MADRID, C. BAILLV-BAILLIÈRE, PLAZA DEL PRINCIPE ALFONSO
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NTRODUGÏION
Le travail que je soumets en ce moment aux zoologistes n'est qu'un abrégé d'un autre, auquel je me livre depuis deux ans, sur les poissons du Cap de Bonne-Espérance, et qui comprend les figures coloriées, d'après le vivant, de toutes les espèces que j'ai pu observer.
La faune zoologique de l'Afrique méridionale est, en général, fort riche, mais les poissons semblent former une exception ; car, malgré des recherches suivies, npn-seuleraent le long des côtes, mais encore sur les rivières de l'intérieur, je n'ai pu réunir que 157 espèces (poissons osseux).
Lorsqu'on arrive au Cap de Bonne-Espérance, on est vivement frappé de la grande quantité de poisson que l'on voit sur le marché; mais si les individus sont nombreux, il n'en est pas ainsi des espèces, dont souvent une seule fait les frais de la nourriture des habitants du Cap pendant des semaines de suite.
Il est aisé de se figurer la consternation qui se répand dans le pays, lorsque le poisson cesse tout à coup de fréquenter la Baie de la Ta ble. Ce fait se présenta pendant mon séjour au Cap. Vers le mois de décembre 1856, le poisson disparut tout à coup, et les canots des pêcheurs revenant absolument à vide, il leur fallut abandonner l'industrie qui faisait vivre leurs familles, ou aller vers d'autres points de la côte plus fortunés sous ce rapport. En effet, l'on découvrit bientôt que le poisson s'était porté du côté de Kalk-bay (dans Simon's-bay), qui, auparavant, en était entièrement dépourvu.
Le 26 janvier 1857, j'allai à Kalk-bay, pour y voir pêcher. Ce point est à environ six lieues du Cap; j'y vis une grande quantité de Malais, marchands de poisson, étendus sur la plage, et cherchant à s'abriter des rayons brûlants du soleil sous le rare ombrage que leur offraient quelques arbrisseaux desséchés. Us attendaient le retour des canots de pêche. Je^ cherchai au milieu des roches, et je trouvai des Ckiton c/igas, quelques zoophytes flottants, et beaucoup d'algues toutes différentes de celles de la Baie de la Table. Les Lepas et les petites espèces d'Oscabrions abondaient.
Vers onze heures, les canots de pêche commencèrent à se présenter. C'étaient de grandes et solides embarcations, montées chacime par huit ou dix nègres ou Malais. Ces canots ne s'étant pas beaucoup éloignés du rivage, n'apportaient guère que des Scomber grex, dont la chair est fort peu estimée, et s'emploie presque uniquement comme appât. D'autres canots ne tardèrent pas à se diriger vers la plage. Us étaient remplis à couler de Silver-fish {Dentex argyrozova), de Kabeljauw [Sciœna hololepidota), de Geelbcck {OloUtlms œquidnis), et
avaient quelques individus du gigantesque Steenbrasen {Pagellus Lithognathus), et du Dentex rupestris.
Rien ne peut donner une idée de l'extrême intensité des reflets que jetaient aux rayons d'un soleil brûlant ces derniers poissons, étendus par milliers sur la plage ; c'est alors que je compris le nom de Silverfisfi (poisson d'argent), donné au Dentex, que je n'avais encore vu que décoloré au marché, mais qui, à ce moment, étincelait d'or et d'argent. Quelques individus, épars de cette espèce parvenaient à faire remarquer, au milieu de cet éclat éblouissant, les belles bandes bleues liserées de lilas qui se détachent sur un fond vert et rose. H faut cependant dire qu'en général, la plupart des poissons vivants n'offrent que de faibles indices des bandes et des taches qui apparaissent quelques heures après qu'ils ont été tirés de la mer; l'éclat métallique semble les avoir absorbées.
Les derniers canots ne parurent que vers deux heures de l'aprèsmidi; ils contenaient des espèces plus.brillantes encore que les premières, et surtout des Chrysophrys, tels que le beau Roman-fish {Chrys. cristiceps), et le Rhodestump nose {Clirys. gibbicepi) : l'une aux magnifiques nuances d'un rouge orangé, l'autre écarlate, et plus remarquable encore par l'étrange gibbosité qui surmonte la partie antérieure du corps de l'un des sexes.
