Mémoires ...! 1644-1669, publ
Quoyque, par ce qui venoit de se faire à Rome et à Paris pour abolir les restes de la doctrine de Jansénius, le party ne parût plus soutenable, accablé qu'il fut de tout le poids de l'autorité du pape et du roy, il ne laissa pas de subsister encore longtemps par l'audace et par la résolution de celuy qui en était devenu chef. Ce fut le docfciur Arnault, dont l'esprit étoit d'un caractère propre à soutenir une affaire aussy abandonnée qu'étoit celle dit; jansénisme, animé qu'il étoit de sa fierté naturelle et de toute la passion dont est capable un chef de party, qui, pour ne rien perdre de l'empire qu'il s'est acquis sur l'esprit de ses sectateurs, cherche à soutenir à quelque prix que ce soit son opinion. Il falloit pour une si grande entreprise toute l'opiniâ' treté d'un savant jaloux de sa gloire, enivré de son mérite, plein de luy-raême, d'une vanité et d'une présomption capables de se déclarer contre toute la puissance, toute l'autôrité, toute la sagesse et toute la science de son siècle'; mais il seroit difficile de bien démêler tout à fait les sentiments d'un esprit si enveloppé et qui n'affectoit rien tant que de le paroltre. C'étoit l'homme, sous l'extérieur le plus petit et le plus commun, le plus extraordinaire qui ait peut-être jamais été, qui cachoit sous des airs d'une simplicité d'enfant tout ce qu'un vieux docteur peut avoir de ruse et de finesse. Mais, pour ne
rien exagérer dans une histoire qui ne mérite de la créance que par sa candeur et par son ingénuité, je laisse dire à ceux qui l'ont mieux connu, et qui se sont mêlés de faire le portrait de son esprit sur de meilleurs mémoires que moy (1), qu'il n'avoit ni honneur ni conscience, qu'il changeoit de sentimens dès qu'il changeoit d'intérêts, d'un procédé faux presque en toutes choses, parlant souvent autrement qu'il ne pensoit, soufflant, comme on dit, le froid et le chaud en matière de religion, selon que cela convenoit à son opinion, protestant en toutes occasions qu'il condamnoit de bonne Coi les cinq propositions dans leur vray sens, les soutenant dans tous les derniers livres qu'il a imprimés , et niant qu'elles fussent dans Jansénius; ne croyant ni l'un ni l'autre, et l'assurant partout, dans des contradictions perpétuelles sur le fait et sur le droit, dont il n'avoit imaginé la distinction que pour en faire un prétexte d'évasion ; résistant à toute l'autorité du Saint-Siège pour se soumettre à celle de Descartes, accordant à l'auteur de la Recherche de la Vérité une approbation qu'il refusoit à la vérité môme en la combattant dans les décisions des papes , ajoutant foi à toutes les impostures et à toutes les calomnies que l'évéque d'Angélopolis apporta de la Chine (2) contre les jésuites et ne convenant de rien de ce qui se fait à Paris et à Rome contre sa doctrine ; n'ayant de l'estime que pour luy, et que du mépris pour tous les autres ; traitant les cardinaux Bellarmin et du Perron d'ignorans, parce qu'ils sont d'un sentiment plus favorable au docteur Mallet (3) qu'à luy; comptant son opinion pour la règle de toutes les autres et ne connoissant point dans les sciences d'autres vérités que celles qu'il a enseignées ; car tout cela s'est dit de luy; mais ménageons-le, et ne luy disons point toutes les cruautés que luy ont dites ses derniers adversaires.
Laissons dire au P. Meynier et au ministre Claude (4) ce qui leur
(1) Dans le premier volomede VMspritdeM. Arnault. R.R. C'est on livre do ministre Jurieu.
(2) Ces! aux fameuses lettres attribuées à Jean de Palafox que le P. Rapin fait allusion, et c'est par distraction qu'il nomme la Cbine an lieu de l'Amérique. Au sujet de la lettre de l'évéque d'Angélopolis on peut consulter l'Histoire de la Cornpagniede Jésus, par M. Crétineau-Joly (3* édit.), IV, 75-80.
(3) Charles Mallet, né à Montdidier en 1608, docteur de la maison et société de Sor bonne en 16 M), nommé chanoine de Rouen le il août 1649, vicaire général et archidiacre du Vexin, normand le 24 mai 1674 , mourut le 20 août 1680. Dans son Traité de la lecture de VÉcriture sainte (Rouen, 1669), il avait attaqué les traductions de la Bible en langue vnlgaire, re qui irrita vivement les auteurs du Nouveau Testament de Mous.
(4) Jean Claude, né en 1619 à la Sauvetat, en Agénois, reçu ministre en 1646, ministre de Chirenton en 1666, marié en 1648 à Elisabeth de Maiecare , fut forcé par
plaira de la pureté de sa créance sur le mystère de l'Eucharistie, qui est ce qu'il y a de plus essentiel en notre religion; qu'ils luy objectent qu'il a des sentiments favorables à Genève et à Charenton, et que ce n'est que par politique qu'il écrit de la transsubstantiation. Laissons ses meilleurs amis luy reprocher la grande démangeaison qu'il avoit d'écrire contre toute la terre, ne connoissant point d'autre gloire que celle de faire de gros livres, copiant pour les grossir des traités tout entiers d'hérétiques sur l'usage de l'Écriture sainte pour en accabler son censeur, fc docteur Mallet ; ne l'inquiétons point sur ses vanités, et de ce qu'il se pique de tout savoir, luy qui ne sait pas vivre, comme la duchesse de Longueville s'en plaignoit, ne pouvant plus souffrir ses privautés. M'examinons point le talent qu'il avoit d'écrire, dont il a fait un usage si équivoque et si différent en bien et en mal. Il étoit orateur, il est vray, mais n'ayant nul goût pour ces bienséance qui font la perfection et l'agrément du discours, écrivant d'un style dur, aigre, injurieux, n'ayant jamais eu affaire à personne sans l'offenser, mettant tout son art dans sa logique, n'étant après tout qu'un bon sophiste et qu'un mauvais dialecticien. Laissons tout ce qui no, regarde point cette histoire, et ne cherchons à le faire connoître que par l'affaire dont il s'agit : en voîcy le véritable fond.
Jansénius, valet d'un vieux docteur de Louvain , engagé par son maître à rétablir la doctrine de Baïus, condamnée par Grégoire XIII et Pie Y, compose un gros livre sur la grâce du Rédempteur, pour l'opposer à celte du Créateur; il tremble en formant une doctrine contraire à celle de l'Église, comme il l'avoue luy-mêmc dans ses lettres à Saint- Cyran, et, saisy qu'il est de frayeur des censures de Rome, il meurt en soumettant son ouvrage à l'Église, persuadé qu'il ne peut avoir cours que par cette soumission. Ses disciples le font imprimer en secret. Rome en est avertie et en défend l'impression. Ils n'ont aucun égard à cette défense; le livre paroît ; tous les gens de bien se récrient contre une doctrine si nouvelle. Urbain VIII condamne ce livre; l'abbé de Saint-Cyran, amy decet évéque, enseigne la même doctrine en France, c'est-à-dire la môme grâce sans liberté, comme il parolt par le procès-verbal que luy fit faire le cardinal de Richelieu. On prêche contre cette doctrine à Notre-Dame de Paris, et on la réfute partout. Arnault, jeune docteur de Sorbonne, compose deux gros volumes d'Apologie pour soutenir cette grâce efficace par elle-même, dont il prouve
la révocation de l'édit de Nantes de quitter la France le 22 octobre 1685, et mourut à la Haye le 12 janvier 1667.
l'efficacité indépendante de la liberté par l'Écriture, par les conciles et par les Pères; il tâche d'établir qu'il n'y a point d'autre grâce que celle-cy, qu'il appelle médicinale; enfin il en fait un système qui fonde par une suite naturelle les cinq propositions : Qu'il n'y a plus de grâce suffisante ; que les commandements sont impossibles ; qu'il n'y a plus de liberté, ou, s'il y en a, qu'elle ne consiste point dans l'indifférence , et que le Sauveur n'est mort que pour les prédestinés. Car c'est là le dessein du livre de Jansénius et sa doctrine toute pure. Cette doctrine fut répandue presque dans tous les ouvrages de Port-Royal qui parurent alors. L'abbé de Bourseys, grand fauteur de ce party, avoue que c'est la doctrine de Jansénius, dans un écrit latin qu'il présenta à la Sorbonne en 1649; il déclara au cardinal Mazarin, l'année du parlement de Pontoise, que les cinq propositions étoient de Jansénius. L'abbé de Lalane en fait le capital de son livre de la Grâce victorieuse par elle-même, qui parut en ce temps- là. La Sorbonne, choquée de cette doctrine, en dresse un extrait; plus de quatre-vingts évêques signent cet extrait, qui fut celui des cinq propositions, pour en avoir le sentiment du Saint-Siège; le Port-Royal envoyé ses députés à Rome pour les défendre; Innocent X les fait examiner dans une congrégation établie pour en faire l'information ; l'ordre fut donné d'en juger au sens de Jansénius et comme extraites de son livre; il ne s'est jamais rien examiné avec plus de soin. Les propositions attaquées et défendues furent condamnées par le pape; cette censure fut reçue par les Églises de toute l'Europe d'un consentement universel.
Cependant les jansénistes proposent de nouveau au pape trois sens de ces propositions, en trois colonnes, pour savoir le sens dans lequel il les a condamnées : il déclare dans une seconde bulle que c'est dans le sens de l'auteur; ils répondent qu'elles ne sont point de Jansénius. Alexandre , successeur d'Innocent, prononce qu'elles y sont; ils disent que c'est un fait qui n'oblige pas* à croire de foy. Le clergé de France, assemblé à Paris en 1654, reçoit cette bulle d'Alexandre, reconnoît que les propositions sont de Jansénius. Le cardinal Mazarin, à la téte de cette assemblée, voyant les évôques disposés à vérifier qu'elles y étoient par une confrontation exacte qui s'en fit, assura qu'on n'avoit jamais douté, ny en France, ny en Flandres, que les propositions fussent de Jansénius, avant leur condamnation. L'assemblée du clergé de l'année 4655 confirma la même chose; on s'y oppose à Port-Royal par un grand nombre d'écrits contre les bulles. Le roy, lassé de ces contradictions, après avoir
assemblé so conseil, porte luy-môme la constitution d'Alexandre au parlement, où la doctrine de l'évêques d'Ypres est reconnue pour hérétique et défendue comme pernicieuse à l'État et à la religion. On reconnoît la même chose en Allemagne, en Espagne, en Pologne et en Flandres; et il se trouve un aventurier assez hardy et assez téméraire pour traiter de chimère et de vision tout ce qui s'est fait par toute l'Europe, l'espace de près de quarante ans, sur cette affaire, qui seul, sans dignité ny sans caractère, s'élève contre tant de raisons, tant de lumières ,tant d'évidences et tant d'autorités. Sur quoy l'on demande de quel génie peut être un particulier qui croit que tout le reste des hommes se trompe ; que trois papes qui ont condamné la doctrine de l'évêque d'Ipres avec le clergé de l'Église de France en trois assemblées consécutives, le roy, son conseil, le Parlement , tout radote, excepté luy ; qu'il est le seul d'un jugement sain et d'un discernement droit sur cette affaire ? A-t-on jamais eu plus de mépris de toute la terre, et s'est-on plus moqué de toute la raison et de toute la conduite des sages de son siècle, que ce docteur?
