espace ni du mouvement. » La raison en est simple, c'est que ces mouvements ne sont point aperçus en eux-mêmes, et qu'alors qu'ils sont sentis, ils ne le sont que passivement, comme toutes autres modifications intérieures, sans pouvoir être accompagnées de ce sentiment de causalité personnelle qui e&t moi, et dont l'absence qui fait le non moi, constitue ou prépare notre idée de force étrangère. Or cette force de résistance, se répétant autant qu'il y a de points juxtaposés mobiles et sensibles, sur lesquels la force d'action volontaire peut s'exercer, ne peut-elle pas faire naître l'idée d'étendue^, idée ou image qui doit avoir un rapport de ressemblance avec la qualité extérieure que nous appelons étendue, puisque les parties du corps étranger doivent être juxtaposées comme le sont celles des parties que la volonté ^nieut] pour que la notion d'étendue puisse naître.

Reid conclut que les philosopbcs se trompent ou nous trompent, quand ils prétendent déduire de la sensation la première origine des idées qi e nous avons des existences extérieures, de Vespace, du mouvement, de l'étendre et de toutes les premières qualités du corps-. Ces qualités, dit-il, ne ressemblent à aucune sensation ou à aucune opération de Vesprit; donc elles ne peuvent être des idées ni de sensation, ni de réflexion.

J'observe : 1^ que pour affirmer positivement l'impossibilité dedéduire l'origine des idéesou notions, dont il s'agit, d'aucune espèce de sensations, il fallait bien s'assurer d'abord d'avoir

1. Un exemple de l'étendue dans le sens rigoureux, dit M. Coccliius, c'est la présence de l'âme force motrice, à tout le corps. {Note de Maine de Dirait. )

2. La qualité de résister à l'effort ou d'oppdser un effort co..tiaire au nôtre est Lien liée par un rapport de ressemblance au sentiment de cet effort propre. Aussi les philosophes qui ont saisi d'abord ce principe, comme Leibnitz, outils été enclins à spiritualiser pour ainsi dire la matière; pendant (|ue ceux qui sont parlis de l'idée ou de l'image de l'étendue, en adoptant le principe d'Aristote et des p.ripdtéticicns que nos sensations ou nos idées, qui représentaient les objets, devaient ressembler à ces objet», ceux-là, dis-je. ont été conduits nécessairement à matérialiser la pensée. {Note de Maine de Biran.)

fait une énumération ou une analyse complète de ces dernières, et de n'avoir omis aucun de leurs caractères, car de ce que les idées d'étendue, d'espace, de mouvement, et en général d'existence extérieure, n'ont aucun rapport avec les sensations des cinq sens externes considérés comme passifs, quant aux impressions reçues du dehors, il ne s'ensuit pas que cette exclusion d'origine puisse être affirmée d'un sens ditîérent; ou même d'autres fonctions de ces mêmes sens activés par le vouloir dont on ne parle pas. En examinant le sens de relTort musculaire, on trouve l'origine de ces idées que Heid veut admettre comme des principes primitifs et non acquis, inhérents à la constitution humaine. On pourra dire que ces idées dérivent de la sensation musculaire, en tant que celle-ci est déterminée non par les impressions du dehors ou par Yinstinct animal, mais par l'action d'une force hypej'organique ; cette force, à l'action libre et spontanée de laquelle tient le sentiment de notre personnalité, est le seul principe vraiment primitif de la nature humaine, c'est le terme où l'analyse doit s'arrêter ; mais quoiqu'il soit vrai de dire que nous ne pouvons rien sentir, rien faire, rien percevoir, en nous ou hors de nous, qui ne soit un résultat de notre constitution primitive ou de notre nature sensible ou intellectuelle', il n'en est pas moins vrai que pour arriver à la connaissance la plus exacte possible de notre être, nous jiouvons et nous devons analyser ces résultats de notre constitution, jusqu'à ce que nous connaissions bien la manière dont ils dépendent les uns des autres ou des premiers principes auxquels ils peuvent se rattachermédiatementouimmédiatement. Par exemple, l'aperception interne du moe et l'intuition externe de ce qui n'est pas moi semblent bien être des faits primitifs, qui échappent à l'analyse; cependant si l'on fait voir que cette aperception et cette intuition se fondent sur l'exercice d'un sens particulier, et tiennent à certaines

1. On peut dire que nous sommes faits de telle manière que lorsque nous sentons une résistance opposée à notre effort librement déterminé nous en concluons immédiatement l'extériorité de la force ou de la chose qui nous résiste, en vertu d'un principe de iu)tre constitution, mais pour(|uoi ne résultcrait-il pas aussi immédiatement de notre constitution que le rapport d'extériorité fût conclu d'une sensation passive ? l'expérience ou le sens intime nous fait voir que cette conclusion n'est pas nécessaire et infaillible, dans ce cas comme dans l'autre ; l'idée d'extériorité fait partie essentielle du sentiment de l'effort contraint et non point de la modification passivement et sentie. {Note de Maine de Biran.)