Les marchands de poisson enlevaient aussitôt to.ut ce qui paraissait, et partirent pour le Cap, dans leurs petites carrioles traînées par un cheval.
Cette pêche se renouvelait tous les jours, du moins lorsque l'état delà mer le permettait, et chaque pêche pouvait produire de cinq à six mille poissons d'assez grande taille, puisqu'on ne pêche qu'à la ligne, et, parmi eux, il s'en trouvait beaucoup du poids de huit à dix kilogrammes, et quelques-uns de trente à cinquante. L'on peut estimer que le poids moyen du poisson pris tous les jours dans la seule petite Baie de Kalk s'élevait à dix mille kilogrammes.
Ainsi que je l'ai déjà dit, les poissons avaient abandonné la Baie de la Table depuis le commencement des chaleurs, époque où les vents virent au Sud-Est. Pendant tout l'été, l'on ne prit que quelques Silver-fisch {Dentex), et quelques IlOttentot-fisch {Sargus Carpensis), et deux ou trois fois, on vit sur le marché, devenu désert, quelques individus de la jolie Clupea occUata. Le grand crustacé Palinurus Lalanclii, ordinairement si abondant, avait aussi disparu du marché.
Enfin, le 18 juin, le rivage prit tout à coup une animation extraordinaire. Depuis le 6 du mois jusqu'au IG, il avait régné des ouragans successifs du Sud-Ouest, qui avaient produit de terribles ravages dans la Baie de la Table. Onze grands navires et plus de vingt petits furent jetés à la côte. Le 17, la mer était encore trop agitée pour que deux ou trois embarcations qui continuaient à fréquenter la Baie pussent sortir; mais le 18, elles revinrent chargées à couler, tant la pêche avait été abondante, et la joie la plus vive vint remplacer la consternation des pêcheurs. Comme toujours au Cap, parmi le nombre prodigieux des individus, il se trouvait très-peu d'espèces, et le Snock {Thyrsitfs atvn^ s'y faisait pi-csque exclusivement remarquer.
Les albatros commencèrent, à la même époque, à reparaître sur la Baie.
Ces grandes émigrations de poissons sont assez communes dans ces parages. On a aussi observé que des espèces nouvelles pour ces mers se montrent après les tremblements de terre, du reste assez rares au Cap; ainsi, le Gadus, connu sous le nom de Morue du Cap, n'y a paru qu'après le tremblement de terre du k décembre 1809 : trèsrare d'abord, il devint, en peu de temps. Tune des espèces les plus abondantes du marché.
Les pêcheries du Cap emploient environ six cents personnes. Une grande partie du poisson estséchée et emportée pour l'île Maurice.
Sous le rapport géographique, l'rchthyologie du Cap présente quelques faits assez curieux. iNon-seulement sa faune est presque entièrement propre à sa région, mais encore elle se divise nettement entre la région qui s'étend à l'Est du promontoire appelé proprement Cap de Bonne-Espérance, et celle qui s'étend à l'Ouest. La première renferme la Baie de Simon, et la seconde celle de la Table. Bien que séparés seulement par une distance de sept lieues, ces deux bassins ont des produits en grande partie différents; ainsi, les poissons, les crustacés et les algues appartiennent presque tous à des espèces particulières.
Les poissons du Cap sont généralement degrande taille et de coule'jr sombre ; les espèces délicates et ornées de belles couleurs fuient sans doute des flots sans cesse agités par les tempêtes. Il faut de puissantes nageoires et une force considérable pour pouvoir lutter contre la furie des vagues, et la surface étant continuellement agitée, c'est à de très-grandes profondeurs que se réfugient les habitants de la mer.