Le Saint-Siège parle, cette source de lumière d'où se forment les oracles, à qui Dieu a promis cette infaillibilité sur laquelle il a étably son Église ; les canons du Vatican retentissent de tous côtés, les peuples se soumettent avec cet esprit de respect qu'inspire la foy, le ciel et la terre s'expliquent, tout cède à une si grande autorité; un seul homme, qui n'a presque pour tout mérite que bien de la hardiesse et bien de la présomption, se révolte, s'efforçant d'ébranler cette pierre fondamentale du Siège apostolique que Dieu a placée luy-même de sa propre main, laquelle depuis tant de siècles a toujours demeuré inébranlable contre tous les efforts des hommes, qui n'ont jamais pu l'émouvoir ; et ce docteur est assez perdu de conscience pour lever le masque le premier et rendre ridicule tout ce qui s'est fait à Rome contre le livre de son amy l'évêque d'Ipres. Mais, parce qu'on aura de la peine à croire ce que je dis, le détail de sa conduite fera encore mieux connoltre la corruption de son cœur, par l'énormité incroyable de son procédé, dont voicy la suite.
La déclaration du roy contre la nouvelle opinion venoit de donner une nouvelle vigueur à toutes les lois du royaume pour abolir les restes de cette erreur, et il ne restoit plus de ressource à Poi t-Royal pour se garantir contre l'orage qui le menaçoit, lorsque le docteur Arnault, pour parer à ce dernier coup de foudre qui alloit l'envelopper avec tout le party, s'avisa de mettre en œuvre un expédient dont
il a commencé à se servir dans sa seconde lettre à un seigneur de la cour (4), de désavouer son erreur, disant qu'il ne comprenoit pas ce qu'on prétendoit, de condamner une doctrine que personne ne soutenait; que c* étoit s? alarmer contre une chimère^ combattre des fantômes et agir sans savoir ce qvton faisoit. Car ce fut luy qui fut l'auteur de cette effronterie , qui peut-être n'en a jamais eu de pareille ; et il crut que ce n'étoit pas assez de parler de la sorte à Port-Royal pour y soutenir les esprits de la plupart des sectateurs, qui s'ébranloient, (nais qu'il falloit répandre dans tout le royaume l'oppression qu'on faisoit à leur innocence, par des écrits propres à s'attirer la compassion du public, par l'air de persécution qu'on tâchoit à se donner dans le party, qui fait d'ordinaire honneur aux persécutés quand l'oppression qu'on leur fait et leur innocence sont bien justifiées. Mais on eut si peu de soin à Port-Royal à ménager les bienséances qu'on devoit à la dignité des personnes auxquelles on imputoit l'oppression , et il parut un emportement si effroyable dans celuy qui étoit à la tête de la cabale, que jamais peut-être personne n'a traité son siècle avec un plus grand mépris, ny s'est moqué de tout le genre humain avec plus de hauteur.
Il entreprit de persuader à toute la terre que ce qu'on avoit décidé par les dernières constitutions et tout ce qui s'étoit fait à Rome et à Paris contre la doctrine de l'évéques d'Ipres n'étoit qu'une illusion toute pure, que le Saint-Siège et le parlement de Paris s'étoient mépris, et que toutes les procédures faites contre eux depuis tant d'années par toutes les puissances séculières et spirituelles dans toute l'Europe n'étoient qu'une vision. II se servit, dit-on, de la plume de Nicole, son secrétaire, pour publier partout une chose si incroyable. Et ce fut pour une entreprise si hardie qu'on écrivit ces lettres de l'Hérésie imaginaire , qu'on répandit dans Paris les unes après les autres, sur le modèle des Lettres provinciales, dont la première commença à parottre environ ce temps-cy , pour détruire la déclaration du roy en détruisant les constitutions [des papes] et pour arrêter le cours du formulaire en empêchant l'effet qu'on s'en étoit promis : ce qui paroît dans l'abrégé de ces lettres. Yoicy quel en fut l'esprit.
On y faisoit voir qu'on devoit regarder tout ce qui s'étoit fait sur le jansénisme comme une affaire vaine et ridicule dans le fond , et la considérer de sang-froid comme une image de la sottise des hommes ; que cette affaire, toute vaine qu'elle étoit, n'alloit qu'à favo-
(l) Ledncde Luynefi R. R.
riser une infinité de crimes et de désordres et à ruiner la discipline de l'Église; c'est ce qu'on tâche d'inspirer en ces lettres, en insinuant que les ministres de l'Église n'entretiennent le fantôme de cette hérésie que pour avoir un prétexte de persécuter des théologiens trèscatholiques et des monastères très-réglés : et comme ces noms de pape, d'évêques, d'assemblées, auroient pu engager la plupart du monde dans des juge mens criminels contre des innocens opprimés, et que sous prétexte d'honorer la puissance de l'Église on auroit violé la charité, qui est l'amour et le lien de l'Église, il a été nécessaire de désabuser le public et de donner lieu aux personnes équitables de mieux juger de ces troubles en leur faisant comprendre que ceux qui en sont les auteurs, quoiqu'ils soient revêtus de l'autorité de Jésus-Christ , ne sont pas exempts par leur dignité des injustices particulières qu'ils sont capables de commettre. C'est le dessein de ces lettres, expliqué dans les propres termes de celuy qui en est le secrétaire ^ comme il le déclare lui-môme en l'avertissement du recueil qu'on en fit imprimer à Liège, chez Adolphe Beyers, 1667. Admirable précaution, à la vérité, du zèle ardent de ce docteur, qui, crainte que les constitutions des deux papes Innocent et Alexandre ne fissent tort à l'Église, entreprit d'en désabuser le public par ces lettres visionnaires, qu'il eut soin de répandre partout pour faire connoître au public qu'il est presque le seul de ce siècle, avec ses partisans, auxquels il fait part de ses lumières, qui ait été assez éclairé pour ne pas se tromper dans l'affaire de Jansénius, où le Saint-Siège et le clergé de France, avec tout ce qu'il y a de sages dans le royaume, s'est trompé. Il en parle, luy ou son secrétaire, dans la première lettre tic F Hérésie imaginaire, de cette sorte, « Qu'importe, dit-il, que les cinq propositions soient ou ne soient pas dans le livre de Jansénius, qu'on le croye ou qu'on en doute? Cependant toutes les affaires de l'Église se réduisent à cette plaisante question; les évêques qui dominent dans le clergé n'y connoissent pas d'autre désordre digne de leur application ; le Catholicon d'Espagne ne fut jamais employé à tant d'usages que les cinq propositions, et, quoyque les habiles gens traitent tout cela de ridicule avec raison, d'autres en font une grande affaire pour paroître politiques. Il semble, à les entendre parler, qu'il s'agisse de tout l'État et de toute la religion, et il n'y a point de grands mots d'orage, de tempête, de peste, de poison, qu'on n'employé à cette niaiserie. Quand on voit les troubles et les agitations que les moindres bagatelles causent quelquefois parmy les hommes, rien ne fait mieux connoître la bassesse et la vanité de leur esprit. Et Dieu
permet que dans l'Église et dans les États temporels il s'élève quelquefois de grands troubles pour des choses de néant. Mais ce qui paroît important en un temps parott ridicule en un autre, et l'on s'étonne qu'il y ait eu des gens assez simples pour s'en amuser. » Sur quoy il rapporte combien le capuchon des cordeliers excita de troubles dans Tordre, pour rendre encore cette affaire plus méprisable: concluant que Ton doit se moquer de tous ceux qui y ont eu part, c'est-à-dire du pape, du roy, du clergé, du parlement; que la malice du diable y parott évidemment, lequel se sert de cette chimère pour troubler l'Église; que c'est une punition de Dieu, qui permet que tant de funestes suites naissent d'une cause si frivole; qu'on ne peut plus faire aucun bien qu'on ne soit troublé par l'occasion de cette hérésie imaginaire, et qu'il paroît de la part de Dieu un jugement bien terrible de sa justice, et qu'il exerce sur l'Église par cette impertinente dispute le plus rigoureux de ses châtiments. C'étoit là comme on traitoit à Port-Royal l'affaire la plus importante qu'ait eue en ce siècle la religion et comment on y parloit de la condamnation des cinq propositions par les deux papes Innocent et Alexandre ; et voilà à quel comble d'égarement étoit parvenu l'orgueil d'Arnault, qui tâ choit à faire passer pour une bagatelle, pour une niaiserie et pour une impertinence l'oracle le plus solennel qui soit sorty du Saint-Siège dans ces derniers temps. Car tout ce discours n'est qu'un tissu des injures, des outrages et du mépris qu'il faisoit des constitutions de ces deux papes : ce sont ses propres termes, pris de cette première lettre, que j'ay arrangés. C'est ainsy qu'il parloit.
Je ne m'amuseray point à faire le détail des autres lettres, qui furent données au public les années suivantes, les unes après les autres, comme les Lettres provinciales , mais qui n'eurent pas le même succès. Car, comme elles buttoient toutes à faire un objet de mépris et un sujet de risée de ce que le pape et le roy venoient de faire sur le jansénisme , les honnêtes gens s'en scandalisèrent et n'y eurent point d'autre égard que pour condamner un procédé aussy scandaleux et aussy téméraire qu'étoit celuy du docteur Arnault, qui entreprenoit de fouler aux pieds toute sorte d'autorité contraire à ses sentimens, en traitant de fable et de vision ce qui s'est fait de plus solide et de plus étably en ce siècle par le Saint-Siège; et, renonçant à toutes les considérations de probité et de pudeur même pour autoriser sa désobéissance et pour s'endurcir dans son opiniâtreté, il déclare hautement que toute la question dont il s'agit n'est qu'une question de grammaire en la si-
gniRcation d'un mot, et d'un mot qu'on ne veut pas expliquer, a C'est, dit-il, où en est réduite cette nouvelle hérésie qui menaçoit l'Église et l'État (4). d Et, après avoir conclu qu'on commence à voir clairement qu'on a excité tout ce grand bruit sans sujet, « on doit espérer, dit-il, que l'archevêque ne voudra pas s'engager plus avant dans un procédé si insoutenable. » Ce docteur se moquoit ainsy également des arrêts du roy et des censures du Saint-Siège par le misérable intérêt d'une opinion mal entendue , plus mal entreprise et encore plus mal défendue. Car de dire si hautement que tout ce qu'il y a de raison sur la terre s'est obscurcy , excepté sa raison , qu'il n'y a que luy d'éclairé dans le monde, que toute la lumière de l'Église s'est retirée à Port- Royal, c'est ce qu'on aura de la peine à croire : et rien ne marque tant l'égarement d'esprit de ce docteur s'il le croit, ny rien ne fait mieux voir la corruption de son cœur, s'il ne le croit pas , comme il y a plus d'apparence et comme on luy a déjà tant de fois reproché. Mais son malheur, venoit plutôt d'orgueil que d'ignorance ; il trouva les premières places prises dans le bon party : il ne pouvoit pas se contenter des dernières, tant il étoit vain.