MAINE DK UIUAN

coiidiLiuns, ou aura fait un pas <lc plus (lue ceux (jui renoncent à toute analyse de ces faits, par cela seul qu'ils sont primitifs. En considérant comme un apanage essentiel de la nature humaine, les rapports d'extériorité et de causalité, ou en affirmant que de telles notions n'ont point d'origine ni dans aucune sensation ni dans la ré/lexiony Kei<l me semble se rapprocher de Leihnilz, de Kant, de tous les philosophes qui attribuent à notre esprit certaines notions ou principes innés, que les sensations extérieures y réveillent ou y suscitcntdans un temps, mais qu'elles ne produisent pas.

Quelle différence peut-on établir par exemple entre le système de Kant qui considère l'espace et le temps, comme 'des formes de notre sens interne, Videntité, la cawse etc., comme des catégories ou des formes de l'entendement et la doctrine de Reid qui considère les notions d'espace et d'étendue etc., comme des résultats de notre constitution naturelle.

Le défaut commun à ces hypothèses, et qui tient à une analyse imparfaite, c'est d'avoir mis toutes les espèces de sensations sur la même ligne. Ueid croit par exemple que la notion d'existence extérieure n'a pas plus de rapport avec le toucher qu'avec l'odorat — erreur capitale ! ce qu'il appelle le sens commun ou la persuasion, la croyance invincible, qui s'oppose a l'idéalisme pratique, ne prouve rien contre la dérivation de cette idée d'extériorité d'un ordre de sensation plutôt que d'une autre. Ueid combat donc très mal l'idéalisme théorique.

NOTK

sua L.\ PIIILOSOPIHE DE L'ESPRIT HUMAIN

DE M. DUGALD STliWAHT *

« Gomme dans les recherches f>hysi(jues on peut être parfaitement d'accord sur les phénomènes, sur l'ordre de leur succession et les lois générales d'où dépendent ces phénomènes, sans s'accorder sur la nature des causes ou forces qui les produisent, ou môme sans s'occuper de «-otto nature; ainsi, dans i'éludo de l'esprit humain, les résultats, auxfiucls on arrive en examinant attentivement les phénomènes qu'il offre à l'observation, n'ont aucune liaison nécessaire avec les opinions que nous pouvons nous former de la nature ou l'essence du principe pensant; par exem[)l(î le piincipe de la liaison des idées est également vrai, également constaté, pour le matérialiste et le disciple de Berkeley. »

Cette assertion est juste et très importante, et c'est d'elle 'que je suis parti dans mon dernier ouvrage. 11 paraîtrait cependant que je me trouve ici dans une sorte de contradiction avec M. Stewart, puisqu'il enseigne que dans l'étude des phénomènes psychologiques, comme dans celle des phénomènes physiques, on peut, on doit même faire abstraction des causes, tandis que je prétends au contraire que les erreurs de nos métaphysiciens les plus modernes viennent surtout d'avoir voulu absolument introduire, dans la science des

t. Ocr.ALD Stkwart, philosophe écossais né cl morl à Ivlitnhourg ( 17.^.3-1828), fut élète de Ueid on 1771. Se» principaux ouvracos oui élé IraHuils en français fl'lffmcntJt de la philosophie de l'esprit humain (1792). Estais philosnp/iiffues (1810). Considéralions générales sur les progrès de la métaphysique (I8l5). Philosophie des facultés actives (lb28j.

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MAINE DE UIRAN

principes, ou la philosophie de l'esprit humain, la luOme méthode qui avait, depuis Bacon, déterminé tous les progrès réels des sciences physi(|ues. Mais ici la contradiction n'est qu'apparente ; en effet, le principe de causalité, dont je soutiens qu'on ne saurait faire abstraction dans la psychologie, n'est lui-mûme qu'un fait primitif du sens intime, un phénomène sui (jeneri^i, qui rentre dans la classe de ceux (jui sont immédiatement aporccptibles, et est seulement le premier de son ordre. Je n'ai point parlé d'une cause absolue, d'une substance noumène, j'ai, au contraire, exclu absolument de mon ouvrage ce genre de recherches que proscrit aussi M. Stewart — seulement j'ai observé qu'en ramenant tous les phénomènes de l'intelligence h de simples modifications passives de la sensibilité et en négligeant le sentiment de causalité, et d'égoïté permanente dans ces modifications, on laissait de côté 1.1 branche la plus essentielle des phénomènes psychologiques et ce qu'il y a mùmc de vraiment primitif dans la science de l'esprit humain ; j'ajoute maintenant que les matérialistes qui considèrent toutes les opérations de la volonté 1 et de la pensée comme inhérentes à la sensibilité, ou identiques à la sensation, sont comme les physiciens qui n'auraieat aucun égard aux forces productives des phénomènes et qui considéreraient par exemple la pesanteur comme une propriété inhérente aux éléments de la matière au lieu de la considérer comme une force active sé[)arée ; or, quoijpie la mesure de cette force physique, qui n'est jamais calculée que dans ses effets, soit la même dans l'une et l'autre hypothèse, et que par suite il n'y ait rien de changé dans la valeur ou l'appréciation des phénomènes, je ne sais pourtant si la supposition qui tend à assimiler une force motrice à une propriétéou qualité passive, n'est pas, à beaucoup d'rgards, contraire à la science physique, et ne peut pas influer sur ses progrès. Il est du moins certain que les principes de la dynamique ou les considérations fondamentales sur les force^i mouvantes admettent un élément de plus que les considérations abstraites ; sur Yéiendue et forment une branche de connaissance différente de la simple géométrie ou de la mécanique ; il y a de | môme une dynamique intellectuelle, dont les principes et les lois sont autres que ceux de la sensibilité passive ; les mouve-