Nous avons déjà dit que le nombre de poissons osseux que nous avons pu réunir s'élève à cent cinquante-sept, dont trente-huit d'eau douce. Ces derniers sont très-difficiles à obtenir ; la plupart de petite taille, ne sont pas, en général, recherchés pour la nourriture; d'ailleurs, presque tous les cours d'eau de l'Afrique australe se dessèchent pendant une partie considérable de l'année, et le peu de poissons qui les habitent se tiennent enterrés dans la vase pendant la saison des chaleurs. C'est seulement dans la rivière d'Orange, dont le cours ne s'arrête jamais, que l'on a observé des espèces d'assez forte taille.
11 était d'un grand intérêt de connaître la faune du grand lac de N'gami, découvert, il y a peu d'années, par M\l. Livingstoneet Oswell, et qui constitue la seule nappe d'eau considérable dont l'existence soit jusqu'à ce jour bien avérée dans l'Afrique Australe. J'envoyai sur les lieux un de mes préparateurs, Frédéric Daviaud, qui me rapporta, de ces parties inexplorées, des collections zoologiques considérables, que j'espère pouvoir faire connaître un jour aux naturalistes.
La collection de poissons du grand lac se composait de treize espèces, dont neuf sont des Ckromys, et appartiennent aux Sciœnuïdes,
une aux Siliiroïdes, une aux Cyprimïdes (Mormyres), et deux aux iyaimonoïdes.
On voit combien cet ensemble se rapproche de la faune du Nil, et un peu aussi de celle des grands fleuves de l'Amérique du Sud.
Sous le rapport de la classification, nous dirons que la famille des Percoïdes manque presque au Cap, car elle n'offre que trois ou quatre représentants, qui ne s'étendent pas à l'ouest de la Baie d'Algoa.
Les Joues cuirassées, les Sciœnoïdes et les Spanïdes sont assez nombreux : les premiers offrant huit espèces, les seconds quinze, et les troisièmes vingt-sept.
Les Mcnides qui doivent, dans une méthode naturelle, rentrer dans les Spanïies, sont représentés par le Gerres vxjena de la Mer Rouge, qui suit la côte ju>qu'à Natal.
Les Squammipemies ne présentent que quelques espèces sombres et anormales, qui ne rentrent dans ce groupe brillant que par les exigences de la classification.
Les Pharyngiens labyrinihiformes sont au nombre de trois, les Scombéroïdes de douze, les Allurinoïdes de deux, iQsMugiloïdes ^QÏiWii, dont plusieurs d'eau douce; il n'y a qu'un Tœnioïde.
Les Gobioïdes sont nombreux (dix-sept) ; on compte trois espèces de la famille des Pectorales pêdiculêes.
Les Cyprinoïdessont assez abondants (seize) ; il y a quatre Siluroïdes, dont deux marins.
Les Luciùïdes ont trois espèces, les Salmonoîdes deux, les Ciupêoïdes trois de même que les Gadoïdes.
Les Pleuronectes n'ont qu'un représentant, les Discoboles quatre, les Anguilliformes deux, les Lopliobranclies deux et les Gymnodontes huit.
La faune du Cap est tellement éloignée du type tropical, que j'ai été étonné d'y trouver une BalisHde, et deux Ostracionoïdes.
Je ne puis terminer sans reconnaître l'aide que j'ai trouvé dans le petit Synopsis of tlie edible fishcs, publié, en 1853, au Cap, par M. le docteur Pappe.
J'espère, si les circonstances me le permettent, pouvoir publier un jour un travail beaucoup plus complet; mais, au moment de quitter l'Afrique australe, pour me rendre àSiam, j'ai pensé que ce mémoire obtiendrait l'indulgence des zoologistes.
M. A. Duméril, auquel j'adresse cet essai, voudra^ bien, j'en suis convaincu, en surveiller l'impression. C'est en suivant, il y a bien des années, les savantes leçons de son père, que j'ai pris ce goût ardent pour les sciences naturelles, qui ne m'a pas quitté un instant, au milieu des phases si variées de ma carrière, et je conserverai toujours un sentiment profond de reconnaissance pour les trois grands zoologistes qui ont été mes maîtres : Cuvier, Duméril, et Geoffroy Saintâlilaire.
Ville du Cap, ce 15 juin 1858.
F. DE CASTKLNAL".