Ce sont là les sentimens où l'on vivoit alors dans le Port-Royal et le langage qu'on y tenoit : qu'on n'avoit point entendu le sens de la doctrine de Jansénius , que le Saint-Siège s'étoit trompé , que le pape n'est point infaillible dans les faits comme celuy qu'il venoit de décider; sur quoy on citoit l'affaire d'Honorius contre les monothélites , dont tout le party retentissoit, que les dames redisoient sans cesse dans les ruelles , dont tout ce qu'il y avoit de beaux esprits dans la cabale faisoient trophée, ce fait enfin que Calvin et tous les hérétiques, ses prédécesseurs, alléguoient avec tant d'ostentation pour décréditer les résolutions du Saint-Siège et ce que les papes avoient décidé contre eux, comme si c'étoit une vérité bien constante que les actes du sixième concile sur l'affaire des monothélites n'avoient point été altérés, ou que ce pape ait cru qu'il n'y avoit qu'une volonté dans Jésus-Christ, ou qu'il ait autorisé cette doctrine dans toutes les circonstances qui sont requises pour attirer ce secours du Ciel qui fait l'infaillibilité des décisions de l'Église : car c'est un fait dont tous les docteurs catholiques ne conviennent point de la manière dont il se débite par les hérétiques et comme on le débitoit alors à Port-Royal (2).
(t) Lettre VI de V Hérésie imaginaire, page 209 de rimpr.de Lttge.
(?) Sor le pape Honorius et les monothélites oo doit consulter, outre Y Histoire de V Eglise de Rorubacher, le livre de M. l'abbé Constant, V Histoire de V Infaillibilité des papes, tome I.
Ce mépris qu'on y fit des ordres du roy , dont on se moqua, étoit trop déclaré pour ne pas attirer sur cette maison tout le poids de la colère de ce prince, qui prit peu de temps après la résolution de la ruiner pour achever de détruire le jansénisme , en détruisant le lieu où il avoit commencé à s'établir et où ilcontinuoit à régner. Cette résolution, qui fut prise sur les difficultés qu'on eut dans le party de signer le formulaire , ne commença à s'exécuter que Tannée suivante par les mesures qu'on crut devoir prendre pour le faire dans les règles et à propos. La chose avoit ses difficultés pour l'exécution, qui se pouvoit faire ou par une visite des grands vicaires du cardinal de Retz, à qui on avoit de la peine à se fier, ou par uq bref du pape , ou par autorité de la cour, laquelle ne doit point souffrir de rebelles, surtout en matière de religion , par maxime d'État et pour la sûreté publique. Sur ce projet de la dissipation de Port-Royal, quand elle fut résolue , on délibéra : 1° s'il seroit mieux de commencer par l'éloignement des séculiers et des ecclésiastiques qui logeoient dans le dehors des deux couvens, et qui ne contribuoient pas peu à y fomenter la révolte; 2° ce qu'il falloit faire du séminaire du Chesnet, proche Villepreux, où s'assembloient assez souvent les chefs du party, et où l'on faisoit élever les enfans dans les principes de la nouvelle opinion ; 3* ce qu'il falloit faire du séminaire de Sens, dont le P. d'Arsy (i), de l'Oratoire, et l'abbé Quéras, grand vicaire de l'archevêque, avoient soin avec un plein pouvoir de tout faire; celui-cy exerçoit de grandes violences afin d'établir la nouvelle doctrine dans tout le diocèse , au grand mépris des bulles du pape et des déclarations du roy. C'étoit un Gascon que ce Quéras, comme son prélat, aussy chaud par le caractère de son pays que par celuy de son intérêt ; car jamais homme n'a été plus intéressé ny plus dévoué à son maître, dont il fut toujours moins l'officier que le valet, ayant pour luy des complaisances jusques à la prostitution. Ce fut aussy par le ministère d'un homme fait de la sorte qu'il porta les intérêts de la nouvelle opinion plus loin que tous les autres, par une guerre déclarée contre les jésuites qu'il mortifioit partout , et par l'empire qu'il prit sur les consciences avec la violence qui peut s'exercer dans une véritable tyrannie. On ajoutoit même que,
(1) Jacques GuilUrt d'Arcy, fils unique de Philippe, marquis d'Arc y, et de Louise de AUilty, fut reçu à l'Oratoire en 163) par le P. de Condren, et mourut dans le cours d'une mission à Itonancourl, près de Dreux, le H novembre I6S9. Le P. Quesnel fit imprimer en 160$ et 1679, avec des additions de sa façon, un livre que le P. d'Arcy avait êomposé sous ce titre : Règles de la Discipline ecclésiastique, etc., un vol. in- 12. Moréri rappelle Charles ; mais, dans on acte où il signe comme parrain , il prend le nom de Jacques.
par un mépris formel des résolutions de Rome, il avoit ordonné qu'on n'y eût aucun égard dans tout son diocèse. Tout cela entroit dans les délibérations qui se firent alors pour l'extirpation du jansénisme.
A quoy on pensa plus sérieusement que jamais sur les avis réitérés, qu'on recevoit à la cour, des assemblées pins fréquentes qui se teooient à Port-Royal depuis la déclaration du roy au parlement, et qu'on avoit commencé à remarquer par le nombre des carrosses qu'on voyoit filer tous les jours dans le faubourg Saint-Jacques avec un fracas où il paroissoit de l'affectation; on y crut mal à propos qu'il falloit faire du bruit pour cacher mieux la consternation où l'on étoit de ce que la cour venoit de faire. On sut que le duc de Luynes, Bemières, maître des requêtes, Tannier, docteur de Sorbonne, y étoient des plus assidus et des plus ardens aux assemblées; que la marquise de Sablé, obsédée par la marquise d'Aumont, qui lacajoloit sans cesse, étant alors tout à fait embarquée dans le party , tenoit chez elle des assemblées fréquentes ; qu'elle y donnoit à manger d'une manière toujours exquise , sa table étant une des plus polies et des plus propres de Paris; et cette dépense la ruinoit, n'étant pas bien en ses affaires, mais sa vanité la menoit toujours plus loin en ces occasions que son zèle. Après tout , cela ne servit qu'à décrier encore davantage ce party et à laisser entrevoir qu'on n'y cherchoit qu'à brouiller ; et ce qui détermina la cour à la dernière résolution qu'on prit de dissiper le Port- Royal fut un Mémoire présenté par le Plessis-Montbar (1) aux puissances, qui leur fit connoltre qu'on s'y moquoit delà déclaration, dont on fut choqué au dernier point.
Cétoit un dévot de premier ordre que ce Plessis-Montbar, qui s'étoit érigé par son zèle et par un esprit naturellement agissant en directeur de la plupart des bonnes œuvres qui se faisoient à Paris ou dans les provinces , où il réussissoit beaucoup. Les relations que cette profession luy donnoit jusqu'à la cour, où il étoit assez bien venu auprès de la reine-mère, qui le considérait, luy avoient aussy donné des entrées
(l) ChrMophe Dnplessis, baron de Mootbard , avocat an parlement, avait acheté ea 1638 le fief de Montbard des créanciers de Paul de Termes. Il devint un bienfaiteur insigne de l'hôpital de cette ville, auquel il fit de grandes donations, notamment m 1661. Sa charité se répandait aussi en d'autres endroits, et il était mêlé à toutes k* bonnes oeuvres de son temps. En 1643 il donna aux Incurables de Paris une •saune de 9203 livres qui lui était due par les d'Urfé pour arrérages de ses salaires d'avocat 11 mourut le 7 mai 1672 au séminaire des Missions étrangères , où il s'était retiré; il fut, en qualité de directeur de l'hôpital général, inhumé dans la chapelle de la Salpétrière. Montbard, qu'il avait légué à son cousin Philippe Aubery, aussi avocat an parlement , Ût retour au domaine en vertu de l'édit de 1667. Le célèbre Butta en était seigneur engagiste au djvbuitième siècle.
partout; il est vray qu'il avoit tellement tourné son esprit du côté de la dévotion qu'il s'en étoitfait une espèce d'occupation, et, comme il étoit naturellement fertile en expédiens pour les bonnes œuvres , on le consultoit dans toutes les entreprises qui regardoient l'intérêt de Dieu et de la religion, sur quoy on le trouvoit toujours disposé à bien faire. Ce fut aussy ce qui engagea quelques personnes zélées de jeter les yeux sur luy pour informer la cour de ce qui se passoit à Port* Royal et de l'importance qu'il y avoit, pour finir cette affaire, qu'on ne s'en tint pas à ce que le roy venoit de faire. Le Plessis-Montbar, qui avoit luy-même tout le zèle qu'un homme de bien peut avoir pour la religion, ayant appris qu'on s'intriguoit à Port-Royal pour faire différer l'enregistrement de la déclaration du roy et pour faire imprimer le plaidoyer de l'avocat général Talon comme il l'avoit prononcé, l'un et l'autre étant également préjudiciables au dessein qu'on avoit h la cour de terminer cette affaire, il en avertit l'archevêque de Toulouse, qui paroissoit à' la tête dos gens bien intentionnés pour la religion , et dressa un Mémoire pour luy proposer ce qu'il y avoit à faire dans la concurrence présente , pour profiter des bonnes intentions de la cour et pour faire goûter au ministre les expédiens qu'on y proposoit. Ce Mémoire fut conçu en ces termes :
« Qu'après l'enregistrement de la déclaration on devoit travailler incessamment à la dissipation de Port-Royal, étant le centre et le rendez-vous ordinaire de la cabale , laquelle subsistera toujours pendant que subsistera le Port-Royal ; que la sûreté publique demandoit cela pour le bien de l'État, la religion le vouloit , le pape le désiroit ; le roy le devoit comme l'exécuteur né des bulles du Saint-Siège ; le dernier bref d'Alexandre luy en donnoit le pouvoir. La déclaration seroit sans effet si cela ne se faisoit , et rien n'étoit plus important pour les suites. Les voyes de le faire efficacement étoient :
4° De commencer à écarter de Port-Royal les dames les plus considérables, qui y sont établies de longue main, comme la princesse de Guemené, la marquise de Sablé, la marquise d'Aumont, de Crèvecœur (4), la demoiselle d'Atrie, et les autres qui ne résisteront pas à un ordre du roy, quand l'ordre ne portera point d'autre éloignement Paris, où elles se retireront,
(I) Anne de Bouvray de Saint-Simon, fille d'Isaac et de Marie d'Amer val, mariée an mois de juillet 1643 à Charles-François Gouffrier, marquis de Crèvecœur, mourut veuve le 11 septembre 1671. Sa sœur, religieuse à Port-Royal sous le nom de Charlotte de Saint Bernard, mourut quelque temps après Elle avait d'abord vécu quelques années retirée à Port-Royal et y avait pris l'habit durant une maladie.