NOTE BU H LA PHILOSOPHIE DE L'ESPlilT HUMAIN

ments instinctifs et les modifications passives de cette sensibilité sont essentiellement changés par les actes de la force hyperorganiquc qui introduit des éléments d'un autre ordre dans chaque état total do l'être sentant, pensant et agissant. J'ai fondé mon système de classification des phénomènes idéologiques sur la dilférenco même des causes d'où dépendent ces phénomènes, en considérant ces causes non en ellesmêmes, ou quant à leur nature absolue, mais relativement \ leurs eiïets de conscience; par exemple telle modification peut n'être présente qu'autant que je le veux, telle autre est produite par une cause extérieure, soit que je le veuille ou ne le veuille pas ; d'autres se produisent par de pures dispositions organiques internes, et nous modifient profondément sans aucune perception ou idée de causalité. Une simple énuraération de ces divers modes, sans distinction de cause, ne ' sullit pas, quoique M. Ampère, qui parait en cela se rapprocher du point de vue de D. Stewart, i)cnse aussi que ces modifications doivent être distinguées en elles-mêmes et d'après leur caractère intrinsèque, indépendamment de la cause. Dugald Stewart traite, dans son introduction, delà nature, de l'objet et de l'utilité de laphilosopliie de l'esprit humain; il prouve très bien que ces recherches ne consistent qu'en faits et sont indépendantes de toute considération sur la nature des substances, sur l'essence de la matière et de l'esprit, idées re/aUues, ainsi que la montré llcid, et que nous ne connaissons pas niicux l'une (jue l'autre. En efict ce que nous appelons matière est le sujet d'inhérence de nos intuitions, comme ce que nous appelons esprit est sujet d'inhérence de nos aperceptions ou modifications intérieures; or nous ne pouvons voir ni sentir le premier sujet, comme nous ne pouvons apercevoir ni réOéchir le second; nous savons seulement et nous sommes forcés de croire que de tels sujets permanents d'inhérence existent, et, partant de cette croyance nécessaire comme d'un fait primitif, toute notre science ultérieure se réduit à distinguer et à noter exactement les phénomènes soit intérieurs, soit extérieurs. ^Le mélange que les philosophes de tous les temps ont fait des hypothèses sur la nature et l'essence de l'ilme nouménale ou sur l'explication du comment des phénomènes de notre existence, avec les

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vérités de faits du sens intime, ont été le plus grand obstacle aux progrès de la philosophie et ont prévenu contre elle une multitude d'esprits. Il est temps de changer de méthode et de s'en tenir à Texamen analytique des faits du sens intime ; cette étude à un charme particulier, elle rassure l'esprit sur ses propres moyens et l'empêche de les dépasser.

Son utilité dans l'éducation est bien manifeste. Ceux qui ont traité de ce sujet, ne Tout envisagé que sous des rapports particuliers; ils ne sont pas remontés jusqu'au principe qui tient à la cpnnaissance exacte des facultés diverses de la nature humaine, h Tart de les mener de front, d'établir et de maintenir entre elles un juste équilibre.

Le bonheur, dit très bien M. D. Stewart, en tant qu'il dépend de l'âme, est toujours pronortionné au degré de perfection de ses facultés ; mais le genre de culture qui a pour but cette perfection doit être dirigé de manière à conserver entre ces facultés l'équilibre, ou l'état de force relative que la nature même a établi. La culture exclusive d'une seule faculté, ou de l'un desp?nncipes d'action qui sont en nous, peut avoir pour effet de diminuer nos plaisirs ou d'accroître nos peines, mais cet effet n'appartient qu'à un vice d'éducation. Les classes inférieures, qui n'ont aucune faculté développée, jouissent du moins de l'avantage attaché à cet état d'équilibre, si favorable à la tranquillité de l'àme. Chez les hommes dont l'éducation a été soignée et dont le moral est développé, c'est tantôt l'imagination, tantôt la raison et la réflexion qui dominent : presque toujours les facultés organiques sont affaiblies, de là la discordance et le malheur. Il faut donc avoir acquis une connaissance exacte de toutes les facultés et apprécier la part contributive de chacune dans le perfectionnement ou le bonheur de l'individu, pour diriger avec succès l'éducation de l'homme.

Il arrive le plus souvent que nos opinions spéculatives n'ont aucun rapport avec nos principes d'action ou leur sont opposées ; de là vient l'incohérence qui règne entre le caractère et la conduite d'un homme et les lumières de son esprit. Que chacun étudie ses principes d'action et s'attache à bien les distinguer pour s'en méfier.

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