2° Intéresser les parents qui ont des filles en ce couvent à se plaindre et à faire du bruit de ce qu'on les trompe par des nouveautés qu'on veut soutenir, quoyque déjà tant de fois condamnées ;
3° Que les chefs tant laïques qu'ecclésiastiques qui seraient les plus difficiles à chasser soient bannis par des lettres de cachet en des diocèses dont on ait soin de s'assurer des évéques et d'observateurs bien intentionnés, qui les veillent de près, et qu'on ne leur y permette aucune fonction, surtout de prêcher et de confesser;
4° Qu'il faut défendre à Port- Royal des Champs et à celuy de la ville de tenir davantage des pensionnaires, et qu'il faut absolument qu'ils les congédient sans exception aucune;
5° Qu'on doit penser à supprimer tous les séminaires proches ou éloignés de Paris, comme Saint-Jean des Trous, le Ghesnet, le Port- Royal des Champs, et ceux qui sont dans le faubourg Saint- Jacques; empêcher qu'on n'en établisse ailleurs, et surtout bien faire examiner l'assemblage de laïques et de religieux qu'il y a à Saint-Cyran, ou plutôt renvoyer de cette abbaye les séculiers qui, sous prétexte de faire pénitence, tiennent la place des religieux ; car cet abbé disposoit de ces places, comme feroit un capitaine d'infanterie de celles de sa compagnie , sans préparation aucune par les degrés d'un noviciat.
6° Renvoyer toutes les tourières des deux couvens avec les personnes attachées au service du dehors , et tous ceux qui servent le monastère par quelque sorte de dévouement.
7° Faire une liste exacte de tous les laïques et les ecclésiastiques attachés au party, qui font leur demeure dans les deux monastères et qui ont quelque liaison au dedans et au dehors , les écarter tous pour mettre en leurs places d'autres personnes dont on puisse être assuré, afin d'y confesser, d'y prêcher et d'y faire des conférences.
8° Bien reconnoître les religieuses les plus entêtées de la nouvelle opinion et les plus attachées au party , et les reléguer à Port-Royal des Champs , ou les disperser en d'autres couvens , en les faisant bien observer.
9° S'informer des noms des docteurs, prédicateurs, écrivains attachés au service, avec tous les fauteurs, les partisans, et tous les gens suspects qui se cachent à Paris pour y servir la cabale de quelque manière que ce soit.
10° Voir comment et par qui on peut insinuer à la cour ces moyens, et si le nonce et l'archevêque de Toulouse voudraient se charger d'en presser l'exécution , et savoir si les évéques bien intentionnés pourroient s'assembler chez l'archevêque de Toulouse pour délibérer
de temps en temps ce qu'il y auroit à faire, dans la présente conjoncture , pour s'opposer au progrès de la nouvelle opinion.
Ce Mémoire, qui devoit être secret par la qualité de l'affaire qu'on y tr ai toit, ne put pas l'être à l'égard du nonce, qui le sut par l'archevêque de Toulouse et qui en demanda une copie pour l'envoyer à Rome , et il s'en servit auprès du ministre pour faire instance auprès de luy. selon les ouvertures qu'il luy en donnoit, et pour solliciter la dissipation des deux couvens de Port-Royal, à quoy on étoit déjà disposé du côté de la cour, la reine-mère ne laissant point le cardinal en repos sur cette affaire qu'elle vouloit qu'on terminât parce qu'elle avoit de la religion. Et le cardinal avoit coutume de dire qu'elle étoit tellement déclarée contre ce party qu'il ne falloit pas prétendre de la contrarier sur cela , sur quoy elle étoit insurmontable. Après tout, partie par les contestations qui se formèrent en divers lieux sur le formulaire dont on ne convenoit point (chaque évêque voulant faire un mandement à sa fantaisie), partie par d'autres intrigues que les jansénistes firent jouer pour n'être pas poussés à bout, il ne se fit presque rien contre eux qui fût considérable cette année et la suivante, par une espèce de révolution dont les jésuites furent la principale cause, Dieu prenant plaisir de les humilier dans une affaire où il s'agissoit même de sa gloire; en quoy ils n'avoient rien à se reprocher pour la fidélité ny pour la diligence qu'ils y apportèrent : la chose se passa ainsy par un contre temps qui gâta tout.
Le père Georges Pirot (1), casuiste de la maison professe de Paris, homme peut-être le plus savant du royaume dans le droit canon, qu'il avoit étudié à fond depuis longtemps , indigné de la manière dont Pascal, qu'il regardoit comme un ignorant , avoit traité les casuistes dans ses Lettres au provincial, et ne souffrant qu'impatiemment les impressions qu'il en avoit laissées dans le public le plus injustement du monde,.s'avisa,sur lafindel'étédel'annéeprécédente,dele réfuterpar une apologie des casuistes (2) en général, sans parottre trop s'intéresser pour ceux de sa compagnie, prétendant que l'injure que cet écrivain avoit faite à la morale, et à tous ceux qui en avoient écrit, étoit universelle et regardoit généralement tous les casuistes. Ce livre fut imprimé secrètement et sans nom, par un ménagement qui ne servit de rien , parce que, les esprits des supérieurs et des plus considérables de la Société se trouvant partagés pour le rendre public, le secret
(1) Georges Pirot, né au diocèse de Rennes en 1599, entra jeune dans la Compagnie de Jésus , et mourut le 6 octobre 1659.
(2) Apologie des casuites contre les calomnies des jansénistes . 1657.
sur le nom et la qualité de Fauteur ne put pas être gardé, et le père Renault (1), alors provincial, homme sage, bien intentionné, voulant l'arrêter, le P. Pirot écrivit à Rome pour obtenir la permission du général et pour le faire débiter. L'assistant de France, Breton comme luy et son amy, nommé Le Cazre (2), luy fit avoir cette permission. Le provincial, qui avoit tout le discernement nécessaire pour prévoir le fracas que ce livre alloit faire , mit l'affaire en délibération pour en surseoir la publication; les sentimens furent différens, et l'ordre du général l'emporta. Le livre parut» contre l'avis des plus sages de la maison professe, du collège et des meilleurs amis de la Société; il retouchoit la plupart de ces matières que Pascal avoit rendues odieuses par ses Lettres au provincial, et il tâchoit de les justifier contre le torrent du sentiment commun; car la plupart des honnêtes gens de Paris , même les plus indifférens sur le jansénisme , s'étoient laissé prévenir contre la morale de la Société, qu'ils croyoient, peutêtre sans assez de fondement , trop molle et trop relâchée ; je m'en rapporte à ceux qui en savent le fond et qui connoîssent ce que c'est que de décider en matière de damnation éternelle en un sujet aussy fragile que l'homme : car c'est à quoy les casuistes de la morale réformée n'eurent aucune attention.
Quoy qu'il en soit, jamais livre ne parut plus à contre-temps : on le prit pour un aveu dans le monde de tout ce qui avoit été objecté aux jésuites de leur morale si décriée par Pascal, et pour une déclaration en forme des sentimens de leur compagnie, quoyque ce livre ne parût point du consentement universel des chefs, qui s'y étoient opposés, mais qui n'eurent pas le crédit de l'arrêter, parce que l'intrigue de Fauteur, qui étoit amy de l'assistant, l'emporta ; dont après on eut sujet de se repentir ; car le déchaînement du public, prévenu en faveur de la morale étroite, fut si grand contre cette apologie qu'elle fut censurée par la Sorbonne, par l'assemblée des curés de Paris, qui s'étoient érigés depuis quelque temps, contre les règles, en corps pour faire mal à propos les censeurs et les arbitres dans les affaires de religion ; qu'elle fut condamnée par la plupart des évéques et désap-
(1) Jacques Renault , né à Verdun en 1596, admis dans la Compagnie de Jésus en 1614, recteur dn noviciat de Paris pendant dix ans, puis préposé de la maison professe et enfin provincial de France en 1058, mourut au collège de Bourges, le 4 mai 1660, dans l'exercice de sa charge.
(2) Pierre de Cazre, né à Rennes en 1589, admis dans la Compagnie de Jésus en 1646, enseigna les humanités, la philosophie , les mathématiques et la théologie, fut recteur dea collèges de Metz, de Dijon et de Nancy, provincial de Champagne et enfin assistant de la province de France à Rome de 1651 à 1661. 11 mourut à Dijon en 1664.
prouvée par grand nombre des amis de la Société. Mais tout le pends de la persécution contre les jésuites, qu'on faisoit responsables de ce livre , vint principalement des curés de Paris, tous presque favorables aux jansénistes,, car ceux qui ne l'étoient pas s'étoient fait une espèce de zèle sur la hiérarchie , lequel alloit à détruire les ordres religieux pour relever l'éclat des paroisses. Un esprit aussy peu désintéressé qu'étoit celuy-là, qu'on vit alors s'élever dans l'Église, n'avoit rien de cette charité qui fait le principal fondement de la religion. Et comme les jésuites étoient de tous les religieux les plus occupés à la direction , ce fut sur eux que l'orage commença à fondre avec toute la vigueur dont un corps aussy considérable qu'est celuy des curés de Paris, où le peuple est dévot par inclination, étoit capable. On fit des écrits fort outrageux contre eux dans ce corps ; on s'assembla souvent pour chercher le moyen de les perdre ; on commença à les décrier dans le monde comme les séducteurs des consciences par le relâchement de leuv morale. Ce qui se faisoit alors à Paris se fit aussitôt à Rouen et dans les autres villes du royaume les plus célèbres ; le déchaînement contre la compagnie fut universel partout, mais particulièrement à Paris, où Ton laissa respirer les jansénistes, qu'on venoit de pousser à bout, pour faire la guerre aux jésuites sur leur Apologie. Et ce qui contribua le plus à cette persécution, qui dans le fond étoit injuste, fut le mécontentement que reçut d'eux le cardinal Mazarin , qui prit plaisir à les abandonner dans cette conjoncture, et de les donner en proye à leurs ennemis les jansénistes et les hiérarchiques, deux factions qui se formoient depuis quelque temps et qui , dans de différents sentimens peut-être, se trouvèrent dans le même intérêt de perdre les jésuites. Voicy quel fut le sujet du mécontentement du ministre.
Il avoit fait venir de Rome son dernier neveu , sur lequel il comptait plus que sur les autres, par le récit qu'on luy fit de son naturel et de son esprit. Il s'appelloit Alphonse de Mancini; il avoit commencé ses études au Collège romain, où d'abord il donna des présages de son esprit; il avoit douze ans quand il arriva en France, et dès qu'il fut à Paris il le donna aux jésuites pour l'élever en leur collège. Il fit deux classes en un an, contre la coutume des autres écoliers et contre la règle du collège , où l'on ne fait qu'une classe par chaque année : il eut même les deux premiers prix de la fondation du roy à la fin de l'année; il eut un pareil succès dans ses études Tannée suivante, ce qui luy attira tellement l'affection de son oncle, le cardinal ? qu'il commença à jeter les yeux sur luy pour en faire l'héritier
de son nom et de ses biens. Mais ce dessein fut renversé par la triste destinée de ce jeune homme. Sa sœur, la comtesse de Soissons (1) , qui l'aymoit, Tenvoyoit souvent quérir au collège poùr venir la voir, et, comme il étoit d'un naturel vif, ardent, hazardeux, il s'enfcrmoit dans une galerie avec les pages pour se faire berner. Ce jeu-là luy plut tant qu'il en apporta la fantaisie au collège , où il se fit berner par ses compagnons le propre jour de Noël , après s'être défait adroitement de son valet de chambre, de son valet de pied et du jésuite qui avoit soin de luy; mais, la couverture dans laquelle il se mits'étant trouvée trop étroite , il tomba à terre de la moitié du corps et se blessa à la tête. Toute la cour étoit alors au Val-de-Grftce, où la reine s*étoit retirée , selon sa coutume aux bonnes fêtes , pour quelques jours; on y porta la nouvelle qui y fit grand bruit. On assembla les médecins et les chirurgiens les plus habiles pour visiter sa playe. Tous opinèrent à le trépaner; ce qui se fit deux jours après; et, comme il étoit d'un tempérament sec et ardent, la fièvre se mit en son sang par la diète qu'on luy ordonna après l'opération, et il mourut le jour des Rois (£) , moins par la blessure et par le trépan que par le manque de nourriture à quoy il fut condamné par les médecins; ce qui luy fit dire, en mourant, au père qui l'assistoit, qu'il ne seroit pas mort s'il eût été le fils d'un crocheteur.
Le cardinal, qui le destinoit à porter son nom pour le faire revivre et en quelque façon le perpétuer en France, et qui pensoit à le mettre dans les bonnes grâces du roy et à en faire un favory après luy, fut fort touché de cette perte , et il fit ressentir aux jésuites, auxquels il avoit confié son éducation, une partie de sa douleur, en les abandonnant à leurs ennemis, qui surent bien profiter de l'occasion pour les persécuter. Ce fut aussi une des plus rudes épreuves où la Providence ait depuis longtemps mis la patience de ces pères; car ils ne furent pas même plaints de leurs amis, qui ne purent approuver leur Apologie. Us n'avoient qu'à se taire et à se tenir en repos pour achever de perdre les jansénistes, qu'on tenoit perdus après la déclaration du roy. Rien ne pouvoit leur être plus favorable, ny contribuer davantage à l'intérêt qu'ils avoient de se maintenir. Mais le fracas de
(I) Olympe Ifandni, fille de Michel-Laurent et de Marie-Hiéronyme Mazarini, surintendante de la maison de la reine, mariée le 20 février 1657 à Eugène -Maurice de Savoie , comte de Soissons, mourut le 9 octobre 1708.
(?) Le 6 janvier 1658. Dans la chronologie de fantaisie qu'il a trop souvent adoptée pour étayer ses théories fragiles, M. Sainte-Beuve fait mourir ce jeune hcmmie le 15 décembre 1654. Port-Royal, 1. 111, p. 405.
cette persécution, qu'on leur fit sur ce livre, fut si grand qu'on commença d'abord à les moins considérer et les mépriser même , enfin à les confondre un peu avec les jansénistes et à les regarder les uns et les autres comme également dans Terreur, les uns pour leurs sentiments trop durs sur la grâce, les autres pour leur relâchement dans la morale. U est vray que, par le dégoût qu'on eut des jésuites pour ce relâchement que leur imputa le public , la plupart des honnêtes gens de la cour devinrent favorables à la morale étroite, et ce mépris qu'on eut de leur doctrine fut si grand qu'ils perdirent beaucoup de leur crédit parmi leurs meilleurs amis, et qu'on entendit alors dire à Jolly (i), curé de Saint-Nicolas des Champs, qui s'étoit fait une grande réputation par le talent qu'il avoit pour la prédication, et à qui ces pères avoient mis le pain à la main quand il vint de Lorraine, son pays, pour s'établir à Paris, que les jésuites étoient devenus tellement méprisables qu'ils n'étoient plus en état de faire ny bien ny mal.
Ce n'est pas que le cardinal, en les abandonnant et devenant un peu plus favorables aux jansénistes, le fût ouvertement, ayant à se ménager avec la reyne sur cela : sur quoy cette princesse ne luy donnoit point de relâche; mais il luy fut aysé> en suivant le cours des affaires publiques qui l'occupoient alors, de n'être pas aussy ardent contre le Port-Royal que le souhaitoit la reine, sans qu'il y parût, cachant même une partie de son mécontentement contre les jésuites pour sauver uu reste de considération envers le P. Annat, dont il étoit content parce qu'il ne se mêloit de rien. Il est vrai que le bruit qui s'éleva contre le livre de Y Apologie des Casuûtes fut si grand et si universel, tout le reste de l'hyver jusques à Pâques, que les jansénistes, assistés des curés de Paris, n'oublièrent rien pour détourner l'orage qui les menaçoit sur les jésuites, et pour les rendre encore plus odieux par le dessein qu'ils avoient de justifier leur morale. Dès que le mois d'avril eut adoucy la saison on ne pensa plus qu'aux préparatifs de la campagne, qui furent grands par les grandes choses qu'on y entreprit. La cour partit le 25 de ce mois pour la frontière de Picardie. Dunkerque, après un siège pressant et vigougoureux, fut pris par le maréchal de Turenne sur la fin du mois de juin (2). Le roy, qui rcstoit retiré à Calais pendant ce siège et celuy
(1) Ctande Joly, né en 1610 a Buri, diocèse de Verdun, prédicateur renommé, curé de Saint Nicolas des Champs, été* que de Saint- Pol de Léon et ensuite d'Ageo, le 15 mars 166S,mort en 1676, le 21 octobre.
(2) 25 infci 1668.
de Gravelines (1), qu'on commença bientôt après, y tomba malade d'une fièvre continue le 13 de juillet (2). Cette maladie, qui parut dangereuse dès son commencement , donna lieu à bien des intrigues à la cour, qui alarmèrent le ministre, lequel y fut le plus intéressé, sentant bien qu'il seroit perdu si le roy manquoit On prétendoit que, dans le bruit qui vint à Paris de l'état où il étoit, on fit en secret des vœux à Port-Royal pour son frère le duc d'Orléans, qui avoit plus de dispositions à se laisser gouverner par les femmes s'il devenort le maître, les femmes étant puissantes dans la cabale. Le duc d'Orléans fut sage dans cette conjoncture : la tête ne luy tourna point sur les compliments secrets qu'on luy fit sur le danger de la maladie , et il n'y eut rien, en cette occasion, de ce qui se passoit dans les cœurs de la plupart des courtisans , qui éclatât contre les sentimens de respect et même de fidélité qu'on devoit au roy, parce que la présence du cardinal, dont on avoit sujet de craindre la mémoire en cas de convalescence, retenoit les esprits. Et ce fut luy qui eut la gloire, avec la reyne-mère de déterminer, entre les médecins qui étoient partagés, le remède qui guérit le roy, à qui l'on donna l'émétique.
Gravelines, Bergues, Ipres (3) , et d'autres places qui furent prises le reste de cette campagne, arrêtèrent sur la frontière le cardinal, pour donner ordre à ces nouvelles conquêtes, qui ne vint joindre la cour à Fontainebleau, ou elle étoit, que vers la fin de septembre. Le prince de Gonty, qui étoit party au commencement de l'été pour aller prendre possession du gouvernement de Guienne, en la place du prince de Gondé, son frère, alors dans les intérêts d'Espagne, après avoir parcouru le Languedoc, se rendit aussy h Fontainebleau sur la fin de septembre. La nouvelle de la mort du mylord Cromwell, arrivée à Londres dans ce même mois, donna de nouvelles occupations au ministre par les relations que la nécessité des affaires avoit obligé de prendre avec ce prétendu souverain; ce qui l'occupa jusqu'à la fin
(1) ht liège M fat mis devant Gravelines que le 22 juillet et après le rétablissement êm roi ; la place se rendit te 30 août.
(2) Le roi avait ressenti les premiers symptômes de sa maladie avant la prise de DaAkerqoe ; le S Juillet on lu! administra le vin d'émétiqtie et il commença à aller anieai; le 12 fl qaitta Calais, couché dans un lit entre deux draps faits exprès» dans m» carrosse, pour se rendre à Compiègne, où il n'arriva que le 22 juillet. Il y avait émx places auprès de lui dans son carrosse ; elles étaient occupées par le duc de Villerey et le premier gentilhomme de la chambre , le duc de Morfemart.
(3) Bergues fut pris durant la maladie du roi, le l" juillet, et Ipres bien après sa apérfsoo, le 24 septembre.
d'octobre, où l'on commença à penser au fameux voyage de Lyon pour le mariage de la princesse de Savoye avec le roy, qui dura le reste de l'automne et qui fut proprement l'affaire du cardinal, lequel, se sentant mieux que jamais dans l'esprit du roy, à qui il prétendoit avoir sauvé la vie dans sa maladie dernière à Calais, opinant pour l'émétique, le roy même se Tétant persuadé, crut pouvoir prétendre donner une de ses nièces en mariage au duc de Savoye (1), en le faisant beau-frère du roy par le mariage de la princesse Marguerite (2), sa sœur. L'affaire étoit trop délicate pour être traitée autrement que par une entrevue du cardinal avec le duc, qui, par sa fierté naturelle , choqué de la seule proposition que luy fit le cardinal, partit de Lyon dès le lendemain, et la cour de France partit peu de jours après, sans rien conclure sur le sujet qui avoit assemblé ces deux cours. D'autres prétendent que ce mariage avec la princesse de Savoye fut rompu par l'arrivée de Don Antonio Pimantel (3), envoyé d'Espagne pour proposer au roy le mariage de l'infante avec la paix.
Ce furent là les affaires qui occupèrent ce ministre le reste de Tannée et qui luy donnèrent trop de distraction pour luy permettre de penser à Port-Royal et à la nouvelle doctrine, qui devoit être exterminée tout à fait par la disposition où Ton étoit à la cour contre cette nouveauté; si ce n'est que, le roy étant à Fontainebleau vers le commencement d'octobre 4658, il envoya l'archevêque d'Ambrun à Paris, en la maison de l'institution des pères de l'Oratoire, qui est au faubourg Saint-Michel par delà les Chartreux, pour faire signer le formulaire dressé par la dernière assemblée du clergé , à une assemblée générale de ces pères qui s'y tenoit alors, lesquels obéirent au roy sans répliquer et signèrent tous. Comme les difficultés qu'on faisoit partout, et que les jansénistes avoient grand soin de fomenter, semultiplioient, on ne put les terminer par la licence effrénée d'écrire que Ton se donna à Port-Royal pour combattre la question de fait qu'Alexandre Vif avait décidée. Le nombre prodigieux d'écrits qui parut
(1) Charles-Emmanuel , né le 20 juin 1634 , duc de Savoie après son frère François- Hyacinthe, décédé le 4 octobre 1638, marié à Françoise d'Orléans le 4 mars 1663, et le H avril 1665 à Marie-Jeanne-Baptiste de Savoie, mourut le 12 juin 1675.
(2) Marguerite- Yolande de Savoie , lille de Victor- Amédée et de Christine de France, née le 15 mai 1635, mariée le 29 avril 1660 à Banuccio Farnèse, duc de Parme, mourut en 1663.
(3) Don Antonio-Alonzo Pimcntel de Herreray Quinones, comte de Bena vente, marié à Isabella-Francesca de Benavidès, mourut à Bruxelles le 2 mars 1671. 11 arriva à Lyon le jour môme de l'entrée de la cour de Savoie, et la proposition qu'il apportait du mariage d'Espagne fut Tunique cause de la rupture de celui de Savoie.
alors pour décréditer sa bulle jeta une si étrange confusion dans celte question qu'on eut de la peine à prendre une résolution qui pût être également approuvée de tous les partis et devenir utile aux uns et aux autres.
Parmy ces écrits de Port-Royal, qui parurent alors, on débita un grand Discours sur les contestations présentes pour éviter les jugements téméraires et criminels, qu'on prétendoit être tiré de saint Augustin. C'étoit un grand lieu commun sur ce sujet, mal digéré, dont le but étoit d'empêcher qu'on ne jugeât de la conduite qu'on y tenoit et qu'on n'y vouloit pas changer ; mais, quoyque cet écrit ne prouvât rien de solide, parce que le fonds en étoit faux , on ne laissa pas de fourrer ce traité en d'autres ouvrages, mais sans succès. Ce fut aussy en ce temps-là qu'un aventurier du party, nommé Jean Cordier (1), donna un écrit intitulé : la Calomnie confondue par la démonstration de la vérité et de l'innocence opprimées , pour la justification de la doctrine de Vévêque d'Ipres , qui fit compassion à ceux qui le virent et qui fit connoître la foiblesse d'un party qui ne se défendoit plus que par des injures et par des calomnies. On débita aussy un Mémoire touchant les moyens cTapaiser les disputes présentes; ces moyens étoient ou le silence ou l'éclaircissement du sens de Jansénius ; la Lettre d'un théologien à un évéque de rassemblée^ pour montrer les contradictions du formulaire ; un traité latin de la Distinction du droit et du fait, sur le livre de Tévêque d'Ipres; Eclaircissement sur les différends entre Jean d'Antioche et saint Cyrille , comme r explique V auteur qui Va mieux écrit, qui est Libérât (2), archidiacre de l'Église de Carthage, sur l'affaire de Nestorius.
Après tout, comme la plupart de ces écrits ne rouloient que sur la difficulté du fait, sur quoy on prétendoit qu'Alexandre n'avoit pu
(l) C'est le pseudonyme de Coortot. Jean Courtot entra dans l'Oratoire en 1632 et s'y fit bientôt remarquer par son amour des nouveautés. Le P. Bourgoing le relégua d'abord à Joyeuse , puis l'exclut de la congrégation en 1648. Courtot appela de celte sentence, qni Tut révoquée; mais en 1652 de nouvelles imprudences le tirent définitivement chasser. Ce fut alors qu'il publia, sous son vrai nom : Remontrance chrétienne aux PP. de l'Oratoire sur leur prétendue réconciliation avec les jésuites, in -4°. Il mourut en 1666. Sous le nom d'Alétliophilus il a donné un M annale ca-
(Jiohcorum advenus Molinistas, et sous celui de Jean Cordier, Audoniatunoi* :
la Calomnie confondue par la démonstration de la vérité et de V innocence opprimée* par la faction des jésuites, pour servir de justification de la personne et de la doctrine de Jansénius.
(1) Libérât, archidiacre de Carthage an sixième siècle, un des plus zélés défenseur des Trois -Chapitres, fut envoyé à Rome avec deux évéqnes par le concile de Carthage. On a de lui on livre sous le titre de Breviarium de causa Nestorii et Evtychetis.
décider, son infaillibilité, à ce qu'ils prétendoient, ne pouvant s étendre à obliger les fidèles de croire un fait non révélé , et que tout ce qui se dit alors à Port-Royal pour éviter la signature ne se réduisoit qu'à ce point, il est bon, une fois pour toutes, de bien éclaircir cet article par ce qui fut réglé dans l'assemblée du clergé, dont voicy le sentiment, tel qu'il est dans les actes de cette assemblée et tel qu'il fut imprimé alors, et l'a encore été depuis, l'année 1677 (1), dans une seconde édition : « Que, pour ce qui regarde la question de fait, à a quoy seul les sectateurs de Jansénius veulent réduire toute la dis* * pute pour rendre la bulle inutile, sous prétexte que le Pape peut et errer dans le fait, il n'est pas nécessaire d'examiner si chacune « des cinq propositions est couchée dans le livre de Jansénius aux « mêmes termes , mais de voir si ce livre traite ou enseigne quelque a opinion sur la matière exprimée dans les cinq propositions. Or il a est constant qu'il enseigne des dogmes et traite des opinions de c cette nature, et ce sont ces opinions, cette doctrine, ces dogmes c qui sont condamnés dans la constitution, ainsy que le déclare le bref a de Sa Sainteté ; que c'est de cette sorte que les cinq propositions c censurées par cette constitution sont contenues dans le livre de « Jansénius , et que tant s'en faut que ces propositions imposent à la a doctrine de cet auteur, ou qu'elles l'altèrent, qu'au contraire elles « n'expriment pas assez le venin répandu dans tout ce gros volume, c qui ne peut être compris en ce peu de paroles qui signifient néanc moins fort sincèrement la doctrine de Jansénius; que, pour ce qui « est de la maxime avancée touchant l'erreur de fait, il est notoire « qu'on doit l'entendre des causes particulières et spéciales , comme « parle saint Léon, qui sont traitées dans les conciles ou devant les « papes ; mais il faut ajouter que cette maxime n'a pas lieu dans les a questions de fait, qui sont inséparables des matières de foy ou des (t mœurs générales de l'Église, a C'est le clergé de France assemblé qui parle de la sorte. Et à prendre les choses dans leurs principes, jamais les papes et les conciles ont-ils décidé en l'air des controverses en matière de foy? Ne fut-ce pas la doctrine d'Anus qui fut condamnée dans le premier concile œcuménique comme celles de Nestorius et d'Ëutychès dans les suivants? A-t-on jamais jugé d'un procès dans l'ordre des affaires civiles sans y nommer les parties? etseroilce une conduite sage et prudente à l'Église, dirigée, comme elle est,
(t) Relation des délibération* du clergé sur les constitutions, 2* édition, Paris, il 77, chez George Josse, rue Saint-Jacques.
dence destinoit au martyre; on leur disoit que l'Église ne consistait plus que dans le Port-Royal, qu'elles étoient les seules fidèles qui restaient au monde, qu'il n'y avoit de foy sur la terre que dans leur maison , que les restes d'un si sacré dépôt étoient entre leurs mains, que Dieu alîoit les mettre à l'épreuve de la tribulation et des souffrances, pour reconnoître jusqu'où iroit leur fidélité. C'étaient là les discours qu'on leur faisoit pour affermif leurs esprits contre les violences qu'on leur devoit faire, ou plutôt pour commencer à les aguerrir aux peines qu'on leur préparoit. Pendant qu'Arnault, Singlin, Nicole, Tannier et ce qu'il y avoit de plus considérable parîny les chefs de la cabale, abusoient de la foiblesse et de l'ignorance de ces pauvres filles et les exhortaient au martyre , tout leur zèle se réduisoit à faire de méchans raisonnemens sur la question de fait, qui n'étoit qu'une pure chicane qu'ils ne pensoient plus qu'à soutenir par de misérables écrits où il ne paraissoit aucun vestige de raison, ny de probité, et ils étoient assez perdus d'honneur pour se moquer de toute la sagesse et de toute l'autorité qu'il y avoit dans leur siècle, et pour défendre une doctrine déjà condamnée dans les tribunaux où elle avoit paru.
La ferveur ne laissoit pas cependant de subsister à Port-Royal par le soin que prenoient les chefs de flatter la vanité de ces filles, qu'on appeloit le reste des fidèles. Mais il arriva en ce même temps une espèce de disgrâce à cette maison par ta perte qu'on y fit de la marquise d'Aumont et de ce célèbre solitaire de Port-Royal, Antoine Le Maistre, qui s'y étoit retiré il y avoit plus de vingt ans. Ces deux personnes y furent également regrettées. La marquise, qui avoit donné tout ce qu'elle avoit de bien , donnoit encore les revenus ; elle fut une de ces sources qui avoient apporté l'abondance dans ce monastère et qui avoient le plus contribué à le mettre dans l'éclat, dans la prospérité et la dépense qu'on y faisoit. Ce fut une grande perte pour cette maison, où elle donna si libéralement tout ce qu'elle avoit en s'y donnant elle-même. Mais la mort de Le Maistre en fut encore une plus grande ; car rien ne fit tant d'honneur à la nouvelle opinion que la retraite d'un homme aussy célèbre qu'il Tétait, et la vie qu'il mena dans cette solitude, l'amour de la piété, du silence, de l'austérité de vie, de la pauvreté et des autres vertus qu'il y pratiqua, dans la seule vue de faire son salut, sans se mêler de ces intrigues qui occopoient alors la plupart des esprits de ce party, fit encore plus d'honneur à la morale de Port- Royal, qu'on ne pouvoit regarder sans admiration en voyant la conduite d'un homme si détaché de la terre
avec saint Cyrille ; que, s'il y manquoit , on trouvèrent le moyen d'y pourvoir et de le punir selon les canons. Jean obéit, il abjura la doctrine de Nestorius et condamna sa personne. Ce fut | ainsy que la chose se passa, quoyque le Port-Royal en ait dit en plusieurs rencontres où on altère ce fait par des faussetés ordinaires à ce part y. Ce fut là la conduite d'un empereur si chrétien , loué par les Pères, puisque ce fut de leur sentiment. Et il ne se trouva point alors d'évéque d'Aleth qui fit passer le jugement de ces évéques assemblés par hasard , sans concert et comme ils se rencontrèrent à la cour, pour une usurpation, quoyqu'il s'agit de condamner un patriarche, c'est-à-dire d'un ordre supérieur à l'épiscopat, de le menacer des peines portées par les canons et dans une affaire d'un fait tout pur. C'est aussy ce que le roy ordonne quand il veut qu'on traite d'hérétiques ceux qui refusent de signer le formulaire , et que les évéques y soient obligés comme les particuliers.
D'où il parott que ce ne fut que l'animosité toute pure et eet esprit de division , d'où se forment les cabales, qui donna cours à tout ces écrits qu'on répandit alors pour soutenir les restes d'une faction mourante, qui ne subsistait plus que par la passion et par l'entêtement de ceux qui en étaient les chefs. Mais, après tout ce qu'on fit à Port-Royal pour soutenir la nouvelle opinion,9 tout foible que fût le party qu'on prit, par le peu de solidité des écrits qu'on y débitait et par la fausseté de tous ces raisonnemens auxquels on y donnoit cours sur la question de fait, on ne laissoit pas d'amuser les esprits superficiels qui rfavoient pas la force d'approfondir cette question ; et, quoiqu'il n'y eût rien que de frivole dans tout ce qu'on avança pour la défense de la nouvelle opinion , cette année et la suivante , on en profita néanmoins, tant par la prévention des esprits qui y étoient favorables que par le peu de résistance qu'on y fit à la cour, occupée alors d'autres affaires qui parurent plus importantes au ministre. De sorte que ces deux années qui suivirent la déclaration, et qui dévoient achever de perdre cette faction, furent une espèce de calme et de repos à Port-Royal, quoyqu* on y entendit de temps en temps des bruits confus et informes des menaces qu'on faisoit de la dissipation de cette maison , à quoy on pensoit toujours. On ne laissoit pas d'y vivre aussy tranquillement que pouvoit le souffrir l'état des craintes perpétuelles qu'on y donnoit par les fréquentes alarmes des desseins qu'on formoit à la cour, tout indigestes qu'ils étoient , et l'on commençoit à y préparer les esprits des religieuses les plus ferventes pour la nouvelle opinion comme de victimes que la Provi-
dence destinoit au martyre; on leur disoit que l'Église ne consistait plus que dans le Port-Royal, qu'elles étoient les seules fidèles qui restaient au monde, qu'il n'y avoit de foy sur la terre que dans leur maison , que les restes d'un si sacré dépôt étoient entre leurs mains, que Dieu alloit les mettre à l'épreuve de la tribulation et des souffrances, pour reconnoître jusqu'où iroit leur fidélité. C'étoient là les discours qu'on leur faisoit pour affermif leurs esprits contre les violences qu'on leur devoit faire, ou plutôt pour commencer à les aguerrir aux peines qu'on leur préparoit. Pendant qu'Arnault, Singlin, Nicole, Tannier et ce qu'il y avoit de pins considérable parîny les chefs de la cabale, abusoient de la foiblesse et de l'ignorance de ces pauvres filles et les exhortoient au martyre , tout leur zèle se réduisoit à faire de médians raisonnemens sur la question de fait, qui n'étoit qu'une pure chicane qu'ils ne pensoient plus qu'à soutenir par de misérables écrits où il ne paraissoit aucun vestige de raison, ny de probité, et ils étoient assez perdus d'honneur pour se moquer de toute la sagesse et de toute l'autorité qu'il y avoit dans leur siècle, et pour défendre une doctrine déjà condamnée dans les tribunaux où elle avoit paru.
La ferveur ne laissoit pas cependant de subsister à Port-Royal par le soin que prenoient les chefs de flatter la vanité de ces filles, qu'on appeloit le reste des fidèles. Maïs il arriva en ce même temps une espèce de disgrâce à cette maison par fa perte qu'on y fit de la marquise d'Aumont et de ce célèbre solitaire de Port-Royal, Antoine Le Maistre, qui s'y étoit retiré il y avoit plus de vingt ans. Ces deux personnes y furent également regrettées. La marquise, qui avoit donné tout ce qu'elle avoit de bien , donnoit encore les revenus ; elle fut une de ces sources qui a voient apporté l'abondance dans ce monastère et qui avoient le plus contribué à le mettre dans l'éclat, dans la prospérité et la dépense qu'on y faisoit. Ce fut une grande perte pour cette maison, où elle donna si libéralement tout ce qu'elle avoît en s'y donnant elle-même. Mais la mort de Le Maistre en fut encore une plus grande ; car rien ne fit tant d'honneur à la nouvelle opinion que la retraite d'un homme aussy célèbre qu'il rétoit , et la vie qu'il mena dans cette solitude, l'amour de la piété, du silence, de l'austérité de vie, de la pauvreté et des autres vertus qu'il y pratiqua, dans la seule vue de faire son salut, sans se mêler de ces intrigues qui occupoient alors la plupart des esprits de ce party, fit encore plus d'honneur à la morale de Port-Royal, qu'on ne pouvoit regarder sans admiration en voyant la conduite d'un homme si détaché de la terre
et qui ne pensoit plus qu'au ciel. Il mourut vers la fin de cette année 4658, le 4 novembre, âgé seulement de cinquante aas ou environ. On dit qu'il se tua d'étude, de travail et de solitude, car il ne s'occupoit que de cela ; on le trouvoit quelquefois dans le fond de la forêt, au pied d'un arbre , à rêver des jours entiers, sans voir personne ; et son attachement à la méditation et à la solitude étoit si profond qu'il ne prenoit pas même garde à ceux qui passoient et qui le trouvoient en cet état. 11 travailloit, à ce qu'on prétend, à une vie de Saint-Louis, qui ne parut point parce que le chancelier, Pierre Seguier, mécontent qu'il étoit de sa retraite, ne voulut pas luy donner de privilège; on ajoute qu'il faisoit une vie des saints, qui est peutêtre celle que donna depuis son oncle Arnault d'Andilly. Quoy qu'il en soit, c'était un homme d'un rare mérite, et, si tous les ermites de Port- Royal l'eussent été d'aussy bonne foy que luy, sans se mêler de rien, l'Église n'auroit point tant souffert des troubles que la doctrine de la grâce excita dans toute l'Europe par les sectateurs de l'évéque d'Ipres.
Car, pendant que Le Maistre ne s'occupoit dans sa solitude que de la lecture des Pères et des pensées de son salut, à quoy il s'attachoit uniquement, l'esprit de la cabale, joint à celuy de l'égarement et de l'erreur, inspiroit d'autres sentimens au docteur Arnault, à Nicole, à Singlin, à l'archevêque de Sens, à l'évéque de Châlons et à l'évéque d'Aleth, à Leroy, abbé de Haute-Fontaine, à Barcos, abbé de Saint- Cyran, à Duhamel, exilé dans les provinces, et aux autres chefs du party. Arnault et Nicole ne travailloient alors qu'à rendre ridicule tout ce qui s'étoit fait, sur l'affaire du jansénisme, de plus sage, de plus étably et de plus judicieux, dans toute l'Europe, pour la destruction de cette hérésie, dont on s'étoit fait une chimère, disoient-Us, imitant en cela les luthériens, lesquels, à la diète de Worms, sous l'empereur Charles-Quint , quand on y parla de la doctrine de Luther, disoient hautement que c'étoit un fantôme qu'on se formoit pour le combattre et que c'étoit faussement qu'on attribuoit à Luther les opinions dont on l'accusoit, comme faisoient les jansénistes* Singlin, directeur en chef de Port-Royal, s'affectionnoit à y exercer son empire avec une autorité de patriarche, décidant souverainement de tout et ne se servant de son pouvoir que pour jouir plus tranquillement de ces douceurs de la vie que fournissoient les directions intéressées à l'amour-propre de ces pères spirituels qui y gouvernoient les consciences. L'archevêque de Sens ne s'occupoit que de mandemens et de lettres pastorales pour interdire les jésuites et les capu-
cins dans son diocèse, comme ce qu'il y avoit de plus scandaleux; faîsoit pratiquer la pénitence publique dans les péchés les plus secrets , se faisoit rendre compte par ses curés des scandales de leurs paroisses les plus cachés et des désordres qu'ils n'apprenoient que par la confession , pendant qu'il vivoit dans le luxe et parmy les délices d'une vie molle et voluptueuse, assidu et brillant aux grilles des couvens de son diocèse où il trouvoit des religieuses à son gré, ou bien, quand il étoit à Paris, passant les journées entières à l'Abbaye au Bois, faubourg Saint-Germain, auprès de la marquise de Maulny, qu'on y avoit enfermée, enfin se divertissant de tout en jeune homme. L'évêque de Chôlons , sous le masque de la piété, intriguoit dans le party avec toute la chaleur d'un factieux; ce qui fit dire un jour à la reine-mère, en passant par Châlons, au recteur du collège des jésuites , qui luy répondit qu'il ne croyoit pas que M. l'évêque fût janséniste , cette princesse luy ayant demandé ce qu'il en pensoit, elle dit que peut-être il ne l'étoit pas de sentiment pour la créance, mais qu'il l'étoit plus qu'aucun de cabale, ajoutant que ceux de cabale sont les pires, car ils sont ennemis de Dieu et du roy. L'évêque d'Aleth s'exerçoit à un esprit de contradiction contre les senti mens de l'assemblée du clergé sur la signature, qui commençoit à luy inspirer l'inclination pour le jansénisme et à le jeter dans l'égarement, et il parloit d'autant plus haut qu'il avoit traité le prince de Conty sans aucun ménagement, fier pour ainsy dire qu'il étoit de l'empire qu'il s'étoit acquis sur son esprit. L'abbé de Haute-Fontaine s'occupoit d'un zèle aigre et amer contre les puissances qui n'étoient pas favorables à la nouvelle opinion, faisant l'emporté sur cela, se plaignant qu'on se ménageoit trop en une affaire où il s'agissoit de la religion, ce qu'il ne pouvoit souffrir sans en témoigner son chagrin. L'abbé Barcos, possédé de l'esprit de son oncle, à quoy il ne voyoit rien de comparable, s'enfonçoit dans la solitude de son abbaye de Saint-Cyran,où il faisoit pratiquer à deux ou trois laïques et à quelques religieux la doctrine de ce cher oncle au pied de la lettre et dans une rigueur qui n'en a presque point eu de toute pareille dans l'austérité qui se pratiquoit à Port-Royal des Champs ; car on étoit bien plus mitigé à Port-Royal de la ville. Ce qui faisoit déclamer cet abbé contre Arnault, Singlin, Nicole et les autres qui ne vivoient pas tout à fait si austèrement que luy et qui laissoient la doctrine de l'évêque dlpres et de l'abbé de Saint-Cyran tomber dans un relâchement où elle n'étoit plus reconnoissablc ; car il se plaignoit sans cesse de leur peu de zèle pour les sçntiniens de ces deurç grands hommes, fondu-
teurs du party. Pour le curé Duhamel» il vivoit dans son exil comme un homme sans souci, en hâbleur achevé, Raccommodant de tout le monde, mais avec cet ascendant qu'il prenoit sur les gens de province par son talent de comédien qu'il savoit biçn mettre en œuvre pour venir à bout de ses desseins , en quoy il réussissoit d'ordinaire par les aumônes que le3 dévotes de sa paroisse luy envoyoient assez largement et qu'il distribuoit de même : ce qui luy conciîioit les petits par ces secours et les grands par l'opinion de sa vertu. Car on est toujours disposé à penser favorablement de ceux qui sont charitables, et par ces amorces auxquelles on résiste peu il répandoit le jansénisme dans les lieux où il se trouvoit.
II y avoit dans le reste du royaume des aventuriers du party qui, par un zèle ou faux ou mal entendu, débitoient de leur chef la nouvelle opinion dans les circonstances qui pouvoient la rendre odieuse ; comme ce père de l'Oratoire nommé Le Jeune (1), qui, tout aveugle qu'il étoit, ne laissoit pas que d'avoir un talent assez grand pour attirer le peuple et faire du fracas par ses prédications. Il préchoit le carême . cette année 1658 à Riom, en Auvergne, et dé bi toit la nouvelle opinion d'une manière si dure et si terrible qu'une dame de la ville, qui étoit le modèle de la piété et comme l'intendante des bonnes œuvres, ne put s'empêcher d'en être troublée. Car, comme elle étoit d'une conscience tendre, scrupuleuse, délicate, elle ne pouvoit se satisfaire dans les actions de vertu qu'elle pratiquoit, s'imaginant toujours que la grâce luy manquoit, parce qu'elle ne trouvoit rien que de défectueux dans ce qu'elle faisoit de mieux. Troublée qu'elle fut plus que d'ordinaire par un des sermons de ce père, elle ne put s'empêcher de s'expliquer de son trouble à une de ses amies, qui s'appeloit de Villemontée (2), avec qui elle étoit en commerce de bonnes œuvres; celleci la consola, sans toutefois soulager sa peine qui croissoit de jour en jour. Enfin, une mélancolie noire s'étant emparée de son esprit, elle
(1) Jean Le Jeune, fils de Gilbert, conseiller au parlement de Dôle, et de Geneviève Collart, né à Poligny en 1592, d'abord chanoine d'Arboift, puis oratorien en 1614, se consacra entièrement aux missions. S'étant retiré à Limoges sur la fin de ses jours, il y mourut le 19 août 1672. Ses sermons souvent imprimés sont dans toute bibliothèque sérieuse; ils ne contiennent rien de suspect pour la doctrine ni d'exagéré pour la morale. L'appréciation du P. Rapin sur ce saint et zélé missionnaire est une des rares erreurs de notre historien. Le P. Paul Le Jeune, S. J., premier supérieur de la résidence de Québec, était le frère atné du missionnaire de l'Oratoire.
(2) Philippe de la Barre, fille de Paul et de Claude Martin, mariée en 1624 à François de la Villemontée , marquis de Montaiguillon, se sépara de son mari vers 1656 et fit vœu de chasteté pour s'adonner entièrement aux bonnes œuvres. Le marquis de son côté entra dans l'état ecclésiastique, et il était devenu évêque de Saint-Malo le 16 octobre 1657.
s'abandonna à des pensées terribles. On l'observa dans la famille; mais un jour , s'étant levée à trois heures du matin, au commencement du mois de may, elle s'enferma dans son cabinet, où, ayant un tableau de Lucrèce devant ses yeux, qui se donnoit un coup de poignard dans le petit ventre, elle fit de même et se tua. Voicy l'extrait d'une lettre d'un honnête homme de ce pays-là à un de ses amis sur une aventure si funeste. L'amy s'appelle du Chastel (4) et celuy qui écrit s'appelle Chabron (2).
« Je vous remercie, Monsieur, de la part qu'il vous a plu me faire c des nouvelles du temps ; je voudrais pouvoir vous en donner de « ce pays qui pussent payer les vôtres, mais il n'y en a que de fu- <t nestes et de fâcheuses. Madame de Rochemorin, après quinze « jours de démence procurée par le jansénisme, se tua d'un coup de « couteau qu'elle se donna dans le bas- ventre; cette mort nous a « tous surpris, et elle m'empêche de vous dire autre chose sinon « que je suis. . . votre très-humble, très-obéissant et très-obligé ser- « viteur~. Chabron. De Biom, 28 mai 1658. »
Les affaires du party réussissoient assez dans le diocèse de Beauvais , sous un évêque tel que je l'ai dépeint, d'un esprit borné, et gouverné par ses trois chanoines Levesque, Tristan etHermand, de tous les sectateurs de la nouvelle doctrine les plus attachés au party et les plus follement entêtés. Car, étant devenus les maîtres dans tout le diocèse par la foiblesse du prélat, ils ne se servoient de prêtres et de curés dans la ville et dans la campagne que de jansénistes, qui, outre les maximes établies à Port-Royal d'éloigner les fidèles des autels, de les priver des sacremens en leur en rendant l'usage bien plus rare par la difficulté de s'y préparer, commençoient encore dans le secret de la direction à inspirer aux jeunes mariés des horreurs sur l'usage de ce sacrement, qui désoioient le pays. On n'agissoit pas à Angers si ouvertement, quoyque l'évéque, frère du docteur Arnault, fût aussy zélé pour la doctrine de l'évéque d'Ipres, parce qu'il étoit plus observé; mais le diocèse se gfttoit de jour en jour par une conduite sourde et cachée, conforme à l'esprit du prélat naturellement discret qui ne vouloit point de fracas. Le formulaire, que la déclaration du roy au parlement obligeoit de signer, arrêta pour
(I) Pierre do Chaste!, bourgeois de Paris, décédé le 4 mars 1676, âgé de soixantesept ans, et inhumé aux Prémontrés de la Croix -Rouge (?)
(2} On trouve dans les registres de Saint-Sulpice, au 19 septembre 1681,1e décès de Jacqueline Chabron, femme.de Jean-Jacques Séverin, président en l'élection de Riom , probablement sœur de celui dont nos Mémoires reproduisent la lettre.
Ion la plupart des esprits, qui ne se pressèrent point d'obéir, sur la contestation des évéques, qui firent des mandemens dans plusieurs diocèses peu conformes les uns aux autres, et où il parut bien de la partialité par les différens sentimens qui y régnoient selon les différera intérêts d'un chacun.
L'université de Louvain avoit été tellement gâtée par le commerce de Froinond et de Calénus, les deux sectateurs de l'évéque d'Ipres les plus dévoués, que, quoyque l'archevêque de (Malines et l'évéque de Gand eussent reçu la bulle d'Innocent , elle faisoit toujours difficulté de la recevoir; mais enfin, pressée par les ordres réitérés du nouvel internonce, Jérôme de Vecchis, abbé de Monte-Reale, et menacée des peines canoniques de la part d'Alexandre , [elle] déclara enfin, environ ce temps, qu'elle recevoit comme véritable la bulle d'Innocent qui condamnoît les cinq propositions, et comme tout à fait dans les formes , en attendant toujours une nouvelle bulle d'Alexandre sur ce qui avoit été représenté au Saint-Siège, à la fin du pontificat dernier, pour les intérêts de la doctrine de saint Augustin. Mais l'internonce étoittrop habile pour écouter une soumission si captieuse, qui, par l'espérance d'une autre bulle d'Alexandre , ôtoit à celle d'Innocent toute son autorité , surtout après qu'Alexandre avoit fait une autre bulle, dès le 7 novembre 1656, pour confirmer celle d'Innocent et pour déclarer les cinq propositions prises du livre de l'évéque d'Ipres et condamnées en son sens. L'université s'assembla; les bulles furent lues et reçues dans les cérémonies ordinaires : on s'arrêta à celle d'Alexandre, qui étoit une confirmation de celle d'Innocent ; on promit une soumission parfaite au Saint-Siège , qu'on reconnoissoit pour juge souverain dans les controverses de foy ; on enregistra l'acte de soumission avec cette glose : a L'université se conforme toujours à l'ant cienne doctrine de la faculté sur la grâce , dont elle fit une déclara a tion en l'année 1588 et depuis en l'année 4613, ne prétendant point a se départir des sentimens de ses anciens. » L'internonce, ayant appris que l'enregistrement s'étoit fait avec cette circonstance , s'y opposa , déclara qu'il n'acceptoit point Jeur soumission si elle n'étoit pure et simple, selon l'ordre qu'il en avoit reçu de Rome, et l'université fut obligée d'en passer par là, pour satisfaire au pape, qu'elle vouloît contenter. Cette déclaration, qui la tenoit au cœur, s'étoit faite à l'occasion de la doctrine du P. Lessius, que cette faculté avoit alors entreprise en faveur de Baîus , quoyque depuis le nonce de Cologne, par ordre du pape Sixte-Quint, eût approuvé la doctrine de ce père. Hais rien ne fit mieux voir l'esprit dans lequel ils obéissaient que le
nouveau député qu'ils envoyèrent à Rome pour y brouiller de nou veau et pour chicaner encore la soumission qu'ils étoient obligés de rendre parce que le roy d'Espagne le vouloit et l'archevêque de Malines avoit été contraint de le faire par son interdit. Cet envoyé de l'uni versitéétoit Flamand. Hs'appeloit!Jacques Huguens (\ ), qui avoit été jésuite , mais il avoit été chassé de la compagnie parce qu'il étoit d'un esprit inquiet et brouillon. Il fit imprimer un livre des Antiquités de Rome, où il mêla des choses qui obligèrent le mattre du Sacré-Palais de le faire supprimer. Comme il logeoit dans la paroisse de Sainte- Marie in Via Lata, Tordre fut donné d'aller en sa maison saisir ses papiers , parmy lesquels on trouva plusieurs lettres pleines d'intrigues, qui regardoient l'affaire de Tévéque d'Ipres , qu'il recevoit des docteurs de Louvain attachés au party. La sacrée congrégation de l'Inquisition ordonna de l'arrête*, mais on ne trouva rien dans ses papiers de fort criminel. Tout cela n'alloit qu'à inspirer aux docteurs de Louvain, qui s'intéressoient à sauver l'honneur de l'évêque d'Ipres, de dis* puter autant qu'ils pourraient leur soumission, qu'ils pou voient aysément différer par des détours, sans paroftre entièrement la refuser. C'était là la disposition où se trou voit alors cette université, laquelle, en promettant à l'internonce son obéissance en apparence, cherchoit par des voyes cachées à la refuser en effet.
Il échappa on ce même temps de Port-Royal un certain Mémoire de la conduite qu'on y devoit prendre pour les intérêts de la cabale , qui falsoit voir aussy la disposition où l'on y étoit pour obéir aux ordres que le roy avoit donnés pour signer le formulaire, où rien ne paroît tantqu'un esprit de résistance à ces ordres. Ce Mémoire tomba, je ne say pas par quelle aventure, entre les mains du nonce de Turin (2), qui l'envoya au Saint-Office , d'où j'en ai tiré copie lorsque j'étois à Rome. Le titre du Mémoire portait ces mots : Règlement et instructions de Messieurs les disciples de saint Augustin de l'union; car ils préfendoient par ce mot d'union faire un corps dans l'État pour s'y rendre plus considérables. Voicy l'extrait :
« V La fin principale de cette union sera dé remédier aux abus et aux désordres qui se sont glissés dans l'Église depuis saint Augustin, par les différens sentimens qu'on a pris de son excellente doctrine.
(1) Jaeques Hugnetfs, ancien jésuite, chanoine de Lille, fui envoyé à Rome avec ton confrère, Charles Verdier.
(2) Chartes Roberti dei Vettori, né en 1610, archevêque de Tarse, nonce à Turin, pas en France, créé cardinal le 7 mars 1666, évêque de Faensa, mourut à Rome le 14 février 167S.
a 3° De rétablir les préires et les ecclésiastiques dans l'estime des peuples et dans l'exercice de la conduite des âmes , que les moynes ont usurpé;
a 3° D'ôter aux peuples la trop grande confiance qu'ils ont aux religieux, leur faisant connottre qu'ils ne vivent presque point conformément à leur institut, qu'il y a beaucoup de corruption dans leurs mœurs, que leurs manières de diriger est pernicieuse, qu'ils font profession d'une doctrine fausse et contraire aux sentimens de saint Augustin sur la matière la plus importante de la religion, qui est de la prédestination et de la grâce.